Taanit 22a — Les hommes cachés du marché de Bei Lefet, et les fléaux pour lesquels on sonne l'alarme en tout lieu

Taanit 22a

Sougya : Le folio s'ouvre sur la fin de l'épreuve d'Abba Ouma, le saigneur : les maîtres ont emporté ses tapis au matin pour voir s'il les soupçonnerait, et il refuse de les reprendre parce qu'il les a déjà sortis de son esprit pour la tsedaka. Rava s'attriste de recevoir le salut du Ciel une fois l'an là où Abaye le reçoit chaque veille de Chabbat, et on lui répond que son mérite protège toute sa ville.

Vient ensuite le récit central : Rabbi Beroka 'Hozaa parcourt le marché de Bei Lefet avec Eliyahou, qui lui désigne trois hommes du monde à venir — un geôlier dont les signes extérieurs semblent le disqualifier, et deux hommes dont tout le métier est d'égayer les affligés et de réconcilier les brouillés. La seconde moitié du daf revient à la michna et ouvre la liste des fléaux pour lesquels on sonne l'alarme en tout lieu : nielle, rouille, sauterelles, bête féroce, glaive.

Une baraita définit la bête lâchée par le Ciel au moyen de critères de lieu, d'heure et de comportement ; la guemara y relève deux contradictions internes et les résout par le lieu et par l'habitat de la bête. Le folio se termine sur le glaive : même une armée qui ne vient pas faire la guerre aux Juifs oblige à sonner l'alarme, comme le montre Pharaon Nekho et la mort du roi Yochiyahou.

Les deux moitiés du folio AGGADA - qui mérite le monde à venir Abba Ouma, le saigneur il ne soupçonne pas, et renonce à ses tapis Rava et Abaye un mérite qui protège toute la ville Rabbi Beroka au marché de Bei Lefet Eliyahou désigne trois hommes du marché dont rien au dehors ne signale la valeur HALAKHA - sonner l'alarme en tout lieu Baraita de la liste nielle, rouille, sauterelle, 'hassil, bête féroce Baraita de la bête lâchée critères de lieu, d'heure, de comportement deux contradictions internes, deux réponses Le glaive même un glaive de paix : Pharaon Nekho
Le folio passe sans transition de l'aggada du mérite caché à la halakha des fléaux publics. Le lien tient au même sujet : ce qui protège une ville et ce qui la menace.
Marché de Bei Lefet : le signe extérieur et la réalité Rabbi Beroka demande à Eliyahou : y a-t-il ici un homme du monde à venir ? Première réponse : non Le geôlier Ce que l'on voit chaussures noires, contre l'usage juif pas de fil de tekhelet à son manteau Ce qu'il fait sépare hommes et femmes dans la prison risque sa vie pour sauver une fille d'Israël passe pour non-Juif afin d'avertir les maîtres les signes qui l'accusent sont son outil de travail Les deux frères Ce que l'on voit des bouffons, inchei badou'hei un métier sans dignité apparente Ce qu'ils font ils égaient celui dont l'esprit est abattu ils se donnent de la peine pour réconcilier deux hommes en querelle hakhnassat chalom : fruits ici, capital là-bas
Les trois hommes désignés par Eliyahou ont en commun de n'avoir aucun signe visible de mérite. Rabbi Beroka doit interroger chacun pour découvrir ce que le marché ne montre pas.
La bête féroce : lâchée par le Ciel, ou fidèle à sa nature ? mechoula'hat = envoyée du Ciel, donc on sonne l'alarme ; sinon, on ne sonne pas Critère Lâchée : on sonne Pas lâchée : on ne sonne pas Lieu et heure dans la ville, de jour dans la ville, de nuit dans le champ, jour ou nuit Devant deux hommes elle court après eux elle se cache devant eux Elle se tient sans bouger la contradiction du folio champ loin du marais champ proche du marais Elle déchire deux hommes enseigne pour le marais elle n'en mange qu'un elle les mange tous les deux Elle monte sur un toit elle prend un enfant au berceau : lâchée, même sur la hutte des chasseurs
Toute la baraita repose sur une seule question : la bête agit-elle selon sa nature, ou hors de sa nature ? Hors de sa nature, elle est envoyée, et la communauté doit crier.
1
לְצַפְרָא, כַּרְכִינְהוּ וְשַׁקְלִינְהוּ וְקָמוּ וּנְפַקוּ לְהוּ לְשׁוּקָא וְאַשְׁכְּחִינְהוּ. אָמְרוּ לֵיהּ: לְשַׁיְּימֵיהּ מָר הֵיכִי שָׁווּ. אֲמַר לְהוּ: הָכִי וְהָכִי. אָמְרוּ לֵיהּ: וְדִלְמָא שָׁווּ טְפֵי? אֲמַר לְהוּ: בְּהָכִי (שַׁקְלִינְהוּ) [שָׁקְלִי לְהוּ]. אָמְרוּ לֵיהּ: דִּידָךְ נִיהוּ וְשַׁקְלִינְהוּ מִינָּךְ.

Au matin, ils les roulèrent, les prirent, se levèrent et sortirent au marché ; et il les trouva. Ils lui dirent : que le maître les évalue, combien valent-ils.

Il leur dit : tant et tant. Ils lui dirent : et peut-être valent-ils davantage ?

Il leur dit : c'est à ce prix que je les ai pris. Ils lui dirent : ils sont à toi, et c'est à toi que nous les avons pris.

📜 Rachi (2)
לְצַפְרָא כַּרְכִינְהוּ רַבָּנָן לְבִיסְתַּרְקֵי דְּאַבָּא אֻומָּנָא וְאַייְתִינְהוּ לְשׁוּקָא לְזַבְנִינְהוּ:
Au matin ils les roulèrent : les maîtres roulèrent les tapis d'Abba Ouma et les apportèrent au marché pour les vendre.
אָמְרוּ לֵיהּ לְאַבָּא אֻומָּנָא לְשַׁייְּמִינְהוּ מַר וְהַב לָן דְּמַייְהוּ וְהָיוּ בּוֹדְקִין אוֹתוֹ אִם יַחְשְׁדֵם כְּגַזְלָנִין אוֹ אִם יְהֵא שָׁם אוֹתָם פָּחוֹת מִכְּדֵי דְּמֵיהֶם:
Ils lui dirent : à Abba Ouma — que le maître les évalue et donne-nous leur prix. Ils l'éprouvaient ainsi, pour voir s'il les soupçonnerait d'être des voleurs, ou bien s'il les estimerait au-dessous de leur valeur.
🪔 Ben Yehoyada (2)
אָמְרוּ לֵיהּ: דִּידָךְ נִינְהוּ, וְשַׁקְלִינְהוּ מִינָּךְ. קָשֶׁה מָה חִדְּשׁוּ לוֹ בְּזֶה הַדָּבָר, וְהָא כְּבָר אָמַר לָהֶם בְּהָכִי שָׁקְלִי לְהוּ אִם כֵּן יָדַע דְּשֶׁלּוֹ הֵם? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּיֵשׁ לוֹמַר כַּוָּנָתוֹ לוֹמַר בְּהָכִי שָׁקְלִי בִּיסְתַּרְקֵי כְּמוֹתָהּ וְתֵיבַת לָהּ קָאֵי עַל הַמִּין וְלֹא עַל גּוּף אוֹתָהּ הַבִּיסְתַּרְקֵי וְלָכֵן הִגִּידוּ לוֹ דְּגוּף הַבִּיסְתַּרְקֵי הַזֹּאת שֶׁלְּךָ הִיא. וַעֲדַייִן יֵשׁ לְהָבִין מַה שֶׁאָמַר וְשַׁקְלִינְהוּ מִינָּךְ נִרְאֶה לָשׁוֹן יֶתֶר, דְּדַי בְּמַה שֶׁהִגִּידוּ לוֹ דִּידָךְ נִינְהוּ? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דַּהֲוָה אֶפְשָׁר לַחְשֹׁוב דְּאוֹתָם הַבִּיסְתַּרְקֵי אָדָם אַחֵר לְקָחָם מִבֵּיתוֹ וְהֵם קָנוּ מִמֶּנּוּ לְכָךְ פֵּירְשׁוּ לוֹ וְשַׁקְלִנְהוּ מִנָּךְ שֶׁאֵלּוּ הֵם אֲשֶׁר לָקַחְנוּ אוֹתָם מִבַּיִת בְּצַפְרָא.
« Ils lui dirent : ils sont à toi, et nous te les avons pris. » Il y a une difficulté : que lui apprenaient-ils de nouveau par ces mots ? Il venait de leur dire « c'est à ce prix que je les ai pris », donc il savait déjà qu'ils étaient à lui. Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'on peut dire ceci : son intention était de dire qu'il avait acheté à ce prix des tapis de cette sorte, le mot « les » portant sur l'espèce et non sur ces tapis-là précisément ; c'est pourquoi ils lui firent savoir que ces tapis-ci étaient bien les siens. Il reste à comprendre ce qu'ils ajoutent, « et nous te les avons pris », qui paraît superflu, puisqu'il suffisait de lui dire qu'ils étaient à lui. Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'on aurait pu penser qu'un autre homme avait pris ces tapis dans sa maison et qu'eux les lui avaient achetés ; ils lui ont donc précisé « et nous te les avons pris », c'est-à-dire : ce sont ceux-là mêmes que nous avons emportés de ta maison au matin.
לְצַפְרָא, כַּרְכִינְהוּ וְאַיְתִינְהוּ לְשׁוּקָא וְכוּ'.. קָשֶׁה דְּבַגְּמָרָא דִּמְצִיעָא (בָּבָא מְצִיעָא סא:) תַּנְיָא לֹא תִּגְנְבוּ (וַיִּקְרָא יט, יא) אֲפִילּוּ עַל מְנָת לְמֵיקַט, פֵּירוּשׁ לְצַעֵר עַייֵּן שָׁם, וְאֵיךְ עָשׂוּ כֵּן אַף עַל פִּי שֶׁכַּוָּנָתָם לְנַסּוֹתוֹ דַּוְקָא? וּמַה שֶׁכָּתַב בְּשִׁיטָּה מְקֻובֶּצֶת שָׁם בְּשֵׁם יֵשׁ מְפָרְשִׁים הָא דְּאָסוּר דַּוְקָא אִם רְצוֹנוֹ לְעַכֵּב בְּיָדוֹ הַגְּנֵיבָה וְלֹא יַחֲזִירֶנָּה אַחַר כָּךְ וְרַק דְּכַוָּנָתוֹ בָּזֶה כְּדֵי לְצַעֲרוֹ אֲבָל אִם כַּוָּנָתוֹ לַהֲשִׁיבָהּ לוֹ מֻותָּר, הִנֵּה אַכַּתִּי קָשֶׁה לְדִבְרֵי יֵשׁ מְפָרְשִׁים דִּסְבִירָא לֵיהּ אָסוּר בְּכָל גַּוְונָא! וְעַייֵּן שַׁעֲרֵי תְּשׁוּבָה חֹושֶׁן מִשְׁפָּט סִימָן שע"ח סְעִיף קָטָן ב' שֶׁכָּתַב בְּשֵׁם קְצוֹת הַחֹשֶׁן דְּכָתַב בְּשֵׁם הָרַמְבַּ"ם זַ"ל בְּסֵפֶר הַמִּצְוֹת, דְּאָסוּר בְּכָל גַּוְונָא עַייֵּן שָׁם, וְכֵן מְפֹורָשׁ בְּסֵפֶר הַחִנּוּךְ מִצְוָה רכ"ה דְּאָסוּר מִן הַתּוֹרָה לִגְנֹוב עַל מְנָת לְמֵיקַט כְּלוֹמַר לְהַכְעִיס לְבַעַל הַגְּנֵיבָה וּלְהַבְהִילוֹ לְפִי שָׁעָה וְאַחַר כָּךְ יַחֲזִירֶנָּה לוֹ עַיֵּין שָׁם מַשְׁמַע דְּאִיכָּא אִיסּוּר 'תּוֹרָה' וּבְשֻׁולְחָן עָרוּךְ חֹושֶׁן מִשְׁפָּט סִימָן שמ"ח פָּסַק מָרָן זַ"ל, אָסוּר לִגְנֹוב דֶּרֶךְ שְׂחוֹק וַאֲפִילּוּ עַל מְנָת לְהַחֲזִיר אוֹ כְּדֵי לְשַׁלֵּם תַּשְׁלוּמֵי כֶּפֶל אוֹ כְּדֵי לְצַעֲרוֹ הַכֹּל אָסוּר כְּדֵי שֶׁלֹּא יַרְגִּיל עַצְמוֹ בְּכָךְ, עַיֵּין שָׁם. וּמִזֶּה נִרְאֶה שֶׁהוּא אִיסּוּר 'דְּרַבָּנָן' וְאֵיךְ שֶׁיִּהְיֶה אִיסּוּרָא אִיכָּא בְּכָל גַּווְנָא! וְאֵיךְ עָשׂוּ הַחֲכָמִים כֵּן? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּהֵם לֹא לְקָחוּם בְּצַפְרָא בַּסֵּתֶר אֶלָּא לְקָחוּם לִפְנֵי בְּנֵי הַבַּיִת שֶׁכֻּולָּם רָאוּ אוֹתָם בְּעֵת שֶׁכַּרְכֹּום וְהוֹצִיאוּם מִן הַבַּיִת וְאִם כֵּן אֵין נֶחְשָׁב בִּכְלַל גְּנֵיבָה וְאֵין זֶה בִּכְלַל גְּזֵילָה. וְאִם תֹּאמַר הָא קַיְימָא לַן (שֻׁולְחָן עָרוּךְ חֹושֶׁן מִשְׁפָּט רצ"ב, א) שׁוֹאֵל שֶׁלֹּא מִדַּעַת נִקְרָא גַּזְלָן, וּמַאי שְׁנָא זֶה? וְנִרְאֶה לִי זֶה עָדִיף דְּהָתָם אַייְרֵי בְּשׁוֹאֵל כְּדֵי לְהִשְׁתַּמֵּשׁ בְּאוֹתוֹ דָּבָר אַךְ כָּאן לֹא נִשְׁתַּמְּשׁוּ בְּאֵלּוּ הַחֲפָצִים וְלֹא הָיָה בְּדַעְתָּם לְהִשְׁתַּמֵּשׁ בָּם כְּלָל וְרַק עָשׂוּ לְנִסָּיוֹן. וְהָא דְּאָמַר לוֹ 'בַּמֶּה חֲשַׁדְתָּנוּ' כַּוָּנָתָם לוֹמַר אִם חֲשַׁדְתָּנוּ שֶׁלָּקַחְנוּ הַבִּיסְתַּרְקֵי כְּדֵי לְהִשְׁתַּמֵּשׁ בָּהֶם דְּאָז יֵשׁ לָזֶה דִּין שׁוֹאֵל שֶׁלֹּא מִדַּעַת נִקְרָא גַּזְלָן.
« Au matin, ils les roulèrent et les apportèrent au marché, etc. » Il y a une difficulté : dans la guemara de Baba Metsia (61b) on enseigne sur « vous ne volerez pas » (Vayikra 19,11) que l'interdit vaut même <i>al menat lemeikat</i>, c'est-à-dire pour contrarier le propriétaire ; comment les maîtres ont-ils donc agi ainsi, même si leur intention était seulement de l'éprouver ? Quant à ce qu'écrit la Chita Mekoubetset au nom de certains commentateurs, que l'interdit ne vaut que lorsqu'on veut garder le vol chez soi sans le rendre ensuite et qu'on vise seulement à faire de la peine, tandis qu'il serait permis si l'on a l'intention de rendre, la difficulté demeure selon les commentateurs qui tiennent que c'est interdit dans tous les cas. Vois les Chaarei Techouva, 'Hochen Michpat 378, note 2, qui cite le Ketsot Ha'Hochen rapportant le Rambam dans le Sefer HaMitsvot : c'est interdit dans tous les cas. De même le Sefer Ha'Hinoukh, mitsva 225, dit expressément qu'il est interdit par la Torah de voler al menat lemeikat, c'est-à-dire pour irriter le propriétaire et l'effrayer sur le moment, quitte à lui rendre ensuite — ce qui indique un interdit de la Torah. Et dans le Choul'han Aroukh, 'Hochen Michpat 348, notre maître tranche : il est interdit de voler par plaisanterie, même dans l'intention de rendre, ou pour payer le double, ou pour contrarier ; tout cela est interdit, afin qu'on ne s'y habitue pas — ce qui indique un interdit rabbinique. Quoi qu'il en soit, il y a là un interdit dans tous les cas : comment les sages ont-ils pu agir ainsi ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'ils ne les ont pas pris au matin en cachette, mais devant les gens de la maison, qui tous les ont vus au moment où ils les roulaient et les sortaient de la maison ; dès lors cela n'entre ni dans la catégorie du vol caché ni dans celle du rapt. Et si tu objectes que nous tenons pour règle (Choul'han Aroukh, 'Hochen Michpat 292,1) que celui qui emprunte sans l'accord du propriétaire est appelé ravisseur, en quoi ce cas diffère-t-il ? Il me semble que notre cas est meilleur : là-bas il s'agit de quelqu'un qui emprunte pour se servir de l'objet, tandis qu'ici ils ne se sont pas servis de ces objets et n'avaient nullement l'intention de s'en servir ; ils n'ont agi que pour l'éprouver. Et lorsqu'ils lui demandent « de quoi nous as-tu soupçonnés », leur intention est de dire : nous as-tu soupçonnés d'avoir pris les tapis pour nous en servir, auquel cas cela aurait le statut de celui qui emprunte sans l'accord du propriétaire et qui est appelé ravisseur.
💡 Explication

Le folio précédent a raconté qu'Abba Ouma, le saigneur, recevait chaque jour le salut du Ciel. Abaye envoie des maîtres pour l'éprouver : ils logent chez lui, puis emportent au matin ses bistarkei, les tapis précieux de la maison, et les mettent en vente au marché.

L'épreuve porte sur deux points à la fois, comme le précise Rachi : va-t-il les soupçonner d'être des voleurs, et va-t-il fausser l'estimation à son profit en sous-évaluant ce qui lui appartient ? Il répond aux deux d'un seul mot : il donne le prix réel, sans rien dire de sa propriété.

2
אָמְרוּ לֵיהּ: בְּמָטוּתָא מִינָּךְ בְּמַאי חֲשַׁדְתִּינַּן? אֲמַר לְהוּ: אָמֵינָא, פִּדְיוֹן שְׁבוּיִים אִיקְּלַע לְהוּ לְרַבָּנַן, וְאַכְסִיפוּ לְמֵימַר לִי. אָמְרוּ לֵיהּ: הַשְׁתָּא נִשְׁקְלִינְהוּ מָר! אֲמַר לְהוּ: מֵהָהוּא שַׁעְתָּא אַסַּחְתִּינְהוּ מִדַּעְתַּאי לִצְדָקָה.

Ils lui dirent : de grâce, de quoi nous as-tu soupçonnés ? Il leur dit : je me suis dit, un rachat de captifs s'est présenté aux maîtres et ils ont eu honte de me le dire.

Ils lui dirent : que le maître les reprenne maintenant ! Il leur dit : dès cette heure-là, je les ai sortis de mon esprit pour la tsedaka.

📜 Rachi (3)
בְּמַאי חֲשַׁדְתִּינַן כְּשֶׁלְּקַחְנוּם:
De quoi nous as-tu soupçonnés : lorsque nous les avons pris.
וּכְסִיפָא לְכוּ מִילְּתָא לְמֵימַר לִי לְאַלְתַּר לִיתֵּן אוֹתָם וְאַהָכִי אָתוּ לְמִיגְנֵי גַּבַּאי לְמֶיעְבַּד כֻּולֵּי הַאי:
Et la chose vous était pénible : il vous était pénible de me dire aussitôt de vous les donner ; c'est pour cela que vous êtes venus loger chez moi et que vous en êtes arrivés à tout ceci.
לִשְׁקְלִינְהוּ מַר שֶׁלֹּא הָיִינוּ רוֹצִין אֶלָּא לְנַסּוֹתְךָ:
Que le maître les reprenne : car nous ne voulions que t'éprouver.
🪔 Ben Yehoyada (1)
דִּילְמָא פִּדְיוֹן שְׁבוּיִים אִיקְּלַע לְהוּ לְרַבָּנַן, וּכְסִיפָא לְהוּ מִלְּתָא לְמֵימַר. קָשֶׁה הֵיכָן מָצִינוּ דְּהַגַּבַּאי יִתְבַּיֵּישׁ לְבַקֵּשׁ צְדָקָה בִּשְׁבִיל אֲחֵרִים? וְעוֹד יֵשׁ לְהָבִין בְּמַה שֶׁאָמַר אִיקְּלַע לְהוּ לְרַבָּנָן, תֵּיבַת לְהוּ נִרְאֶה לְשׁוֹן יֶתֶר וְסַגִּי לוֹמַר אִיקְּלַע לְרַבָּנָן? וְנִרְאֶה לִי בס"ד כַּוָּנָתוֹ לוֹמַר דְּזֶה הַפִּדְיוֹן שְׁבוּיִים אִקְּלַע לִקְרוֹבִים שֶׁלָּהֶם וְלָכֵן הוֹסִיף בִּלְשׁוֹנוֹ לְהוּ רוֹצֶה לוֹמַר לְצָרְכָם כִּי צֹורֶךְ קְרוֹבִים שֶׁלָּהֶם נֶחְשָׁב צָרְכָם וְלָכֵן כְּסִיפָא לְהוּ לְמֵימַר. אוֹ יוּבָן בס"ד הַכַּוָּנָה דְּהַשַּׁבַּאי בִּקֵּשׁ בְּעַד הַשָּׁבוּי בִּיסְתַּרְקֵי חֲשׁוּבִים וְהֵם רָאוּ אוֹתָם הַבִּיסְתַּרְקֵי הֵם חֲשׁוּבִים מְאֹד שֶׁאֵין מָצוּי כְּמוֹתָם בַּשּׁוּק לִמְכֹּור בְּאוֹתוֹ הַיּוֹם וְלָכֵן נִתְבַּיְּישׁוּ לְבַקֵּשׁ בְּפִיהֶם אֶת הַבִּיסְתַּרְקֵי הָהֵם שֶׁהֵם מֵחֶפְצֵי הַבַּיִת וְלָא קָיְימִי לְמִמְכָּר.
« Peut-être un rachat de captifs s'est-il présenté aux maîtres, et la chose leur était pénible à dire. » Il y a une difficulté : où trouve-t-on qu'un collecteur ait honte de demander la tsedaka pour autrui ? Il faut encore comprendre l'expression « s'est présenté à eux pour les maîtres » : le mot « à eux » paraît superflu, puisqu'il suffisait de dire « s'est présenté aux maîtres ». Il me semble, avec l'aide du Ciel, que son intention est de dire que ce rachat de captifs concernait leurs propres proches ; il a donc ajouté « à eux », c'est-à-dire pour leur besoin, car le besoin de leurs proches est tenu pour leur besoin, et voilà pourquoi la chose leur était pénible à dire. On peut aussi comprendre, avec l'aide du Ciel, que le ravisseur réclamait pour le captif des tapis de prix, et qu'ils voyaient que ces tapis-là étaient si précieux qu'on n'en trouvait pas de semblables à vendre au marché ce jour-là ; ils ont donc eu honte de demander de leur bouche ces tapis-là, qui font partie des objets de la maison et ne sont pas destinés à la vente.
💡 Explication

Sa réponse révèle l'habitude de sa pensée : voyant ses tapis disparaître, il n'a pas cherché un voleur mais un besoin urgent. Le pidyon chevouyim, le rachat de captifs, est la mitsva qui presse le plus, et l'on comprend que des maîtres aient eu honte de venir quémander en personne.

Le refus final repose sur une notion précise : hesséa'h hadaat, le fait d'avoir sorti un bien de son esprit. Dès l'instant où il a destiné ces tapis à la tsedaka dans sa pensée, ils lui sont sortis des mains et il ne s'estime plus en droit de les récupérer.

3
הֲוָה קָא חָלְשָׁא דַּעְתֵּיהּ דְּרָבָא מִשּׁוּם דְּאַבָּיֵי, אָמְרוּ לֵיהּ: מִסָּתְיָיךְ דְּקָא מַגְּנַיתְּ אַכֻּולֵּהּ כַּרְכָא.

Rava en éprouvait de la peine à cause d'Abaye. Ils lui dirent : qu'il te suffise que tu protèges toute la ville.

📜 Rachi (2)
חָלְשָׁא דַּעְתֵּיהּ דְּרָבָא אַדְּאַבַּיֵּי דִּלְרָבָא לָא אָתֵי שְׁלָמָא אֶלָּא מִמַּעֲלֵי יוֹמָא דְּכִיפּוּרֵי לְמַעֲלֵי יוֹמָא דְּכִיפּוּרֵי וּלְאַבַּיֵּי כָּל מַעֲלֵי שַׁבְּתָא:
Rava en éprouvait de la peine à cause d'Abaye : car à Rava le salut ne venait que d'une veille de Kippour à l'autre veille de Kippour, tandis qu'à Abaye il venait chaque veille de Chabbat.
אַכֻּולָּא כַּרְכָא עַל כָּל בְּנֵי עִירְךָ:
Sur toute la ville : sur tous les habitants de ta ville.
🪔 Ben Yehoyada (1)
מסתיך דקא מגני זכותך, אכולא כרכא. נראה לי בס"ד הכונה דזכותך מגני אכוליה כרכא נמצא בזה השלום יש חלק מגיע לכל בני כרכא ואין כדאין הם לקבל חלק בשלום בכל ערב שבת קודש אלא רק פעם אחת בשנה. אי נמי כיון דמגיע השלום לכולם בעבורך נמצא כאלו אתה מקבל באותו היום שלומות רבות ומסתייך השלום הזה אף על פי שהוא פעם אחת הנה הוא עצום ורב באיכות ונודע דיש אומרים רב האיכות גדול מרב כמות . אי נמי כיון דזכותך מגין על כוליה כרכא אם יבא לך שלום בכל ערב שבת קודש יתקנאו המקטרגים ולכן מסתייך שלום זה שהוא פעם אחת בשנה. ובני ידידי כבוד הרב יעקב הי"ו פירש מסתייך שלום זה שהוא גדול בכמות ובאיכות יותר משלום אביי כי כיון דזכותך מגין על כוליה כרכא נמצא שלומך שלום רבים ושל אביי שלום יחיד עד כאן דבריו נר"ו. מיהו יש להבין הלא אביי גם כן היה ראש ישיבה ועסק בתורה ובגמילות חסדים ואמאי לא הגין זכותו אכוליה כרכא? ונראה לי בס"ד על פי מה שאמרו הראשונים ז"ל על מאמר בת קול: אלו ואלו דברי אלקים חיים והלכה כבית הלל (עירובין יג:) , דכל מי שהלכה כמותו יכול להוריד שפע מן עסק תורתו עד התחתונים שוכני ארץ מה שאין כן אותו שאין הלכה כמותו השפע הנמשך בזכות תורתו יהיה בעליונים דוקא ולא ירד לתחתונים. וידוע דאביי ורבא הלכה כרבא ואין הלכה כאביי אלא רק בששה דברים שסימנם יע"ל קג"ם ולכן רבא שהיה הלכה כמותו זכה שיגין זכותו אכוליה כרכא כי היה יורד שפע בזכות תורתו לתחתונים מה שאין כן אביי. ועוד נראה לי בס"ד על פי מה שאמר רבינו האר"י ז"ל (בשער הגלגולים סוף הקדמה ל"ד) הטעם דאין הלכה כאביי מפני דאביי כל חלקיו משורש קין ולכן לא היה הלכה כמותו לגבי רבא חבירו שהיה מן הבל יעוין שם. ולפי זה מובן הטעם דרבא הוה מגני זכותיה אכוליה כרכא כי להיותו מן הבל שהוא חסדים לכך מגין זכותו על כולם כי ההגנה היא מצד החסד. ועוד נראה לי בס"ד על פי מה שאמר רבינו האר"י ז"ל בשער הגלגולים בהקדמה ל"ו, וזה לשונו שני זווגים יש למעלה האחד הוא עליון בסוד הדעת שהוא שם הוי"ה עם שם אהי"ה ושניהם בגימטריא מ"ז והשני הוא למטה בסוד זווג 'הוי־ה ואלקי־ם והוי־ה ואדנ־י' ואמנם רבא הוא אותיות באר שהוא זווג התחתון שביסוד כי רבא מספר שני זווגים התחתונים שהם ארבעה שמות הנזכר וכו' ולכן כשאמרה בת רב חסדא על רמי בר חמא ורבא בעינא לתרוייהו עני רבא בתרה ואני אחרון לפי שהוא זווג תחתון אבל רמי הוא בסוד זווג העליון אשר בדעת וכו' עד כאן לשונו עיין שם. והנה בזה מובן הטעם דרבא מגני זכותיה אכוליה כרכא שהם בני אדם התחתונים שיונקים ונשפעים מזווג התחתון שהוא ארבעה שמות הנזכר. גם בזה מובן לשון אכוליה כרכא דאמרו לרבא דהיינו להיות הוא מכוליה כרכא דזווג התחתון שהם ארבע שמות הנזכר הכרוכים זה בזה לכך מגני זכותיה אכוליה כרכא דבני אדם התחתונים.
« Qu'il te suffise que ton mérite protège toute la ville. » Il me semble, avec l'aide du Ciel, que le sens est celui-ci : ton mérite abrite toute la ville, de sorte que dans ce salut il revient une part à chacun des habitants de la ville ; or ils ne méritent pas de recevoir une part du salut chaque veille de Chabbat, mais seulement une fois l'an. On peut aussi dire : puisque le salut parvient à tous grâce à toi, il se trouve que tu reçois ce jour-là de nombreux saluts à la fois ; ce salut-là te suffit donc, car même s'il n'arrive qu'une fois, il est immense et abondant en qualité, et l'on sait que certains tiennent l'abondance de qualité pour supérieure à l'abondance de quantité. On peut encore dire : puisque ton mérite abrite toute la ville, si un salut te venait chaque veille de Chabbat les accusateurs en s'irriteraient ; c'est pourquoi ce salut d'une fois l'an te suffit. Et mon fils bien-aimé, l'honorable Rav Yaakov, a expliqué : ce salut te suffit, car il est plus grand en quantité et en qualité que celui d'Abaye ; puisque ton mérite abrite toute la ville, ton salut se trouve être un salut du public, tandis que celui d'Abaye est le salut d'un individu — fin de ses paroles. Il reste pourtant à comprendre : Abaye aussi était à la tête d'une yechiva, il s'adonnait à la Torah et aux actes de bonté, pourquoi donc son mérite n'abritait-il pas toute la ville ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'on peut répondre d'après ce que les premiers maîtres ont dit sur la parole de la voix céleste, « ceux-ci et ceux-là sont paroles du D.ieu vivant, et la halakha suit Beit Hillel » ('Erouvin 13b) : celui dont la halakha suit l'avis peut faire descendre l'abondance de son étude de Torah jusqu'aux êtres d'en bas qui demeurent sur la terre, tandis que pour celui dont la halakha ne suit pas l'avis, l'abondance tirée du mérite de sa Torah reste dans les mondes d'en haut et ne descend pas vers le bas. Or on sait qu'entre Abaye et Rava la halakha suit Rava, et qu'elle ne suit Abaye qu'en six cas, dont le signe est <i>yaal kegam</i> ; c'est pourquoi Rava, dont la halakha suit l'avis, a mérité que son mérite abrite toute la ville, puisque l'abondance descendait vers le bas par le mérite de sa Torah, ce qui n'était pas le cas d'Abaye. Il me semble encore, avec l'aide du Ciel, qu'on peut répondre d'après ce qu'a dit notre maître le Ari, de mémoire bénie (Chaar HaGuilgoulim, fin de l'introduction 34), sur la raison pour laquelle la halakha ne suit pas Abaye : toutes les parts d'Abaye viennent de la racine de Kayin, et c'est pourquoi la halakha ne le suivait pas face à Rava son compagnon, qui venait de Hevel. Selon cela on comprend pourquoi le mérite de Rava abritait toute la ville : venant de Hevel, qui relève des <i>'hassadim</i>, son mérite abrite tout le monde, car la protection vient du côté du ''hessed. Il me semble enfin, avec l'aide du Ciel, qu'on peut répondre d'après ce qu'a écrit le Ari dans le Chaar HaGuilgoulim, introduction 36, et voici ses termes : il y a deux unions en haut, la première supérieure, dans le secret du Daat, qui est le Nom Havaya avec le Nom Ekye, tous deux faisant ensemble 47 en guematria, et la seconde en bas, dans le secret de l'union de Havaya et Elokim, Havaya et Adni ; or Rava s'écrit des mêmes lettres que <i>béer</i>, le puits, qui est l'union inférieure du Yessod, car le compte de Rava correspond aux deux unions inférieures, soit les quatre Noms mentionnés, etc. C'est pourquoi, lorsque la fille de Rav 'Hisda dit de Rami bar 'Hama et de Rava « je les veux tous les deux », Rava répondit après elle « et moi en dernier », parce qu'il est l'union inférieure, tandis que Rami relève du secret de l'union supérieure qui est dans le Daat, etc. — fin de ses termes. Par là on comprend pourquoi le mérite de Rava abritait toute la ville, c'est-à-dire les hommes d'en bas, qui tirent leur subsistance et leur abondance de l'union inférieure, celle des quatre Noms mentionnés. On comprend aussi l'expression « toute la ville », <i>koulei karka</i> : ils disent à Rava qu'il relève de tout l'ensemble de l'union inférieure, les quatre Noms mentionnés étant enlacés les uns aux autres, et c'est pour cela que son mérite abrite tous les hommes d'en bas.
💡 Explication

Le folio précédent a rapporté qu'Abaye recevait le salut du Ciel chaque veille de Chabbat, et Rava seulement chaque veille de Kippour. Rava s'en attriste, et la réponse déplace la mesure : la fréquence du salut n'est pas le seul indicateur, puisque le mérite de Rava maguen, il abrite, une ville entière.

4
רַבִּי בְּרֹוקָא חוֹזָאָה הֲוָה שְׁכִיחַ בְּשׁוּקָא דְּבֵי לָפָט. הֲוָה שְׁכִיחַ אֵלִיָּהוּ גַּבֵּיהּ, אֲמַר לֵיהּ: אִיכָּא בְּהַאי שׁוּקָא בַּר עָלְמָא דְּאָתֵי? אֲמַר לֵיהּ: לֹא. אַדְּהָכִי וְהָכִי חֲזָא לְהָהוּא גַּבְרָא דַּהֲוָה סָיֵים מְסָאנֵי אֻוכָּמֵי וְלָא רְמֵי חוּטָא דִתְכֵלְתָּא בִּגְלִימֵיהּ. אֲמַר לֵיהּ: הַאי בַּר עָלְמָא דְּאָתֵי הוּא.

Rabbi Beroka 'Hozaa se trouvait souvent au marché de Bei Lefet, et Eliyahou se trouvait souvent auprès de lui. Il lui dit : y a-t-il sur ce marché un homme du monde à venir ?

Il lui dit : non. Sur ces entrefaites, il vit un homme qui portait des chaussures noires et qui n'avait pas mis de fil de tekhelet à son manteau.

Il lui dit : celui-ci est un homme du monde à venir.

📜 Rachi (6)
רַב בְּרֻוקָּא חוֹזָאָה שֶׁהָיָה מִבֵּי חוֹזָאֵי:
Rav Beroka 'Hozaa : il était de Bei 'Hozai.
דְּבֵי לְפָט מָקוֹם:
De Bei Lefet : un nom de lieu.
א"ל רַב בְּרֻוקָּא לְאֵלִיָּהוּ מִי אִיכָּא בְּהַאי שׁוּקָא כו':
Il lui dit : Rav Beroka dit à Eliyahou — y a-t-il sur ce marché, etc.
מְסָאנֵי אֻוכְּמֵי מִנְעָלִים שְׁחֹורִים שֶׁלֹּא כְּמִנְהַג הַיְּהוּדִים:
Des chaussures noires : des souliers noirs, contrairement à l'usage des Juifs.
וְלָא רָמֵי חוֹטֵא לֹא הֵטִיל צִיצִית בְּטַלִּיתוֹ:
Et il n'avait pas mis de fil : il n'avait pas mis de tsitsit à son manteau.
אֲמַר לֵיהּ אֵלִיָּהוּ לְרַב בְּרֻוקָּא הַאי בַּר עָלְמָא דְּאָתֵי הוּא:
Il lui dit : Eliyahou dit à Rav Beroka — celui-ci est un homme du monde à venir.
💡 Explication

Rabbi Beroka pose une question de lecture des hommes : parmi cette foule de marché, quelqu'un mérite-t-il le monde à venir ? La réponse d'Eliyahou est d'abord négative, puis se renverse aussitôt sur l'homme le moins probable.

Les deux signes relevés sont des signes d'exclusion aux yeux d'un observateur juif : les massanei oukmei, chaussures noires, marquent l'usage des non-Juifs, et l'absence du fil de tekhelet au manteau signale un homme sans tsitsit. Le reste du récit expliquera que ces deux signes sont précisément les instruments de son travail.

5
רְהַט בָּתְרֵיהּ, אֲמַר לֵיהּ: מַאי עוֹבְדָךְ? אֲמַר לֵיהּ: זִיל הָאִידָּנָא, וְתָא לְמָחָר. לְמָחָר אֲמַר לֵיהּ: מַאי עוֹבְדָךְ? אֲמַר לֵיהּ: זֵנְדּוּקְנָא אֲנָא, וְאָסַרְנָא גַּבְרֵי לְחוֹד וְנָשֵׁי לְחוֹד, וְרָמֵינָא פֻּורְייַאי בֵּין הָנֵי לְהָנֵי כִּי הֵיכִי דְּלָא לֵיתוֹ לִידֵי אִיסּוּרָא. כִּי חָזֵינָא בַּת יִשְׂרָאֵל דְּיָהֲבִי נָכְרִים עֲלַהּ עֵינַיְיהוּ, מָסַרְנָא נַפְשַׁאי וּמַצֵּילְנָא לַהּ. יוֹמָא חַד הֲוָות נַעֲרָה מְאֹורָסָה גַּבַּן דִּיהַבוּ בָּהּ נָכְרִים עֵינַיְיהוּ, שְׁקַלִי דֻּורְדְּייָא דְּחַמְרָא וּשְׁדַאי לַהּ בְּשִׁיפּוּלַהּ, וְאָמְרִי: דַּשְׁתָּנָא הִיא.

Il courut derrière lui et lui dit : quelle est ton occupation ? Il lui dit : va-t'en aujourd'hui et reviens demain.

Le lendemain il lui dit : quelle est ton occupation ? Il lui dit : je suis geôlier, et j'enferme les hommes à part et les femmes à part, et je place mon lit entre les uns et les autres afin qu'ils n'en viennent pas à une transgression.

Quand je vois une fille d'Israël sur laquelle des non-Juifs ont jeté les yeux, je risque ma vie et je la sauve. Un jour, il y avait chez nous une jeune fille fiancée sur laquelle des non-Juifs avaient jeté les yeux : j'ai pris de la lie de vin, je l'ai jetée sur le bas de son vêtement, et j'ai dit : elle est dans ses règles.

📜 Rachi (8)
קְרָא לֵיהּ רַב בְּרֻוקָּא לְהַהוּא גַּבְרָא:
Il l'appela : Rav Beroka appela cet homme.
זֵנְדּוּקְנָא שׁוֹמֵר בֵּית הָאֲסוּרִין:
Zandoukana : le gardien de la prison.
רָמֵינָא פּוּרְיַיאי כו' מֵטִיל אֲנִי מִטָּתִי בֵּין אֲנָשִׁים לְנָשִׁים:
Je place mon lit, etc. : je place mon lit entre les hommes et les femmes.
דְּיָהֲבִי נָכְרִים עֵינַיְיהוּ עֲלָהּ בַּעֲלֵי בֵּית הָאֲסוּרִים:
Sur laquelle des non-Juifs ont jeté les yeux : les maîtres de la prison.
אִיתְרַמִּי נַעֲרָה כו' דְּהָוְיָא בְּבֵית הַסֹּוהַר:
Il se trouva une jeune fille, etc. : qui était dans la prison.
דֻּורְדְּיָּא דְּחַמְרָא שְׁמָרִים שֶׁל יַיִן הָאֲדֻומִּים כְּדָם:
De la lie de vin : la lie du vin, rouge comme du sang.
בְּשִׁיפּוּלָהּ בְּשׁוּלֵי בְּגָדֶיהָ:
Sur le bas : sur le bas de son vêtement.
דִּיסְתָּנָא דֶּרֶךְ נָשִׁים לָהּ וּמְאוּסָה הִיא וְהוּא לְשׁוֹן פַּרְסֵי:
Dastana : elle a ses règles et elle est repoussante ; c'est un mot perse.
🪔 Ben Yehoyada (2)
אֲמַר לֵיהּ: זִנְדּוּקָא אֲנָא. נִרְאֶה שֶׁזֶּה הָיָה שׁוֹמֵר בֵּית הָאֲסוּרִין בַּלַּיְלָה דַּוְקָא אֲבָל בַּיּוֹם הָיָה יוֹשֵׁב בַּחֲנוּת בְּשׁוּקָא דְּבֵי לְפָט וְאָמַר לוֹ תָּא לְמָחָר לַחֲנוּת. וּמַה שֶׁאָמַר דִּיהַבוּ עוֹבְדֵי כּוֹכָבִים עֵינֵיהוּ עֲלָהּ הַיְינוּ אוֹתָם הַפְּקִידִים שֶׁל בֵּית הַסֹּוהַר שֶׁהֵם לְמַעְלָה מִמֶּנּוּ כִּי הוּא רַק שׁוֹמֵר שָׁם וְהוּא תַּחַת יָדָם.
« Il lui dit : je suis geôlier. » Il apparaît qu'il gardait la prison de nuit seulement, tandis que le jour il se tenait dans une boutique au marché de Bei Lefet ; c'est pourquoi il lui dit de revenir le lendemain à la boutique. Et lorsqu'il dit que des non-Juifs avaient jeté les yeux sur elle, il s'agit des officiers de la prison, qui étaient au-dessus de lui, car il n'était là que gardien et se trouvait sous leur autorité.
אֲתַאי דֻּורְדְּיָּא דְּחַמְרָא. הִנֵּה בְּוַדַּאי יוֹתֵר בְּנָקֵל לוֹ לְהָבִיא דַּם בְּהֵמָה אוֹ דַּם עוֹף וְגַם דְּדָמֵי מַמָּשׁ אַךְ נִזְדַּמֵּן לוֹ שָׁם דֻּורְדְּיָּא דְּחַמְרָא וְשָׁדֵי לָהּ. וְאֶפְשָׁר מִן הַשָּׁמַיִם נִזְדַּמֵּן לוֹ זֶה לִרְמֹוז לוֹ שֶׁזְּכוּת הַתּוֹרָה אֲשֶׁר נִמְשְׁלָה לְיַיִן הוּא הַמֵּגֵין עָלָיו בָּזֶה. וְכַיּוֹצֵא בָּזֶה אָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זַ"ל (שַׁבָּת קל.) בְּנֵס אֱלִישָׁע בַּעַל כְּנָפַיִם דְּאָמַר לוֹ כַּנְפֵי יוֹנָה מִשּׁוּם דִּכְנֶסֶת יִשְׂרָאֵל נִמְשְׁלָה לְיוֹנָה.
« Il apporta de la lie de vin. » Il lui aurait certainement été plus facile d'apporter du sang de bête ou du sang de volaille, qui ressemble davantage encore au sang ; mais c'est de la lie de vin qui se trouva là, et il la jeta sur elle. Il est possible que le Ciel la lui ait présentée pour lui faire entendre que le mérite de la Torah, qui est comparée au vin, était ce qui le protégeait en cette affaire. Nos maîtres ont dit quelque chose de semblable (Chabbat 130a) à propos du miracle d'Elicha aux ailes : il lui fut dit « ailes de colombe », parce que l'assemblée d'Israël est comparée à une colombe.
💡 Explication

Le zandoukana est le gardien de la prison. Son mérite tient à trois actes que rien n'oblige : la séparation des détenus hommes et femmes, le lit placé en barrière entre les deux quartiers, et le risque pris pour arracher une femme juive à ses gardiens.

Le stratagème de la lie de vin, dourdeya de'hamra, joue sur l'aversion des geôliers pour une femme dastana, c'est-à-dire dans ses règles. Il sauve la jeune fille fiancée sans combat, par une tache rouge sur le bas de sa robe.

6
אֲמַר לֵיהּ: מַאי טַעְמָא לֵית לָךְ חוּטֵי, וּרְמֵית מְסָאנֵי אֻוכְּמֵי? אֲמַר לֵיהּ: עָיֵילְנָא וְנָפֵיקְנָא בֵּינֵי נָכְרִים, כִּי הֵיכִי דְּלָא לִידְּעוּ דִּיהוּדָאָה אֲנָא. כִּי הָווּ גָּזְרִי גְּזֵירְתָּא, מוֹדַעְנָא לְהוּ לְרַבָּנַן וּבָעוּ רַחֲמֵי וּמְבַטְּלִי לִגְזֵירְתַּייְהוּ. וּמַאי טַעְמָא כִּי אָמֵינָא לָךְ אֲנָא מַאי עוֹבָדָךְ, וְאָמַרְתָּ לִי: זִיל הָאִידָּנָא וְתָא לְמָחָר? אֲמַר לֵיהּ: בְּהַהִיא שַׁעְתָּא גָּזְרִי גְּזֵירְתָּא, וְאָמֵינָא: בְּרֵישָׁא אֵיזִיל וְאֶשְׁמַע[ה], וְאֶשְׁלַח לְהוּ לְרַבָּנַן דְּלִבְעוֹ רַחֲמֵי עֲלַהּ דְּמִילְּתָא.

Il lui dit : pour quelle raison n'as-tu pas de fils de tsitsit et portes-tu des chaussures noires ? Il lui dit : j'entre et je sors parmi les non-Juifs, afin qu'ils ne sachent pas que je suis juif.

Lorsqu'ils décrètent un décret, je le fais savoir aux maîtres, ils implorent miséricorde et annulent leur décret. Et pour quelle raison, lorsque je t'ai demandé quelle était ton occupation, m'as-tu dit : va-t'en aujourd'hui et reviens demain ?

Il lui dit : à cette heure-là ils décrétaient un décret, et je me suis dit : j'irai d'abord l'entendre, et j'enverrai dire aux maîtres d'implorer miséricorde sur cette affaire.

🪔 Ben Yehoyada (1)
וְאָמֵינָא אֵיזִיל בְּרֵישָׁא. פֵּירוּשׁ הוּא שָׁמַע שֶׁעָשׂוּ הִתְעוֹרְרוּת לִגְזֵרָה וַעֲדַיִין לֹא גָּזְרוּ לְכָךְ אָמַר אֵיזִיל בְּרֵישָׁא קֹודֶם שֶׁיִּגְזְרוּ דְּאָז אֵין הַנֵּס שֶׁל בִּיטּוּלָהּ קָשֶׁה כָּל כָּךְ.
« Et je me suis dit : j'irai d'abord. » Cela signifie qu'il avait entendu qu'on s'agitait en vue d'un décret sans qu'on l'eût encore décrété ; c'est pourquoi il dit : j'irai d'abord, avant qu'ils ne décrètent, car alors le miracle de son annulation n'est pas aussi difficile.
💡 Explication

La réponse retourne les deux signes du segment 3. Les chaussures noires et l'absence de tsitsit servent à le rendre indistinguable parmi les non-Juifs, ce qui lui donne accès aux délibérations du pouvoir et lui permet d'avertir les maîtres à temps.

Le Ben Ich 'Haï relève le détail du délai : il part avant que le décret ne soit arrêté, car un décret encore en formation s'annule plus aisément qu'un décret déjà promulgué.

7
אַדְּהָכִי וְהָכִי אֲתוֹ הָנָךְ תְּרֵי אַחֵי. אֲמַר לֵיהּ: הָנָךְ נָמֵי בְּנֵי עָלְמָא דְּאָתֵי נִינְהוּ. אֲזַל לְגַבַּיְיהוּ, אֲמַר לְהוּ: מַאי עוֹבָדַייְכוּ? אָמְרוּ לֵיהּ: אִינָשֵׁי בְּדוּחַי אֲנַן, מַבְדְּחִינַן עֲצִיבֵי. אִי נָמֵי, כִּי חָזֵינַן בֵּי תְּרֵי דְּאִית לְהוּ תִּיגְרָא בַּהֲדַייְהוּ, טָרְחִינַן וְעָבְדִינַן לְהוּ שְׁלָמָא.

Sur ces entrefaites arrivèrent ces deux frères. Il lui dit : ceux-là aussi sont des hommes du monde à venir.

Il alla vers eux et leur dit : quelle est votre occupation ? Ils lui dirent : nous sommes des hommes joyeux, nous égayons les affligés.

Ou bien, lorsque nous voyons deux hommes qui ont une querelle entre eux, nous nous donnons de la peine et nous faisons la paix entre eux.

📜 Rachi (4)
אֲמַר לֵיהּ אֵלִיָּהוּ לְרַב בְּרֻוקָּא הָנֵי נָמֵי בְּנֵי עָלְמָא דְּאָתֵי נִינְהוּ:
Il lui dit : Eliyahou dit à Rav Beroka — ceux-là aussi sont des hommes du monde à venir.
בְּדוּחַי שְׂמֵחִים וּמְשַׂמְּחִים בְּנֵי אָדָם:
Joyeux : gais, et qui rendent les hommes joyeux.
טָרְחִינַן בְּמִילֵּי דִּבְדִיחוּתָא בֵּינַיְיהוּ:
Nous nous donnons de la peine : par des paroles de gaieté entre eux.
עַד דְּעָבְדִי שְׁלָמָא שֶׁהֵן דְּבָרִים שֶׁאָדָם אוֹכֵל פֵּירוֹתֵיהֶן בָּעוֹלָם הַזֶּה וְהַקֶּרֶן קַייֶּמֶת וְכוּ' הֲבָאַת שָׁלוֹם בֵּין אָדָם לַחֲבֵירוֹ:
Jusqu'à ce qu'ils fassent la paix : car ce sont des choses dont l'homme mange les fruits dans ce monde tandis que le capital lui demeure, etc. — faire régner la paix entre un homme et son prochain.
🪔 Ben Yehoyada (1)
כי חזינן איניש דעציבא דעתיה, מבדחינן ליה. נראה לי בס"ד דידוע העצבון נמשך מיסוד העפר שהוא כנגד אות ה"א אחרונה והשמחה מיסוד האש שהוא כנגד אות ה"א ראשונה שהיא סוד עולם הבא שהיא בינה ולכך זכו להיות מבני עולם הבא. ולדברי האי נמי דאמרו טרחינן ועבדינן להו שלמא דנמצא הם מוציאין השנאה ומכניסין האהבה ולכך זכו להיות מבני עולם הבא כי האהבה היא בסוד הבינה שהיא עולם הבא כמו שאמר רבינו האר"י ז"ל רחימו הוא הבינה ודחילו חכמה. ומה שאמר טרחינן היינו רבותא דידהו דאף על פי שהשלום היה רחוק לפי טבע האנושי מפני שהמחלוקת שביניהם היתה גדולה מאד אנן טרחינן לעשות שלום! אי נמי טרחינן לעשות שלום גמור שלא יתבטל אחר כך מפני שאנחנו טורחין לתקן הסיבה שממנה נעשית המחלוקת. ונראה לי ש השלום במלוי כזה: ה־ ה ש י ־ ן ל מ ־ ד ו־ ו מ־ ם עולה המלוי קנ"ה כמנין עולם הבא עם הכולל [155] לרמוז עושה השלום זוכה להיות בן עולם הבא.
« Lorsque nous voyons un homme dont l'esprit est affligé, nous l'égayons. » Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'on sait que la tristesse découle de l'élément terre, qui correspond au second hé du Nom, et la joie de l'élément feu, qui correspond au premier hé, lequel est le secret du monde à venir, qui est la Bina ; c'est pourquoi ils ont mérité d'être des hommes du monde à venir. Et selon l'autre version de leur réponse, où ils disent « nous nous donnons de la peine et nous faisons la paix entre eux », il se trouve qu'ils font sortir la haine et entrer l'amour, et c'est pourquoi ils ont mérité d'être des hommes du monde à venir, car l'amour relève du secret de la Bina, qui est le monde à venir, ainsi que l'a dit notre maître le Ari : <i>ré'himou</i>, l'amour, est la Bina, et <i>de'hilou</i>, la crainte, la ''Hokhma. Quant à ce qu'ils disent « nous nous donnons de la peine », c'est là leur grandeur : bien que la paix fut lointaine selon la nature humaine, parce que la querelle entre eux était très grande, nous nous donnons pourtant de la peine pour faire la paix. On peut aussi comprendre : nous nous donnons de la peine pour faire une paix entière, qui ne se défera pas ensuite, parce que nous travaillons à réparer la cause même d'où la querelle est née. Et il me semble que le mot <i>chalom</i> écrit en miluï, chaque lettre développée — chin, lamed, vav, mem — donne 155 au compte de son développement, comme le compte de <i>olam haba</i> avec le kollel [155], pour faire entendre que celui qui fait la paix mérite d'être un homme du monde à venir.
💡 Explication

Les inchei badou'hei sont des hommes gais qui égaient les autres ; le mot ne désigne pas un rang d'étude mais un métier de place publique. Leur mérite tient à deux actions : relever celui dont l'esprit est abattu, et hakhnassat chalom, faire entrer la paix entre deux hommes brouillés.

Rachi rattache la seconde à la michna de Pea : ce sont des actes dont l'homme mange les fruits ici-bas tandis que le capital lui reste pour le monde à venir. Cela explique la parole d'Eliyahou.

8
עַל אֵלּוּ מַתְרִיעִין בְּכָל מָקוֹם כּוּ׳. תָּנוּ רַבָּנַן, עַל אֵלּוּ מַתְרִיעִין בְּכָל מָקוֹם: עַל הַשִּׁדָּפוֹן, וְעַל הַיֵּרָקוֹן, וְעַל אַרְבֶּה וְחָסִיל, וְעַל חַיָּה רָעָה. רַבִּי עֲקִיבָא אוֹמֵר: עַל הַשִּׁדָּפוֹן וְעַל הַיֵּרָקוֹן בְּכָל שֶׁהוּא. אַרְבֶּה וְחָסִיל, אֲפִילּוּ לֹא נִרְאָה בְּאֶרֶץ יִשְׂרָאֵל אֶלָּא כָּנָף אֶחָד — מַתְרִיעִין עֲלֵיהֶן.

« Pour ceux-ci on sonne l'alarme en tout lieu, etc. » Nos maîtres ont enseigné : pour ceux-ci on sonne l'alarme en tout lieu — pour la nielle, pour la rouille, pour la sauterelle et le 'hassil, et pour la bête féroce. Rabbi Akiva dit : pour la nielle et pour la rouille, en quelque quantité que ce soit.

La sauterelle et le 'hassil, même si l'on n'a vu en terre d'Israël qu'une seule aile, on sonne l'alarme pour eux.

📜 Rachi (2)
שִׁדָּפוֹן וְיֵרָקוֹן כֵּיוָן שֶׁנִּרְאֶה כָּל שֶׁהוּא מַתְרִיעִין וּמָלֵא תַּנּוּר דְּמַתְנִיתִין לְהִתְעַנּוֹת אִי נָמֵי מַעֲשֶׂה הָיָה כָּךְ:
Nielle et rouille : dès qu'il en paraît la moindre quantité on sonne l'alarme ; et « le plein d'un four » de notre michna concerne le jeûne. Ou bien : le fait s'est passé ainsi.
כָּנָף אֶחָד עוֹף אֶחָד שֶׁל אוֹתוֹ מִין כְּעֵין צִפּוֹר כָּל כָּנָף (בְּרֵאשִׁית ז׳:י״ד):
Une seule aile : un seul individu de cette espèce, au sens de « tout oiseau de toute aile » (Berechit 7,14).
⚖️ Rosh (1)
עַל אֵלּוּ מַתְרִיעִין בְּכָל מָקוֹם עַל הַשִּׁדָּפוֹן וְעַל הַיֵּרָקוֹן וְעַל הָאַרְבֶּה וְעַל הֶחָסִיל וְעַל חַיָּה רָעָה וְעַל הַחֶרֶב מַתְרִיעִין עֲלֵיהֶן מִיָּד מִפְּנֵי שֶׁהִיא מַכָּה מְהַלֶּכֶת ת"ר עַל הַשִּׁדָּפוֹן וְעַל הַיֵּרָקוֹן בְּכָל שֶׁהוּא אַרְבֶּה וְחָסִיל אע"פ שֶׁלֹּא נִרְאָה אֶלָּא כָּנָף אֶחָד בְּכָל אֶרֶץ יִשְׂרָאֵל מַתְרִיעִין עֲלֵיהֶן מִיָּד. ת"ר חַיָּה רָעָה שֶׁאָמְרוּ בִּזְמַן שֶׁהִיא מְשֻׁולַּחַת מַתְרִיעִין עָלֶיהָ אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת אֵין מַתְרִיעִין עָלֶיהָ. כֵּיצַד נִרְאֵית בָּעִיר מְשֻׁולַּחַת בַּשָּׂדֶה אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת. נִרְאַת בַּיּוֹם מְשֻׁולַּחַת בַּלַּיְלָה אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת. רָאֲתָה שְׁנֵי בְּנֵי אָדָם וְרָצְתָה אַחֲרֵיהֶם מְשֻׁולַּחַת בָּרְחָה מִפְּנֵיהֶם אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת. טָרְפָה שְׁנֵי בְּנֵי אָדָם וְאָכְלָה אֶחָד מֵהֶם מְשֻׁולַּחַת שְׁנֵיהֶם אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת. עָלְתָה לַגַּג וְנָטְלָה תִּינוֹק מֵעֲרִיסָה מְשֻׁולַּחַת: וְעַל הַחֶרֶב. תָּנוּ רַבָּנַן אֵין צָרִיךְ לוֹמַר שֶׁאֵינוֹ שֶׁל שָׁלוֹם אֶלָּא אַפֵּי' חֶרֶב שֶׁל שָׁלוֹם שֶׁאֵין לְךָ חֶרֶב שֶׁל שָׁלוֹם יוֹתֵר מִשֶּׁל פַּרְעֹה נְכֹה ואעפ"כ נִכְשַׁל בּוֹ יֹאשִׁיָּהוּ הַמֶּלֶךְ. מַעֲשֶׂה שֶׁיָּרְדוּ זְקֵנִים מִירוּשָׁלַיִם וְגָזְרוּ תַּעֲנִית עַל שֶׁנִּרְאָה כִּמְלֹא פִּי תַּנּוּר שִׁדָּפוֹן בְּאַשְׁקְלוֹן וְעוֹד גָּזְרוּ עַל שֶׁאָכְלוּ זְאֵבִים שְׁנֵי תִינוֹקוֹת בְּעֵבֶר הַיַּרְדֵּן. ר' יוֹסֵי אוֹמֵר לֹא עַל שֶׁאֲכָלוּהָ אֶלָּא שֶׁנִּרְאוּ. וְעַל אֵלּוּ מַתְרִיעִין בְּשַׁבָּת עַל עִיר שֶׁהִקִּיפוּהָ נָכְרִים אוֹ נָהָר אוֹ סְפִינָה הַמְטֹורֶפֶת בַּיָּם רַבִּי יוֹסֵי אוֹמֵר לְעֶזְרָה וְלֹא לִצְעָקָה. שִׁמְעוֹן הַתִּימְנִי אוֹמֵר אַף עַל הַדֶּבֶר וְלֹא הוֹדוּ לוֹ חֲכָמִים תָּנוּ רַבָּנַן עִיר שֶׁהִקִּיפוּהָ נָכְרִים אוֹ נָהָר אוֹ סְפִינָה הַמְטֹורֶפֶת בַּיָּם וְיָחִיד הַנִּרְדָּף מִפְּנֵי נָכְרִים וּמִפְּנֵי רוּחַ רָעָה וּמִפְּנֵי הַלִּיסְטִים מַתְרִיעִין עֲלֵיהֶן מִיָּד בְּשַׁבָּת. וְעַל כֻּולָּן יָחִיד רַשַּׁאי לְסַגֵּף עַצְמוֹ בְּתַעֲנִית. רַבִּי יוֹסֵי אוֹמֵר אֵין הַיָּחִיד רַשַּׁאי לְסַגֵּף עַצְמוֹ בְּתַעֲנִית שֶׁמָּא יִצְטָרֵךְ לַבְּרִיּוֹת וְאֵין הַבְּרִיּוֹת מְרַחֲמִין עָלָיו:
Pour ceux-ci on sonne l'alarme en tout lieu : pour la nielle, pour la rouille, pour la sauterelle, pour le 'hassil, pour la bête féroce et pour le glaive, on sonne l'alarme pour eux immédiatement, parce que c'est une plaie qui se déplace. Nos maîtres ont enseigné : pour la nielle et pour la rouille, en quelque quantité que ce soit ; sauterelle et 'hassil, même si l'on n'en a vu qu'une seule aile dans toute la terre d'Israël, on sonne l'alarme pour eux immédiatement. Nos maîtres ont enseigné : la bête féroce dont ils ont parlé, lorsqu'elle est lâchée on sonne l'alarme pour elle ; lorsqu'elle n'est pas lâchée, on ne sonne pas l'alarme pour elle. Comment cela ? Vue dans la ville : lâchée ; dans le champ : pas lâchée. Vue de jour : lâchée ; de nuit : pas lâchée. Elle a vu deux hommes et a couru après eux : lâchée ; elle s'est enfuie devant eux : pas lâchée. Elle a déchiré deux hommes et a mangé l'un d'eux : lâchée ; les deux : pas lâchée. Elle est montée sur le toit et a pris un enfant de son berceau : lâchée. Et pour le glaive. Nos maîtres ont enseigné : point besoin de dire un glaive qui n'est pas de paix, mais même un glaive de paix, car tu n'as pas de glaive de paix plus que celui de Pharaon Nekho, et pourtant le roi Yochiyahou y a trébuché. Il arriva que des anciens descendirent de Jérusalem et décrétèrent un jeûne parce qu'on avait vu à Ashkelon de la nielle en quantité du plein de la bouche d'un four ; et ils décrétèrent encore parce que des loups avaient dévoré deux enfants en Transjordanie. Rabbi Yossi dit : ils n'ont pas décrété parce qu'ils les avaient dévorés, mais parce qu'on les avait vus. Et pour ceux-ci on sonne l'alarme le Chabbat : pour une ville qu'ont encerclée des non-Juifs, ou un fleuve, ou un navire ballotté en mer. Rabbi Yossi dit : pour appeler du secours et non pour crier. Chimon HaTimni dit : même pour l'épidémie ; et les sages ne lui ont pas donné raison. Nos maîtres ont enseigné : une ville qu'ont encerclée des non-Juifs, ou un fleuve, ou un navire ballotté en mer, ou un individu poursuivi par des non-Juifs, par un mauvais esprit ou par des brigands — on sonne l'alarme pour eux immédiatement, même le Chabbat. Et pour tous ces cas, un individu a le droit de se mortifier par le jeûne. Rabbi Yossi dit : un individu n'a pas le droit de se mortifier par le jeûne, de peur qu'il n'ait besoin des créatures et que les créatures ne lui fassent pas miséricorde.
💡 Explication

Le folio revient à la michna. Ces fléaux forment une catégorie à part : ce sont des maka mehalekhet, une plaie qui se déplace, donc un malheur local qui menace tout le monde. C'est pourquoi l'alarme se sonne bekhol makom, en tout lieu, et non pas seulement dans la ville touchée.

Le chidafon est le desechement du grain par le vent brûlant, le yerakon son jaunissement ; l'arbe et le 'hassil sont deux espèces de sauterelles. Rabbi Akiva abaisse le seuil au minimum : une quantité quelconque pour les deux premières, une seule aile pour les secondes, puisqu'un seul individu annonce l'essaim.

9
וְעַל חַיָּה וְכוּ׳. תָּנוּ רַבָּנַן: חַיָּה רָעָה שֶׁאָמְרוּ, בִּזְמַן שֶׁהִיא מְשֻׁולַּחַת — מַתְרִיעִין עָלֶיהָ, אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת — אֵין מַתְרִיעִין עָלֶיהָ. אֵי זוֹ הִיא מְשֻׁולַּחַת וְאִי זוֹ הִיא שֶׁאֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת? נִרְאֵית בָּעִיר — מְשֻׁולַּחַת, בַּשָּׂדֶה — אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת. בַּיּוֹם — מְשֻׁולַּחַת, בַּלַּיְלָה — אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת.

« Et pour la bête, etc. » Nos maîtres ont enseigné : la bête féroce dont ils ont parlé — lorsqu'elle est lâchée, on sonne l'alarme pour elle ; lorsqu'elle n'est pas lâchée, on ne sonne pas l'alarme pour elle. Laquelle est lâchée et laquelle n'est pas lâchée ?

Vue dans la ville : lâchée ; dans le champ : pas lâchée. De jour : lâchée ; de nuit : pas lâchée.

📜 Rachi (2)
מְשֻׁולַּחַת מִן הַשָּׁמַיִם:
Lâchée : du Ciel.
בַּשָּׂדֶה אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת דְּהַייְנוּ אוֹרְחָהּ:
Dans le champ elle n'est pas lâchée : car c'est là sa manière habituelle.
💡 Explication

Toute la baraita se construit sur un seul mot : mechoula'hat, lâchée, c'est-à-dire envoyée du Ciel contre la population, selon le verset de Vayikra 26,22. Rachi le dit en deux mots : lâchée veut dire du Ciel.

Le critère est donc le comportement hors nature. La bête qui paraît dans un champ agit selon son habitude, orh'a, et l'on n'y lit aucun message ; celle qui entre dans la ville, ou qui se montre en plein jour, sort de sa nature, et la communauté doit crier.

10
רָאֲתָה שְׁנֵי בְּנֵי אָדָם וְרָצְתָה אַחֲרֵיהֶן — מְשֻׁולַּחַת. נֶחְבֵּאת מִפְּנֵיהֶן — אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת. טָרְפָה שְׁנֵי בְּנֵי אָדָם וְאָכְלָה אֶחָד מֵהֶן — מְשֻׁולַּחַת. אָכְלָה שְׁנֵיהֶן — אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת. עָלְתָה לַגַּג וְנָטְלָה תִּינוֹק מֵעֲרִיסָה — מְשֻׁולַּחַת.

Elle a vu deux hommes et a couru après eux : lâchée. Elle s'est cachée devant eux : pas lâchée.

Elle a déchiré deux hommes et a mangé l'un d'eux : lâchée. Elle les a mangés tous les deux : pas lâchée.

Elle est montée sur le toit et a pris un enfant de son berceau : lâchée.

📜 Rachi (4)
טָרְפָה שְׁנֵי בְּנֵי אָדָם וְלֹא אָכְלָה אֶלָּא אֶחָד מֵהֶם וַדַּאי מְשֻׁולַּחַת דְּכֵיוָן דְּלָא הָיְתָה רְעֵבָה אֶלָּא לְאֶחָד מַאי טַעְמָא קַטְּלָהּ לֵיהּ לְאִידָךְ:
Elle a déchiré deux hommes : et elle n'en a mangé qu'un seul — elle est certainement lâchée, car puisqu'elle n'avait faim que pour un seul, pour quelle raison a-t-elle tué l'autre ?
שְׁנֵיהֶן אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת שֶׁמִּפְּנֵי הָרָעָב אֲכַלְתֶּם:
Les deux : elle n'est pas lâchée, car c'est la faim qui les lui a fait manger.
עָלְתָה לַגַּג רְגִילִין הָיוּ לְהִשְׁתַּמֵּשׁ כָּל תַּשְׁמִישֵׁיהֶן בַּגַּגּוֹת שֶׁלֹּא הָיוּ מְשֻׁופָּעִים אֶלָּא חֲלָקִים וְשָׁוִין וְהוּא הַדִּין לְבַיִת שֶׁתַּחְתָּיו:
Elle est montée sur le toit : ils avaient l'habitude de faire tous leurs usages sur les toits, qui n'étaient pas en pente mais lisses et plats ; et il en va de même pour la maison qui se trouve en dessous.
עֲרִיסָה ברצו"ל בְּלַעַ"ז:
Berceau : bertsol en langue vulgaire.
🗂️ Tossefot (1)
טָרְפָה שְׁנֵי בְּנֵי אָדָם אָכְלָה אֶחָד מֵהֶן מְשֻׁולַּחַת. וְהוּא הַדִּין לֹא אָכְלָה אֶחָד מֵהֶם מְשֻׁולַּחַת שֶׁהֲרֵי אִם אָכְלָה שְׁנֵיהֶם אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת דְּהָא דְּאָכְלָה שְׁנֵיהֶם לָא הָוֵי מִטַּעַם מְשֻׁולַּחַת אֶלָּא מִטַּעַם דְּהִיא רְעֵיבָה וְהָא דִּנְקַט אָכְלָה אֶחָד מֵהֶם רְבוּתָא הָוֵי דאע"ג דְּאָכְלָה אֶחָד מֵהֶן הָוֵי מְשֻׁולַּחַת:
Elle a déchiré deux hommes et a mangé l'un d'eux : lâchée. Il en va de même si elle n'en a mangé aucun des deux : elle est lâchée. Car si elle les a mangés tous les deux elle n'est pas lâchée, et cela parce que le fait de les avoir mangés tous les deux ne vient pas d'un envoi du Ciel mais de sa faim ; si la baraita a choisi le cas où elle en a mangé un, c'est pour enseigner davantage : même lorsqu'elle en a mangé un, elle est lâchée.
💡 Explication

La seconde série de critères passe du lieu au comportement. Une bête qui poursuit deux hommes agit contre sa prudence naturelle ; une bête qui se cache agit selon elle.

Le cas des deux hommes déchirés repose sur un raisonnement de faim : celle qui n'en mange qu'un a tué le second sans nécessité, donc elle est lâchée ; celle qui les mange tous deux avait faim pour deux. Tossefot précise que le cas où elle n'en mange aucun est évidemment lâché lui aussi, la baraita ayant choisi le cas le plus fort.

11
הָא גּוּפָהּ קַשְׁיָא, אָמַרְתָּ: נִרְאֲתָה בָּעִיר — מְשֻׁולַּחַת; לָא שְׁנָא בַּיּוֹם וְלָא שְׁנָא בַּלַּיְלָה. וַהֲדַר אֲמַרְתְּ: בַּיּוֹם — מְשֻׁולַּחַת, בַּלַּיְלָה — אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת!

Cela même fait difficulté. Tu as dit : vue dans la ville, lâchée — sans distinguer le jour de la nuit ; et ensuite tu as dit : de jour, lâchée ; de nuit, pas lâchée !

💡 Explication

La guemara relève que les deux premières lignes de la baraita se recouvrent. Si le seul fait d'être vue dans la ville suffit, la mention du jour et de la nuit devient inutile ; et si l'heure est décisive, la première ligne est trop large.

12
לָא קַשְׁיָא, הָכִי קָאָמַר: נִרְאֲתָה בָּעִיר בַּיּוֹם — מְשֻׁולַּחַת. בָּעִיר בַּלַּיְלָה — אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת. אִי נָמֵי בְּשָׂדֶה, אֲפִילּוּ בַּיּוֹם — אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת. (בַּשָּׂדֶה, בַּלַּיְלָה — אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת).

Il n'y a pas de difficulté. Voici ce qu'il dit : vue dans la ville de jour, lâchée ; dans la ville de nuit, pas lâchée.

Ou bien dans le champ, même de jour, pas lâchée. (Dans le champ, de nuit, pas lâchée.)

📜 Rachi (1)
הָכִי קָאָמַר הַאי דְּקָתָנֵי נִרְאֲתָה בָּעִיר כו' הָכִי קָאָמַר נִרְאֲתָה בָּעִיר כְּגוֹן שֶׁנִּרְאֲתָה בַּיּוֹם דִּסְתָם נִרְאֲתָה בַּיּוֹם מַשְׁמַע אֲבָל בַּלַּיְלָה אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת וְהַאי דְּקָתָנֵי נִרְאֲתָה בַּיּוֹם אַשָּׂדֶה קָאֵי דְּאִם נִרְאֲתָה בַּשָּׂדֶה בַּיּוֹם אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת:
Voici ce qu'il dit : ce qui est enseigné, « vue dans la ville, etc. », veut dire ceci — vue dans la ville, c'est-à-dire vue de jour, car « vue » sans précision signifie de jour, tandis que de nuit elle n'est pas lâchée ; et ce qui est enseigné « vue de jour » porte sur le champ, car si elle a été vue dans le champ de jour, elle n'est pas lâchée.
💡 Explication

La réponse croise les deux critères au lieu de les juxtaposer. La ville et le jour doivent se rencontrer pour que la bête soit dite lâchée, et le champ la disqualifie à toute heure.

Rachi ajoute la clef de lecture : dans la première ligne, « vue dans la ville » suppose par défaut qu'il fait jour, et la seconde ligne, « de jour lâchée, de nuit non », porte sur le cas du champ.

🖼️ Schéma
La contradiction du lieu et de l'heure, et sa résolution Lecture des deux lignes côté à côté ligne 1 : ville = lâchée, sans distinguer l'heure | ligne 2 : jour = lâchée, nuit = pas lâchée on croise les deux critères Où et quand De jour De nuit Dans la ville lâchée pas lâchée Dans le champ pas lâchée pas lâchée
Une seule case sur quatre donne lieu à l'alarme : la bête vue dans la ville, en plein jour.
13
רָאֲתָה שְׁנֵי בְּנֵי אָדָם וְרָצְתָה אַחֲרֵיהֶן — מְשֻׁולַּחַת, הָא עוֹמֶדֶת — אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת. וַהֲדַר אֲמַרְתְּ: נֶחְבֵּאתָ מִפְּנֵיהֶן — אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת, הָא עוֹמֶדֶת — מְשֻׁולַּחַת!

« Elle a vu deux hommes et a couru après eux : lâchée » — donc si elle se tient sans bouger, elle n'est pas lâchée. Et ensuite tu as dit : « elle s'est cachée devant eux : pas lâchée » — donc si elle se tient sans bouger, elle est lâchée !

📜 Rachi (1)
הָא עָמְדָה בַּשָּׂדֶה דְּלָא רָצְתָה וְלֹא נֶחְבֵּאת:
Donc si elle s'est tenue : dans le champ, sans courir après eux ni se cacher.
💡 Explication

La guemara applique deux fois le procédé du dioumka, la déduction par contraste. La première ligne oppose courir à ne pas courir, donc la bête immobile n'est pas lâchée ; la seconde oppose se cacher à ne pas se cacher, donc la bête immobile est lâchée. Le même cas reçoit deux statuts contraires.

14
לָא קַשְׁיָא: כָּאן — בְּשָׂדֶה הַסְּמוּכָה לַאֲגַם, כָּאן — בְּשָׂדֶה שֶׁאֵינָהּ סְמוּכָה לַאֲגַם.

Il n'y a pas de difficulté : ici, dans un champ proche du marais ; là, dans un champ qui n'est pas proche du marais.

📜 Rachi (3)
בַּשָּׂדֶה הַסְּמוּכָה לַאֲגַם עָמְדָה אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת דְּכֵיוָן דִּסְמוּכָה לַאֲגַם הַייְנוּ רְבִיתָהּ וְלֹא בָּרְחָה סָבְרָה אִי אָתֵי בָּתְרָאֵי עָרֵיקְנָא לַאֲגַם מִיָּד:
Dans un champ proche du marais : si elle s'est tenue immobile elle n'est pas lâchée, car puisque le champ est proche du marais c'est là son habitat, et si elle ne s'est pas enfuie c'est qu'elle s'est dit : s'ils viennent sur moi, je m'échapperai aussitôt vers le marais.
בְּשָׂדֶה שֶׁאֵינָהּ סְמוּכָה לַאֲגַם עָמְדָה מְשֻׁולַּחַת דְּכֵיוָן דְּלָאו מָקוֹם רְבִיתָהּ הוּא וְקַיְימָא וַדַּאי מְשֻׁולַּחַת גְּזֵירָה הִיא:
Dans un champ qui n'est pas proche du marais : si elle s'est tenue immobile elle est lâchée, car puisque ce n'est pas le lieu de son habitat et qu'elle reste sur place, c'est certainement qu'elle est lâchée et qu'il y a là un décret.
אֲגַם מרשי"ק בְּלַעַ"ז הַסָּמוּךְ לָעִיר וְהוּא מָלֵא קוֹצִים:
Marais : marchais en langue vulgaire — celui qui est proche de la ville et qui est plein de broussailles.
💡 Explication

La réponse introduit un troisième paramètre : la distance à l'agam, le marais broussailleux qui sert de refuge à la bête. Proche du marais, se tenir immobile reste naturel, puisqu'elle sait pouvoir s'y jeter si on l'approche. Loin du marais, l'immobilité d'une bête sans issue trahit une absence de peur qui ne lui appartient pas.

🖼️ Schéma
La bête immobile : deux lectures selon la distance au marais Champ proche du marais agam son habitat la bête se tient sans bouger Elle peut s'y jeter dès qu'on l'approche. Pas lâchée : on ne sonne pas Champ loin du marais la bête se tient sans bouger aucun refuge à portée Rester sur place n'a plus aucune raison naturelle. Lâchée : on sonne l'alarme
Le même comportement change de sens selon ce que la bête à derrière elle.
15
טָרְפָה שְׁנֵי בְּנֵי אָדָם כְּאֶחָד וְאָכְלָה אֶחָד מֵהֶן — מְשֻׁולַּחַת, שְׁנֵיהֶם — אֵינָהּ מְשֻׁולַּחַת. וְהָא אָמְרַתְּ אֲפִילּוּ רָצְתָה! אָמַר רַב פָּפָּא: כִּי תָּנֵי הַהִיא, בְּאַגְמָא.

« Elle a déchiré deux hommes à la fois et a mangé l'un d'eux : lâchée ; les deux : pas lâchée. » Mais tu as dit que même si elle a couru après eux ! Rav Papa dit : lorsqu'on enseigne cela, c'est dans le marais.

📜 Rachi (1)
כִּי תַנְיָא הַהִיא דְּאָכְלָה אִין רָצְתָה לֹא בַּאֲגַם דְּכֵיוָן דְּהַיְינוּ דֻּוכְּתָה סָמְכָה אַדַּעְתָּהּ וְרָהֲטָא אַבָּתְרַיְיהוּ:
Lorsqu'on enseigne cela : que si elle a mangé oui, mais si elle a seulement couru non — c'est dans le marais, car puisque c'est son lieu, elle s'enhardit et court après eux.
💡 Explication

La difficulté est de proportion. Si la simple poursuite suffit à la déclarer lâchée, comment le fait d'avoir déchiré deux hommes et de les avoir mangés tous deux pourrait-il ne pas suffire ?

Rav Papa répond en localisant la baraita : ce passage traite d'une bête dans le marais, chez elle. Là, poursuivre est son habitude, donc la poursuite ne prouve rien, et seule la mise à mort inutile du second homme reste un signe.

16
גּוּפָא: עָלְתָה לַגַּג וְנָטְלָה תִּינוֹק מֵעֲרִיסָה — מְשֻׁולַּחַת. פְּשִׁיטָא! אָמַר רַב פָּפָּא: כְּכוּכֵי דְּצַיָּידֵי.

La chose elle-même : « elle est montée sur le toit et a pris un enfant de son berceau : lâchée ». C'est évident !

Rav Papa dit : il s'agit de la hutte des chasseurs.

📜 Rachi (1)
כְּכוּכָא דְּצַיָּידֵי כּוּךְ קָטָן שֶׁל צַייָּדִין שֶׁיַּחְפְּרוּ לְמַאֲרַב הָעוֹפוֹת וְאַף עַל גַּב דְּלָאו בִּנְיָן קָבוּעַ הוּא וְלָא הֲוָה כְּיִישּׁוּב הָוְיָא מְשֻׁולַּחַת:
Comme la hutte des chasseurs : une petite cavité que les chasseurs creusent pour se poster à l'affût des oiseaux ; et bien que ce ne soit pas une construction fixe ni un lieu habité, elle est lâchée.
💡 Explication

La guemara revient au dernier membre de la baraita et s'étonne : monter sur un toit habité pour enlever un nourrisson sort si manifestement de la nature d'une bête qu'il n'y avait rien à enseigner.

Rav Papa répond que le toit en question est celui d'un koukha detsayadei, la cavité où l'affût que les chasseurs creusent en pleine nature pour guetter les oiseaux. On aurait pu y voir un lieu sauvage où l'attaque reste naturelle ; la baraita enseigne qu'elle est lâchée malgré tout.

17
עַל הַחֶרֶב וְכוּ׳. תָּנוּ רַבָּנַן: חֶרֶב שֶׁאָמְרוּ, אֵינוֹ צָרִיךְ לוֹמַר חֶרֶב שֶׁאֵינוֹ שֶׁל שָׁלוֹם, אֶלָּא אֲפִילּוּ חֶרֶב שֶׁל שָׁלוֹם. שֶׁאֵין לְךָ חֶרֶב שֶׁל שָׁלוֹם יוֹתֵר מִפַּרְעֹה נְכֹה, וְאַף עַל פִּי כֵּן נִכְשַׁל בָּהּ הַמֶּלֶךְ יֹאשִׁיָּהוּ, שֶׁנֶּאֱמַר:

« Pour le glaive, etc. » Nos maîtres ont enseigné : le glaive dont ils ont parlé — point besoin de dire un glaive qui n'est pas de paix, mais même un glaive de paix. Car tu n'as pas de glaive de paix plus que celui de Pharaon Nekho, et pourtant le roi Yochiyahou y a trébuché, ainsi qu'il est dit :

📜 Rachi (1)
אֵין צָרִיךְ לוֹמַר חֶרֶב שֶׁאֵינוֹ שֶׁל שָׁלוֹם שֶׁמַּתְרִיעִין עָלֶיהָ אֶלָּא אֲפִילּוּ חֶרֶב שֶׁל שָׁלוֹם הָעוֹבֶרֶת דֶּרֶךְ אוֹתוֹ מַלְכוּת לֵילֵךְ לְהִלָּחֵם בְּמָקוֹם אַחֶרֶת:
Point besoin de dire un glaive qui n'est pas de paix : qu'on sonne l'alarme pour lui ; mais même un glaive de paix, celui qui traverse le territoire de ce royaume pour aller combattre ailleurs.
💡 Explication

Le 'herev chel chalom, le glaive de paix, désigne une armée qui traverse le pays pour aller combattre ailleurs, sans intention hostile envers les Juifs. La baraita enseigne qu'elle oblige elle aussi à sonner l'alarme.

La preuve est historique : Pharaon Nekho montait combattre à Karkemich et n'avait aucune querelle avec le royaume de Yehouda. Le roi Yochiyahou est pourtant allé à sa rencontre et y a trouvé la mort. Le verset cité s'ouvre ici et se poursuit au folio suivant.

🖼️ Schéma
Le glaive de paix : pourquoi il oblige à sonner l'alarme Pharaon Nekho monte combattre ailleurs Il traverse le pays aucune hostilité envers Israël Le roi Yochiyahou y trébuché Règle de la baraita une armée de passage compte déjà comme un glaive on sonne l'alarme immédiatement, en tout lieu
Le précédent de Yochiyahou fonde la règle : une armée sans intention hostile reste un danger qui justifie l'alarme.
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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).