Taanit 25a — La pauvreté des justes : Rabbi Hanina ben Dossa, Rabbi Elazar ben Pedat, et les maîtres qui décrètent le jeûne

Taanit 25a

Sougya : Le folio poursuit la galerie ouverte en 24b : des maîtres dont la pauvreté est extrême et dont la prière est immédiatement suivie d'effet. La première moitié est consacrée à Rabbi Hanina ben Dossa — le four de sa femme rempli par miracle, le pied de table en or demandé puis rendu, le vinaigre qui brûle comme de l'huile, les chèvres qui rapportent des ours, les poutres allongées par la prière.

Une question de la Guemara sur l'origine de ces chèvres oblige à reconstituer toute la chaîne, depuis des poules oubliées devant sa porte. La deuxième moitié rapporte le songe de Rabbi Elazar ben Pedat, à qui il est proposé de refaire le monde depuis le commencement pour changer son sort, et qui refuse.

Le folio revient enfin au sujet du traité : Rabbi Hama bar Hanina, Levi et Rabbi Hiyya bar Loulyani décrètent des jeûnes, et la question devient celle du ton que l'on peut prendre devant le Ciel.

Plan du folio : trois blocs 1. Rabbi Hanina ben Dossa segments 0 à 9 Le four rempli devant la voisine. Le pied de table en or : donné, puis repris sur sa demande. Le vinaigre qui brûle. Les chèvres et les ours. Les poutres qui s'allongent. D'où venaient ces chèvres ? Fil commun : la pauvreté tenue jusqu'au bout, et le miracle qui arrive sans qu'on le demande pour soi. 2. Rabbi Elazar ben Pedat segments 10 à 13 La saignée, la gousse d'ail, l'évanouissement. Il pleure et il rit en même temps ; une étincelle sort de son front. Le songe : refaire le monde depuis le début ? Il refuse. Fil commun : le prix que l'on accepte de payer ici pour ce qui est promis ailleurs. 3. Les jeûnes et la pluie segments 14 à 19 Rabbi Hama bar Hanina : la comparaison avec Rabbi Yehochoua ben Levi, puis l'ordre donné au ciel. Levi : la parole dure, la pluie, et la claudication. Rabbi Hiyya bar Loulyani détourne les nuages. Fil commun : jusqu'où le juste peut-il imposer sa volonté, et à quel prix pour lui.
Les trois blocs du folio et ce qui les relie.
Le pied de table en or : pourquoi le second miracle est le plus grand 1. La demande Sa femme : jusqu'à quand souffrir à ce point ? Il prie ; une main donne un pied de table en or. 2. Le songe Les justes mangeront à une table à trois pieds ; elle, à une table à deux : le pied manquant est ici. 3. La restitution Il prie à nouveau pour qu'on le reprenne. On le reprend. La règle que la baraita énonce Il est reçu que le Ciel donne mais ne reprend pas. Obtenir la reprise est donc une seconde sortie de l'ordre habituel. Ce que le récit met en balance Une aisance immédiate contre une part complète plus tard. Le couple choisit la table entière et reprend sa pauvreté.
Les trois temps de l'épisode du pied de table, et la règle qui rend le second miracle plus grand.
Le songe de Rabbi Elazar ben Pedat : pourquoi il pleure et pourquoi il rit Point de départ : Elazar, mon fils, jusqu'à quand souffrirai-je dans ce monde ? La question est posée dans un évanouissement, après une saignée sans nourriture. La proposition Te convient-il que Je retourne le monde depuis le commencement ? Peut-être naîtras-tu à une heure de subsistance. Les deux objections d'Elazar à. Tout cela, et seulement un peut-être ? b. Ai-je plus vécu qu'il ne me reste ? Réponse : tu as déjà vécu le plus. Conclusion : s'il en est ainsi, je ne veux pas. Ce qui fait pleurer Rachi : il pleure parce que la Présence lui dit que la plus grande part de sa vie est déjà passée. Le peu de temps restant scelle sa pauvreté. Ce qui fait rire Rachi : les treize fleuves d'huile de baume promis en récompense du refus. L'étincelle du front vient de la chiquenaude qui clôt le dialogue.
Le songe en quatre temps : proposition, objections, refus, récompense — et l'origine des larmes et du rire.
1
מִשּׁוּם כִּיסּוּפָא. הֲוָה לַהּ הָךְ שִׁיבָבְתָא בִּישְׁתָּא, אָמְרָה: מִכְּדֵי יָדַעְנָא דְּלֵית לְהוּ וְלָא מִידֵּי, מַאי כֻּולֵּי הַאי? אָזְלָא וְטַרְפָּא אַבָּבָא, אִיכַּסְפָא וְעָיְילָא לְאִינְדְּרוֹנָא,

... par honte. Elle avait une certaine voisine mauvaise, qui se dit : puisque je sais bien qu'ils n'ont absolument rien, que signifie toute cette fumée ?

Elle alla frapper à la porte. [La femme de Rabbi Hanina] eut honte et entra dans la chambre intérieure (inderona),

📜 Rachi (1)
מִשּׁוּם כִּיסּוּפָא שֶׁהָיוּ שְׁכֵינוֹתֶיהָ אוֹפוֹת עִיסָּה לִכְבוֹד שַׁבָּת וְהִיא אֵינָהּ עוֹשָׂה כְּלוּם:
Ses voisines cuisaient de la pâte en l'honneur du Chabbat, et elle, elle ne faisait rien.
💡 Explication

Le folio s'ouvre au milieu d'un récit commencé en 24b : la femme de Rabbi Hanina ben Dossa allumait le four chaque veille de Chabbat alors qu'elle n'avait rien à cuire, pour que la fumée laisse croire au voisinage qu'elle préparait le Chabbat comme les autres. Le mot kissoufa désigne cette honte-là.

La voisine est qualifiée de bichta, mauvaise : elle ne se contente pas de savoir, elle va vérifier. C'est sa démarche qui crée la situation où le miracle devient nécessaire.

2
אִיתְעֲבִיד לַהּ נִסָּא דְּחָזְיָא לְתַנּוּרָא מְלֵא לַחְמָא וְאַגָּנָא מְלֵא לֵישָׁא, אָמְרָה לָהּ: פְּלָנִיתָא, פְּלָנִיתָא! אַיְּיתִי מַסָּא, דְּקָא חֲרִיךְ לְחָמֶיךָ. אָמְרָה לָהּ: אַף אֲנָא לְהָכִי עֲיַילִי. תְּנָא: אַף הִיא לְהָבִיא מַרְדֶּה נִכְנְסָה, מִפְּנֵי שֶׁמְּלֻומֶּדֶת בְּנִסִּים.

Un miracle fut fait pour elle : [la voisine] vit le four plein de pain et le pétrin plein de pâte. Elle lui dit : une telle, une telle !

Apporte la pelle, car ton pain brûle. Elle lui répondit : moi aussi, c'est pour cela que j'étais entrée.

On a enseigné : elle aussi était entrée pour prendre la pelle à pain, parce qu'elle était habituée aux miracles.

📜 Rachi (3)
אַגָּנָא עֲרֵיבָה:
Un pétrin.
מַסָּא עֶתֶר שֶׁמּוֹצִיאִין בּוֹ הַלֶּחֶם מַרְדֶּה פאלי"א בְּלַעַ"ז וּמְרַדֶּה וּמַסָּא חֲדָא מִילְּתָא הִיא:
Une fourche avec laquelle on retire le pain ; <i>mardè</i>, <i>palia</i> en langue vernaculaire. <i>Mardè</i> et <i>massa</i> sont une seule et même chose.
תָּנָא אַף הִיא לְהָבִיא מַרְדֶּה נִכְנְסָה פל"א בְּלַעַ"ז עַל שֵׁם שֶׁרוֹדִין בָּהּ פַּת מִן הַתַּנּוּר שֶׁלֹּא הָיְתָה שׁוֹאֶלֶת מִפְּנֵי שֶׁרְגִילָה בְּנִיסִּין:
<i>Pala</i> en langue vernaculaire, ainsi nommée parce qu'on s'en sert pour retirer (<i>rodin</i>) le pain du four. Elle ne demandait rien, parce qu'elle était accoutumée aux miracles.
💡 Explication

La réponse de la femme est à double entente : elle dit exactement la vérité — elle était bien entrée chercher la pelle — sans avouer qu'elle était entrée pour se cacher. La baraita le confirme et donne la raison : mélumèdet be-nissim, habituée aux miracles, elle comptait sur celui-ci avant qu'il ne se produise.

Ce trait la rattache au portrait du mari : chez eux, l'ordre inhabituel n'est pas une surprise mais une habitude, et cette habitude même est présentée comme une qualité acquise.

3
אָמְרָה לֵיהּ דְּבִיתְהוּ: עַד אֵימַת נֵיזִיל וְנִצְטַעַר כֻּולֵּי הַאי? אֲמַר לָהּ: מַאי נַעֲבִיד? בְּעִי רַחֲמֵי דְּנִיתְּבוּ לָךְ מִידֵּי. בְּעָא רַחֲמֵי, יָצְתָה כְּמִין פִּיסַּת יָד וִיהַבוּ לֵיהּ חַד כַּרְעָא דְּפָתוּרָא דְּדַהֲבָא. חַזְיָא בְּחֶלְמָא, עֲתִידִי צַדִּיקֵי דְּאָכְלִי אַפָּתוּרָא דְּדַהֲבָא דְּאִית לֵיהּ תְּלָת כַּרְעֵי, וְאִיהוּ — אַפְּתוּרָא דִּתְרֵי כַּרְעֵי.

Sa femme lui dit : jusqu'à quand irons-nous souffrir à ce point ? Il lui dit : que faire ?

Demande miséricorde pour qu'on te donne quelque chose. Il demanda miséricorde ; il sortit comme une paume de main, et on lui donna un pied de table en or.

Elle vit en rêve : les justes mangeront à l'avenir à une table d'or qui a trois pieds, et lui — à une table à deux pieds.

📜 Rachi (1)
חַזְיָא דִּבְיַתְהוּ בְּחֶלְמָא:
C'est sa femme qui vit, en rêve.
🪔 Ben Yehoyada (1)
וִיהַבוּ לֵיהּ חַד כַּרְעָא דְּפָתוּרָא דְּדַהֲבָא. נִרְאֶה לִי בס"ד הָא דְּנָתְנוּ לוֹ 'חַד כַּרְעָא דְּדַהֲבָא' וְלֹא דָּבָר אַחֵר כְּדֵי שֶׁאַחַר כָּךְ תַּרְאֶה אִשְׁתּוֹ מַרְאֶה הַחֲלוֹם בַּשֻּׁלְחָן וְתִשְׁתַּכֵּךְ דַּעְתָּהּ שֶׁתִּסְבֹּול הָעֹונִי בִּרְצוֹנָהּ הַטּוֹב. וְעוֹד נִרְאֶה לִי בס"ד עַל פִּי מַה שֶׁאָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זַ"ל (בְּשַׁעַר מַאַמְרֵי רַבּוֹתֵינוּ זַ"ל דַּף יג) בְּסוֹד קַב חָרוּבִין דְּרַבִּי חֲנִינָא בֶּן דּוֹסָא שֶׁזֶּה הַדֹּוחַק וְהָעֹונִי שֶׁהָיָה לוֹ הוּא בַּעֲבוּר סִיבָּה שֶׁקֹּודֶם זֶה בְּבִיאָה רִאשׁוֹנָה שֶׁבָּא לָעוֹלָם הַזֶּה לֹא זָכָה לְבָנִים וּבָא לְתַקֵּן דָּבָר זֶה עַתָּה, וְשָׁם מְפֹורָשׁ הַדָּבָר הֵיטֵב בְּקִיצּוּר יְעֻויַּן שָׁם. וּבָזֶה מוּבָן בס"ד שַׁפִּיר הַטַּעַם שֶׁנָּתְנוּ לוֹ 'כַּרְעָא דְּדַהֲבָא' לִרְמֹוז לוֹ שֶׁאַל יִתְרַעֵם עַל דֹּוחַק הַפַּרְנָסָה שֶׁהָיָה לוֹ כִּי דָּבָר זֶה נַעֲשָׂה לוֹ מִסִּיבַּת הָעֵדֶר הַבָּנִים בְּגִלְגּוּל הַקּוֹדֵם וְהַבָּנִים מְכַוְּנִים בְּשֵׁם כַּרְעָא כְּמוֹ שֶׁאָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זִ"לִ בְּרָא כַּרְעָא דַּאֲבוּהִי, וְיֵשׁ בָּזֶה סוֹד כַּנִּזְכָּר בְּדִבְרֵי רַבֵּינוּ זַ"ל. וְהִנֵּה וַדַּאי בְּגִלְגּוּל זֶה זָכָה לְבָנִים דְּאִיתָא בְּסֵדֶר הַדּוֹרוֹת בְּשֵׁם יוּחֲסִין דְּרַבִּי חֲנִינָא בַּר חֲמָא הָיָה בֶּן בְּנוֹ שֶׁל רַבִּי חֲנִינָא בֶּן דּוֹסָא זְכוּתָם יָגֵן בַּעֲדֵינוּ אָמֵן כֵּן יְהִי רָצוֹן. וּמַה שֶׁהֶרְאוּ לְאִשְׁתּוֹ בַּחֲלוֹם דְּחָסֵר שֻׁולְחָנָם רֶגֶל אַחַת לְפִי הַטַּעַם שֶׁכָּתַבְתִּי לְעֵיל דַּעֲנִיּוּתוֹ עָשְׂתָה חֶסֶד גָּדוֹל עִם כָּל הָעוֹלָם דְּעַל יְדֵי כָּךְ הָיָה נַעֲשֶׂה הַבְרָחָה לְשַׁפֵּעַ הַפַּרְנָסָה שֶׁל הָעוֹלָם מִן הַמְקַטְרְגִים כְּשֶׁהָיָה יוֹרֵד תּוֹךְ שְׁבִיל שֶׁלּוֹ, נִמְצָא לְפִי זֶה הָיָה מְקַייֵּם רַבִּי חֲנִינָא בֶּן דּוֹסָא רֶגֶל שֶׁל גְּמִילוּת חֲסָדִים יוֹתֵר מִן הַכֹּל שֶׁהָיָה עוֹשֶׂה חֶסֶד עִם עֲשִׁירִים וְעִם עֲנִיִּים בִּירִידַת הַשֶּׁפַע שֶׁלָּהֶם תּוֹךְ שְׁבִיל שֶׁלּוֹ וְעַתָּה שֶׁנִּתְעַשֵּׁר נִתְבַּטְּלָה הַהַבְרָחָה וְנִמְצָא בָּטְלָה רֶגֶל הַגְּמִילוּת חֲסָדִים שֶׁהָיָה לוֹ, וְלָכֵן הֶרְאוּ לָהֶם שֻׁלְחָן חָסֵר רֶגֶל אַחַת.
« Et on lui donna un pied de table en or. » Il me semble, avec l'aide du Ciel, que s'ils lui ont donné un pied de table en or et non autre chose, c'est afin que sa femme voie ensuite en songe l'image de la table et que son esprit s'apaise, de sorte qu'elle supporte la pauvreté de bon gré. Il me semble encore, avec l'aide du Ciel, d'après ce qu'ont dit nos maîtres de mémoire bénie (Chaar maamrei Razal, feuillet 13) sur le secret du qav de caroubes de Rabbi Hanina ben Dossa : cette gêne et cette pauvreté qui étaient les siennes tenaient à ce que, lors de sa première venue en ce monde, il n'avait pas mérité d'enfants, et il venait maintenant réparer cela — la chose y est bien expliquée, brièvement ; voir sur place. Par là se comprend, avec l'aide du Ciel, la raison pour laquelle on lui a donné un <i>pied</i> d'or : pour lui faire entendre qu'il ne devait pas se plaindre de la gêne de sa subsistance, puisque cela lui advenait à cause de l'absence d'enfants dans le guilgoul (réincarnation) précédent, et que les enfants sont appelés <i>pied</i>, comme l'ont dit nos maîtres : « le fils est le pied de son père ». Il y a là un sod (secret), comme il est rappelé dans les paroles de notre maître de mémoire bénie. Et certes, dans ce guilgoul-ci il mérita des enfants, car il est rapporté dans le Seder ha-dorot, au nom du Yohassin, que Rabbi Hanina bar Hama était le petit-fils de Rabbi Hanina ben Dossa — que leur mérite nous protège, amen. Quant à ce qu'on montra à sa femme en songe, une table à laquelle manque un pied, cela s'explique par la raison que j'ai écrite plus haut : sa pauvreté faisait un grand bien à tout le monde, car par elle l'abondance de la subsistance du monde était soustraite aux accusateurs lorsqu'elle descendait par son sentier à lui. Il se trouve donc que Rabbi Hanina ben Dossa accomplissait le pied de la bienfaisance plus que quiconque, faisant du bien aux riches comme aux pauvres par la descente de leur abondance à travers son sentier. Maintenant qu'il s'enrichissait, cette soustraction cessait, et ce pied de la bienfaisance qui était le sien se trouvait annulé ; c'est pourquoi on leur montra une table à laquelle manque un pied.
💡 Explication

Le récit fait bifurquer la pauvreté : jusqu'ici elle était subie, ici elle devient l'objet d'une demande. Rabbi Hanina ne prie pas de lui-même, il prie sur la demande de sa femme — la formulation bei rahaméi de-nitvou lakh, demande qu'on te donne, le souligne.

Le songe introduit une comptabilité : ce qui est pris ici manque là-bas. La table des justes a trois pieds ; la leur n'en aura que deux. Le miracle reçu n'est pas un supplément, c'est une avance.

4
אֲמַר לָהּ: נִיחָא לָךְ דְּמֵיכָל אָכְלִי כֻּולֵּי עָלְמָא אַפָּתוּרָא דְּמַשְׁלַם וַאֲנַן אַפָּתוּרָא דִּמְחַסַּר. אָמְרָה לֵיהּ: וּמַאי נַעֲבִיד? בְּעִי רַחֲמֵי דְּנִשְׁקְלִינְהוּ מִינָּךְ. בָּעֵי רַחֲמֵי וּשְׁקָלוּהוּ. תַּנָּא: גָּדוֹל הָיָה נֵס אַחֲרוֹן יוֹתֵר מִן הָרִאשׁוֹן. דִּגְמִירִי, דְּמֵיהָב יָהֲבִי מִישְׁקָל לָא שָׁקְלִי.

Il lui dit : te convient-il que tout le monde mange à une table complète et que nous, nous mangions à une table diminuée ? Elle lui dit : et que faire ?

Demande miséricorde pour qu'on te le reprenne. Il demanda miséricorde et on le lui reprit.

On a enseigné : le dernier miracle fut plus grand que le premier, car c'est une tradition reçue : on donne, mais on ne reprend pas.

📜 Rachi (1)
מִישְׁקָל לָא שָׁקְלִי בָּתַר דְּיָהֲבִי:
On ne reprend pas — après avoir donné.
💡 Explication

La baraita transforme l'anecdote en règle. Le principe reçu est que le Ciel donne et ne revient pas sur ce qu'il a donné ; obtenir la reprise est donc une seconde sortie de l'ordre habituel, plus rare que la première.

Le raisonnement vaut aussi à l'envers : puisque le don est irréversible, accepter un secours miraculeux engage pour toujours. C'est ce qui rend la démarche du couple urgente.

🖼️ Schéma
Pourquoi le second miracle dépasse le premier Premier miracle : on donne Conforme à la règle reçue : le Ciel donne. Second miracle : on reprend Contraire à la règle reçue : on donne, on ne reprend pas. Conséquence pratique Un secours obtenu par la prière est en principe définitif : accepter une aide d'en haut engage pour la suite. C'est ce qui donne son poids à la demande de restitution.
La règle reçue et ce qu'elle implique pour les deux prières.
5
חַד בֵּי שִׁמְשֵׁי חַזְיַיהּ לְבַרְתֵּיהּ דַּהֲווָת עֲצִיבָא, אֲמַר לָהּ: בָּתֵּי אַמַּאי עֲצִיבַתְּ? אֲמַרָה לֵיהּ: כְּלִי שֶׁל חֹומֶץ נִתְחַלֵּף לִי בִּכְלִי שֶׁל שֶׁמֶן וְהִדְלַקְתִּי מִמֶּנּוּ אוּר לְשַׁבָּת. אֲמַר לָהּ: בִּתִּי, מַאי אִכְפַּת לָךְ? מִי שֶׁאָמַר לַשֶּׁמֶן וְיִדְלֹוק, הוּא יֹאמַר לַחֹומֶץ וְיִדְלֹוק. תַּנָּא: הָיָה דּוֹלֵק וְהוֹלֵךְ כָּל הַיּוֹם כֻּולּוֹ, עַד שֶׁהֵבִיאוּ מִמֶּנּוּ אוּר לְהַבְדָּלָה.

Un vendredi soir, il vit sa fille attristée. Il lui dit : ma fille, pourquoi es-tu triste ?

Elle lui dit : le récipient de vinaigre s'est trouvé échangé chez moi avec le récipient d'huile, et j'en ai allumé la lumière du Chabbat. Il lui dit : ma fille, que t'importe ?

Celui qui a dit à l'huile de brûler dira au vinaigre de brûler. On a enseigné : elle brûla continuellement tout le jour, jusqu'à ce qu'on en ait pris de la lumière pour la havdala.

📜 Rachi (3)
כָּל הֵיכָא דְּתָנֵי בֵּי שִׁמְשֵׁי הַייְנוּ עֶרֶב שַׁבָּת לֹא שָׁמַעְתִּי טַעַם:
Partout où l'on enseigne <i>bei chimchei</i>, il s'agit de la veille de Chabbat ; je n'en ai pas entendu la raison.
בְּמָנָא דְּחַלָּא בִּכְלִי שֶׁיֵּשׁ בּוֹ הַחֹומֶץ וְשַׂמְתִּי הַחֹומֶץ בַּנֵּר וְיִכְבֶּה הַנֵּר:
Dans le récipient où se trouve le vinaigre — j'ai mis le vinaigre dans la lampe, et la lampe va s'éteindre.
עַד שֶׁנָּטְלוּ מִמֶּנּוּ אוֹר לְהַבְדָּלָה הִדְלִיק מִמֶּנּוּ נֵר אַחֵר לֵיהָנוֹת בּוֹ וְנֵר שֶׁל מַעֲשֵׂה נִסִּים כִּיבָּה כִּי הֵיכִי דַּעֲבַד רַב יְהוּדָה (לְעֵיל תַּעֲנִית דַּף כֹּד:) בְּחַלָּא דַּהֲוָה סְמִידָא:
Il alluma à partir d'elle une autre lampe pour en profiter, et il éteignit la lampe issue du miracle, comme le fit Rav Yehouda (plus haut, Taanit 24b) avec le sable devenu farine.
🪔 Ben Yehoyada (1)
אמר לה: בתי! מאי אכפת לך? מי שאמר לשמן וידליק יאמר לחמץ וידליק. קשא איך אומר לה 'מאי אכפת לך' והלא אין נהנין ממעשה נסים! דאפילו על נר חנוכה אמרו אסור להנות ממנו וכל שכן זה. ודוחק לומר משום דהנאת הנר בליל שבת מצוה ולהכי שרי. ונראה לי בס"ד כי הם לא היו צריכין לאותו הנר בשבת כי זה הדליקה בתו ובודאי אשתו דרבי חנינא בן דוסא גם היא הדליקה נר והיו אוכלים לנר אשתו דרבי חנינא בן דוסא. ובזה ניחא לן לתרץ דקדוק אחר דקאמר היה דולק עד שנטלו ממנו אור להבדלה דמשמע שהדליקו נר אחר ממנו כדי להבדיל לאורו וקשא אמאי לא הבדילו על נר זה עצמו? אך כפי האמור ניחא דזה היה מעשה נס וקיימא לן (משנה ברכות ח, ו) אין מברכין על הנר במוצאי שבת עד שיאותו לאורו, ואין נהנין ממעשה נסים לכך הדליקו נר אחר ממנו וברכו על נר השני דכהאי גוונא אין לחוש להנאת מעשה נסים. ברם יש להקשות במאמר זה כמה דקדוקים, אמאי ראה אותה עציבה? דהא ודאי עד שהרגיש בפניה שהיתה עצבת ועד ששאל והחזירה לו תשובה שנתחלף לה השמן בחומץ ועד שאמר לה מי שאמר לשמן וכו' עברו כמה רגעים שכבר הדליק החומץ! ואם כן התחיל הנס דהחומץ לא ידליק אפילו חצי רגע ומה גם דודאי שפכה החומץ על גוף הפתילה וכיון שהיתה שרויה בחומץ לא תדליק כלל וכיון דנדלקה אם כן ראתה הנס ואמאי נעצבה? ועוד יש להקשות למה האריך להזכיר חלוקת השמן? די לומר 'מאי אכפת ליך הקב"ה יאמר לחומץ וידליק'! ועוד למה הוצרך הנס להיות גדול כל כך שישאר דולק עד מוצאי שבת? ועוד הלא הם היו מלומדים בנסים וכמו שאמרו על אשתו שאף היא להביא מרדה נכנסה ואמאי עציבת? ונראה לי בס"ד דאמרו רבותינו ז"ל (שבת לב.) אם עושין לאדם נס מנכין לו מזכיותיו, ובודאי לפי גודל הנס כן יהיה ניכוי הזכיות יותר גם ידוע ששם הוי־ה ב"ה פועל למעלה מן הטבע ומצידו אין הפרש בין דבר טבעי לדבר שאינו טבעי וכמו שכתב הרב בינה לעיתים על פסוק 'מאת ה' היתה זאת' (תהלים קיח, כג) , כלומר דבר הוה ורגיל אף על פי שהוא הפך הטבע ורק 'היא נפלאת בעינינו' אנחנו התחתונים אבל שם אלקים הוא פועל בטבע דוקא לכן אלקים עולה מספר הטבע [86] וכנזכר בספרי המפרשים ז"ל. ובזה תבין הטעם שיש כמה צדיקים שנעשה להם נסים תמיד שהם הפך הטבע ולפי הכלל הנזכר דבנס מנכין מזכיותיו אם כן אפסדו טובא! ואיך יתכן? ברם הענין הוא דאותם צדיקים הקב"ה יתנהג עמהם בשם הוי־ה ששם אין הפרש בין טבע ללא טבע והכל חשיב כדבר ההווה ורגיל וכמו שכתב הרב בינה לעיתים ז"ל על פסוק 'מאת ה' היתה זאת' ולכן אין מנכין מזכיותם כלום דאין זה חשוב לגבי דידם נס אלא כדבר טבעי ורגיל, אבל מה שאמרו מנכין מזכיותיו הוא לאדם שהשפעתו והנהגתו על ידי אותיות שם אלקים דאז כל דבר שהוא הפך הטבע חשוב נס. ולכן בתו של רבי חנינא בן דוסא היתה עצבה כי היא ראתה שכבר נעשה הנס שהדליק החומץ ונעצבה כי אמרה מי יודע כמה זכיות ינכו לה בעבור נס פלאי כזה! ואמר לו אביה מאי אכפת ליך? דאצלינו לא יש ניכוי זכות! כי הנהגתינו היא על ידי שם הוי־ה ב"ה ששם אין הפרש בין טבע ללא טבע כי לגבי דידן מי שאמר לשמן וידליק יאמר לחומץ וידליק, שהדלקת החומץ לגבי דידן חשיבה כמו הדלקת השמן מאחר דהשפעתינו והנהגתינו היא באותיות שם הוי־ה דוקא ולא בשם אלקים, ואם כן מאי אכפת ליך ממעשה נסים? הכל שוה! ובזה ניחא שהיה מדליק עד מוצאי שבת, והיינו להורות לה מן השמים דבעבור זה הנס לא יחסר לה כלום מן זכיותיה, דאם נחסר למה הדליק ביום ללא צורך, והלא כפי רבוי הנס ירבה הניכוי מזכיות? אלא ודאי לא יש ניכוי זכיות כלל! ולכן מה אכפת לה ברבוי הנס דאם לא כן היה לה תרעומת בזה. ובזה יובן עוד דקדוק אחר דבתו קראתו חלא שהוא לשון תרגום ורבי חנינא בן דוסא קראו חומץ בלשון המקרא שאמר יאמר לחומץ וידלוק. ונראה לי בס"ד דמספר שמן [390] יתר על מספר חומץ [144] מספר מור [246] שהוא שם החסד הנקרא מור בסוד מור וקציעה וכו', והיינו לומר שנוסף על מספר חומץ מספר מור שהוא חסד ונעשה החומץ מספר שמן, ונרמז בזה כי הנס הזה נעשה להם בתורת חסד שאין מנכין מזכיות בעבורו.
« Il lui dit : ma fille, que t'importe ? Celui qui a dit à l'huile de brûler dira au vinaigre de brûler. » Il y a une difficulté : comment lui dit-il « que t'importe », alors qu'on ne tire pas profit d'un miracle ? Même de la lampe de 'Hanouka on a dit qu'il est interdit d'en tirer profit, à plus forte raison ici. Et il serait forcé de répondre que la jouissance de la lampe du soir de Chabbat est une mitsva et qu'elle serait pour cette raison permise. Il me semble plutôt, avec l'aide du Ciel, qu'ils n'avaient pas besoin de cette lampe-là pendant le Chabbat : c'est sa fille qui l'avait allumée, et certainement la femme de Rabbi Hanina ben Dossa avait elle aussi allumé une lampe, et ils mangeaient à la lampe de sa femme. Par là se résout aussi une autre difficulté de détail : il est dit qu'elle brûla jusqu'à ce qu'on en prenne de la lumière pour la havdala, ce qui implique qu'on alluma une autre lampe à partir d'elle afin de faire la havdala à sa lumière ; or pourquoi ne pas avoir fait la havdala sur cette lampe elle-même ? D'après ce qui vient d'être dit, la réponse est claire : cette lampe était un miracle, et nous tenons pour établi (Berakhot 8, 6) qu'on ne bénit pas sur la lampe à l'issue du Chabbat tant qu'on n'en tire pas profit, et qu'on ne tire pas profit d'un miracle ; c'est pourquoi on alluma une autre lampe à partir d'elle et l'on bénit sur la seconde, où il n'y a pas à craindre de profiter d'un miracle. Mais il reste dans ce passage plusieurs points à examiner. Pourquoi la voit-il triste ? Car certainement, entre le moment où il remarqua sur son visage qu'elle était triste, celui où il l'interrogea et celui où elle lui répondit que l'huile s'était trouvée remplacée par du vinaigre, et celui où il lui dit « celui qui a dit à l'huile... », plusieurs instants s'étaient écoulés pendant lesquels le vinaigre brûlait déjà. Or le miracle avait donc commencé, puisque le vinaigre n'aurait pas dû brûler même un demi-instant ; d'autant qu'elle avait certainement versé le vinaigre sur le corps même de la mèche, et une mèche imbibée de vinaigre ne brûle pas du tout. Puisqu'elle s'était allumée, elle avait donc vu le miracle : pourquoi était-elle triste ? Autre difficulté : pourquoi s'étendre à mentionner l'huile ? Il suffisait de dire « que t'importe, le Saint béni soit-Il dira au vinaigre de brûler ». Autre difficulté : pourquoi fallait-il que le miracle fut si grand qu'elle restât allumée jusqu'à l'issue du Chabbat ? Autre difficulté enfin : ils étaient habitués aux miracles, comme on l'a dit de sa femme, qui elle aussi était entrée chercher la pelle — pourquoi donc était-elle triste ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, que nos maîtres de mémoire bénie ont dit (Chabbat 32a) que lorsqu'on fait un miracle à un homme, on lui défalque de ses mérites, et certainement la défalcation est d'autant plus grande que le miracle l'est. Il est connu aussi que le Nom de quatre lettres (Havaya) agit au-dessus de la nature, et que de son côté il n'y a pas de différence entre une chose naturelle et une chose qui ne l'est pas, comme l'a écrit l'auteur du Bina la-ittim sur le verset « cela est venu de Hachem » (Tehilim 118, 23) : c'est-à-dire une chose courante et habituelle, même si elle est contraire à la nature, et seulement « elle est merveilleuse à nos yeux », à nous qui sommes en bas. Mais le Nom Elokim agit précisément dans la nature, et c'est pourquoi Elokim a la valeur numérique de ha-teva, la nature [86], comme il est rappelé dans les livres des commentateurs. Par là tu comprendras pourquoi il y a des justes à qui il est fait constamment des miracles contraires à la nature : selon la règle rappelée, on défalquerait de leurs mérites à chaque miracle, et ils y perdraient énormément ; comment cela se peut-il ? En vérité, avec ces justes-là le Saint béni soit-Il se conduit par le Nom Havaya, où il n'y a pas de différence entre nature et hors-nature, tout étant tenu pour courant et habituel, comme l'a écrit l'auteur du Bina la-ittim sur ce verset ; c'est pourquoi on ne défalque rien de leurs mérites, puisque cela n'est pas pour eux un miracle mais une chose naturelle et ordinaire. Ce qu'on a dit de la défalcation vise l'homme dont l'influx et la conduite passent par les lettres du Nom Elokim : pour celui-là, tout ce qui est contraire à la nature compte comme miracle. C'est pourquoi la fille de Rabbi Hanina ben Dossa était triste : elle voyait que le miracle s'était déjà produit, que le vinaigre brûlait, et elle s'attristait en se disant : qui sait combien de mérites on va me défalquer pour un miracle aussi extraordinaire ! Son père lui dit alors : que t'importe ? Chez nous il n'y a pas de défalcation de mérite, car notre conduite passe par le Nom Havaya, où il n'y a pas de différence entre nature et hors-nature ; en ce qui nous concerne, celui qui a dit à l'huile de brûler dira au vinaigre de brûler — l'allumage du vinaigre compte pour nous comme l'allumage de l'huile, puisque notre influx et notre conduite passent précisément par les lettres du Nom Havaya et non par le Nom Elokim. Dès lors, que t'importe le miracle ? Tout est égal. Par là se comprend aussi qu'elle ait brûlé jusqu'à l'issue du Chabbat : c'était pour lui montrer depuis le Ciel que ce miracle ne lui ôterait rien de ses mérites — car s'il y avait retranchement, pourquoi aurait-elle brûlé le jour sans nécessité, puisque plus le miracle grandit plus la défalcation grandirait ? Il n'y a donc aucune défalcation ; et alors que lui importe l'ampleur du miracle, sans quoi elle aurait eu de quoi s'en plaindre. Par là se comprend encore un autre détail : sa fille l'appela <i>hala</i>, qui est le mot araméen, tandis que Rabbi Hanina ben Dossa l'appela <i>homets</i>, dans la langue de l'Écriture, en disant « il dira au vinaigre de brûler ». Il me semble, avec l'aide du Ciel, que la valeur de <i>chemen</i>, huile [390], dépasse celle de <i>homets</i>, vinaigre [144], de la valeur de <i>mor</i>, la myrrhe [246], qui est le nom du 'hessed (bonté) appelé <i>mor</i>, selon le secret de « la myrrhe et la casse » ; autrement dit, en ajoutant à la valeur de <i>homets</i> celle de <i>mor</i>, qui est le 'hessed, le vinaigre atteint la valeur de l'huile. Il y a là une allusion : ce miracle leur fut fait au titre du 'hessed, de sorte qu'on ne défalque rien de leurs mérites pour lui.
💡 Explication

Le raisonnement de Rabbi Hanina tient en une phrase et repose sur un déplacement : l'huile n'a pas de pouvoir propre de brûler ; elle brûle parce qu'il lui a été dit de brûler. La question du combustible devient donc secondaire.

Rachi note l'usage final de la lampe : elle sert à en allumer une autre pour la havdala, et la lampe miraculeuse elle-même est éteinte. La règle sous-jacente est qu'on ne tire pas profit d'un miracle, et Rachi renvoie au cas parallèle de Rav Yehouda en 24b.

6
רַבִּי חֲנִינָא בֶּן דּוֹסָא הֲווֹ לֵיהּ הָנָךְ עִיזֵּי, אָמְרוּ לֵיהּ: קָא מַפְסְדָן. אֲמַר: אִי קָא מַפְסְדָן — נֵיכְלִינְהוּ דּוֹבֵי, וְאִי לָא — כֹּל חֲדָא וַחֲדָא תַּיְתֵי לְאוּרְתָּא דֵּובָא בְּקַרְנַייְהוּ. לְאוּרְתָּא אַייְתַי כֹּל חֲדָא וַחֲדָא דֵּובָא בְּקַרְנַיְיהוּ.

Rabbi Hanina ben Dossa avait des chèvres. On lui dit : elles causent des dégâts.

Il dit : si elles causent des dégâts, que les ours les dévorent ; et sinon, que chacune d'elles rapporte ce soir un ours entre ses cornes. Le soir, chacune rapporta un ours entre ses cornes.

📜 Rachi (2)
קָא מַפְסְדִי לָן שָׂדוֹת:
Des champs.
דֻּובִּים וּזְאֵבִים בַּשָּׂדוֹת:
Et des loups, dans les champs.
💡 Explication

La parole de Rabbi Hanina prend la forme d'une alternative conditionnelle : ou bien l'accusation est fondée et les chèvres seront dévorées, ou bien elle ne l'est pas et les chèvres reviendront avec la preuve. Le même animal, l'ours, sert de sanction dans un membre et de preuve dans l'autre.

La démonstration porte sur un point de droit courant : l'accusation de hezek, dommage causé par du bétail dans les champs d'autrui. L'épreuve remplace ici l'enquête.

7
הֲוָה לֵיהּ הָהִיא שִׁיבָבְתָא דְּקָא בָּנְיָא בֵּיתָא וְלָא מְטוֹ כְּשׁוּרֵי. אָתְיָא לְקַמֵּיהּ, אָמְרָה לֵיהּ: בְּנֵיתִי בֵּיתִי וְלָא קָמָטוּ כְּשׁוּרַאי. אֲמַר לָהּ: מַה שִׁמְךָ? אָמְרָה לֵיהּ: אִיכּוּ. אֲמַר: אִיכּוּ נִימְטוֹ כְּשׁוּרָיךְ.

Il avait une certaine voisine qui bâtissait une maison, et les poutres n'arrivaient pas. Elle vint devant lui et lui dit : j'ai bâti ma maison et mes poutres n'arrivent pas.

Il lui dit : quel est ton nom ? Elle lui dit : Ikkou.

Il dit : Ikkou — que tes poutres arrivent.

📜 Rachi (2)
וְלָא מָטוּ כְּשׁוּרֵי אֵין הַקּוֹרוֹת מַגִּיעוֹת מִכֹּותֶל לְכֹותֶל:
Les poutres n'arrivent pas d'un mur à l'autre.
אִיכּוּ נִימְטוֹ כְּשׁוּרָיךְ יַאֲרִיכוּ הַקּוֹרוֹת:
Que les poutres s'allongent.
🪔 Ben Yehoyada (1)
אמר לה: מה שמך? אמרה ליה: 'איכו'. יש להקשות למה הוצרך לידע שמה כיון דעומדת לפניו יתפלל עליה בלי הזכרת שמה? וכמו שאמרו גבי מרים דהתפלל משה רבינו ע"ה עליה ולא הזכיר שמה מפני שהיתה לפניו, וכן ישראל אמרו אם נתן תתן את העם הזה בידי (במדבר כא, ב) , משום דהיו לפניהם! ונראה לי בס"ד רצה לידע שמה כדי להיות בדיק בשם שלה לידע אם ראויה לעשות לה נס וכמו שאמרו גבי רבי מאיר בעל הנס דהוה בדיק בשמא. אי נמי התם גבי מרים התפלה היתה על גוף מרים ולכן כיון דהגוף עצמו לפניו אין צריך להזכיר שם הגוף אבל כאן התפלה על הכשורי ואין גוף הכשורי לפניו לכך רצה לידע שם בעלת הכשורי כדי שיהיו אותיות שמה צינורות לשלח בהם השפע לגוף הכשורי משום דגוף הכשורי הם של איכו. ונראה לי כיון באותיות 'אי' של איכו על 'אי' דשם אדנ־י שהם רחמים ובאותיות 'כו' של איכו על שם הוי־ה שמספרו כ"ו, שבכוחם יקבלו הכשורי שפע הנס שיחול עליהם להאריך אותם. והנה הגאון גבורת ארי הקשה והלא אין נהנין ממעשה נסים, כמו שאמרנו לעיל גבי הקמח דאמר לו רב מרי לא תזבנון מיניה, ואיך רבי חנינא בן דוסא עשה שתהנה זאת ממעשה נסים? עיין שם. ונראה לי בס"ד התם הנאה הנכנסת לגוף, דהיא הנאת אכילה מה שאין כן כאן דהיא הנאה חיצונית ולא עוד אלא דהנס הוא במכשירין של ההנאה כי ההנאה היא בתקרא ואלו הכשורי הם מעמידין של התקרה ולכך לא חש בזה משום הנאת מעשה ניסים. ועוד התם לא היה במעשה הנס קדוש השם דאין העולם יודעין ורואין דנהפך החול לקמח ורק רב מרי ידע זה מכח קדושתו שזכה לראות הנס אבל כאן נעשה קדוש השם דנראה הנס לעיני הכל וכיון דנעשה בנס זה קדוש השם שרי ליהנות ממעשה הנס הזה. ובזה יובן הטעם שסמך למאמר זה המאמר של פלימו שמגיד שנשאר זכר הנס הזה אחר כמה דורות. והטעם שהיו אמה לכאן ואמה לכאן לרמוז שהיה הנס בזכות התורה של רבי חנינא בן דוסא שהיה עוסק בששה סדרים בנגלה ובששה סדרים בנסתר והאמה היא ששה טפחים. גם אמה אותיות מאה וב' פעמים אמה הוא ב' פעמים מאה רמז לסוד מה שאמר הכתוב (שיר השירים ח, יב) האלף לך שלמה ומאתים לנטרים את פריו, מאן נוטרים את פריו? רבנן!
« Il lui dit : quel est ton nom ? Elle lui dit : Ikkou. » Il y a lieu de demander pourquoi il lui fallait connaître son nom : puisqu'elle se tenait devant lui, qu'il prie pour elle sans mentionner son nom. Ainsi a-t-on dit à propos de Miriam, pour qui Moche notre maître, la paix soit sur lui, pria sans mentionner son nom, parce qu'elle était devant lui ; et de même Israël dit « si Tu livres ce peuple entre mes mains » (Bamidbar 21, 2), parce qu'il était devant eux. Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il voulut connaître son nom afin de l'examiner et de savoir si elle était digne qu'on fît pour elle un miracle, comme on l'a dit de Rabbi Meir Baal ha-nés, qui examinait le nom. Ou bien : là-bas, à propos de Miriam, la prière portait sur le corps même de Miriam, et puisque ce corps était devant lui il n'était pas besoin d'en mentionner le nom ; ici en revanche la prière portait sur les poutres, et le corps des poutres n'était pas devant lui — c'est pourquoi il voulut connaître le nom de la propriétaire des poutres, afin que les lettres de son nom fussent les canaux par lesquels envoyer l'abondance au corps des poutres, puisque ces poutres sont à Ikkou. Il me semble qu'il visa les lettres <i>a-i</i> de Ikkou pour le <i>a-i</i> du Nom Adnout, qui sont miséricorde, et les lettres <i>kaf-vav</i> de Ikkou pour le Nom Havaya, dont la valeur est vingt-six : par leur force, les poutres recevraient l'abondance du miracle qui devait se poser sur elles pour les allonger. Or le Gaon auteur du Guevourat Ari a objecté qu'on ne tire pas profit d'un miracle, comme on l'a dit plus haut à propos de la farine, où Rav Mari lui dit de ne pas en acheter : comment donc Rabbi Hanina ben Dossa a-t-il fait en sorte que cette femme profitât d'un miracle ? Voir sur place. Il me semble, avec l'aide du Ciel, que là-bas il s'agissait d'un profit qui entre dans le corps, le profit de la consommation, tandis qu'ici le profit est extérieur ; bien plus, le miracle porte sur ce qui rend le profit possible, car le profit tient au plafond, et ces poutres ne sont que le support du plafond — c'est pourquoi il n'y eut pas lieu de craindre ici de profiter d'un miracle. En outre, là-bas le miracle ne comportait pas de sanctification du Nom, puisque le monde ne savait ni ne voyait que le sable s'était changé en farine, et que seul Rav Mari le sut par la force de sa sainteté, qui lui valut de voir le miracle ; ici au contraire il y eut sanctification du Nom, puisque le miracle fut visible aux yeux de tous, et puisqu'il y eut en lui sanctification du Nom il est permis d'en profiter. Par là se comprend pourquoi on a rattaché à ce passage celui de Pelimo, qui rapporte que le souvenir de ce miracle demeura plusieurs générations plus tard. Et si les poutres dépassaient d'une ama d'un côté et d'une ama de l'autre, c'est pour faire entendre que le miracle eut lieu par le mérite de la Torah de Rabbi Hanina ben Dossa, qui étudiait les six ordres dans le révélé et les six ordres dans le caché, l'ama étant de six tefahim. De plus, <i>ama</i> a les mêmes lettres que <i>mea</i>, cent, et deux fois <i>ama</i> font deux fois cent : allusion au secret du verset (Chir ha-chirim 8, 12) « les mille sont à toi, Salomon, et les deux cents aux gardiens de son fruit ». Qui garde son fruit ? Les maîtres !
💡 Explication

La bénédiction passe par le nom. Ikkou est un nom propre, mais c'est aussi, en araméen, le mot qui signifie « si seulement », « puisse-t-il en être ainsi ». Rabbi Hanina reprend le nom comme formule : Ikkou, que tes poutres arrivent.

Cette pratique de badik be-chma, examiner le nom d'une personne avant de prier pour elle, est attestée ailleurs pour d'autres maîtres. Le Ben Yehoyada y revient longuement et y ajoute une raison technique : la prière ne porte pas sur la femme mais sur les poutres, qui ne sont pas présentes.

8
תְּנָא: הִגִּיעוּ עַד שֶׁיָּצְאוּ אַמָּה לְכָאן וְאַמָּה לְכָאן. וְיֵשׁ אוֹמְרִין: סְנִיפִין עֲשָׂאוּם. תַּנְיָא, פְּלִימוֹ אוֹמֵר: אֲנִי רָאִיתִי אוֹתוֹ הַבַּיִת, וְהָיוּ קוֹרוֹתָיו יוֹצְאוֹת אַמָּה לְכָאן וְאַמָּה לְכָאן, וְאָמְרוּ לִי: בַּיִת זֶה שֶׁקֵּירָה רַבִּי חֲנִינָא בֶּן דּוֹסָא בִּתְפִלָּתוֹ.

On a enseigné : elles arrivèrent, au point de déborder d'une ama d'un côté et d'une ama de l'autre. Et certains disent : on en fit des rallonges (senifin).

On a enseigné dans une baraita : Pelimo dit — j'ai vu cette maison, et ses poutres sortaient d'une ama d'un côté et d'une ama de l'autre, et l'on me dit : cette maison-ci, c'est Rabbi Hanina ben Dossa qui l'a couverte par sa prière.

📜 Rachi (1)
סְנִיפִין הָיוּ הַקּוֹרוֹת שֶׁל חֻלְיוֹת הָיוּ בְּמַעֲשֵׂה נֵס נִדְבְּקוּ לָהֶן חֲתִיכוֹת קְטַנּוֹת לְאָורְכָּן:
Les poutres étaient faites de segments : par miracle, de petits morceaux s'y collèrent dans leur longueur.
💡 Explication

Les deux versions se séparent sur la nature du miracle. Selon la première, les poutres elles-mêmes s'allongèrent ; selon la seconde, des senifin, des rallonges, s'y ajoutèrent bout à bout — Rachi précise que de petits morceaux s'y collèrent.

Le témoignage de Pelimo ajoute une dimension de vérification : un sage d'une génération postérieure déclare avoir vu la maison et rapporte la tradition locale qui s'y attachait. Le débordement d'une ama de chaque côté reste comme trace visible.

9
וְרַבִּי חֲנִינָא בֶּן דּוֹסָא מֵהֵיכָן הֲווֹ לֵיהּ עִזִּים? וְהָא עָנִי הָוֵי! וְעוֹד, אָמְרוּ חֲכָמִים: אֵין מְגַדְּלִין בְּהֵמָה דַּקָּה בְּאֶרֶץ יִשְׂרָאֵל? אָמַר רַב פִּנְחָס: מַעֲשֶׂה וְעָבַר אָדָם אֶחָד עַל פֶּתַח בֵּיתוֹ וְהִנִּיחַ שָׁם תַּרְנְגוֹלִין, וּמְצָאָתַן אִשְׁתּוֹ שֶׁל רַבִּי חֲנִינָא בֶּן דּוֹסָא,

Et Rabbi Hanina ben Dossa, d'où lui venaient des chèvres ? Il était pauvre !

Et de plus, les Sages ont dit : on n'élève pas de bétail menu en terre d'Israël. Rav Pin'has dit : il arriva qu'un homme passa devant la porte de sa maison et y laissa des poules ; la femme de Rabbi Hanina ben Dossa les trouva,

💡 Explication

La Guemara revient en arrière sur un détail du récit et pose deux objections indépendantes : une objection de fait — un homme pauvre n'a pas de troupeau — et une objection de droit — l'interdiction d'élever du behema daka, bétail menu, en terre d'Israël, parce qu'il dévaste les champs d'autrui.

La réponse de Rav Pin'has répond aux deux à la fois : les chèvres ne lui appartenaient pas vraiment, elles étaient la contrepartie d'un dépôt qu'il gardait pour son propriétaire.

🖼️ Schéma
D'où venaient les chèvres ? Deux objections, une seule réponse Objection de fait Il était pauvre : comment posséder un troupeau ? Objection de droit On n'élève pas de bétail menu en terre d'Israël : il ravage les champs. Réponse de Rav Pin'has : la chaîne du dépôt Poules oubliées Œufs non mangés Vente du produit Achat de chèvres Restitution Les chèvres tenaient lieu du dépôt : elles n'étaient pas à lui, et il les rendit dès que le signe fut donné. Les deux objections tombent ensemble : ni propriété, ni élevage pour son compte.
La chaîne reconstituée par Rav Pin'has, et comment elle répond aux deux objections.
10
וְאָמַר לָהּ: אַל תֹּאכְלִי מְבֻיְּצֵיהֶן. וְהִרְבּוּ בֵּיצִים וְתַרְנְגוֹלִין וְהָיוּ מְצַעֲרִין אוֹתָם, וּמְכָרָן וְקָנָה בִּדְמֵיהֶן עִזִּים. פַּעַם אַחַת עָבַר אוֹתוֹ אָדָם שֶׁאָבְדוּ מִמֶּנּוּ הַתַּרְנְגוֹלִין וְאָמַר לַחֲבֵירוֹ: בְּכָאן הִנַּחְתִּי הַתַּרְנְגוֹלִין שֶׁלִּי. שְׁמַע רַבִּי חֲנִינָא, אָמַר לוֹ: יֵשׁ לְךָ בָּהֶן סִימָן? אָמַר לוֹ: הֵן. נָתַן לוֹ סִימָן וְנָטַל אֶת הָעִיזִּין, וְהֵן הֵן עִיזֵּי דְּאַיְיתוֹ דֵּובֵי בְּקַרְנַיְיהוּ.

et il lui dit : ne mange pas de leurs œufs. Les œufs et les poules se multiplièrent et les importunaient ; il les vendit et acheta des chèvres avec leur prix.

Une fois, cet homme qui avait perdu ses poules passa et dit à son compagnon : c'est ici que j'ai laissé mes poules. Rabbi Hanina l'entendit et lui dit : as-tu un signe distinctif pour elles ?

Il lui dit : oui. Il donna le signe et emporta les chèvres.

Et ce sont ces chèvres-là qui rapportèrent des ours entre leurs cornes.

💡 Explication

Le récit suit la règle de la restitution d'un objet perdu : celui qui réclame doit fournir un siman, un signe distinctif, et il reçoit alors non seulement ce qu'il a perdu mais ce que le dépôt a produit. Rabbi Hanina rend les chèvres, c'est-à-dire la valeur accrue, et non les poules.

L'interdiction faite à sa femme de manger les œufs est ce qui rend la chaîne possible : rien n'a été consommé, tout a été conservé et converti.

11
רַבִּי אֶלְעָזָר בֶּן פְּדָת דְּחִיקָא לֵיהּ מִילְּתָא טוּבָא. עֲבַד מִלְּתָא וְלָא הֲוָה לֵיהּ מִידֵּי לְמִטְעַם, שְׁקַל בְּרָא דְתוּמָא וְשַׁדְיֵיהּ בְּפֻומֵּיהּ, חָלַשׁ לִבֵּיהּ וְנִים. אֲזוּל רַבָּנַן לְשַׁיּוֹלֵי בֵּיהּ, חַזְיוּהּ דְּקָא בָכֵי וְחָייֵךְ, וּנְפַק צוּצִיתָא דְנוּרָא מֵאַפּוּתֵיהּ.

Rabbi Elazar ben Pedat était dans une gêne extrême. Il pratiqua une saignée et n'avait rien à goûter.

Il prit une gousse d'ail et la mit dans sa bouche ; son cœur faiblit et il s'endormit. Les maîtres allèrent prendre de ses nouvelles ; ils le virent qui pleurait et riait, et une étincelle de feu sortait de son front.

📜 Rachi (6)
ר"א בֶּן פְּדָת אָמוֹרָא הָיָה וְהוּא הַנִּקְרָא מָרָא דְּאַרְעָא דא"י בְּמַסֶּכֶת נִדָּה (דַּף כ:) בַּעַל הוֹרָאוֹת הָיָה וְהוּא שִׁימֵּשׁ רַבִּי יוֹחָנָן אַחֲרֵי מוֹת רֵישׁ לָקִישׁ וְהָיָה דָּחוּק וְעָנֵי:
Rabbi Elazar ben Pedat — c'était un Amora, celui qu'on appelle « le maître de la terre d'Israël » dans le traité Nidda (20b). Il rendait des décisions, il servit Rabbi Yo'hanan après la mort de Rech Lakich, et il était dans la gêne et la pauvreté.
עֲבַד מִילְּתָא הִקִּיז דָּם:
Il pratiqua une saignée.
בְּרָא דְּתוּמָא בֶּן הַשּׁוּם צֶלַע שֶׁל שׁוּם:
<i>Bara de-touma</i> — un « fils d'ail », c'est-à-dire une gousse d'ail.
חַלָּשׁ לִיבֵּיהּ נִתְעַלְּפָה:
Il s'évanouit.
צוּצִיתָא נִיצוֹץ:
Une étincelle.
מֵאֲפוּתֵיהּ מִמִּצְחוֹ:
De son front.
💡 Explication

La saignée était une pratique médicale courante, après laquelle il fallait manger pour se rétablir. Rabbi Elazar n'a rien : une gousse d'ail sur un estomac vide aggrave son état plutôt que de le soulager, et il perd connaissance.

Les trois signes que voient les visiteurs — les larmes, le rire, l'étincelle au front — sont posés ici sans explication. Les segments suivants les expliqueront un par un.

12
כִּי אַתַּעַר, אָמְרוּ לֵיהּ: מַאי טַעְמָא קָבָכֵית וְחָיְיכַתְּ? אֲמַר לְהוּ: דַּהֲוָה יָתֵיב עִמִּי הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא, וְאָמְרִי לֵיהּ: עַד מָתַי אֶצְטַעַר בְּהַאי עָלְמָא? וַאֲמַר לִי: אֶלְעָזָר בְּנִי, נִיחָא לָךְ דְּאֵפְכֵיהּ לְעָלְמָא מֵרֵישָׁא, אֶפְשָׁר דְּמִתְיַלְּדַתְּ בְּשַׁעְתָּא דִמְזוֹנֵי.

Quand il s'éveilla, ils lui dirent : pour quelle raison pleurais-tu et riais-tu ? Il leur dit : le Saint béni soit-Il siégeait avec moi, et je Lui dis : jusqu'à quand souffrirai-je dans ce monde ?

Et Il me dit : Elazar mon fils, te convient-il que Je retourne le monde depuis le commencement ? Peut-être naîtras-tu à une heure de subsistance.

🪔 Ben Yehoyada (1)
נִיחָא לָךְ דְּאֵפְכֵיהּ לְעָלְמָא וַהֲדַר אַבְּרֵיהּ, וְאֶפְשָׁר דְּמִבְּרִית בְּשַׁעְתָּא דִּמְזוֹנֵי. בְּסֵפֶר הַבְּרִית (מַאֲמָר ב' פֶּרֶק ז') פֵּירֵשׁ הַכַּוָּנָה עַל גּוּפוֹ שֶׁל רַבִּי אֶלְעָזָר שֶׁהוּא הָעוֹלָם שֶׁלּוֹ רוֹצֶה לוֹמַר שֶׁיָּמוּת עַייֵּן שָׁם וְהָכִי מַשְׁמַע בְּסֵפֶר הַתִּקּוּנִים, מִיהוּ קַשָּׁא עַל זֶה אִם כֵּן מַאי קָאָמַר לוֹ אִם שְׁנַיִם דְּחִיָּה הֵם הָרֹוב אוֹ אִם הַנִּשְׁאָרִים הָרֹוב וְכֵיוָן דְּאָמַר לוֹ דְּחִיָּה הָרֹוב אָמַר לָא בָּעֵינָא וַהֲלֹא אִם יָמוּת יִהְיֶה נוֹלַד לוֹ גּוּף חָדָשׁ וְיִהְיֶה לוֹ קִצְבָּה חֲדָשָׁה שֶׁל חַיִּים? וְעוֹד אִם יָמוּת אֵיךְ יִתְנַחֵם זֶה הַגּוּף שֶׁהוּא מִתְרַעֵם עַל צַעַר עֲנִיּוּתוֹ וַהֲלֹא אַדְּרַבָּה הוּא עַצְמוֹ מֵת וְנִקְבַּר וּבָא בִּמְקוֹמוֹ גּוּף חָדָשׁ? וְנִרְאֶה לִי בס"ד עַל פִּי מַה שֶׁאָמַר רַבֵּינוּ הָאֲרִ"י זַ"ל, שֶׁבָּעוֹלָם הַנְּשָׁמוֹת נֶחְלָקִים הַנְּשָׁמוֹת לְשִׁשִּׁים רִבּוֹא שָׁרָשִׁים וְיֵשׁ בָּזֶה כַּמָּה מַדְרֵגוֹת וְיֵשׁ שָׁרָשִׁים גְּדוֹלִים וְיֵשׁ שָׁרָשִׁים קְטַנִּים וּמַה שֶׁאָמְרָה בַּת קוֹל לְרַבִּי פְּרִידָא בְּעֵירוּבִין (עֵירוּבִין נד:) נִיחָא לָךְ דְּלִיסְפּוֹ לָךְ אַרְבַּע מֵאוֹת שָׁנָה אוֹ דְּתִזְכֵּי אַתְּ וְדָרָךְ לְעָלְמָא דְּאָתֵי, הַכַּוָּנָה עַל נִשְׁמוֹת בְּנֵי אָדָם שֶׁהֵם בְּשֹׁורֶשׁ נִשְׁמַת רַבִּי פְּרִידָא וּלְאֵלּוּ קְרָאָתַם בְּנֵי דּוֹרוֹ וְכַנִּזְכָּר בְּשַׁעַר מַאַמְרֵי רַשְׁבִּ"י עַייֵּן שָׁם. וְהִנֵּה נוֹדַע כָּל הַנְּשָׁמוֹת שֶׁיּוֹרְדִים לָעוֹלָם הַזֶּה יֵשׁ לָהֶם חֵלֶק וַאֲחִיזָה בְּעוֹלָם הַגַּלְגַּלִּים וְגַם שָׁם נֶחֱלָקִים לַשָּׁרָשִׁים רַבִּים וּכְפִי מַצָּבָם וְהִתְחַלְּקוּתָם בְּעוֹלָם הַנְּשָׁמוֹת כֵּן יִהְיוּ בְּעוֹלָם הַגַּלְגַּלִּים. עַל כֵּן מַה שֶּׁאָמַר לוֹ כָּאן נִיחָא לָךְ דְּאַחֲרֵיבֶיהָ לְעָלְמָא לָאו עַל גּוּף הַתַּחְתּוֹן קָאָמַר אֶלָּא עַל שָׁרְשׁוֹ שֶׁבָּעוֹלָם הַגַּלְגַּלִּים כִּי גַּם שָׁם נִתְלִים בְּכָל שֹׁורֶשׁ הַרְבֵּה בְּנֵי אָדָם וְכָל אֶחָד יֵשׁ לוֹ בַּשֹּׁורֶשׁ הַהוּא שֶׁנִּתְלָה בּוֹ שָׁעָה וּמַזָּל כַּאֲשֶׁר נִזְדַּמֵּן חֶלְקוֹ בִּזְמַן שֶׁנּוֹלַד בָּעוֹלָם הַזֶּה וְאָמַר לוֹ שֶׁיֵּהָפֵךְ כָּל הַשֹּׁורֶשׁ שֶׁלּוֹ שֶׁיֵּשׁ בּוֹ כַּמָּה מִינֵי כּוֹכָבִים וּמַזָּלוֹת שֶׁל בְּנֵי אָדָם הַתְּלוּיִים בְּאוֹתוֹ הַשֹּׁורֶשׁ כְּמִי שֶׁמְּשַׁבֵּר כִּכָּרוֹת אַחַר שֶׁתִּיקַנֵּם בְּעוֹדָם בָּצֵק וְעוֹשֶׂה אוֹתָם עִיסָּה וְחוֹזֵר לְתַקְּנָם וּלְחַלְּקָם לַכִּכָּרוֹת. וְלָכֵן אָמַר לוֹ אֶפְשָׁר שֶׁיִּזְדַּמֵּן כִּכָּר שֶׁלְּךָ שֶׁהוּא חֶלְקְךָ בְּכוֹכָב שֶׁל שָׁעָה טוֹבָה מִצַּד הַמְּזוֹנוֹת. וְהִנֵּה בְּוַדַּאי אִם יִגְזֹור השי"ת שֶׁיִּזְדַּמֵּן כָּךְ מֻוכְרָח שֶׁיִּזְדַּמֵּן כָּךְ כְּפִי גְּזֵרָתוֹ יִתְבָּרֵךְ בְּרַם רוֹצֶה השי"ת שֶׁיִּזְדַּמֵּן הַדָּבָר הַזֶּה מֵאֵילָיו בְּלִי גְּזֵרָה מֵאִתּוֹ יִתְבָּרֵךְ כְּדֵי שֶׁלֹּא תִּהְיֶה נֶחְשֶׁבֶת הִזְדַּמְּנוּת זוֹ בִּכְלַל נֵס דְּאֵין רוֹצֶה שֶׁיֵּהָנֶה מִמַּעֲשֵׂה נִסִּים.
« Te convient-il que Je retourne le monde et que Je le recrée ? Peut-être seras-tu créé à une heure de subsistance. » Dans le Sefer ha-brit (traité 2, chapitre 7), l'auteur explique que cela vise le corps de Rabbi Elazar, qui est son monde à lui, c'est-à-dire qu'il mourrait — voir sur place ; et c'est aussi ce qui ressort du Sefer ha-tikounim. Mais il y a une difficulté : si c'est ainsi, quel sens a la question de savoir si les années déjà vécues sont les plus nombreuses ou celles qui restent, et pourquoi, après qu'il lui fut répondu que les années vécues étaient les plus nombreuses, dit-il « je ne veux pas » ? S'il mourait, il recevrait un corps nouveau et une nouvelle mesure de vie. De plus, s'il mourait, en quoi serait consolée cette personne même qui se plaint de la souffrance de sa pauvreté, puisque c'est elle qui meurt et qu'on l'enterre, un corps nouveau venant à sa place ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, d'après ce qu'a dit notre maître le Ari de mémoire bénie, que dans le monde des âmes les âmes se divisent en six cent mille racines, qu'il y a là plusieurs degrés, des racines grandes et des racines petites, et que la parole de la voix céleste à Rabbi Perida (Erouvin 54b) — « te convient-il qu'on t'ajoute quatre cents ans, ou que toi et ta génération méritiez le monde à venir ? » — vise les âmes des hommes qui appartiennent à la racine de l'âme de Rabbi Perida, et que ce sont celles-là qu'elle appelle « sa génération », comme il est rappelé dans le Chaar maamrei Rachbi ; voir sur place. Or il est connu que toutes les âmes qui descendent dans ce monde ont une part et une attache dans le monde des sphères, où elles se divisent également en de nombreuses racines, et que leur situation et leur répartition y correspondent à celles du monde des âmes. Aussi, lorsqu'il lui dit ici « te convient-il que Je détruise le monde », il ne parle pas du corps d'en bas, mais de sa racine dans le monde des sphères : car là aussi de nombreux hommes dépendent de chaque racine, et chacun a, dans la racine dont il dépend, une heure et un mazal selon la part qui lui est échue au moment de sa naissance en ce monde. Il lui dit donc qu'Il bouleverserait toute cette racine, où se trouvent plusieurs sortes d'astres et de mazalot d'hommes qui en dépendent, comme celui qui rompt des pains après les avoir façonnés alors qu'ils étaient encore pâte, en refait une seule masse, puis les façonne et les divise à nouveau en pains. Et Il lui dit : peut-être ton pain, c'est-à-dire ta part, se trouvera-t-il sous un astre d'heure favorable du côté de la subsistance. Or certainement, si le Saint béni soit-Il décrétait qu'il en soit ainsi, il en serait nécessairement ainsi selon Son décret ; mais Il veut que la chose advienne d'elle-même, sans décret de Sa part, afin que cette rencontre ne soit pas comptée comme un miracle, car Il ne veut pas qu'il profite d'un miracle.
💡 Explication

La proposition est vertigineuse et précise à la fois : non pas enrichir Rabbi Elazar, mais refaire le monde depuis son commencement pour qu'il naisse sous une autre conjonction. La formule be-chaata de-mezonei, à une heure de subsistance, renvoie à l'idée que la subsistance d'un homme dépend du moment de sa naissance.

Le mot décisif est efchar, peut-être. Même au prix d'une refonte du monde, le résultat reste incertain — et c'est sur ce mot que portera la première objection de Rabbi Elazar.

13
אָמְרִי לְקַמֵּיהּ: כֻּולֵּי הַאי, וְאֶפְשָׁר? אָמְרִי לֵיהּ: דַּחֲיַי טְפֵי אוֹ דְחָיֵינָא? אֲמַר לִי: דְּחִיַּית. אָמְרִי לְקַמֵּיהּ: אִם כֵּן, לָא בָּעֵינָא.

Je dis devant Lui : tout cela, et ce n'est qu'un peut-être ? Je Lui dis : les années que j'ai vécues sont-elles plus nombreuses, ou celles que je vivrai ?

Il me dit : celles que tu as vécues. Je dis devant Lui : s'il en est ainsi, je ne veux pas.

📜 Rachi (4)
כֻּולֵּי הַאי וְאֶפְשָׁר בִּתְמִיהַּ כֻּולֵּי הַאי עֲבַדְתְּ וְאַכַּתִּי הַךְ סְפֵיקָא דִּלְמָא לָא מִיתְרְמֵינָא בְּשַׁעְתָּא דִּמְזוֹנֵי:
« Tout cela, et un peut-être ? » — sur le mode de l'étonnement : tu ferais tout cela, et il resterait encore ce doute, que peut-être je ne tomberais pas à une heure de subsistance.
דְּחַיֵּי נְפִישָׁא אוֹ דְּחָיֵינָא יְמֵי חַיַּי שֶׁחָיִיתִי כְּבָר הֵם רַבִּים מִמַּה שֶׁאֲנִי עָתִיד לִחְיוֹת:
« Celles que j'ai vécues sont-elles plus nombreuses, ou celles que je vivrai ? » — les jours de ma vie que j'ai déjà vécus sont-ils plus nombreux que ceux que je suis appelé à vivre ?
אָמַר דְּחִיַּית מַה שֶּׁכְּבָר חָיִיתָ מְרֻובִּים מִמַּה שֶׁאַתָּה עָתִיד לִחְיוֹת וְהַייְנוּ דְּקָא בְּכִי כִּי אָמַר שְׁכִינָה הָכִי וְהַאי דְּחַיֶּיךָ מִשּׁוּם י"ג נַהְרָוָותָא לִרְחֹוץ בָּהֶן וּלְטַייֵּל בָּהֶן מִזֶּה לָזֶה:
« Il dit : celles que tu as vécues » — ce que tu as déjà vécu est plus abondant que ce que tu es appelé à vivre. Et c'est cela qui le faisait pleurer, puisque la Présence lui parlait ainsi ; quant au rire, il venait des treize fleuves où se baigner et se promener de l'un à l'autre.
אִי הָכִי לָא בָּעֵינָא דְּתִיחָרְבֵיהּ לְעָלְמָא:
« S'il en est ainsi, je ne veux pas » — que Tu détruises le monde.
💡 Explication

Les deux objections de Rabbi Elazar sont de nature différente. La première porte sur la disproportion : bouleverser le monde pour une simple probabilité. La seconde porte sur le calcul : le bénéfice ne courrait que sur les années qui lui restent, et celles-ci sont les moins nombreuses.

Rachi rattache les deux signes du segment 10 à deux moments précis du dialogue : les larmes viennent de la réponse sur la durée de sa vie, le rire de la promesse des treize fleuves qui vient ensuite.

14
אֲמַר לִי: בְּהַאי אַגְרָא דַּאֲמַרְתְּ ״לָא בָּעֵינָא״ יָהֵיבְנָא לָךְ לְעָלְמָא דְּאָתֵי תְּלֵיסְרֵי נַהְרָווָתָא דְּמִשְׁחָא אֲפַרְסְמוֹן דָּכַיִין כִּפְרָת וְדִיגְלַת, דִּמְעַנֶּגֶת בְּהוּ. אָמְרִי לְקַמֵּיהּ: הַאי וְתוּ לָא? אֲמַר לִי: וּלְחַבְרָךְ מַאי יָהֵיבְנָא? אָמְרִי לֵיהּ: וַאֲנָא מִגַּבְרָא דְּלֵית לֵיהּ בָּעֵינָא? מֵחַיִּין בְּאִסְקוּטְלָא אַפּוּתַאי, וְאָמַר לִי: אֶלְעָזָר בָּרִי, גָּרוּ בְּךָ גֵּירֵי.

Il me dit : en récompense d'avoir dit « je ne veux pas », Je te donnerai dans le monde à venir treize fleuves d'huile de baume pure comme l'Euphrate et le Tigre, dont tu jouiras. Je dis devant Lui : cela, et rien de plus ?

Il me dit : et à tes compagnons, que donnerai-Je ? Je Lui dis : est-ce à un homme qui n'a pas que je demande ?

Il me frappa d'une chiquenaude sur le front et me dit : Elazar mon fils, Mes flèches, Je les ai tirées sur toi.

📜 Rachi (4)
וְתוּ לָא וְכִי אֵין אַתָּה נוֹתֵן לִי דְּבָרִים אֲחֵרִים:
« Et rien de plus ? » — ne me donnes-Tu pas d'autres choses encore ?
א"ל וּלְחַבְרָךְ מַאי קָא יָהֲבִינָא אֲנָא מִגַּבְרָא דְּלֵית לֵיהּ בָּעֵינָא לָא גָּרֵיס בְּסֵפֶר רַבִּי וּבְסֵפֶר שֶׁלִּי כָּתוּב:
« Il lui dit : et à tes compagnons, que donnerai-Je ? » — les mots « est-ce à un homme qui n'a pas que je demande ? » ne se lisent pas dans le livre de Rabbi ; dans mon livre à moi ils sont écrits.
באסקטולא אַפּוּתַאי הַייְנוּ צוּצִיתָא דִּנְפַק מִינֵּיהּ שֶׁמַּדְבִּיק אֶצְבַּע צְרָדָא עִם הַגּוּדָל וּמַכֶּה בְּצִפֹּורֶן הָאֶצְבַּע:
« D'une chiquenaude sur mon front » — c'est de là que venait l'étincelle qui sortait de lui : on joint l'ongle du majeur au pouce et l'on frappe de l'ongle du doigt.
אִיגְּרוּ בָּךְ גִּירֵי כְּלוֹמַר הִכֵּיתִי בְּחִיצַּי לְחֶדְווָה בְּעָלְמָא אָמַר כֵּן:
« Mes flèches, Je les ai tirées sur toi » — c'est-à-dire : Je t'ai frappé de Mes flèches. Il dit cela par pure joie.
🪔 Ben Yehoyada (4)
תְּלֵיסַר נַהֲרֵי דְּמִשֶּׁחִי אֲפַרְסְמָא דָּכִין. דָּבָר זֶה הוּא עָמֹוק וְהוּא עִנְיָן אוֹרוֹת עֶלְיוֹנִים חֲצוּבִים וְנִמְשָׁכִים מִן י"ג מִכַּיְלַן דְּרַחֲמֵי שֶׁאֵין שֵׂכֶל הָאֱנוֹשִׁי יוּכַל לְצַיֵּיר בְּדַעְתּוֹ עֹונֶג הַמַּגִּיעַ מֵהֶם אֵיךְ הוּא.
« Treize fleuves d'huile de baume pure. » Cette chose est profonde : il s'agit de lumières supérieures taillées et tirées des treize mesures de miséricorde, et l'intelligence humaine ne peut se représenter en quoi consiste la jouissance qui en provient.
וּמִגַּבְרָא דְּלֵית לֵיהּ קָא בָּעֵינָא. נִרְאֶה לִי בס"ד דִּבֵּר בִּלְשׁוֹן מְלִיצָה דִּסְפִירַת הַמַּלְכוּת הִיא בְּסוֹד הַגְּבוּרָה וְנִמְשְׁלָה לַלְּבָנָה דְּלֵית לָהּ מִגְּרָמָא כְּלוּם אֶלָּא מְקַבֶּלֶת מִן הַתִּפְאֶרֶת שֶׁהִיא בְּסוֹד הַשֶּׁמֶשׁ כַּנּוֹדָע וְלָזֶה אָמַר מִגַּבְרָא דְּלֵית לֵיהּ קָא בָּעֵינָא רוֹצֶה לוֹמַר וְכִי אֲנִי מְבַקֵּשׁ שֶׁפַע עֹונֶג בְּלִי גְּבוּל מִמִּדַּת הַמַּלְכוּת שֶׁהִיא סוֹד הַגְּבוּרָה וְהַייְנוּ מִגַּבְרָא רוֹצֶה לוֹמַר גְּבוּרָה הֲלֹא אָנֹכִי מְבַקֵּשׁ מִמִּדַּת הַתִּפְאֶרֶת שֶׁהוּא קַו הָרַחֲמִים.
« Est-ce à un homme qui n'a pas que je demande ? » Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il parle par métaphore : la sefira de Malkhout relève du secret de la Guevoura et se compare à la lune, qui n'a rien par elle-même mais reçoit du Tiferet, lequel relève du secret du soleil, comme on le sait. Il dit donc « est-ce à un homme qui n'a pas que je demande ? », c'est-à-dire : est-ce que je demande une abondance de jouissance sans limite à la mesure de Malkhout, qui est le secret de la Guevoura — d'où le mot <i>guavra</i>, homme, qui évoque Guevoura ? Or c'est à la mesure de Tiferet que je demande, qui est la ligne de la miséricorde.
וּמַחְיַן בְּאִסְקוּטְלָא אַפּוּתַאי. פֵּירֵשׁ רַשִׁ"י מַכָּה בְּגֹודֶל וְאֶצְבַּע הַסְּמוּכָה לוֹ, וְהַכַּוָּנָה כָּךְ נִדְמֶה לְמַרְאֵה עֵינָיו שֶׁל רַבִּי אֶלְעָזָר. וְנִרְאֶה לִי בס"ד הַדִּמְיוֹן הַזֶּה שֶׁנִּדְמֶה לְעֵינָיו צוּרַת גּוּדָל וְאֶצְבַּע מַכִּים בְּמִצְחוֹ כִּי יָדוּעַ גּוּדָל הוּא חֶסֶד וְאֶצְבַּע הַסְּמוּכָה לוֹ הִיא גְּבוּרָה וְרָמַז לוֹ בְּמַרְאֶה הַדִּמְיוֹן הַזֶּה שֶׁהַגְּבוּרָה נִמְתְּקָה בְּחֶסֶד עַל יְדֵי הֶאָרַת הָרָצוֹן שֶׁל הַמֵּצַח הָעֶלְיוֹן מִפְּנֵי שֶׁקִּבֵּל עַתָּה הַיִּסּוּרִין בְּרָצוֹן שֶׁאָמַר 'לָא בָּעֵינָא' וְיֵשׁ מְפָרְשִׁים 'אַפּוֹתַאי' הוּא הַחֹוטֶם וְגַם עַל זֶה יָבֹא שַׁפִּיר הָרֶמֶז שֶׁרִמַּזְנוּ שֶׁרָמַז לוֹ בָּזֶה עַל הֶאָרַת שֵׁם ס"ג שֶׁהוּא בַּחֹוטֶם כַּנּוֹדָע.
« Et Il me frappa d'une chiquenaude sur le front. » Rachi explique : il frappe du pouce et du doigt voisin ; l'intention est que telle fut l'image qui apparut aux yeux de Rabbi Elazar. Il me semble, avec l'aide du Ciel, que cette image du pouce et du doigt frappant son front lui apparut parce que, comme on le sait, le pouce correspond au 'hessed et le doigt qui le jouxte à la guevoura : on lui faisait entendre par cette image que la guevoura avait été adoucie par le 'hessed, grâce à l'illumination du ratson (volonté) du front supérieur, parce qu'il avait maintenant reçu les souffrances de bon gré en disant « je ne veux pas ». Certains expliquent que <i>apotai</i> désigne le nez, et l'allusion que nous avons indiquée se comprend là aussi : il lui faisait entendre l'illumination du Nom Sag, qui est dans le nez, comme on le sait.
וּלְחַבְרָךְ מַאי נָתִיב לְהוּ. הַדָּבָר יִפָּלֵא מְאֹד! כִּי בֶּאֱמֶת הוּא יִתְבָּרֵךְ אֵין לוֹ סוֹף וּגְבוּל וְיוּכַל לִיתֵּן כָּל מַה שֶׁיִּרְצֶה וְאֵין לוֹ מַעְצוֹר וְכַאֲשֶׁר אָמַר רַבִּי אֶלְעָזָר: וְכִי מִגַּבְרָא דְּלֵית לֵיהּ קָא בָּעֵינָא? וְלֹא מָצִינוּ שֶׁהֶחֱזִיר לוֹ הקב"ה תְּשׁוּבָה עַל דְּבָרָיו אֵלּוּ וְרַק הִכָּהוּ בְּמִצְחוֹ. וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּכַוָּנָתוֹ יִתְבָּרַךְ הִיא עַל הַצַּדִּיקִים שֶׁכְּבָר נִפְטְרוּ וְלָקְחוּ שְׂכָרָם בָּעוֹלָם הַבָּא וְהֵם נֶחְשָׁבִים חֲבֵירָיו שֶׁל רַבִּי אֶלְעָזָר שֶׁהֵם גְּדוֹלִים כָּמוֹהוּ בְּתוֹרוֹת וּבִצְדָקוֹת הִנֵּה בְּעִתָּהּ כַּאֲשֶׁר יִרְאוּ שֶׁרַבִּי אֶלְעָזָר לָקַח שְׂכָרוֹ יוֹתֵר מִזֶּה הַשָּׂכָר שֶׁל י"ג שֶׁהוֹדִיעוֹ לְרַבִּי אֶלְעָזָר וַדַּאי יִטְעֲנוּ וְיִתְרַעֲמוּ לָמָּה לָנוּ לֹא נָתַתָּ כָּמוֹהוּ וְכִי גְּרוּעִים אֲנַחְנוּ מִן רַבִּי אֶלְעָזָר? עַל כֵּן אִם אֲנִי אֶתֵּן לְךָ יוֹתֵר מִן הַשִּׁיעוּר אֲשֶׁר הוֹדַעְתִּיךָ מָה אֶתֵּן וּמֶה אָשִׁיב תְּשׁוּבָה לַחֲבֵירֶיךָ עַל טַעֲנָתָם וְעַל תַּרְעָומְתָּם כִּי כְּבָר לָהֶם נָתַתִּי שְׂכָרָם כְּפִי הַשִּׁיעוּר אֲשֶׁר הוֹדַעְתִּיךָ. וּלְפִי זֶה מַה שֶׁאָמַר מַאי נָתִיב לְהוּ? הַכַּוָּנָה עַל תְּשׁוּבָה לְטַעֲנָתָם מָה אֶתֵּן וּמֶה אָשִׁיב לָהֶם וְרַבִּי אֶלְעָזָר הֵבִין מַאי נְתִיב לְהוּ עַל הַשָּׂכָר. וּלְכָךְ אָמַר לוֹ וְכִי מִגַּבְרָא דְּלֵית לֵיהּ קָא בָּעֵינָא? כִּי הוּא שָׁגָה בְּכַוָּנַת דְּבָרָיו יִתְבָּרֵךְ שֶׁחָשַׁב שֶׁאָמַר לוֹ מָה אֶתֵּן שָׂכָר לַחֲבֵירֶיךָ אִם אֲנִי נוֹתֵן לְךָ שָׂכָר גָּדוֹל יוֹתֵר מִזֶּה הַשִּׁיעוּר שֶׁאָמַרְתִּי לְךָ, וּלְכָךְ הִכָּהוּ בְּמִצְחוֹ שֶׁהוּא כְּנֶגֶד הַמּוֹחַ שֶׁשָּׁם הַשֵּׂכֶל שֶׁרָמַז לוֹ בָּזֶה, אַתָּה לֹא דִּקְדַּקְתָּ יָפֶה בִּדְבָרַי וְלֹא הֵבַנְתָּ כִּוַּנְתִּי עַל כֵּן דּוֹק בְּמוֹחָךְ שֶׁסּוֹפוֹ הוּא כְּנֶגֶד הַמֵּצַח וְאָז תָּבִין בְּשִׂכְלְךָ אֲשֶׁר הוּא שָׁם כַּוָּנַת דְּבָרַי שֶׁאָמַרְתִּי מַאי נָתִיב לְהוּ.
« Et à tes compagnons, que leur donnerons-nous ? » La chose est fort étonnante ! Car en vérité Il n'a ni fin ni limite, Il peut donner tout ce qu'Il veut et rien ne Le retient — et c'est bien ce que dit Rabbi Elazar : est-ce à un homme qui n'a pas que je demande ? Or nous ne trouvons pas que le Saint béni soit-Il lui ait répondu sur ce point ; Il le frappa seulement au front. Il me semble, avec l'aide du Ciel, que Son intention visait les justes déjà disparus, qui ont reçu leur récompense dans le monde à venir et qui sont tenus pour les compagnons de Rabbi Elazar, étant aussi grands que lui en Torah et en droiture. Lorsqu'ils verront que Rabbi Elazar a reçu une récompense supérieure à celle des treize fleuves qu'on lui a annoncée, ils protesteront certainement et se plaindront : pourquoi ne nous as-Tu pas donné autant qu'à lui, sommes-nous moindres que Rabbi Elazar ? C'est pourquoi : si Je te donne plus que la mesure que Je t'ai annoncée, que donnerai-Je et que répondrai-Je à tes compagnons sur leur plainte, puisque Je leur ai déjà donné leur récompense selon la mesure que Je t'ai annoncée ? Ainsi, « que leur donnerons-nous ? » vise la réponse à leur plainte : que donner et que répondre. Mais Rabbi Elazar a compris « que leur donnerons-nous ? » comme portant sur la récompense, et c'est pourquoi il dit : est-ce à un homme qui n'a pas que je demande ? — il s'était mépris sur le sens de Ses paroles, croyant qu'Il lui disait : quelle récompense donnerai-Je à tes compagnons si Je te donne une récompense plus grande que la mesure annoncée. C'est pourquoi Il le frappa au front, qui est en face du cerveau où réside l'intelligence, lui faisant entendre : tu n'as pas examiné Mes paroles avec assez de soin et tu n'as pas compris Mon intention ; applique donc ton cerveau, dont l'extrémité est en face du front, et tu comprendras par l'intelligence qui s'y trouve le sens de ce que J'ai dit par « que leur donnerons-nous ? ».
💡 Explication

La récompense est accordée pour le refus lui-même : be-haï agra de-amart la baina, en salaire d'avoir dit « je ne veux pas ». Ce qui est payé n'est pas la souffrance mais le fait de l'avoir acceptée.

La dernière réplique de Rabbi Elazar est audacieuse : il fait valoir qu'aucune limite de ressources ne s'impose au Ciel. La réponse n'est pas un argument mais un geste — une chiquenaude et une parole de connivence, garou bakh gire, Mes flèches sur toi. Rachi note que c'est de là que provenait l'étincelle vue par les maîtres, et que la phrase est dite par pure joie.

15
רַבִּי חָמָא בַּר חֲנִינָא גְּזַר תַּעֲנִיתָא וְלָא אֲתָא מִיטְרָא. אָמְרוּ לֵיהּ: וְהָא רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ בֶּן לֵוִי גָּזַר תַּעֲנִיתָא וְאָתֵי מִיטְרָא! אֲמַר לְהוּ: הָא אֲנָא, הָא בַּר לֵיוָאי. אָמְרוּ לֵיהּ: דְּנַיְתֵי וְנִיכַוֵּין דַּעְתִּין, אֶפְשָׁר דְּתָבְרִי צִיבּוּרָא לִבַּייְהוּ דְּאָתֵי מִיטְרָא. בְּעוֹן רַחֲמֵי וְלָא אָתֵי מִיטְרָא.

Rabbi Hama bar Hanina décréta un jeûne et la pluie ne vint pas. On lui dit : pourtant Rabbi Yehochoua ben Levi décréta un jeûne et la pluie vint !

Il leur dit : voici moi, et voici le fils du Levi. Ils lui dirent : venons et concentrons notre intention ; peut-être la communauté brisera-t-elle son cœur et la pluie viendra.

Ils demandèrent miséricorde, et la pluie ne vint pas.

📜 Rachi (2)
הָא אֲנָא וְהָא בַּר לֵיוָאי הוּא אִישׁ אֶחָד וַאֲנִי אִישׁ אֶחָד הוּא עָדִיף מִינַּאי:
« Voici moi et voici le fils du Levi » — il est un homme et je suis un homme ; il vaut plus que moi.
דְּתָבְרִי שׁוֹבְרִים:
<i>De-tavrei</i> — qu'ils brisent.
💡 Explication

Le folio revient au sujet du traité après la longue série de récits. La comparaison avec un contemporain plus efficace reprend exactement la forme des cas de 24a-24b : on oppose au maître un précédent, il répond en s'effaçant.

La proposition de la communauté déplace la cause : si le mérite du maître ne suffit pas, que le peuple fournisse le sien, par la chevirat ha-lev, le brisement du cœur. Cette tentative échoue elle aussi, ce qui prépare la solution du segment suivant.

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אֲמַר לְהוּ: נִיחָא לְכוּ שֶׁיָּבֹא מָטָר בִּשְׁבִילֵנוּ? אָמְרוּ לֵיהּ: הֵן. אָמַר: רָקִיעַ רָקִיעַ כַּסֵּי פָּנֶיךָ! לָא אִיכַּסִּי. אָמַר: כַּמָּה עַזִּין פְּנֵי רָקִיעַ, אִיכַּסִּי וַאֲתָא מִיטְרָא.

Il leur dit : vous convient-il que la pluie vienne grâce à nous ? Ils lui dirent : oui.

Il dit : ciel, ciel, couvre ta face ! Il ne se couvrit pas.

Il dit : combien la face du ciel est effrontée ! Il se couvrit et la pluie vint.

📜 Rachi (2)
שֶׁיָּבֹא מָטָר בִּשְׁבִילֵנוּ מְקַבְּלִים אַתֶּם עֲלֵיכֶם וּמַסְכִּימִין לְדַעַת אֶחָד:
« Que la pluie vienne grâce à nous » — l'acceptez-vous et êtes-vous d'accord sur une seule intention ?
כַּמָּה עַזִּין דְּלָא כְּסִין מִצִּבּוּרָא:
« Combien effrontée » — de ne pas se couvrir devant la communauté.
🪔 Ben Yehoyada (1)
רְצוֹנְכֶם שֶׁיָּבוֹא מָטָר בִּשְׁבִילֵנוּ. קָשֶׁה מַה שְׁאֵלָה זוֹ, וַדַּאי רוֹצִים! דִּלְמַאי קְרָאוּם לֹא שֶׁיִּתְפַּלְּלוּ בַּעֲדָם? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּאִם הַמָּטָר יוֹרֵד בִּשְׁבִיל תְּשׁוּבָה שֶׁעוֹשִׂין יִשְׂרָאֵל יִהְיֶה גִּשְׁמֵי רָצוֹן אֲבָל אִם יָרַד בִּשְׁבִיל גְּזֵרַת צַדִּיק לֹא יִהְיֶה גִּשְׁמֵי רָצוֹן וְזוֹ הָיְתָה רְבוּתֵיהּ דָּחֳונֵי הַמְעַגֵּל אַף עַל פִּי שֶׁיָּרַד הַמָּטָר מִכֹּחַ גְּזֵרָתוֹ יֵרֵד גִּשְׁמֵי רָצוֹן וְלָכֵן תְּחִלָּה גָּזְרוּ רַבִּי חָמָא וְרַבִּי יְהוֹשֻׁעַ בֶּן לֵוִי תַּעֲנִית עַל הַצִּיבּוּר כְּדֵי שֶׁיַּעֲשׂוּ תְּשׁוּבָה וְיֵרֵד הַמָּטָר גִּשְׁמֵי רָצוֹן וּכְשֶׁרָאוּ שֶׁלֹּא הוֹעִיל הַתַּעֲנִית אָמְרוּ לָהֶם: רְצוֹנְכֶם שֶׁיָּבוֹא מָטָר בִּשְׁבִילֵנוּ? רוֹצֶה לוֹמַר בִּשְׁבִיל גְּזֵרָתֵינוּ, אוֹ אִם תִּרְצוּ שֶׁנִּגְזֹור עוֹד תַּעֲנִית פַּעַם אַחֶרֶת כְּדֵי שֶׁיֵּרֵד בִּשְׁבִיל תְּשׁוּבָה וְאָז יִהְיֶה גִּשְׁמֵי רָצוֹן. וְאָמְרוּ לוֹ הֵן! תּוֹרִידוּ אוֹתוֹ בְּדֶרֶךְ גְּזֵרָה בִּשְׁבִילְכֶם שֶׁלֹּא רָצוּ לְהַמְתִּין עַד שֶׁיִּגְזְרוּ תַּעֲנִית פַּעַם אַחֶרֶת וְאוּלַי גַּם זֶה הַפַּעַם לֹא יִהְיֶה תְּשׁוּבָה מְעַלְּיָא וְלֹא יֵרְדוּ גְּשָׁמִים וְאָז עָשׂוּ גְּזֵרָה עַל הַמָּטָר שֶׁיָּרַד וְיָרַד תֵּכֶף דִּכְתִיב בַּצַּדִּיקִים (אִיּוֹב כב, כח) וְתִגְזַר אוֹמֶר וְיָקָם לָךְ!
« Voulez-vous que la pluie vienne grâce à nous ? » Difficulté : quelle est cette question ? Ils le veulent certainement — pourquoi donc l'auraient-ils appelé, sinon pour qu'il prie pour eux ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, que si la pluie descend en raison de la techouva que fait Israël, ce sont des pluies de faveur ; mais si elle descend en raison du décret d'un juste, ce ne sont pas des pluies de faveur. Telle fut la supériorité de Honi ha-meaguel : bien que la pluie fut descendue par la force de son décret, elle descendit en pluies de faveur. C'est pourquoi Rabbi Hama et Rabbi Yehochoua ben Levi décrétèrent d'abord un jeûne sur la communauté, afin qu'elle fît techouva et que la pluie descendit en pluies de faveur ; et lorsqu'ils virent que le jeûne n'avait pas servi, ils leur dirent : voulez-vous que la pluie vienne grâce à nous ? — c'est-à-dire par notre décret ; ou bien voulez-vous que nous décrétions encore un autre jeûne, afin qu'elle descende en raison de la techouva et qu'elle soit alors pluie de faveur ? Ils lui dirent : oui ! Fais-la descendre par la voie du décret, grâce à vous — car ils ne voulurent pas attendre un autre jeûne, et peut-être cette fois encore la techouva n'eût-elle pas été pleine et les pluies ne seraient pas descendues. Alors ils prononcèrent un décret sur la pluie pour qu'elle descende, et elle descendit aussitôt, selon ce qui est écrit au sujet des justes (Iyov 22, 28) : « tu décréteras une chose, et elle se réalisera pour toi ! »
💡 Explication

La question posée à la communauté est une condition de validité : Rachi glose chiba matar bichvilenou par « l'acceptez-vous, êtes-vous d'accord sur une seule intention ? ». La pluie obtenue par le mérite du maître porte une conséquence pour ceux qui en bénéficient, et il faut leur accord.

L'adresse directe au ciel a la forme d'un ordre, puis d'un reproche. Le mot azin, effronté, est le même que celui qu'on emploie pour une personne qui ne baisse pas les yeux. Le Ben Yehoyada tire de cet épisode la distinction entre pluie venue par la techouva et pluie venue par le décret d'un juste.

🖼️ Schéma
Deux voies pour faire venir la pluie Voie 1 : par la techouva Le jeûne décrété sur la communauté, le cœur brisé, le retour. Selon le Ben Yehoyada : la pluie descend alors en gichmei ratson, pluies de faveur. Voie 2 : par le décret du juste Le maître s'adresse au ciel et lui ordonne de se couvrir. Effet immédiat, mais la pluie n'a pas le même caractère, et il faut l'accord explicite de la communauté. Dans notre récit : la voie 1 est tentée et échoue ; la communauté répond oui, et la voie 2 est employée.
Les deux voies distinguées par le Ben Yehoyada, et le chemin suivi dans ce récit.
17
לֵוִי גְּזַר תַּעֲנִיתָא וְלָא אֲתָא מִיטְרָא. אָמַר לְפָנָיו: רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם! עָלִיתָ וְיָשַׁבְתָּ בַּמָּרוֹם וְאֵין אַתָּה מְרַחֵם עַל בָּנֶיךָ. אֲתָא מִיטְרָא, וְאִיטְּלַע. אָמַר רַבִּי אֶלְעָזָר: לְעוֹלָם אַל יָטִיחַ אָדָם דְּבָרִים כְּלַפֵּי מַעְלָה, שֶׁהֲרֵי אָדָם גָּדוֹל הֵטִיחַ דְּבָרִים כְּלַפֵּי מַעְלָה וְאִיטְּלַע, וּמַנּוּ — לֵוִי.

Levi décréta un jeûne et la pluie ne vint pas. Il dit devant Lui : Maître du monde, Tu es monté et Tu T'es assis dans les hauteurs, et Tu n'as pas pitié de Tes enfants.

La pluie vint, et il devint boiteux. Rabbi Elazar dit : que jamais un homme ne lance de paroles vers le haut, car un grand homme a lancé des paroles vers le haut et est devenu boiteux ; et qui donc ?

Levi.

💡 Explication

Le récit fait apparaître ensemble l'efficacité et la sanction : la pluie vient, et celui qui l'a obtenue en garde une infirmité. L'expression hetiah devarim kelapei maala, lancer des paroles vers le haut, désigne le reproche adressé directement au Ciel.

La règle dégagée par Rabbi Elazar est d'autant plus forte que l'exemple est celui d'un grand : le fait que la prière ait été exaucée n'écarte pas la faute de la manière.

18
הָא גְּרָמָא לֵיהּ? וְהָא לֵוִי אַחְוִי קִידָּה קַמֵּיהּ דְּרַבִּי, וְאִיטְּלַע! הָא וְהָא גְּרַמָא לֵיהּ.

Est-ce cela qui le lui a cause ? Pourtant Levi montra la kidda devant Rabbi et devint boiteux !

Ceci et cela le lui ont causé.

📜 Rachi (2)
לֵוִי אַחְוִי קִידָּה נוֹעֵץ שְׁנֵי גּוּדָלָיו בָּאָרֶץ וְשׁוֹחֶה וְנוֹשֵׁק אֶת הָרִצְפָּה:
« Levi montra la kidda » — il plante ses deux pouces en terre, se penche et baise le dallage.
הָא וְהָא גְּרַמָא לֵיהּ הַחֵטְא גָּרַם לוֹ שֶׁנִּצְלַע בַּקִּידָּה:
« Ceci et cela le lui ont causé » — la faute est ce qui a fait qu'il se soit blessé en faisant la kidda.
🗂️ Tossefot (1)
הָא וְהָא גָּרְמוּ לֵיהּ. פִּי' הָרָאָבָ"ד הָא כִּדְעָבַד דְּאַחְוִי הַקִּידָּה קַמֵּי רַבִּי אִיטְּלַע וְהָא דְּהֵטִיחַ דְּבָרִים כְּלַפֵּי מַעְלָה גְּרָמָא לֵיהּ דְּאִיטְּלַע:
« Ceci et cela le lui ont causé. » Le Raavad explique : d'un côté, c'est en faisant la kidda devant Rabbi qu'il devint boiteux ; de l'autre, c'est d'avoir lancé des paroles vers le haut qui lui valut de devenir boiteux.
💡 Explication

La Guemara confronte deux traditions qui attribuent la claudication de Levi à deux causes différentes, l'une morale et l'autre physique — la kidda étant une prosternation difficile, décrite par Rachi comme un appui sur les deux pouces, le corps penché et le visage jusqu'au sol.

La réponse ha ve-ha garma leih articule les deux : la faute explique pourquoi il s'est blessé, l'exercice explique comment. C'est un modèle de causalité à deux niveaux fréquent dans le Talmud, où l'accident est le moyen et la faute la cause.

🖼️ Schéma
Pourquoi Levi est devenu boiteux : deux causes, un seul effet Cause morale Les paroles lancées vers le haut lors du jeûne. Cause physique La kidda montrée devant Rabbi : appui sur les pouces, corps penché. Ha ve-ha garma leih La faute explique pourquoi ; l'exercice explique comment.
L'articulation des deux causes dans la réponse de la Guemara.
19
רַבִּי חִייָּא בַּר לוּלְייָנִי שַׁמְעִינְהוּ לְהָנָךְ עֲנָנֵי דְּקָאָמְרִי: נֵיתוֹ וְנִישְׁדֵּי מַיָּא בְּעַמּוֹן וּמוֹאָב. אָמַר לְפָנָיו: רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם! כְּשֶׁנָּתַתָּ תּוֹרָה לְעַמְּךָ יִשְׂרָאֵל חִזַּרְתָּ עַל כָּל אֻומּוֹת הָעוֹלָם וְלֹא קִיבְּלוּהָ, וְעַכְשָׁיו אַתָּה נוֹתֵן לָהֶם מָטָר? שָׁדוּ הָכָא. שַׁדְיוּהָ אַדֻּוכְתַּיְהוּ.

Rabbi Hiyya bar Loulyani entendit ces nuages qui disaient : allons déverser de l'eau sur Ammon et Moav. Il dit devant Lui : Maître du monde, lorsque Tu as donné Ta Torah a Ton peuple Israël, Tu as fait le tour de toutes les nations du monde et elles ne l'ont pas acceptée ; et maintenant Tu leur donnerais la pluie ?

Déversez ici. Ils la déversèrent sur place.

🪔 Ben Yehoyada (1)
שַׁמְעִינְהוּ לְהָנָךְ עַנְנֵי דְּקָא אֲמַרַן. נִרְאֶה וַדַּאי הַכַּוָּנָה הוּא עַל הַמַּלְאָכִים הַמְמֻונִּים עַל אוֹתָם הָעֲנָנִים וּמִן הַשָּׁמַיִם הָיָה הַדָּבָר הַזֶּה שֶׁיִּשְׁמַע כָּךְ כְּדֵי שֶׁיִּתְפַּעֵל וְיֹאמַר סָנֵגוֹרְיָא הַזֹּאת עַל יִשְׂרָאֵל וְיֵרֵד לָהֶם הַמָּטָר.
« Il entendit ces nuages qui disaient. » Il est clair que l'intention vise les anges préposés à ces nuages, et que la chose venait du Ciel : on lui fit entendre cela afin qu'il en fut ému et qu'il prononçât cette défense en faveur d'Israël, pour que la pluie descende sur eux.
💡 Explication

L'argument de Rabbi Hiyya bar Loulyani est un raisonnement de justice distributive : les nations à qui la Torah fut proposée l'ont refusée ; la pluie, qui accompagne l'alliance, devrait suivre ceux qui l'ont acceptée. Ammon et Moav sont voisins immédiats de la terre d'Israël, ce qui rend le détournement physiquement concevable.

Le Ben Yehoyada précise le statut de la scène : les nuages ne parlent pas, ce sont les anges qui en ont la charge, et l'audition elle-même est un dispositif venu du Ciel pour provoquer la défense d'Israël.

20
דָּרֵשׁ רַבִּי חִיָּיא בַּר לוּלְייָנִי, מַאי דִכְתִיב: ״צַדִּיק כַּתָּמָר יִפְרָח כְּאֶרֶז בַּלְּבָנוֹן יִשְׂגֶּה״, אִם נֶאֱמַר תָּמָר לָמָּה נֶאֱמַר אֶרֶז, וְאִם נֶאֱמַר אֶרֶז לָמָּה נֶאֱמַר תָּמָר? אִילּוּ נֶאֱמַר תָּמָר וְלֹא נֶאֱמַר אֶרֶז, הָיִיתִי אוֹמֵר: מַה תָּמָר

Rabbi Hiyya bar Loulyani exposa : que signifie ce qui est écrit, « le juste fleurira comme le palmier, il grandira comme le cèdre du Liban » ? Si le palmier est dit, pourquoi le cèdre est-il dit ?

Et si le cèdre est dit, pourquoi le palmier est-il dit ? Si le palmier avait été dit sans que le cèdre le fut, j'aurais dit : de même que le palmier

💡 Explication

La question est de forme classique : un verset emploie deux images pour une seule chose, et la deracha cherche ce que chacune apporte que l'autre n'apporte pas. Le verset est Tehilim 92, 13.

Le raisonnement procède par élimination : on suppose d'abord que seul le palmier aurait été écrit, on montre ce qui manquerait, puis on fera de même pour le cèdre. Le folio s'interrompt au premier membre ; la suite se lit en 25b.

🖼️ Schéma
Palmier et cèdre : pourquoi deux images pour un seul juste Tamar, le palmier Il porte des fruits. Ce que le cèdre seul ne dirait pas. Erez, le cèdre Son tronc repousse s'il est coupé. Ce que le palmier seul ne dirait pas. Méthode : supposer une seule image, montrer ce qui manquerait, conclure que les deux sont nécessaires. Le folio s'arrête au premier membre du raisonnement ; la réponse complète se lit en 25b.
La structure de la deracha sur Tehilim 92, 13, arrêtée au premier membre.
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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).