Sougya : Le folio achève la lamentation de Rabba ouverte en 24a : les anciens n'avaient d'étude étendue que dans un seul ordre de la Michna et la pluie tombait dès que Rav Yehouda retirait un soulier, tandis que la génération présente apprend les six ordres, crie tout le jour et n'est pas entendue. Suit une série de récits où la pluie vient pour des motifs qui ne relèvent d'aucune technique : un regard posé sur deux hommes qui se lancent du pain et qui déclenche la famine, un rêve rapporté au matin d'un jeûne à Hagronia, la honte de Rav Papa devant une remarque moqueuse.
Au centre se tient l'épreuve imposée par le roi Chapour à la demande de sa mère Ifra Hormiz : faire tomber la pluie en plein Tamouz, hors de sa saison ; Rava obtient une pluie si forte que les gouttières de Mehoza se déversent dans le Tigre, et son père lui reproche en rêve d'avoir importuné le Ciel à ce point. Le folio se termine sur Rabbi Hanina ben Dossa, dont une parole privée arrête la pluie puis la ramène, ce qui place Rav Yossef devant une question : que devient alors la prière du Cohen Gadol à Yom Kippour, qui demande justement que la prière des voyageurs n'entre pas devant Hachem ?
... portait sur Nezikin, tandis que nous, nous enseignons les six ordres. Et lorsque Rav Yehouda parvenait, dans Ouktsin, à « La femme qui met des légumes en saumure dans une marmite » — et certains rapportent : « Les olives que l'on a mises en saumure avec leurs feuilles sont pures » —, il disait : ce sont des difficultés de Rav et de Chemouel que je vois ici.
Rabba poursuit la comparaison ouverte au folio précédent entre les anciens et sa propre génération. L'argument est paradoxal : les anciens savaient moins et obtenaient plus. Leur compétence se limitait à l'ordre de Nezikin ; Rav Yehouda lui-même, arrivé au traité Ouktsin — le plus technique de la Michna, consacré aux yadot, ces parties non comestibles par lesquelles on tient un aliment et qui transmettent l'impureté — déclarait y trouver une profondeur comparable aux discussions les plus ardues de Rav et de Chemouel.
La michna citée enseigne que la femme qui met des légumes en saumure rend leurs prises pures : la pression et le sel brisent la tige, elle ne sert plus à saisir, donc elle cesse d'être une yad et ne véhicule plus l'impureté vers l'aliment.
Et nous, nous enseignons Ouktsin dans treize maisons d'étude. Et pourtant Rav Yehouda, lorsqu'il retirait un seul soulier, la pluie venait ; et nous, nous crions tout le jour et personne ne prête attention à nous.
Si c'est à cause d'une conduite fautive : s'il est quelqu'un qui a vu quoi que ce soit, qu'il le dise. Mais que peuvent faire les grands de la génération, lorsque leur génération n'est pas digne ?
Rabba boucle son raisonnement : la génération présente a plus d'étude et moins de résultat. Il écarte ensuite l'explication la plus immédiate, celle d'une faute personnelle du chef, en s'offrant publiquement à la contradiction. Ce qui reste tient en une formule : le chef d'une génération ne peut pas obtenir à la place de sa génération ce que celle-ci ne mérite pas.
Le retrait du soulier est le signe rituel de l'inouy, l'affliction du jeûne public décrété pour la pluie (michna Taanit 1, 6). Le folio va maintenant raconter l'épisode auquel Rabba fait allusion.
Rav Yehouda vit deux hommes qui faisaient un usage débridé du pain. Il dit : j'en déduis qu'il y a de l'abondance dans le monde.
Il posa son regard — et ce fut la famine. Les maîtres dirent à Rav Kahana, fils de Rav Nehounia, son serviteur : le maître, qui se trouve d'ordinaire devant lui, qu'il l'amène à sortir par la porte proche du marché.
Il l'y amena, il sortit vers le marché, et il vit un attroupement.
Le folio explique maintenant la référence au soulier de Rav Yehouda. Le point de départ est un raisonnement du maître : un usage débridé du pain prouve qu'il y a assez pour tous. Le regard posé sur le monde — expression que le Talmud emploie ailleurs pour une sanction produite par la seule attention d'un juste — provoque la famine.
La suite est un petit trait de sagesse pratique : les Sages n'osent pas dire au maître ce qu'il a déclenché, et choisissent de le lui faire constater. Ils passent par son serviteur habituel, seul à pouvoir orienter sa sortie sans que le procédé soit visible.
Il leur dit : qu'est-ce que ceci ? Ils lui dirent : nous nous tenons auprès d'un panier de dattes qui est à vendre.
Il dit : j'en déduis qu'il y a famine dans le monde. Il dit à son serviteur : retire-moi mes souliers.
Il lui retira un soulier et la pluie vint. Comme il venait à retirer l'autre, Eliyahou vint et lui dit : le Saint béni soit-Il a dit — si tu retires l'autre, Je détruis le monde.
L'indice est économique : une foule se presse autour d'un seul panier de dattes, denrée ordinaire et de peu de valeur. Rav Yehouda en tire la conclusion inverse de la précédente et agit aussitôt.
Le geste du soulier retiré est ici personnel et non liturgique — aucun jeûne n'a été décrété, le Ben Yehoyada y insiste. La réponse du Ciel est immédiate, et le second geste est arrêté avant d'être accompli : la mesure d'affliction d'un seul homme suffirait à ruiner le monde par excès de pluie.
Rav Mari, fils de la fille de Chemouel, dit : je me tenais sur la rive du fleuve Papa. Je vis des anges qui avaient pris l'apparence de bateliers : ils apportaient du sable et en remplissaient les bateaux, et cela devenait de la fleur de farine.
Tout le monde vint en acheter. Je leur dis : n'achetez pas de celle-ci, car c'est une œuvre de miracles ; demain viendront des bateaux de blé de Parzina.
Le témoignage de Rav Mari date l'épisode et le prolonge : le jour même, un secours miraculeux apparaît sur le fleuve. La consigne qu'il donne est la règle d'enseignement du passage : quand une voie naturelle existe, on s'abstient de vivre du miracle.
Deux raisons sont données ailleurs dans le Talmud pour cette retenue : le miracle consomme le mérite de celui qui en bénéficie, et ce qui est produit par miracle n'a pas de statut assuré dans l'ordre ordinaire des biens. Rachi retient ici la formule la plus simple : s'en écarter est meilleur et plus juste.
Rava se trouva à Hagronia. Il décréta un jeûne et la pluie ne vint pas.
Il leur dit : passez tous la nuit dans votre jeûne. Le lendemain il leur dit : s'il en est un qui a vu un rêve, qu'il le dise.
Rabbi Elazar de Hagronia leur dit : à moi il a été récité en rêve : « Bon salut au bon maître, de la part du bon Maître, qui par Sa bonté fait du bien à Son peuple. » Il dit : j'en déduis que c'est un temps de faveur (et qu'il faut demander miséricorde). Ils demandèrent miséricorde et la pluie vint.
Le jeûne décrété n'a rien donné. Rava prolonge alors l'abstention pendant la nuit et interroge la communauté au matin sur les rêves — procédé reconnu pour lire l'état du jugement d'en haut.
La phrase reçue en rêve est un salut araméen dont chaque terme répète le mot tov, bon. Rava y lit un signe de et ratson, un moment de faveur, et fait reprendre la demande au moment où elle peut passer.
Un homme fut condamné à la flagellation par le tribunal de Rava pour avoir eu commerce avec une non-juive. Rava le fit flageller et il mourut.
La chose fut entendue à la maison du roi Chapour, qui voulut faire du mal à Rava. Ifra Hormiz, mère du roi Chapour, dit à son fils : n'aie pas d'affaire avec les Juifs, car tout ce qu'ils demandent à leur Maître, Il le leur donne.
Le récit change de registre et devient politique. Un tribunal juif a infligé une peine corporelle qui a entraîné la mort : la couronne perse y voit l'exercice d'un pouvoir capital sans autorisation royale.
L'intervention d'Ifra Hormiz, la reine mère, repose sur un argument d'intérêt : nuire aux Juifs expose à une puissance dont elle a constaté les effets. C'est cette affirmation que le roi va précisément mettre à l'épreuve.
Il lui dit : qu'est-ce donc ? — Ils demandent miséricorde et la pluie vient. Il lui dit : cela n'est que parce que c'est la saison des pluies.
Mais qu'ils demandent donc miséricorde maintenant, à la période de Tamouz, et que la pluie vienne. Elle envoya dire à Rava : dirige ton intention et demande miséricorde pour que la pluie vienne.
Il demanda miséricorde et la pluie ne vint pas.
L'objection du roi est une objection de méthode, et elle est bonne : une corrélation entre la prière et la pluie ne prouve rien quand la pluie est de saison. Il exige donc une expérience discriminante — la pluie au cœur de l'été, quand aucune cause naturelle ne l'explique.
La demande adressée à Rava porte sur la kavana, la concentration de l'intention. Le premier essai échoue, ce qui laisse la preuve en suspens et rend le verset du segment suivant décisif.
Il dit devant Lui : Maître du monde ! « D.ieu, de nos oreilles nous avons entendu, nos pères nous ont raconté l'œuvre que Tu as accomplie en leurs jours, aux jours d'autrefois » — et nous, de nos yeux, nous n'avons pas vu !
La pluie vint jusqu'à ce que les gouttières de Mehoza se déversent dans le Tigre. Son père vint lui apparaître en rêve et lui dit : est-il quelqu'un qui importune le Ciel à ce point ?
Il lui dit : change de place. Il changea de place ; le lendemain, il trouva son lit entaillé par des couteaux.
Rava ne demande pas une faveur pour lui-même : il place devant le Ciel le verset des Tehilim qui oppose ce que les pères ont entendu à ce que la génération présente n'a pas vu. C'est l'argument même de Rabba au début du folio, retourné en requête.
La réponse dépasse la demande : les gouttières de Mehoza se vident dans le Tigre. Le père de Rava vient lui reprocher en rêve d'avoir importuné le Ciel, et Rachi note que c'est le seul endroit du Talmud où Rava soit dit nazouf, sous le coup d'une réprimande. L'avertissement donné en rêve lui sauve la vie : le lit où il aurait dû dormir est retrouvé tailladé.
Rav Papa décréta un jeûne et la pluie ne vint pas. Son cœur défaillit : il avala une écuelle de bouillie, puis demanda miséricorde, et la pluie ne vint pas.
Rav Nahman bar Ouchpazti lui dit : si le maître avalé une autre écuelle de bouillie, la pluie viendra. Il fut couvert de honte, son esprit s'affligea — et la pluie vint.
Le trait est une pointe ironique : Rav Papa a interrompu son jeûne avant de prier, et son collègue le lui fait sentir en feignant de lui conseiller un second plat. La remarque est une moquerie, Rachi le dit sans détour.
Ce qui fait tomber la pluie est ce qui suit la moquerie : la honte publique et l'abattement de l'esprit. La séquence prolonge la logique du folio — ce sont les états du cœur, non les procédures, qui sont entendus.
Rabbi Hanina ben Dossa allait en chemin ; la pluie vint. Il dit devant Lui : Maître du monde, le monde entier est à l'aise et Hanina est dans la peine !
La pluie cessa. Lorsqu'il arriva chez lui, il dit devant Lui : Maître du monde, le monde entier est dans la peine et Hanina est à l'aise ?
La pluie vint.
Deux phrases symétriques, aucune formule de prière, aucun jeûne : Rabbi Hanina parle et le régime des pluies suit. Rachi précise la raison pour laquelle il est hors du besoin général — il ne possède pas de champs.
La seconde phrase corrige la première et la rend acceptable : il refuse un privilège obtenu au détriment de tous. Le Ben Yehoyada va plus loin et lit la première phrase comme un moyen — arrêter la pluie pour la faire revenir par la prière, donc avec faveur.
Rav Yossef dit : quelle efficacité a eue la prière du Cohen Gadol face à Rabbi Hanina ben Dossa ? Car nous avons appris : il récitait une courte prière dans la chambre extérieure.
Que priait-il ? Ravin bar Ada et Rava bar Ada disent tous deux au nom de Rav Yehouda : que ce soit Ta volonté, Hachem notre D.ieu, que cette année soit pluvieuse et chaude. — « Chaude » serait-il une bonne chose ?
Au contraire, c'est un défaut !
Rav Yossef tire du récit précédent une conséquence institutionnelle. La michna de Yoma (5, 1) enseigne que le Cohen Gadol, sorti du Saint des saints à Yom Kippour, récite une prière courte dans le heikhal ; l'une de ses demandes est que la prière des voyageurs — ceux qui souhaitent que la pluie s'arrête pour leur route — ne soit pas reçue.
Or Rabbi Hanina, exactement dans cette situation, a été exaucé. Rachi formule le résultat sans atténuation : Rabbi Hanina annule la prière du Cohen Gadol. Le folio s'arrête d'abord sur un détail du texte de cette prière — le mot chéhouna, chaude, qui paraît être une demande défavorable.
Plutôt : si elle est chaude, qu'elle soit pluvieuse et couverte de rosée. Et que n'entre pas devant Toi la prière des voyageurs.
Rav Aha, fils de Rava, conclut au nom de Rav Yehouda : que ne cesse pas de la maison de Yehouda celui qui exerce l'autorité, et que Ton peuple Israël n'ait pas besoin de se faire subsister l'un par l'autre, ni par un autre peuple.
La difficulté du mot chéhouna se résout par une lecture conditionnelle : la demande ne porte pas sur la chaleur, elle prévoit le cas où l'année serait chaude et demande alors pluie et rosée en proportion.
Le reste de la prière courte est rapporté : l'écart de la prière des voyageurs, le maintien de l'autorité issue de la maison de Yehouda, et l'indépendance économique d'Israël. Ces demandes ont un point commun — elles portent toutes sur le collectif, ce qui rend d'autant plus remarquable qu'une parole individuelle ait pu les traverser.
Rav Yehouda dit au nom de Rav : chaque jour, une bat kol sort et proclame : le monde entier tout entier est nourri en faveur de Hanina Mon fils ; et à Hanina Mon fils, un kav de caroubes suffit d'une veille de Chabbat à l'autre. Sa femme avait coutume de chauffer le four chaque veille de Chabbat et d'y jeter de quoi faire de la fumée...
La formule renverse le rapport ordinaire entre mérite et jouissance : le monde entier vit du mérite d'un homme qui n'en tire rien. Rachi écarte au passage une variante du texte qui situait la bat kol au mont Horev.
Le Ben Yehoyada s'appuie sur une lecture du mot bichvil — qui signifie à la fois « en faveur de » et « par le chemin de » — pour expliquer pourquoi la frugalité est mentionnée : un canal par lequel rien n'est consommé n'attire pas l'attention des accusateurs.
La dernière phrase ouvre le récit de la femme de Rabbi Hanina, qui fumait son four vide chaque veille de Chabbat pour que les voisines la croient en train de cuire ; la suite est donnée au folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).