Sougya : Le folio commence par la fin d'un échange entre Rav Achi et Rabbi Yossi bar Avin sur le poisson tiré de la mer le Chabbat, échange qui sert de charnière : la question « pourquoi as-tu quitté Rabbi Yossi de Yokrat ? » ouvre une série de récits sur cet homme, qui n'a eu pitié ni de son fils ni de sa fille. Son fils ordonne à un figuier de donner ses fruits hors saison et meurt hors de son temps ; sa fille, trop belle, est renvoyée à sa poussière ; son ânesse refuse un salaire inexact.
Vient ensuite Elazar ich Birta, qui donne aux collecteurs de la tsedaka jusqu'au trousseau de sa fille et refuse de tirer profit du miracle qui remplit son grenier. La seconde moitié du folio revient au sujet du traité : une série de jeûnes décrétés pour la pluie et restés sans réponse — Rabbi Yehouda Nessia, la maison du Nassi, Rabbi, Rav, Rav Na'hman, Rabba.
Deux fois la pluie tombe quand le maître s'humilie ; deux fois elle tombe par le mérite d'un homme sans titre, celui qui porte le vin du kidouch au bourg démuni et le maître d'école qui enseigne aux fils des pauvres comme aux fils des riches. En passant, la Guemara pose une règle de halakha : le particulier est entraîné par le jeûne de la communauté sans avoir eu à l'accepter la veille.
Un jour, il l'entendit étudier à voix haute : Chemouel a dit — celui qui retire un poisson de la mer le Chabbat, dès lors qu'une surface grande comme un sela s'est desséchée sur lui, est passible. Il lui dit : que le maître dise donc aussi « et entre ses nageoires » !
Il lui répondit : le maître ne tient-il pas que cette précision-là, c'est Rabbi Yossi fils de Rabbi Avin qui l'a dite ? Il lui dit : c'est moi.
La sougya vient de Chabbat : sortir un poisson de l'eau et l'y laisser mourir relève de netilat nechama, l'enlèvement de la vie, qui est un av melakha. Le signe de la mort irréversible est une plaque de peau desséchée large comme un sela (une pièce). Rabbi Yossi bar Avin ajoute une précision : cette surface doit se trouver entre les nageoires, l'endroit où le dessèchement signe à coup sur que la bête ne survivra plus.
Le point du récit tient dans la dernière réplique. Celui qui écoute reproche à l'autre de ne pas avoir cité l'auteur de la précision, et s'entend répondre : anna nihou, c'est moi. Rachi rattache le reproche à la règle selon laquelle rapporter une parole au nom de son auteur amène la délivrance au monde.
Il lui dit : le maître ne fréquentait-il pas la maison de Rabbi Yossi de Yokrat ? Il lui répondit : si.
Il lui dit : et pour quelle raison le maître l'a-t-il quitté pour venir ici ? Il lui répondit : un homme qui n'a eu pitié ni de son fils ni de sa fille, de moi, comment aurait-il pitié ?
Cette réplique est la charnière du folio. Elle explique un départ, et la Guemara va la prendre au mot : elle demandera scène par scène en quoi consiste « l'affaire de son fils » et « l'affaire de sa fille ». Les récits qui suivent sont donc la justification d'un jugement porte sur un maître.
En quoi consiste l'affaire de son fils ? Un jour, on avait loué pour lui des ouvriers aux champs.
Il se fit tard et il ne leur apporta pas de pain. Ils dirent à son fils : nous avons faim !
Ils étaient assis sous un figuier. Il dit : figuier, figuier, fais sortir tes fruits, que mangent les ouvriers de mon père.
Il les fit sortir, et ils mangèrent.
Le fils a le pouvoir de faire produire un arbre hors de sa saison, et il s'en sert pour nourrir des ouvriers affamés. La scène est donc, prise en elle-même, un acte de compassion. Le folio la retient pourtant comme la première pièce d'un acte d'accusation, et l'on comprendra pourquoi au segment suivant.
Sur ces entrefaites, son père arriva. Il leur dit : ne m'en tenez pas grief ; si je suis en retard, c'est que j'étais occupé à une mitsva, et jusqu'à maintenant je n'ai cessé de marcher.
Ils lui dirent : que le Miséricordieux te rassasie comme ton fils nous a rassasiés. Il leur dit : d'où cela ?
Ils dirent : l'affaire s'est passée de telle et telle manière. Il dit à son fils : mon fils, tu as imposé une peine à ton Créateur pour faire sortir au figuier ses fruits hors de leur saison — que tu sois recueilli hors de ton temps.
Le père formule le grief : le fils a imposé une peine à son Créateur (hitri'ah et kono) en obtenant un changement dans l'ordre de la nature. La sentence est construite mesure pour mesure : des fruits hors de leur saison appellent une vie recueillie hors de son temps.
Le mot yéasef, « qu'il soit recueilli », est le terme habituel de la mort. La Guemara laisse entendre que la sentence s'accomplit.
En quoi consiste l'affaire de sa fille ? Il avait une fille d'une grande beauté.
Un jour, il vit un homme qui creusait la haie de branchages pour la regarder. Il lui dit : qu'est-ce que cela ?
Il lui répondit : mon maître, si je n'ai pas mérité de la prendre pour épouse, ne mériterai-je pas au moins de la voir ? Il dit à sa fille : ma fille, tu causes de la peine aux créatures ; retourne à ta poussière, et que les hommes ne trébuchent plus à cause de toi.
La scène répond exactement à la précédente. Le Ben Yehoyada relève la cohérence : ayant reproche à son fils d'avoir forcé la nature, le père ne peut pas ôter à sa fille la beauté qu'elle a reçue ; il ne demande que ce qui appartient déjà à l'ordre commun, la mort.
Le grief porte sur le dommage causé aux autres, mitsaérèt lehou libriyot : la beauté de la fille fait trébucher, et le père traite cela comme un fait dont elle répond.
Il avait une certaine ânesse. Lorsqu'on la louait pour la journée, le soir on renvoyait son salaire sur son dos, et elle s'en venait à la maison de son maître.
Mais si on lui ajoutait ou si on lui retranchait, elle ne venait pas. Un jour, on oublia sur elle une paire de sandales, et elle n'avança pas tant qu'on ne les lui eut pas ôtées ; alors elle repartit.
Troisième scène, sans jugement ni sentence. La bête elle-même est exacte : ellerefuse un salaire majoré comme un salaire minoré, et refuse aussi la paire de sandales qui n'a pas été confiée à son maître. La maison entière de Rabbi Yossi fonctionne à la mesure juste, y compris l'animal.
Elazar, homme de Birta : lorsque les collecteurs de la tsedaka le voyaient, ils se cachaient de lui, car tout ce qu'il avait sur lui, il le leur donnait. Un jour, il montait au marché pour acheter le trousseau de sa fille.
Les collecteurs de la tsedaka le virent et se cachèrent de lui.
Nouveau bloc. Le renversement comique ouvre le récit : d'ordinaire on se cache des collecteurs, ici ce sont eux qui se cachent du donateur. Le Ben Yehoyada soulève la difficulté halakhique que la scène pose — l'institution d'Oucha limite au cinquième ce que l'on peut distribuer — et la résout par la chronologie.
Il courut après eux et leur dit : je vous adjure, à quoi êtes-vous occupés ? Ils lui dirent : à un orphelin et à une orpheline.
Il leur dit : par le service du Temple, ils passent avant ma fille ! Il prit tout ce qu'il avait avec lui et le leur donna.
Il lui resta un seul zouz : il acheta du blé, monta et le jeta dans le grenier.
Le serment haavoda, « par le service du Temple », donne à la déclaration la force d'un engagement : le mariage de deux orphelins passe avant celui de sa propre fille. Le zouz restant et le blé jeté au grenier préparent le miracle du segment suivant.
Sa femme arriva et dit à sa fille : qu'a rapporté ton père ? Elle lui dit : tout ce qu'il a rapporté, il l'a jeté dans le grenier.
Elle alla ouvrir la porte du grenier, et vit le grenier plein de blé, au point qu'il sortait par le trou de la porte, et la porte ne s'ouvrait pas à cause du blé. Sa fille alla à la maison d'étude et lui dit : viens voir ce que t'a fait Celui qui t'aime !
Il lui dit : par le service du Temple, ce blé est pour toi comme consacré, et tu n'y as de part que comme l'un des pauvres d'Israël.
La fille annonce le miracle comme une bonne nouvelle ; le père y voit une dette. Sa réponse à deux temps : il déclare le blé hekdech à son égard, c'est-à-dire hors de son usage, puis il lui laisse la part qui revient à n'importe quel pauvre d'Israël.
Rachi rattache ce refus à un principe déjà posé en 20b : on ne tire pas profit d'un miracle, car ce qui est accordé de cette manière est déduit des mérites. Le Ben Yehoyada consacre à cette règle une longue discussion, en la comparant au miracle d'Eliahou chez la femme de Tsarfat.
Rabbi Yehouda Nessia décréta un jeûne, il implora miséricorde et la pluie ne vint pas. Il dit : quelle distance de Chemouel de Rama à Yehouda ben Gamliel !
Malheur à la génération qui en est fichée là, malheur à celui aux jours duquel cela est arrivé. Son esprit s'affaissa, et la pluie vint.
Retour au sujet du traité. Le maître compare sa prière à celle de Chemouel de Rama, pour qui la pluie tomba en pleine moisson des blés, et se maudit lui-même ainsi que sa génération. La suite du récit tient en trois mots : 'halach daatei, son esprit s'affaissa, et aussitôt la pluie vient.
Le même enchaînement reviendra au segment 16 avec Rav Na'hman. L'abaissement intérieur du maître fait ce que la prière n'a pas fait.
La maison du Nassi décréta un jeûne sans en informer Rabbi Yo'hanan ni Rech Lakich. Au matin, on les en informa.
Rech Lakich dit à Rabbi Yo'hanan : mais nous ne l'avons pas accepté sur nous dès le soir ! Il lui répondit : nous sommes entraînés à leur suite.
Point de halakha au milieu des récits. La règle rappelée par le Roch au segment précédent veut qu'un jeûne individuel soit accepté la veille. Rech Lakich en tire l'objection ; Rabbi Yo'hanan répond que le jeûne public n'obéit pas à cette condition : anan batraihou garrinan, le particulier est entraîné à la suite de la communauté, comme s'il avait lui-même accepté.
La maison du Nassi décréta un jeûne, et la pluie ne vint pas. Ochaya, le cadet de la compagnie, leur enseigna : « et s'il arrive que, aux yeux de l'assemblée, cela ait été fait par erreur » (Bamidbar 15, 24).
Ochaya lit le verset des fautes commises par erreur de manière littérale : meeinei haeda, « des yeux de l'assemblée », désigne les dirigeants. Le diagnostic est donc porte vers le haut, et le fait qu'il soit énoncé par le plus jeune de la maison d'étude, devant la maison du Nassi, en fait un acte grave, dont le segment 13 donnera la suite.
Une parabole : celle d'une fiancée qui se trouve dans la maison de son père. Tant que ses yeux sont beaux, son corps entier n'a pas besoin d'examen.
Si ses yeux sont chassieux, son corps entier demande un examen.
La parabole donne la logique du verset. L'examen de la fiancée avant les noces commence par les yeux ; ce qu'ils montrent dispense du reste, dans un sens comme dans l'autre. Appliqué à la génération : lorsque les dirigeants sont en défaut, l'enquête sur le peuple devient inutile, et c'est ce qui explique que la prière reste sans réponse.
Les serviteurs vinrent, lui mirent un foulard au cou et le tourmentèrent. Les gens de sa ville leur dirent : laissez-le, car il nous cause de la peine à nous aussi ; mais puisque nous voyons que tout ce qu'il fait est pour le Ciel, nous ne lui disons rien et nous le laissons.
Vous aussi, laissez-le.
La défense des gens de la ville porte sur l'intention et non sur le contenu du reproche : ils confirment qu'Ochaya les blesse eux aussi, et ils demandent qu'on le laisse parce que tout ce qu'il fait est lechem chamayim, pour le Ciel. La sougya ferme ici le bloc de la maison du Nassi, sans que la pluie soit tombée.
Rabbi décréta un jeûne, et la pluie ne vint pas. Ilfa descendit devant lui — d'autres disent Rabbi Ilfi.
Il dit « Il fait souffler le vent », et le vent souffla ; « Il fait descendre la pluie », et la pluie vint. Il lui dit : quelles sont tes actions ?
Il lui répondit : j'habite dans un bourg démuni où il n'y a pas de vin pour le kidouch ni pour la havdala. Je me donne la peine d'apporter du vin pour le kidouch et la havdala, et je les acquitte ainsi de leur obligation.
Le schéma du récit est fixe : le maître décrète, rien ne vient, un homme sans titre descend devant le pupitre et le ciel répond mot à mot — machiv harouah puis morid haguechem. La question de Rabbi, maï ovadakh, « quelles sont tes actions ? », est la formule qui ouvre ces récits.
Le mérite invoqué est un mérite du grand nombre : porter le vin permet à tout un bourg d'accomplir kidouch et havdala.
Rav arriva dans un certain lieu ; il décréta un jeûne, et la pluie ne vint pas. Le chalia'h tsibour descendit devant lui, il dit « Il fait souffler le vent », et le vent souffla ; il dit « Il fait descendre la pluie », et la pluie vint.
Il lui dit : quelles sont tes actions ? Il lui répondit : je suis maître d'école pour les jeunes enfants, et j'enseigne aux fils des pauvres comme aux fils des riches ; de celui qui ne peut pas payer, je ne prends rien.
J'ai un vivier de poissons, et tout enfant qui néglige ses études, je le gagne par un de ces poissons, je le remets dans l'ordre et je l'apaise, jusqu'à ce qu'il vienne et qu'il lise.
Même scénario qu'au segment précédent, avec un mérite différent. Le maître d'école énonce trois pratiques : l'égalité entre fils de pauvres et fils de riches, la gratuité pour qui ne peut pas payer, et l'usage d'un présent au lieu du coup pour ramener à l'étude l'enfant qui néglige.
Le Ben Yehoyada fait correspondre chacune de ces pratiques à un trait de la pluie elle-même.
Rav Na'hman décréta un jeûne, il implora miséricorde et la pluie ne vint pas. Il dit : prenez Na'hman et jetez-le du mur à terre.
Son esprit s'affaissa, et la pluie vint.
Le récit reprend exactement la forme du segment 9 : une parole d'auto-condamnation, puis 'halach daatei, son esprit s'affaissa, et la pluie vient. La formule « jetez-le du mur à terre » est la manière de Rav Na'hman de dire son inutilité.
Le Ben Yehoyada s'arrête sur le mot gouda, mur, et propose trois lectures : le mur des fautes qui fait séparation, le titre de muraille protectrice que le sage perd, et l'anagramme doeg, l'inquiet.
Rabba décréta un jeûne, il implora miséricorde et la pluie ne vint pas. On lui dit : pourtant, lorsque Rav Yehouda décrétait un jeûne, la pluie venait !
Il leur répondit : que puis-je faire ? Si c'est en raison de l'étude, nous leur sommes supérieurs, car dans les années de Rav Yehouda toute leur étude
Dernier cas de la série, et le seul où le maître entreprend de rendre compte de l'écart. Rabba envisage d'abord l'explication par l'étude et l'écarte : sa génération étudie davantage. Le folio s'interrompt sur le premier membre de cette comparaison ; la suite, avec l'autre explication, se lit en 24b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).