Sougya : Le folio achève la liste des clefs qui restent dans la main de D.ieu : celle de la résurrection des morts s'y ajoute par le verset d'Ye'hezkel, et les maîtres d'Erets-Israël veulent y joindre la clef de la parnassa, ce à quoi Rabbi Yo'hanan répond que la pluie est déjà la subsistance. Le chapitre revient ensuite à la michna : Rabbi Eliezer fait commencer la mention des pluies au premier jour de Souccot, et la guemara demande d'où il l'apprend, du loulav ou du nissoukh ha-mayim — la différence pratique porte sur le jour et sur la nuit.
Rabbi Abahou tranche pour le loulav, et une baraita déploie toute la mahloket : Rabbi Yehochoua objecte que la pluie à Souccot est un signe de malédiction, Rabbi Eliezer distingue la mention de la demande, Rabbi tient que l'une s'arrête avec l'autre. Le folio se termine sur les positions de Rabbi Yehouda ben Betera et de Rabbi Akiva, toutes deux tirées des libations des sacrifices de Souccot et de la derach des lettres mem, yod, mem qui forment le mot mayim.
« ... et Il ouvrit sa matrice. » La clef de la résurrection des morts, d'où la sait-on ? Car il est écrit : « Et vous saurez que Je suis ה' lorsque J'ouvrirai vos tombeaux. »
Le folio prend la liste en cours de route. Rabbi Yo'hanan a enseigné au folio précédent que trois clefs ne sont remises à aucun émissaire : celle de la pluie, celle de la femme qui enfante et celle de la résurrection des morts. Le segment donne la fin du verset de Rahel, puis le verset d'Yehezkel qui fonde la troisième.
Le fil conducteur des trois versets est le verbe ouvrir, et Rachi précise chaque fois la même chose : le texte attribue l'acte à D.ieu. Lui-même. C'est cette main directe sur la pluie qui justifie que la prière quotidienne en fasse mention, objet de tout le chapitre.
En Occident, en Erets-Israël, on dit : la clef de la parnassa, la subsistance, également, car il est écrit : « Tu ouvres Ta main », etc. Et Rabbi Yo'hanan, pour quelle raison ne la compte-t-il pas ?
Il pourrait te répondre : la pluie, c'est déjà la subsistance.
Les maîtres d'Erets-Israël ajoutent une quatrième clef, tirée du verset des Tehilim qui emploie lui aussi le verbe ouvrir. Rabbi Yo'hanan ne la compte pas séparément, et la guemara explique pourquoi : la parnassa dépend de la pluie, de sorte que la première clef de sa liste la contient déjà. Rachi résume d'un mot : je l'ai déjà comptée.
Il ne s'agit donc pas d'une divergence sur le fond, mais sur le découpage de la liste. Les deux côtés tiennent que la subsistance reste dans la main du Ciel.
« Rabbi Eliezer dit : depuis le premier jour de fête de la fête », etc. On a posé la question suivante : Rabbi Eliezer, d'où l'apprend-il ?
L'apprend-il du loulav, ou bien l'apprend-il du nissoukh ha-mayim, la libation d'eau ?
La guemara revient à la michna du folio précédent. Rabbi Eliezer fait commencer la mention des pluies au premier jour de Souccot, et la question porte sur la source de cette date. Deux mitsvot de Souccot sont liées à l'eau : le loulav, dont les quatre espèces ont besoin d'eau et viennent apaiser à son sujet, et le nissoukh ha-mayim, la libation d'eau versée sur l'autel pendant la fête.
La question n'est pas seulement d'érudition : de la source dépend le moment exact du début, comme le segment suivant va le montrer.
L'apprend-il du loulav : de même que le loulav se prend de jour, de même la mention se fait de jour. Ou bien l'apprend-il du nissoukh ha-mayim : de même que le nissoukh ha-mayim peut se faire des le soir, ainsi que l'a dit le Maître à propos de « et leurs oblations et leurs libations », même la nuit, de même la mention commence dès le soir.
Voici la nafka mina, la conséquence pratique du dilemme. Le loulav est une mitsva du jour : le verset dit « et vous prendrez pour vous, le jour ». Si Rabbi Eliezer y puise sa date, la mention des pluies ne commence qu'à la prière du matin du premier jour, et non à celle du soir.
Le nissoukh ha-mayim, lui, peut être préparé dès la nuit : les oblations et les libations peuvent être apportées la nuit. Si Rabbi Eliezer y puise sa date, la mention commence dès arvit du premier soir de la fête.
Viens et écoute : Rabbi Abahou a dit — Rabbi Eliezer ne l'a apprise que du loulav. Certains disent que Rabbi Abahou le tenait d'une tradition reçue, et d'autres disent qu'il avait entendu une baraita.
La question se résout : Rabbi Abahou atteste que la source de Rabbi Eliezer est le loulav, et la mention commence donc de jour. Les Tossefot en tirent une conséquence : Rabbi Eliezer tient que le nissoukh ha-mayim ne commence que le deuxième jour.
La guemara hésite ensuite sur le statut de l'affirmation de Rabbi Abahou : guemara, une tradition orale reçue de ses maîtres, ou bien une baraita qu'il aurait entendue. La suite produit cette baraita.
Quelle est-elle ? Comme il a été enseigné : à partir de quand mentionne-t-on les pluies ?
Rabbi Eliezer dit : depuis le moment où l'on prend le loulav. Rabbi Yehochoua dit : depuis le moment où on le dépose.
Voici la baraita. Elle formule les deux positions de la michna en fonction du loulav lui-même, ce qui confirme la lecture de Rabbi Abahou. La prise du loulav ouvre la fête, son dépôt la ferme.
Rachi explique le dépôt comme le septième jour, dernier jour où l'on récite la bénédiction sur le loulav. Les Tossefot précisent le soir qui suit ce septième jour, moment où le loulav est mis de côté.
Rabbi Eliezer a dit : puisque ces quatre espèces ne viennent que pour apaiser au sujet de l'eau, et de même que ces quatre espèces ne peuvent subsister sans eau, ainsi le monde ne peut exister sans eau.
Rabbi Eliezer donne la raison de fond. Les quatre espèces prises à Souccot dépendent de l'eau pour pousser, et leur prise constitue un ritsouy, un apaisement au sujet de l'eau de l'année qui vient. Le geste porte donc en lui le thème de la pluie.
Le raisonnement passe ensuite du petit au grand : ce qui vaut des quatre espèces vaut du monde entier, qui ne tient pas sans eau. Le moment de la prise du loulav est donc le moment où la prière se tourne vers la pluie.
Rabbi Yehochoua lui dit : mais la pluie pendant la fête n'est qu'un signe de malédiction ! Rabbi Eliezer lui répondit : moi non plus je n'ai pas parlé de demander, mais seulement de mentionner.
Et de même que l'on mentionne la résurrection des morts toute l'année alors qu'elle n'a lieu qu'en son temps, ainsi mentionne-t-on la puissance des pluies toute l'année alors qu'elles ne tombent qu'en leur temps. C'est pourquoi, si l'on vient à mentionner toute l'année, on mentionne.
Rabbi dit : je dis, quant à moi, qu'à partir du moment où l'on cesse de demander, on cesse également de mentionner.
Rabbi Yehochoua objecte par la michna qui sera citée plus loin : la pluie pendant Souccot empêche de s'asseoir dans la soucca et vaut signe de malédiction. Comment en faire l'éloge à ce moment ?
Rabbi Eliezer répond par une distinction qui structure tout le chapitre : la hazkara, la mention de la puissance des pluies dans la deuxième bénédiction de la amida, se distingue de la cheela, la demande de pluie dans la bénédiction des années. La mention est une louange, non une requête, et elle peut donc se dire en dehors de la saison, comme on mentionne chaque jour la résurrection des morts. Rabbi, lui, lie les deux : elles s'arrêtent ensemble, à Pessa'h.
Rabbi Yehouda ben Betera dit : c'est le deuxième jour de la fête que l'on mentionne. Rabbi Akiva dit : c'est le sixième jour de la fête que l'on mentionne.
Rabbi Yehouda, au nom de Rabbi Yehochoua, dit : celui qui passe devant la tevah au dernier jour de fête de la fête — le dernier mentionne, le premier né mentionne pas ; au premier jour de fête de Pessa'h — le premier mentionne, le dernier ne mentionne pas.
La baraita ajoute deux positions intermédiaires, fondées sur les libations des sacrifices de Souccot et expliquées plus bas. Puis Rabbi Yehouda, au nom de Rabbi Yehochoua, précise le moment exact des deux charnières de l'année.
À Chemini Atseret, le premier officiant est celui de Chaharit et le dernier celui de Moussaf : la mention commence à Moussaf. À Pessa'h, l'ordre s'inverse : la mention se dit encore à Chaharit et s'arrête à Moussaf. Rachi note qu'après cet arrêt, on ne mentionne plus du tout.
Rabbi Eliezer parle bien à Rabbi Yehochoua ! Rabbi Yehochoua pourrait te répondre : soit, la résurrection des morts, on la mentionne, car chaque jour est son temps.
La guemara trouve l'argument de Rabbi Eliezer solide : si l'on mentionne toute l'année la résurrection des morts, qui n'a pas lieu, pourquoi ne pas mentionner la pluie hors saison ?
La réponse porte sur une différence de temps propre. La résurrection n'a pas de saison assignée : tout jour peut être le sien, de sorte que sa mention est toujours en place. Le segment suivant montre qu'il en va autrement de la pluie.
Mais les pluies, chaque fois qu'elles viennent, est-ce leur temps ?! N'avons-nous pas appris : si Nissan est sorti et que les pluies tombent, elles sont un signe de malédiction, ainsi qu'il est dit : « N'est-ce pas aujourd'hui la moisson des blés », etc.
La réponse s'appuie sur une michna du traité, folio 12b : la pluie qui tombe après Nissan détruit la moisson, et le verset de Chemouel en fait le signe d'une faute. La pluie a donc un temps assigné et des moments où elle constitue un mal.
Rachi tire la conclusion : hors de son temps, on ne mentionne pas, et il en va de même pendant Souccot. La position de Rabbi Yehochoua tient donc debout face à l'argument de Rabbi Eliezer.
« Rabbi Yehouda ben Betera dit : c'est le deuxième jour de la fête que l'on mentionne. » Quelle est la raison de Rabbi Yehouda ben Betera ? Comme il a été enseigné : Rabbi Yehouda ben Betera dit :
La guemara reprend la baraita position par position. Pour comprendre le deuxième jour, elle renvoie à un autre enseignement du même maître, celui qui cherche dans la Torah l'allusion au nissoukh ha-mayim.
Le point de départ est une irrégularité d'écriture dans les libations des sacrifices additionnels de Souccot : la Torah y passe du singulier au pluriel à trois reprises.
Il est dit au deuxième jour « et leurs libations », il est dit au sixième « et ses libations », et il est dit au septième « selon leurs règles »,
Trois anomalies dans Bamidbar 29. Au deuxième jour, la Torah écrit ve-niskeihem au lieu du singulier attendu, ce qui laisse un mem en surplus. Au sixième, ou-nsakheha ajoute un yod. Au septième, ke-michpatam ajoute un mem là où les autres jours portent le singulier.
Voilà un mem, un yod, un mem : voilà ici mayim, l'eau. De là, une allusion au nissoukh ha-mayim depuis la Torah.
Les trois lettres en surplus, dans l'ordre des jours, forment le mot mayim. La libation d'eau, qui n'est pas explicitement commandée dans le texte, y trouve ainsi son point d'appui, un remez, une allusion, plutôt qu'un commandement exprès.
Les Tossefot notent que la même derach sert aux deux maîtres : Rabbi Yehouda ben Betera retient le jour de la première lettre, le deuxième ; Rabbi Akiva retient le sixième, où le pluriel porte sur un seul sacrifice.
Et qu'y a-t-il de particulier au deuxième jour, pour qu'il l'ait retenu ? Parce que, lorsqu'ils sont allusivement indiqués dans le verset, c'est au deuxième jour qu'ils le sont ; c'est pourquoi c'est au deuxième jour que nous mentionnons.
La derach du mot mayim s'appuie sur trois jours différents, et l'on pourrait donc demander pourquoi Rabbi Yehouda ben Betera fixe la mention au deuxième. La réponse est simple : c'est là que le texte livre sa première allusion à l'eau.
Le principe suivi est celui du commencement : dès que la Torah évoque l'eau dans les libations de la fête, la prière peut s'y accorder.
Rabbi Akiva dit : c'est le sixième jour de la fête que l'on mentionne, car il est dit au sixième « et ses libations » : le verset parle de deux libations, l'une la libation d'eau, l'autre la libation de vin.
Rabbi Akiva lit autrement. Il ne se contente pas d'une lettre en surplus : il cherche un verset où le pluriel désigne réellement deux libations sur un seul sacrifice. C'est le cas du sixième jour, où « ou-nsakheha » se rapporte à une offrande unique.
Rachi explique pourquoi Rabbi Akiva écarte le deuxième jour : « ve-niskeihem » y porte sur de nombreux sacrifices, et le pluriel s'explique alors de lui-même, sans rien apprendre sur l'eau.
Dis donc que les deux sont de vin ! Il tient comme Rabbi Yehouda ben Betera, qui dit que l'eau y est allusivement indiquée.
Dernière objection du folio : le pluriel du sixième jour établit deux libations, mais rien n'oblige à y voir de l'eau ; ce pourraient être deux libations de vin.
La réponse fait tenir ensemble les deux positions : Rabbi Akiva accepte la derach des lettres mem-yod-mem de Rabbi Yehouda ben Betera, qui installe l'eau dans ces versets. Il diverge seulement sur le jour à retenir pour commencer la mention.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).