Sougya : Le folio achève la description de la conduite de Rabbi Yehouda bar Ilai la veille du neuf av, puis rapporte la michna de Pessahim sur le travail ce jour-là : la coutume du lieu décide, mais partout les talmidei hakhamim chôment, et Rabban Chimon ben Gamliel demande que chacun se conduise comme un talmid 'hakham. Trois braitot ajoutent la gravité de manger ce jour-là, la perte du signe de bénédiction pour celui qui travaille, et la promesse faite à celui qui porte le deuil de Jérusalem.
La guemara passe ensuite au point contesté de la michna : Rabbi Yehouda impose le renversement du lit, les Sages le refusent ; on montre que chacun concède à l'autre un cas, que la divergence réelle porte sur les autres lits de la maison, et Rava tranche que les Sages ne lui ont rien concédé. La dernière partie ouvre la sougya du quinze av : Yom Kippour se comprend, mais d'où vient la joie du quinze av ?
Quatre réponses sont données — les tribus autorisées à se marier entre elles, la tribu de Binyamin réadmise, la fin de la mort de la génération du désert, l'abolition des postes de garde de Yarovam par Hochea fils d'Ela.
…entre le four et le fourneau, et il le mangeait, et il buvait par-dessus une cruche d'eau, et il ressemblait à celui dont le mort gît devant lui.
Le segment achève la description commencée au folio précédent : la veille du neuf av, on apportait à Rabbi Yehouda bar Ilai du pain sec trempé dans l'eau avec du sel, et il le mangeait assis à l'endroit le moins honorable de la maison. Le kiton est une petite cruche.
La dernière formule donne la clé de tout le passage : l'homme doit se trouver, la veille du neuf av, dans la situation de l'onen, celui dont le mort n'est pas encore enseveli. C'est le modèle de deuil qui commande les règles qui suivent.
Nous avons appris là-bas : au lieu où l'on a pris coutume de travailler le neuf av, on travaille ; au lieu où l'on a pris coutume de ne pas travailler, on ne travaille pas. Et en tout lieu, les talmidei hakhamim (les sages) chôment.
Rabban Chimon ben Gamliel dit : que tout homme se conduise toujours comme un talmid 'hakham. Il a été enseigné de même : Rabban Chimon ben Gamliel dit : que l'homme se conduise toujours comme un talmid 'hakham, afin qu'il ressente le jeûne.
La guemara importe ici la michna du traité Pessahim, qui traite du travail la veille de Pessa'h et, dans la même foulée, du neuf av. Le statut du travail ce jour-là n'est pas fixé uniformément : il dépend du minhag hamakom, la coutume du lieu. Les talmidei hakhamim, eux, s'abstiennent partout, parce que leur conduite doit manifester le deuil sans attendre la coutume locale.
Rabban Chimon ben Gamliel étend cette abstention à tout homme. La braita précise son motif : kedei cheyit'âne, afin qu'il ressente effectivement le jeûne. Le travail détourne l'attention et amortit l'épreuve ; s'en abstenir fait sentir la journée.
Il a été enseigné dans une autre braita : Rabban Chimon ben Gamliel dit : quiconque mange et boit le neuf av, c'est comme s'il mangeait et buvait le jour de Kippour. Rabbi Akiva dit : quiconque travaille le neuf av ne voit jamais signe de bénédiction.
Les deux enseignements portent sur deux registres. Rabban Chimon ben Gamliel compare la gravité de manger le neuf av à celle de manger à Kippour, alors que le jeûne du neuf av relève de l'institution des prophètes et celui de Kippour de la Torah : la comparaison est une mesure de gravité, non une identité de statut.
Rabbi Akiva parle du travail, et sa sanction est intérieure au travail lui-même : le gain fait ce jour-là ne prospère pas. Rachi précise l'objet : de ce travail-là, et non de toute son activité.
Et les Sages disent : quiconque travaille le neuf av et ne porte pas le deuil de Jérusalem ne verra pas sa joie, ainsi qu'il est dit : « Réjouissez-vous avec Jérusalem et soyez dans l'allégresse à cause d'elle, vous tous qui l'aimez ; soyez pleins de joie avec elle, vous tous qui portez son deuil » (Is. 66, 10).
De là on a dit : quiconque porte le deuil de Jérusalem mérite et voit sa joie, et celui qui ne porte pas le deuil de Jérusalem ne voit pas sa joie. Il a été enseigné de même : quiconque mange de la viande et boit du vin le neuf av, sur lui l'Écriture dit : « et leurs fautes furent sur leurs os » (Ez.
32, 27).
Les Sages lient le travail au deuil : ils ne parlent pas d'une perte de gain mais d'une perte de part dans la consolation. Le verset d'Isaie leur sert d'appui parce qu'il adresse la joie future exactement à ceux qui portent le deuil, ce qui permet de lire la réciproque.
La dernière braita revient sur la nourriture. Rachi précise qu'il s'agit du repas par lequel on clôt l'entrée dans le jeûne, la seouda hamafseket : c'est là qu'il est interdit de manger de la viande et de boire du vin, et non pendant le jeûne lui-même, où toute nourriture est déjà exclue.
Rabbi Yehouda rend obligatoire le renversement du lit, et les Sages ne lui ont pas concédé. Il a été enseigné : on dit à Rabbi Yehouda : selon tes paroles, les femmes enceintes et celles qui allaitent, que deviendront-elles ?
Il leur dit : moi non plus je n'ai parlé que de celui qui peut.
La kefiyat hamita, le renversement du lit, est un rite de deuil : l'endeuillé retourne sa couche et dort à même le sol. Rabbi Yehouda l'impose le neuf av, au titre du deuil de Jérusalem ; les Sages le refusent.
L'objection porte sur les personnes qui ne peuvent pas dormir au sol. Rabbi Yehouda répond qu'il n'a jamais visé qu'un yakhol, celui qui en est capable, ce qui écarte l'objection sans céder sur le principe.
Il a été enseigné de même : Rabbi Yehouda concède aux Sages pour celui qui ne peut pas, et les Sages concèdent à Rabbi Yehouda pour celui qui peut. Quelle différence y a-t-il donc entre eux ?
Il y a entre eux les autres lits.
La braita réduit la controverse par les deux bouts : chacun accorde à l'autre le cas extrême. La guemara demande alors ce qui reste en litige, mai beinaihou, puisqu'il ne subsiste plus de désaccord ni sur celui qui peut ni sur celui qui ne peut pas.
La réponse déplace l'objet du débat : il ne porte plus sur la personne mais sur le nombre de lits. Les chear mitot sont les autres lits de la maison, ceux où l'on ne couche pas.
Comme il a été enseigné : lorsqu'ils ont dit de renverser le lit, ce n'est pas son lit seul qu'il renverse, mais tous les lits, il les renverse tous. Rava a dit : la halakha suit le tana de notre michna, et les Sages ne lui ont rien concédé du tout.
La braita citée vient du droit du deuil et fonde la position attribuée à Rabbi Yehouda : l'obligation porte sur tous les lits de la maison, non sur le seul lit du deuillant.
Rava tranche autrement que la braita précédente : il lit la michna au pied de la lettre, ils ne lui ont pas concédé, et refuse la lecture conciliante. Il n'y a donc pas de renversement du lit le neuf av, même pour celui qui en est capable. Tossefot notent qu'à leur époque l'usage a disparu même dans le deuil ordinaire.
Rabban Chimon ben Gamliel a dit : il n'y eut pas pour Israël de jours de fête comme le quinze av et comme le jour de Kippour. Soit, pour le jour de Kippour : parce qu'il porte pardon et remise des fautes, et qu'il est le jour où furent données les dernières Tables.
Le folio passe à la dernière michna du traité. La guemara accepte sans difficulté le cas de Kippour et en donne deux motifs liés : la seliha et la mehila, le pardon et la remise, et le fait que ce jour soit celui de la remise des secondes Tables, donc de l'achèvement du pardon de la faute du veau.
Rachi appuie cette date par un calcul de calendrier : quatre-vingts jours pleins depuis le dix-sept tamouz, partagés en deux séries de quarante, conduisent exactement au dix tichri. Ce calcul explique pourquoi ce jour a été fixé comme jour de pardon.
Mais le quinze av, qu'est-ce donc ? Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel : c'est le jour où les tribus furent autorisées à entrer les unes dans les autres.
La Torah avait restreint le mariage des filles héritières de Tselofhad à l'intérieur de leur tribu, pour empêcher le déplacement d'une part de terre d'une tribu à l'autre. La question posée est de savoir si cette restriction valait pour toutes les générations.
Chmouel répond que le quinze av est le jour où l'on a établi qu'elle ne valait que pour la génération du partage de la terre. La barrière matrimoniale entre tribus tombe : de là la joie fixée pour ce jour.
Qu'ont-ils exposé ? « Ceci est la chose que Hachem a ordonnée au sujet des filles de Tselofhad » etc.
(Nb 36, 6) : cette chose ne sera en usage que dans cette génération.
La restriction est tirée du mot zé, « ceci ». Selon Rachi, c'est un mi'out, une expression limitative : ce qui est désigné par « ceci » est circonscrit, et la règle ne porte que sur la génération des filles de Tselofhad.
La technique est classique : un démonstratif dans le texte du commandement borne la portée du commandement lui-même, sans qu'il soit besoin d'une abrogation.
Rav Yossef a dit au nom de Rav Nahman : c'est le jour où la tribu de Binyamin fut autorisée à entrer dans la communauté, ainsi qu'il est dit : « Et les hommes d'Israël avaient juré à Mitspa en disant : aucun de nous ne donnera sa fille pour femme à Binyamin » (Jg 21, 1). Qu'ont-ils exposé ?
Rav a dit : « de nous », et non de nos fils.
Après l'affaire de Guiv'a, les tribus s'étaient liées par serment pour ne plus donner leurs filles à la tribu de Binyamin. La question est de savoir comment ce serment a pu tomber sans annulation formelle.
Rav répond par la lettre du serment : il porte sur mimenou, « de nous », et non sur les générations suivantes. Le serment n'engageait que ceux qui l'avaient prononcé ; leurs enfants n'y étaient pas tenus. La réadmission de Binyamin date de ce jour.
Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : c'est le jour où prirent fin les morts du désert. Car le maître a dit : tant que les morts du désert n'avaient pas pris fin, il n'y avait pas de parole adressée à Moche, ainsi qu'il est dit : « Et il advint, lorsque tous les hommes de guerre eurent fini de mourir… et Hachem me parla » (Dt 2, 16-17) : c'est à moi que la parole fut adressée.
La génération sortie d'Égypte devait mourir au désert après la faute des explorateurs. Rabbi Yo'hanan fixe au quinze av le jour où cette mortalité cessa, et Rachi rapporte la braita du creusement des tombes chaque veille de neuf av : la quarantième année, personne ne mourut, mais le peuple soupçonna une erreur de calendrier et ne se rassura qu'au quinze, quand la lune fut pleine.
La conséquence est la reprise de la parole adressée à Moche. Rachi précise que le verset ne parle pas du simple fait de la parole mais de sa qualité : be-yihoud ve-hiba, avec exclusivité et affection, car il est écrit « Hachem me parla », à moi. Le Ben Yehoyada conteste que la parole ait passé auparavant par une vision nocturne et propose d'autres degrés de prophétie comme objet de l'interruption.
Oula a dit : c'est le jour où Hochea fils d'Ela abolit les postes de garde que Yarovam fils de Nevat avait installés sur les routes, pour qu'Israël ne monte pas pour la fête ; et il dit :
Yarovam, après la division du royaume, avait posté des gardes sur les routes pour empêcher la montée à Jérusalem pour les trois fêtes, afin de couper son royaume du Temple. Les prosdiot sont ces postes de surveillance.
Oula fixe au quinze av le jour où Hochea fils d'Ela les supprima. Comme les réponses précédentes, celle-ci nomme une barrière qui tombe. La phrase s'interrompt au milieu : la parole rapportée de Hochea et la suite de la sougya se lisent au folio 31a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).