Sougya : Le folio s'ouvre sur la fin d'une série d'images de Rava tirées de la pluie fine : le crachin profite même au grain enfoui sous une motte, et le jeune érudit lui ressemble, puisqu'une fois qu'il a germé il ne cesse plus de croître. De là, la guemara passe au caractère du talmid ''hakham : sa colère vient de la Tora et on doit le juger favorablement, il doit être dur comme le fer, et Ravina ajoute qu'il doit malgré tout s'habituer à la douceur.
Vient ensuite l'enseignement de Rabbi Chmouel bar Na'hmani au nom de Rabbi Yonatan sur les trois hommes qui ont formulé une demande ouverte, sans préciser à qui ou à quoi elle s'appliquerait : Eliezer, Chaoul et Yiftah. Aux deux premiers il a été répondu convenablement, au troisième non, et la fille de Yiftah en est morte, alors que Pin'has pouvait annuler le vœu.
Rabbi Bérékhya prolonge par deux demandes de la Communauté d'Israël, comparée à la pluie et au sceau sur le cœur, auxquelles il est répondu par la rosée et par les paumes, c'est-à-dire par ce qui est toujours souhaité et toujours visible. Le folio revient enfin à la michna : la demande (chéela) et la mention (hazkara) sont-elles une seule chose, ou faut-il les distinguer, comme le soutient Abaye ?
Le crachin (ourpila) profite même au grain (partsida) qui se trouve sous la motte de terre. Qu'est-ce que ourpila ?
Éveillez-vous, crevasses (ourou piléi). Et Rava a dit : ce jeune érudit (tsourva mé-rabbanan) ressemble au grain qui se trouve sous la motte de terre : des qu'il a germé, il germe.
La guemara achève ici une série de sentences de Rava sur les différentes sortes de pluie. L'ourpila est le crachin, la pluie très fine : elle ne ruisselle pas, elle s'infiltre, et elle atteint donc jusqu'au grain enfoui sous une motte de terre que l'averse n'aurait pas touché.
Le mot lui-même est lu comme une contraction : ourou piléi, « éveillez-vous, crevasses ». Rachi donne deux directions : ou bien le crachin colmate les fentes du sol, ou bien il réveille les grains tombés au fond de ces fentes.
De là vient l'image appliquée au tsourva mé-rabbanan, le jeune érudit encore invisible : comme le grain sous la motte, il lui suffit de commencer à percer pour ne plus s'arrêter.
Et Rava a dit : ce jeune érudit qui s'emporte, c'est la Tora qui l'échauffe, ainsi qu'il est dit : « Ma parole n'est-elle pas comme le feu, dit ה' » (Yirmeya 23, 29). Et Rav Achi a dit : tout talmid ''hakham qui n'est pas dur comme le fer n'est pas un talmid ''hakham, ainsi qu'il est dit : « et comme un marteau qui fait éclater le roc ».
Le même verset de Yirmeya 23, 29 fournit les deux enseignements : « Ma parole n'est-elle pas comme le feu » et « comme un marteau qui fait éclater le roc ». Le feu explique l'échauffement du tsourva mé-rabbanan ; le marteau explique sa dureté.
Rachi tire de là une conséquence pratique : puisque la cause probable de son emportement est son étude, on est tenu de le juger favorablement (le-khaf zekhout). L'enseignement s'adresse donc à l'entourage autant qu'à l'érudit.
Rabbi Abba dit à Rav Achi : vous, c'est de là-bas que vous l'enseignez ; nous, c'est d'ici que nous l'enseignons, car il est écrit : « une terre dont les pierres (avanéha) sont du fer » (Devarim 8, 9) — ne lis pas « ses pierres » (avanéha) mais « ses bâtisseurs » (bonéha). Ravina a dit : malgré cela, l'homme doit s'entraîner lui-même à la douceur, ainsi qu'il est dit : « écarte la colère de ton cœur, etc. »
Rabbi Abba oppose deux écoles qui enseignent la même chose à partir de versets différents : Rav Achi la tire de Yirmeya (le marteau), lui la tire de Devarim 8, 9 par le procédé du al tiqri — lire les mêmes consonnes autrement : avanéha (ses pierres) devient bonéha (ses bâtisseurs).
Ravina clôt la série en la tempérant : la fermeté vaut pour la position du sage, la douceur pour sa conduite personnelle. Le verset de Qohelet 11, 10 sert de règle de comportement.
Rabbi Chmouel bar Na'hmani a dit au nom de Rabbi Yonatan : trois hommes ont demandé de façon inconvenante ; à deux d'entre eux on a répondu convenablement, au troisième on a répondu de façon inconvenante. Les voici : Eliezer serviteur d'Avraham, Chaoul fils de Qich, et Yiftah le Guiladite.
Le défaut commun aux trois n'est pas d'avoir demandé une chose mauvaise, mais d'avoir formulé une demande ouverte : leur engagement portait sur une personne ou une chose encore indéterminée, si bien qu'il pouvait tomber sur n'importe qui.
Rachi explique pourquoi ce passage aggadique arrive ici : il prépare la sentence de Rabbi Berekhya, plus bas, qui applique le même schéma à la Communauté d'Israël et à la pluie. La guemara revient ainsi à son sujet.
Eliezer serviteur d'Avraham, car il est écrit : « et la jeune fille à laquelle je dirai : incline donc ta cruche, etc. » (Berechit 24, 14) — elle aurait pu être boiteuse, elle aurait pu être aveugle. On lui a répondu convenablement, et Rivqa s'est présentée à lui.
Eliezer avait fixé un signe : celle qui lui donnerait à boire et abreuverait les chameaux serait la femme destinée à Yits'haq. Rachi note que ce procédé relève du na'hach, la conduite réglée sur un présage.
La critique porte sur l'absence de condition : sa formule l'engageait avant toute vérification. Tossefot affine l'objection, puisqu'un défaut visible l'aurait arrêté ; d'où la réponse portant sur les défauts invisibles, la jambe de bois cachée ou l'œil intact mais aveugle.
Chaoul fils de Qich, car il est écrit : « et l'homme qui le frappera, le roi l'enrichira de grandes richesses et lui donnera sa fille » (Chmouel I 17, 25) — ce pouvait être même un esclave, même un mamzer. On lui a répondu convenablement, et David s'est présenté à lui.
Chaoul promet sa fille à qui abattra Golyat, sans rien exiger de l'origine du vainqueur. Or un mamzer ou un esclave cananéen ne peuvent épouser une fille d'Israël : la promesse royale pouvait donc devenir impossible à tenir.
Ici encore la réponse fut favorable, et c'est David qui se présenta.
Yiftah le Guiladite, car il est écrit : « et il adviendra que ce qui sortira des portes de ma maison, etc. » (Choftim 11, 31) — ce pouvait être même une chose impure. On lui a répondu de façon inconvenante : sa fille s'est présentée à lui.
La formule de Yiftah portait sur « ce qui sortira des portes de ma maison », donc éventuellement sur un animal impropre à l'autel. La guemara mesure la faute à cet endroit précis : s'engager à offrir ce qui ne peut pas être offert.
La réponse fut à la mesure de la demande. C'est le seul cas des trois où l'issue est catastrophique.
Et c'est ce que le prophète a dit à Israël : « n'y a-t-il pas de baume en Guilad, n'y a-t-il pas là de médecin ? » (Yirmeya 8, 22).
Le verset de Yirmeya est lu comme un reproche rétrospectif : il y avait un remède disponible en Guilad même, à savoir l'annulation du vœu (hatarat nedarim) par Pin'has.
Rachi et Tossefot expliquent l'échec par la question de préséance : chacun attendait que l'autre vienne à lui. Le drame tient à cet orgueil partagé, et tous deux en furent punis.
Et il est écrit : « ce que Je n'ai pas ordonné, ce dont Je n'ai pas parlé, et ce qui n'est pas monté à Mon cœur » (Yirmeya 19, 5),
« Ce que Je n'ai pas ordonné » : c'est le fils de Mécha roi de Moav, ainsi qu'il est dit « et il prit son fils aîné, qui devait régner après lui, et il l'offrit en holocauste » ; « et Je n'en ai pas parlé » : c'est Yiftah ; « et ce n'est pas monté à Mon cœur » : c'est Yits'haq fils d'Avraham.
Le verset de Yirmeya 19, 5 comporte trois expressions successives ; la guemara les distribue sur trois sacrifices humains connus de l'Écriture. Chacune marque un degré : ce qui n'a pas été ordonné (Mécha), ce dont il n'a pas été parlé (Yiftah), ce qui n'est pas même monté au cœur (Yits'haq).
Le troisième membre est le plus délicat, puisqu'Avraham avait bien reçu un ordre. La réponse est que l'ordre visait l'épreuve, non l'exécution.
Rabbi Berekhya a dit : la Communauté d'Israël aussi a demandé de façon inconvenante, et le Saint béni soit-Il lui a répondu convenablement, ainsi qu'il est dit : « et connaissons, poursuivons la connaissance de ה' ; comme l'aurore sûre est Sa venue, et Il viendra pour nous comme la pluie » (Hochea 6, 3),
Rabbi Berekhya applique le schéma précédent à la Communauté d'Israël : elle a comparé la manifestation divine à la pluie, et cette image comporte un défaut, puisque la pluie est parfois indésirable.
Le procédé est le même que pour les trois hommes : une formule mal ajustée, qui pouvait recevoir une réponse conforme à son défaut. La différence est dans l'issue, puisque la réponse corrige l'image au lieu de l'appliquer.
Le Saint béni soit-Il lui dit : ma fille, tu demandes une chose qui est parfois souhaitée et parfois non souhaitée ; Moi, Je serai pour toi une chose toujours souhaitée, ainsi qu'il est dit : « Je serai comme la rosée pour Israël » (Hochea 14, 6).
La correction porte sur la permanence. La rosée (tal) tombe en toute saison et ne nuit jamais, tandis que la pluie a son temps propre. La suite du traité reviendra sur ce point : la rosée n'est jamais retenue.
Et elle a encore demandé de façon inconvenante. Elle dit devant Lui : Maître du monde !
« Place-moi comme un sceau sur Ton cœur, comme un sceau sur Ton bras » (Chir haChirim 8, 6). Le Saint béni soit-Il lui dit : ma fille, tu demandes une chose qui est parfois visible et parfois non visible ; Moi, Je ferai pour toi une chose toujours visible, ainsi qu'il est dit : « voici, Je t'ai gravée sur les paumes de Mes mains » (Yechayahou 49, 16).
La seconde demande reprend le verset du Chir haChirim. Le défaut est du même ordre que pour la pluie, mais transposé de la fréquence à la visibilité : cœur et bras se couvrent dès qu'on s'habille.
La réponse déplace le lieu de l'inscription vers la paume, qui demeure exposée. Rachi ajoute une seconde lecture, où « les paumes » désignent les cieux.
« On ne demande la pluie, etc. » Ils ont supposé que la demande (chéela) et la mention (hazkara) sont une seule et même chose. Quel est alors le tana de notre michna ?
Rava a dit : c'est Rabbi Yehochoua, qui dit : depuis le moment où l'on dépose le loulav.
La guemara revient à la michna. Deux actes distincts existent dans la amida : la hazkara, mention de la puissance de la pluie dans la deuxième berakha, et la chéela, demande effective de pluie dans la berakha des années.
En les identifiant, on obtient que la michna suit Rabbi Yehochoua, pour qui la mention commence seulement à Chemini Atseret, au moment où l'on cesse de prendre le loulav. Chez Rabbi Eliezer, elle commence dès le premier jour de Souccot, ce qui ne serait pas « à l'approche de la saison des pluies ».
Abaye lui dit : tu peux même dire que c'est Rabbi Eliezer — la demande est une chose, et la mention en est une autre.
Abaye refuse l'hypothèse de départ. En séparant les deux actes, la michna redevient compatible avec Rabbi Eliezer : celui-ci commence la mention dès le premier jour de Souccot, tout en réservant la demande pour l'approche de la saison des pluies.
La michna cesse alors d'être l'avis d'un seul tana et peut convenir aux deux.
Et certains rapportent ainsi : disons
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).