Sougya : Le folio achève la définition du dever commencée en 21a : trois morts dans une ville de cinq cents fantassins font une épidémie seulement s'ils tombent sur trois jours consécutifs ; groupés sur un seul jour, ou étalés sur quatre, ils relèvent du hasard. Rav Nahman bar Yitzhak montre à Rav Nahman bar Rav Hisda que son jeûne de Deroukart supposait l'opinion de Rabbi Meir sur le bœuf mou'ad, qui n'est pas la halakha ; suit un échange sur l'honneur du lieu, où Rabbi Yossi tire du mont Sinaï et de la Tente d'assignation que la sainteté tenait à la présence de la Chekhina.
La guemara enchaîne sur deux quartiers épargnés, à Soura par l'épidémie et à Deroukart par l'incendie : le songe y attribue la protection à un homme qui prêtait sa pioche pour ensevelir et à une femme qui prêtait son four chauffé, plutôt qu'aux maîtres du lieu. Viennent ensuite quatre décisions de jeûne, fondées chacune sur une raison propre : sauterelles encore inoffensives, mortalité des porcs, épidémie lointaine de Bei Hozai, épidémie en terre d'Israël.
Le folio se termine par le portrait d'Abba Oumana, le saigneur que la yechiva céleste saluait chaque jour, et par les trois dispositions qui lui valaient ce salut.
En un seul jour, ou bien en quatre jours : ce n'est pas là un dever (épidémie).
La michna et la baraita de 21a ont fixé le seuil : dans une ville qui met sur pied cinq cents fantassins, trois morts sortis en trois jours font un dever, et l'on jeûne. Notre ligne écarte les deux écarts de rythme : trois morts tombés le même jour, et trois morts étalés sur quatre jours.
Rachi donne la raison du premier cas : akrai, le hasard. Un fléau se reconnaît à sa progression régulière, et trois décès groupés sur une seule journée ne montrent aucune progression.
Deroukart était une ville qui mettait sur pied cinq cents fantassins, et il en sortit trois morts en un seul jour. Rav Nahman bar Rav Hisda décréta un jeûne.
Rav Nahman bar Yitzhak dit : selon qui ? Selon Rabbi Meir,
Le récit illustre la ligne précédente. Rav Nahman bar Rav Hisda jeûne pour trois morts survenus le même jour, alors que la baraita vient d'écarter ce cas.
Rachi signale ici une correction de leçon : il tient que le texte doit porter trois morts en trois jours. La question de Rav Nahman bar Yitzhak, kemane (selon qui ?), demande sur quelle opinion tannaitique repose cette décision.
car il a dit : s'il a espace ses coups de corne, son maître est tenu ; s'il les a rapprochés, à plus forte raison !
Rav Nahman bar Yitzhak rattache le jeûne de Deroukart à la position de Rabbi Meir sur le bœuf mou'ad. Un bœuf devient mou'ad, avec obligation de réparer intégralement, après trois coups de corne attestés. Rabbi Yehouda exige trois jours distincts, tirés du verset ; Rabbi Meir se contente de trois fois dans la même journée, par un kal va-homer : des coups rapprochés révèlent une bête plus dangereuse encore.
La nafka mina pour notre sougya : jeûner pour trois morts groupés sur un jour revient à lire le rythme comme Rabbi Meir lit les coups de corne. La halakha suivant Rabbi Yehouda, ce jeûne n'avait pas lieu d'être.
Rav Nahman bar Rav Hisda dit à Rav Nahman bar Yitzhak : que le maître se lève et vienne auprès de nous. Il lui répondit : nous avons appris ceci — Rabbi Yossi dit : le lieu d'un homme ne l'honore pas ; c'est l'homme qui honore son lieu.
Car nous trouvons ainsi au mont Sinaï : tout le temps que la Chekhina y résidait, la Torah a dit « que même le petit et le gros bétail ne paissent pas en face de cette montagne-là » ; une fois la Chekhina retirée, la Torah a dit « quand le yovel se prolongera, eux monteront sur la montagne ».
La conversation change de registre. Rav Nahman bar Rav Hisda invite son interlocuteur à venir siéger à ses côtés, à une place plus honorable. Le refus s'appuie sur une baraita de Rabbi Yossi : l'honneur circule de l'homme vers le lieu qu'il occupe.
La preuve vient du mont Sinaï. Pendant que la Chekhina y repose, même les bêtes n'ont pas le droit de paître en face de la montagne ; une fois la Chekhina retirée, la montée redevient permise. La sainteté tenait donc à la présence, et le lieu n'en gardait rien par lui-même. Rachi résout au passage la difficulté chronologique : les deux versets appartiennent à des moments différents du récit du Sinaï.
Et de même nous trouvons à propos de la Tente d'assignation qui était au désert : tout le temps qu'elle était dressée, la Torah a dit « qu'ils renvoient du camp tout metsora » ; une fois les tentures enroulées, les zavim et les metsora'im étaient autorisés à y entrer.
Seconde preuve, prise cette fois au désert. Tant que la Tente d'assignation est dressée, le camp porte une sainteté qui impose le renvoi des zavim (personnes atteintes d'un écoulement) et des metsora'im. Au moment du départ, les tentures sont enroulées, et le même terrain redevient accessible à ceux qui en étaient exclus.
La démonstration se referme : ni la montagne ni le sol du camp ne conservent de dignité propre. Rav Nahman bar Yitzhak en tire qu'un changement de place ne lui apporterait rien.
Il lui dit : s'il en est ainsi, que je me lève, moi, pour aller auprès du maître. Il lui répondit : mieux vaut qu'un mane fils d'un peras vienne auprès d'un mane fils d'un mane, et qu'un mane fils d'un mane ne vienne pas auprès d'un mane fils d'un peras.
Le refus étant acquis, Rav Nahman bar Rav Hisda propose l'inverse : venir lui-même. La réponse recourt à une image monétaire. Le mane vaut cent dinars, le peras la moitié. Chacun des deux maîtres est un mane par sa propre valeur ; ils diffèrent par leur père.
Rachi et Tossefot lisent l'indice dans les noms : Rav Nahman bar Rav Hisda porte le titre de son père, tandis que Yitzhak, père de Rav Nahman, n'est pas appelé Rav, signe qu'il n'avait pas reçu la semikha. Le Ben Ich Haï propose une seconde lecture : le père désigne la yira et le fils la 'hokhma, et le maître parle par humilité de sa propre crainte du Ciel.
À Soura, il y eut une épidémie, et dans le voisinage de Rav il n'y eut pas d'épidémie. Ils en conclurent que c'était grâce au mérite de Rav, qui est grand.
On leur montra en songe : le mérite de Rav est bien trop grand, cette affaire-là est petite pour Rav. C'est plutôt à cause d'un certain homme qui prêtait la pioche et le panier pour l'ensevelissement.
Premier des deux récits de quartier épargné. L'explication spontanée attribue la protection au maître du lieu ; le songe la refuse pour une raison inattendue : le mérite de Rav est trop grand pour se dépenser dans une affaire de cette taille.
La cause réelle est un homme dont le nom n'est pas donné, qui prêtait ses outils pour creuser les tombes. Rachi formule le principe : mida keneged mida, mesure pour mesure. Il mettait ses outils au service des morts, et la mort s'écarte de son voisinage.
À Deroukart il y eut un incendie, et dans le voisinage de Rav Houna il n'y eut pas d'incendie. Ils en conclurent que c'était grâce au mérite de Rav Houna, qui est grand.
On leur montra en songe : cela est petit pour Rav Houna ; c'est plutôt à cause d'une certaine femme qui chauffait son four et le prêtait à ses voisines.
Le second récit reprend la structure du premier, en changeant le fléau et le bienfaiteur. La précision de Rachi porte tout le poids : la femme chauffait le four à ses frais, puis en laissait l'usage à ses voisines une fois la chaleur acquise.
Le rapport entre le geste et la protection est à nouveau une correspondance de nature : elle donnait son feu aux autres, et le feu épargne son quartier.
On dit à Rav Yehouda : les sauterelles sont arrivées. Il décréta un jeûne.
On lui dit : elles ne causent pas de dégâts. Il leur répondit : ont-elles apporté des provisions avec elles ?
Ouverture d'une série de quatre décisions de jeûne prises hors du seuil ordinaire. Ici le danger est déjà présent mais encore sans dommage visible, et les gens en concluent qu'il n'y a pas lieu de jeûner.
La réponse de Rav Yehouda est une question rhétorique : une sauterelle qui ne trouve rien à manger mangera la récolte. Le dommage diffère reste un dommage certain, et l'on jeûne sur la certitude plutôt que sur l'état présent du champ.
On dit à Rav Yehouda : il y a une mortalité parmi les porcs. Il décréta un jeûne.
Dirons-nous que Rav Yehouda tient qu'un fléau envoyé sur une espèce est envoyé sur toutes les espèces ? Non : les porcs sont différents, car leurs entrailles ressemblent à celles des humains.
La guemara teste une règle générale : un fléau qui frappe une espèce atteindrait-il toutes les espèces ? Elle la rejette et enferme la décision dans une raison étroite, la ressemblance anatomique relevée par Rachi.
Tossefot tire de ce raisonnement une conséquence pratique : si la ressemblance des entrailles suffit à fonder un jeûne, l'épidémie qui frappe les non-Juifs d'une région le fonde à plus forte raison, par kal va-homer.
On dit à Chemouel : il y a une mortalité dans le pays de Bei Hozai. Il décréta un jeûne.
Ils lui dirent : mais c'est loin ! Il répondit : y a-t-il ici un passage qui l'arrête ?
Troisième cas : la distance. Chemouel jeûne à Nehardea pour une épidémie déclarée à Bei Hozai, région éloignée du même royaume. L'objection porte sur l'éloignement.
Sa réponse renverse la question : un obstacle géographique arrêterait-il un fléau ? Rachi élargit le mavra à toute cloison naturelle. L'éloignement ne constitue pas une protection.
On dit à Rav Nahman : il y a une mortalité en terre d'Israël. Il décréta un jeûne.
Il dit : si la maîtresse est frappée, la servante, à plus forte raison !
Quatrième cas, fondé sur un rapport de rang. La terre d'Israël tient le rang de gvira, la maîtresse de maison ; Bavel celui de chifha, la servante. Le raisonnement est un kal va-homer : un fléau qui atteint le lieu le plus protégé atteindra à plus forte raison celui qui l'est moins.
La raison tient donc au rapport de maîtresse à servante ; mais de servante à servante, non. Or on a dit à Chemouel : il y a une mortalité à Bei Hozai, et il décréta un jeûne !
Là-bas, c'est différent : puisqu'il y a des caravanes qui s'y joignent et qui l'amènent avec elles.
La guemara oppose les deux derniers récits. Si le jeûne de Rav Nahman tient au rapport gvira / chifha, deux villes de même rang ne devraient pas l'appeler ; or Chemouel a jeûné pour Bei Hozai, qui n'a pas rang de maîtresse à l'égard de Nehardea.
La réponse distingue les fondements : le kal va-homer chez Rav Nahman, la circulation réelle chez Chemouel. Les caravanes font route entre les deux villes, et le fléau voyage avec elles. Deux motifs distincts, chacun suffisant pour son cas.
Abba Oumana recevait chaque jour un salut de la yechiva céleste ; Abaye, chaque veille de Chabbat ; Rava, chaque veille de Yom Kippour. Abaye en fut affecté, à cause d'Abba Oumana.
On lui dit : tu ne peux pas accomplir ce qu'il accomplit.
Le folio poursuit sur le mérite des gens sans titre, avec un troisième cas. Abba Oumana exerce la saignée, métier ordinaire et peu considéré, et reçoit chaque jour le salut de la metivta de-rakia, l'académie céleste. Rachi précise que le salut passait par une bat kol.
Deux maîtres de premier rang reçoivent le même salut, mais une fois par semaine pour Abaye et une fois par an pour Rava. La réponse donnée à Abaye ne compare pas l'étude : elle porte sur des actes qu'il lui serait impossible de tenir, et le segment suivant les énumère.
Et quelles étaient donc les actions d'Abba Oumana ? Lorsqu'il pratiquait son art, il faisait entrer les hommes à part et les femmes à part.
Il avait un vêtement muni d'une corne, fendu à l'endroit de l'incision (koussilta). Lorsqu'une femme venait à lui, il l'en revêtait afin de ne pas la regarder.
Et il avait un endroit discret où l'on jetait les pièces qu'il prenait : celui qui avait de quoi y jetait sa pièce, celui qui n'avait pas de quoi n'était pas couvert de honte.
La guemara répond en détaillant trois dispositions matérielles. La première sépare les heures de consultation des hommes et des femmes. La deuxième est un vêtement percé d'une seule fente, à l'endroit exact où la corne à saignée devait s'appliquer, de sorte que la patiente restait couverte.
La troisième touche à l'argent : le paiement se déposait dans un lieu hors de sa vue. Rachi en donne l'effet précis : le saigneur ignorait qui avait payé, de sorte que le pauvre repartait sans humiliation. Les trois mesures visent la même chose, épargner à autrui la gêne et la honte.
Lorsqu'un jeune maître (tsourba merabanan) se présentait à lui, il ne prenait pas de salaire de lui ; et après qu'il se fut relevé, il lui donnait des pièces en lui disant : va et refais-toi des forces. Un jour, Abaye envoya deux maîtres pour l'éprouver.
Il les fit asseoir, leur donna à manger et à boire, et étendit pour eux des tapis de laine pour la nuit.
Deux traits s'ajoutent au portrait. Envers un tsourba merabanan, Abba Oumana renonce à son salaire, puis lui remet de l'argent pour se nourrir : une saignée affaiblit, et la remise en force demande une nourriture soignée.
Abaye envoie alors deux maîtres lemivdekei, pour l'éprouver, selon la formule de Rachi : l'examiner dans ses actions. L'hospitalité reçue ouvre l'épreuve, dont la suite est rapportée au début de 22à.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).