Sougya : Le folio s'ouvre sur la fin de l'épreuve d'Abba Ouma, le saigneur : les maîtres ont emporté ses tapis au matin pour voir s'il les soupçonnerait, et il refuse de les reprendre parce qu'il les a déjà sortis de son esprit pour la tsedaka. Rava s'attriste de recevoir le salut du Ciel une fois l'an là où Abaye le reçoit chaque veille de Chabbat, et on lui répond que son mérite protège toute sa ville.
Vient ensuite le récit central : Rabbi Beroka 'Hozaa parcourt le marché de Bei Lefet avec Eliyahou, qui lui désigne trois hommes du monde à venir — un geôlier dont les signes extérieurs semblent le disqualifier, et deux hommes dont tout le métier est d'égayer les affligés et de réconcilier les brouillés. La seconde moitié du daf revient à la michna et ouvre la liste des fléaux pour lesquels on sonne l'alarme en tout lieu : nielle, rouille, sauterelles, bête féroce, glaive.
Une baraita définit la bête lâchée par le Ciel au moyen de critères de lieu, d'heure et de comportement ; la guemara y relève deux contradictions internes et les résout par le lieu et par l'habitat de la bête. Le folio se termine sur le glaive : même une armée qui ne vient pas faire la guerre aux Juifs oblige à sonner l'alarme, comme le montre Pharaon Nekho et la mort du roi Yochiyahou.
Au matin, ils les roulèrent, les prirent, se levèrent et sortirent au marché ; et il les trouva. Ils lui dirent : que le maître les évalue, combien valent-ils.
Il leur dit : tant et tant. Ils lui dirent : et peut-être valent-ils davantage ?
Il leur dit : c'est à ce prix que je les ai pris. Ils lui dirent : ils sont à toi, et c'est à toi que nous les avons pris.
Le folio précédent a raconté qu'Abba Ouma, le saigneur, recevait chaque jour le salut du Ciel. Abaye envoie des maîtres pour l'éprouver : ils logent chez lui, puis emportent au matin ses bistarkei, les tapis précieux de la maison, et les mettent en vente au marché.
L'épreuve porte sur deux points à la fois, comme le précise Rachi : va-t-il les soupçonner d'être des voleurs, et va-t-il fausser l'estimation à son profit en sous-évaluant ce qui lui appartient ? Il répond aux deux d'un seul mot : il donne le prix réel, sans rien dire de sa propriété.
Ils lui dirent : de grâce, de quoi nous as-tu soupçonnés ? Il leur dit : je me suis dit, un rachat de captifs s'est présenté aux maîtres et ils ont eu honte de me le dire.
Ils lui dirent : que le maître les reprenne maintenant ! Il leur dit : dès cette heure-là, je les ai sortis de mon esprit pour la tsedaka.
Sa réponse révèle l'habitude de sa pensée : voyant ses tapis disparaître, il n'a pas cherché un voleur mais un besoin urgent. Le pidyon chevouyim, le rachat de captifs, est la mitsva qui presse le plus, et l'on comprend que des maîtres aient eu honte de venir quémander en personne.
Le refus final repose sur une notion précise : hesséa'h hadaat, le fait d'avoir sorti un bien de son esprit. Dès l'instant où il a destiné ces tapis à la tsedaka dans sa pensée, ils lui sont sortis des mains et il ne s'estime plus en droit de les récupérer.
Rava en éprouvait de la peine à cause d'Abaye. Ils lui dirent : qu'il te suffise que tu protèges toute la ville.
Le folio précédent a rapporté qu'Abaye recevait le salut du Ciel chaque veille de Chabbat, et Rava seulement chaque veille de Kippour. Rava s'en attriste, et la réponse déplace la mesure : la fréquence du salut n'est pas le seul indicateur, puisque le mérite de Rava maguen, il abrite, une ville entière.
Rabbi Beroka 'Hozaa se trouvait souvent au marché de Bei Lefet, et Eliyahou se trouvait souvent auprès de lui. Il lui dit : y a-t-il sur ce marché un homme du monde à venir ?
Il lui dit : non. Sur ces entrefaites, il vit un homme qui portait des chaussures noires et qui n'avait pas mis de fil de tekhelet à son manteau.
Il lui dit : celui-ci est un homme du monde à venir.
Rabbi Beroka pose une question de lecture des hommes : parmi cette foule de marché, quelqu'un mérite-t-il le monde à venir ? La réponse d'Eliyahou est d'abord négative, puis se renverse aussitôt sur l'homme le moins probable.
Les deux signes relevés sont des signes d'exclusion aux yeux d'un observateur juif : les massanei oukmei, chaussures noires, marquent l'usage des non-Juifs, et l'absence du fil de tekhelet au manteau signale un homme sans tsitsit. Le reste du récit expliquera que ces deux signes sont précisément les instruments de son travail.
Il courut derrière lui et lui dit : quelle est ton occupation ? Il lui dit : va-t'en aujourd'hui et reviens demain.
Le lendemain il lui dit : quelle est ton occupation ? Il lui dit : je suis geôlier, et j'enferme les hommes à part et les femmes à part, et je place mon lit entre les uns et les autres afin qu'ils n'en viennent pas à une transgression.
Quand je vois une fille d'Israël sur laquelle des non-Juifs ont jeté les yeux, je risque ma vie et je la sauve. Un jour, il y avait chez nous une jeune fille fiancée sur laquelle des non-Juifs avaient jeté les yeux : j'ai pris de la lie de vin, je l'ai jetée sur le bas de son vêtement, et j'ai dit : elle est dans ses règles.
Le zandoukana est le gardien de la prison. Son mérite tient à trois actes que rien n'oblige : la séparation des détenus hommes et femmes, le lit placé en barrière entre les deux quartiers, et le risque pris pour arracher une femme juive à ses gardiens.
Le stratagème de la lie de vin, dourdeya de'hamra, joue sur l'aversion des geôliers pour une femme dastana, c'est-à-dire dans ses règles. Il sauve la jeune fille fiancée sans combat, par une tache rouge sur le bas de sa robe.
Il lui dit : pour quelle raison n'as-tu pas de fils de tsitsit et portes-tu des chaussures noires ? Il lui dit : j'entre et je sors parmi les non-Juifs, afin qu'ils ne sachent pas que je suis juif.
Lorsqu'ils décrètent un décret, je le fais savoir aux maîtres, ils implorent miséricorde et annulent leur décret. Et pour quelle raison, lorsque je t'ai demandé quelle était ton occupation, m'as-tu dit : va-t'en aujourd'hui et reviens demain ?
Il lui dit : à cette heure-là ils décrétaient un décret, et je me suis dit : j'irai d'abord l'entendre, et j'enverrai dire aux maîtres d'implorer miséricorde sur cette affaire.
La réponse retourne les deux signes du segment 3. Les chaussures noires et l'absence de tsitsit servent à le rendre indistinguable parmi les non-Juifs, ce qui lui donne accès aux délibérations du pouvoir et lui permet d'avertir les maîtres à temps.
Le Ben Ich 'Haï relève le détail du délai : il part avant que le décret ne soit arrêté, car un décret encore en formation s'annule plus aisément qu'un décret déjà promulgué.
Sur ces entrefaites arrivèrent ces deux frères. Il lui dit : ceux-là aussi sont des hommes du monde à venir.
Il alla vers eux et leur dit : quelle est votre occupation ? Ils lui dirent : nous sommes des hommes joyeux, nous égayons les affligés.
Ou bien, lorsque nous voyons deux hommes qui ont une querelle entre eux, nous nous donnons de la peine et nous faisons la paix entre eux.
Les inchei badou'hei sont des hommes gais qui égaient les autres ; le mot ne désigne pas un rang d'étude mais un métier de place publique. Leur mérite tient à deux actions : relever celui dont l'esprit est abattu, et hakhnassat chalom, faire entrer la paix entre deux hommes brouillés.
Rachi rattache la seconde à la michna de Pea : ce sont des actes dont l'homme mange les fruits ici-bas tandis que le capital lui reste pour le monde à venir. Cela explique la parole d'Eliyahou.
« Pour ceux-ci on sonne l'alarme en tout lieu, etc. » Nos maîtres ont enseigné : pour ceux-ci on sonne l'alarme en tout lieu — pour la nielle, pour la rouille, pour la sauterelle et le 'hassil, et pour la bête féroce. Rabbi Akiva dit : pour la nielle et pour la rouille, en quelque quantité que ce soit.
La sauterelle et le 'hassil, même si l'on n'a vu en terre d'Israël qu'une seule aile, on sonne l'alarme pour eux.
Le folio revient à la michna. Ces fléaux forment une catégorie à part : ce sont des maka mehalekhet, une plaie qui se déplace, donc un malheur local qui menace tout le monde. C'est pourquoi l'alarme se sonne bekhol makom, en tout lieu, et non pas seulement dans la ville touchée.
Le chidafon est le desechement du grain par le vent brûlant, le yerakon son jaunissement ; l'arbe et le 'hassil sont deux espèces de sauterelles. Rabbi Akiva abaisse le seuil au minimum : une quantité quelconque pour les deux premières, une seule aile pour les secondes, puisqu'un seul individu annonce l'essaim.
« Et pour la bête, etc. » Nos maîtres ont enseigné : la bête féroce dont ils ont parlé — lorsqu'elle est lâchée, on sonne l'alarme pour elle ; lorsqu'elle n'est pas lâchée, on ne sonne pas l'alarme pour elle. Laquelle est lâchée et laquelle n'est pas lâchée ?
Vue dans la ville : lâchée ; dans le champ : pas lâchée. De jour : lâchée ; de nuit : pas lâchée.
Toute la baraita se construit sur un seul mot : mechoula'hat, lâchée, c'est-à-dire envoyée du Ciel contre la population, selon le verset de Vayikra 26,22. Rachi le dit en deux mots : lâchée veut dire du Ciel.
Le critère est donc le comportement hors nature. La bête qui paraît dans un champ agit selon son habitude, orh'a, et l'on n'y lit aucun message ; celle qui entre dans la ville, ou qui se montre en plein jour, sort de sa nature, et la communauté doit crier.
Elle a vu deux hommes et a couru après eux : lâchée. Elle s'est cachée devant eux : pas lâchée.
Elle a déchiré deux hommes et a mangé l'un d'eux : lâchée. Elle les a mangés tous les deux : pas lâchée.
Elle est montée sur le toit et a pris un enfant de son berceau : lâchée.
La seconde série de critères passe du lieu au comportement. Une bête qui poursuit deux hommes agit contre sa prudence naturelle ; une bête qui se cache agit selon elle.
Le cas des deux hommes déchirés repose sur un raisonnement de faim : celle qui n'en mange qu'un a tué le second sans nécessité, donc elle est lâchée ; celle qui les mange tous deux avait faim pour deux. Tossefot précise que le cas où elle n'en mange aucun est évidemment lâché lui aussi, la baraita ayant choisi le cas le plus fort.
Cela même fait difficulté. Tu as dit : vue dans la ville, lâchée — sans distinguer le jour de la nuit ; et ensuite tu as dit : de jour, lâchée ; de nuit, pas lâchée !
La guemara relève que les deux premières lignes de la baraita se recouvrent. Si le seul fait d'être vue dans la ville suffit, la mention du jour et de la nuit devient inutile ; et si l'heure est décisive, la première ligne est trop large.
Il n'y a pas de difficulté. Voici ce qu'il dit : vue dans la ville de jour, lâchée ; dans la ville de nuit, pas lâchée.
Ou bien dans le champ, même de jour, pas lâchée. (Dans le champ, de nuit, pas lâchée.)
La réponse croise les deux critères au lieu de les juxtaposer. La ville et le jour doivent se rencontrer pour que la bête soit dite lâchée, et le champ la disqualifie à toute heure.
Rachi ajoute la clef de lecture : dans la première ligne, « vue dans la ville » suppose par défaut qu'il fait jour, et la seconde ligne, « de jour lâchée, de nuit non », porte sur le cas du champ.
« Elle a vu deux hommes et a couru après eux : lâchée » — donc si elle se tient sans bouger, elle n'est pas lâchée. Et ensuite tu as dit : « elle s'est cachée devant eux : pas lâchée » — donc si elle se tient sans bouger, elle est lâchée !
La guemara applique deux fois le procédé du dioumka, la déduction par contraste. La première ligne oppose courir à ne pas courir, donc la bête immobile n'est pas lâchée ; la seconde oppose se cacher à ne pas se cacher, donc la bête immobile est lâchée. Le même cas reçoit deux statuts contraires.
Il n'y a pas de difficulté : ici, dans un champ proche du marais ; là, dans un champ qui n'est pas proche du marais.
La réponse introduit un troisième paramètre : la distance à l'agam, le marais broussailleux qui sert de refuge à la bête. Proche du marais, se tenir immobile reste naturel, puisqu'elle sait pouvoir s'y jeter si on l'approche. Loin du marais, l'immobilité d'une bête sans issue trahit une absence de peur qui ne lui appartient pas.
« Elle a déchiré deux hommes à la fois et a mangé l'un d'eux : lâchée ; les deux : pas lâchée. » Mais tu as dit que même si elle a couru après eux ! Rav Papa dit : lorsqu'on enseigne cela, c'est dans le marais.
La difficulté est de proportion. Si la simple poursuite suffit à la déclarer lâchée, comment le fait d'avoir déchiré deux hommes et de les avoir mangés tous deux pourrait-il ne pas suffire ?
Rav Papa répond en localisant la baraita : ce passage traite d'une bête dans le marais, chez elle. Là, poursuivre est son habitude, donc la poursuite ne prouve rien, et seule la mise à mort inutile du second homme reste un signe.
La chose elle-même : « elle est montée sur le toit et a pris un enfant de son berceau : lâchée ». C'est évident !
Rav Papa dit : il s'agit de la hutte des chasseurs.
La guemara revient au dernier membre de la baraita et s'étonne : monter sur un toit habité pour enlever un nourrisson sort si manifestement de la nature d'une bête qu'il n'y avait rien à enseigner.
Rav Papa répond que le toit en question est celui d'un koukha detsayadei, la cavité où l'affût que les chasseurs creusent en pleine nature pour guetter les oiseaux. On aurait pu y voir un lieu sauvage où l'attaque reste naturelle ; la baraita enseigne qu'elle est lâchée malgré tout.
« Pour le glaive, etc. » Nos maîtres ont enseigné : le glaive dont ils ont parlé — point besoin de dire un glaive qui n'est pas de paix, mais même un glaive de paix. Car tu n'as pas de glaive de paix plus que celui de Pharaon Nekho, et pourtant le roi Yochiyahou y a trébuché, ainsi qu'il est dit :
Le 'herev chel chalom, le glaive de paix, désigne une armée qui traverse le pays pour aller combattre ailleurs, sans intention hostile envers les Juifs. La baraita enseigne qu'elle oblige elle aussi à sonner l'alarme.
La preuve est historique : Pharaon Nekho montait combattre à Karkemich et n'avait aucune querelle avec le royaume de Yehouda. Le roi Yochiyahou est pourtant allé à sa rencontre et y a trouvé la mort. Le verset cité s'ouvre ici et se poursuit au folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).