Sougya : Le folio commence par clore la discussion de la page précédente : dans les communautés qui font deux jours de fête, Rav voulait qu'on mentionne la pluie à Moussaf puis qu'on s'arrête, tandis que Rava et Rav Chechet tiennent qu'une fois commencé on ne s'arrête plus ; la guemara rapporte que Rav lui-même s'est rétracté, et tranche en ce sens. S'ouvre alors une nouvelle michna : jusqu'à quand demande-t-on la pluie ?
Rabbi Yehouda dit jusqu'à ce que Pessa'h soit passé, Rabbi Meir jusqu'à la fin de Nissan, en s'appuyant sur le verset de Yoël qui place la yore et la malkoch au premier mois. Rav Nahman objecte à Rabbi Yits'hak que la yore tombe en Marheshvan, et la réponse de Rabbi Yo'hanan ouvre le grand récit du folio : l'année de Yoël fils de Petouel, où Adar s'acheva sans pluie, où la première revia tomba le premier de Nissan et la seconde le cinq, et où le omer du seize fut offert d'une récolte poussée en onze jours.
Le folio se poursuit par une série de questions que Rav Nahman pose à Rabbi Yits'hak sur des versets difficiles : ce que l'on mangea pendant les sept années de famine, la Jérusalem d'en haut qui attend celle d'en bas, la faute unique qui consume les impies dans le Guehinom, et les deux maux du peuple selon Yirmeyahou.
Rava dit : dès lors qu'il a commencé, il ne s'arrête plus. Et de même Rav Chechet a dit : dès lors qu'il a commencé, il ne s'arrête plus.
Le folio précédent posait une difficulté pratique pour la diaspora, où l'on fait deux jours de fête. La mention de la pluie (hazkara, la formule machiv ha-roua'h ou-morid ha-guechem) commence à Moussaf de Chemini Atseret ; mais ce jour-là est aussi, du point de vue du doute ancien sur la fixation du mois, un possible septième jour de Souccot, où la pluie reste un signe de malédiction. Rav voulait donc qu'on commence à Moussaf, qu'on s'arrête à Minha, Arvit et Cha'harit, et qu'on reprenne au Moussaf du lendemain.
Rava et Rav Chechet écartent cette solution en deux temps : une fois la mention commencée, elle ne s'interrompt plus. Rachi précise le point de départ de cette continuité : le huitième jour qui est peut-être le septième.
Et Rav lui aussi s'est rétracté. Car Rav Hananel a dit au nom de Rav : on compte vingt et un jours, de la même manière qu'on compte dix jours depuis Roch Hachana jusqu'à Yom Kippour, puis on commence ; et dès lors qu'on a commencé, on ne s'arrête plus.
Et la halakha est : des lors qu'il a commencé, il ne s'arrête plus.
Le décompte de Rav Hananel au nom de Rav est un procédé mnémotechnique. De la même façon que l'on compte dix jours depuis le premier de Roch Hachana pour arriver à Yom Kippour, on compte vingt et un jours pour arriver au dernier jour de fête de Souccot, qui tombe alors le vingt-deux de Tichri. C'est ce jour-là que la mention de la pluie commence, sans interruption ensuite.
Le fait que Rav ait lui-même enseigné ce décompte montre qu'il a abandonné sa position antérieure, celle de l'interruption. La guemara conclut par ve-hilkheta, formule de tranchage définitif.
Michna. Jusqu'à quand demande-t-on les pluies ?
Rabbi Yehouda dit : jusqu'à ce que Pessa'h soit passé. Rabbi Meir dit : jusqu'à ce que Nissan soit sorti, ainsi qu'il est dit : « et il fait descendre pour vous une pluie, yoré et malkoch, au premier mois ».
La michna précédente fixait le début de la demande de pluie ; celle-ci en fixe le terme. La chéela (demande) se dit dans la berakha des années, et la question est de savoir jusqu'à quelle date de printemps on continue de la dire.
Rabbi Yehouda s'arrête au terme de Pessa'h, donc au vingt et un ou au vingt-deux de Nissan. Rabbi Meir prolonge jusqu'à la fin du mois, en s'appuyant sur le verset de Yoël qui place la pluie « au premier mois », c'est-à-dire en Nissan. Le Roch cite ici une version de la michna où l'avis est au nom de Rabbi Yosse.
Guemara. Rav Nahman dit à Rabbi Yits'hak : la yoré en Nissan ?
La yoré est en Marheshvan ! Car nous avons appris : la yoré est en Marheshvan et la malkoch en Nissan !
Il lui dit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — c'est aux jours de Yoël fils de Pétouel que ce verset s'est accompli, lui à propos duquel il est écrit « ce qu'a laissé la chenille, la sauterelle l'a mangé, etc. ». Cette année-là, Adar sortit sans que les pluies fussent tombées, et la première revia tomba pour eux le premier de Nissan.
L'objection de Rav Nahman est une contradiction entre deux sources. Une baraita fixe la yoré, première pluie, en Marheshvan, et la malkoch, dernière pluie, en Nissan. Or le verset de Yoël sur lequel s'appuie la michna place les deux au premier mois.
La réponse ne corrige pas la baraita : elle situe le verset. Yoël ne décrit pas le cours ordinaire des saisons, mais une année précise, celle de la famine des sauterelles, où tout le calendrier des pluies fut repoussé jusqu'en Nissan. Le verset garde donc sa valeur pour Rabbi Meir, puisqu'il montre que Nissan reste un mois où la pluie est bonne.
Le prophète dit à Israël : sortez et semez ! Ils lui dirent : celui qui possède un kav de blé ou deux kavim d'orge — doit-il les manger et vivre, ou les semer et mourir ?
Il leur dit : malgré cela, sortez et semez. Un miracle leur fut fait : il leur fut révélé ce qui se trouvait dans les murs et ce qui se trouvait dans les trous des fourmis.
La question posée au prophète est une question de survie et non de foi : le kav de blé restant représente quelques jours de nourriture, et le semer revient à s'en priver sans certitude de récolte. Le prophète ne répond pas à l'argument ; il répète l'ordre.
Le miracle arrive après la décision, et non avant. Le Ben Yehoyada tire de cet ordre le motif du silence du prophète : la réserve cachée ne leur est révélée qu'une fois qu'ils ont accepté de semer.
Ils sortirent et semèrent le deux, le trois et le quatre, et la seconde revia tomba pour eux le cinq de Nissan. Ils offrirent le omer le seize de Nissan.
Il se trouve que la récolte qui pousse en six mois poussa en onze jours ; il se trouve que le omer, qui est offert d'une récolte de six mois, fut offert d'une récolte de onze jours.
Le calcul est précis et c'est là son intérêt. La semence est mise en terre les 2, 3 et 4 Nissan ; la pluie qui la fait lever tombe le 5 ; le omer, qui se coupe dans la nuit du 15 au 16 et s'offre le 16, doit être pris d'une récolte déjà mûri. Il reste donc onze jours pour une croissance qui en demande six mois.
La guemara ajoute une seconde formulation, du point de vue de l'offrande : le omer lui-même, qui est par définition les prémices de l'orge, fut cette année-là prélevé sur un grain de onze jours. Le miracle n'est donc pas seulement agricole, il touche à la validité d'une offrande du Temple.
Et c'est de cette génération-là que le verset dit : « ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans le chant ; il va en marchant et en pleurant, portant la charge de semence, etc. ». Que signifie « il va en marchant et en pleurant, portant la charge, etc. » ?
Rabbi Yehouda a dit : le bœuf, lorsqu'il laboure, va en pleurant ; et à son retour il mange les jeunes pousses du sillon. Et c'est là le sens de « il reviendra dans le chant ».
La question de la guemara est une question de lecture. Le verset a déjà parlé des semeurs en larmes ; la seconde moitié devrait donc parler d'autre chose, sans quoi elle répète la première. Rabbi Yehouda la rapporte alors à l'animal de labour.
L'image tient sa force du miracle raconté plus haut : la pousse est si rapide que le bœuf, revenant sur son propre sillon, y trouve déjà de quoi brouter. Le pleur de l'aller et le chant du retour deviennent deux moments d'un même passage.
Que signifie « portant ses gerbes » ? Rav Hisda a dit, et certains le rapportent comme un enseignement de baraita : la tige mesurait un zeret (un empan) et l'épi deux empans.
Le zeret (empan) est la distance entre le pouce et l'auriculaire écartés, soit une demi-coudée. La mesure donnée ici inverse la proportion habituelle : d'ordinaire la tige fait trois ou quatre fois la longueur de l'épi, tandis que cette année-là l'épi faisait le double de la tige.
Rachi en fait le point du verset : la joie du retour ne tient pas seulement au fait d'avoir de quoi manger, ce que le verset a déjà dit, mais à la forme même des gerbes, qui portait le miracle à la vue de tous.
Rav Nahman dit à Rabbi Yits'hak : que signifie ce qui est écrit, « car ה' a appelé la famine, et elle est aussi venue sur le pays sept années » ? Durant ces sept années, qu'ont-ils mangé ?
Le folio quitte ici l'année de Yoël pour une autre famine, celle des jours d'Elicha, annoncée à la Chounamite. La série qui commence à ce segment obéit à une forme constante : Rav Nahman relève une difficulté dans un verset, et Rabbi Yits'hak répond par une parole de Rabbi Yo'hanan.
Il lui dit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — la première année ils mangèrent ce qui était dans les maisons ; la deuxième, ce qui était dans les champs ; la troisième, la chair des animaux purs ; la quatrième, la chair des animaux impurs ; la cinquième, la chair des bestioles et des reptiles ; la sixième, la chair de leurs fils et de leurs filles ; la septième, la chair de leurs propres bras, pour accomplir ce qui est dit : « chacun mangera la chair de son bras ».
La réponse est construite comme une descente régulière : on épuise d'abord les réserves, puis les animaux permis, puis les animaux interdits, puis ce que la Tora range parmi les créatures les plus repoussantes, et enfin l'homme lui-même. Chaque étape correspond à une année.
Le verset d'Yechayahou sert de point d'arrivée : il est lu au sens propre, comme la description d'un état où la famine se retourne contre le corps de celui qui la subit. Rachi limite la sixième étape à une partie du peuple.
Et Rav Nahman dit à Rabbi Yits'hak : que signifie ce qui est écrit, « au milieu de toi le Saint, et je n'entrerai pas dans la ville » ? Serait-ce parce qu'au milieu de toi est le Saint qu'il n'entrerait pas dans la ville ?
Il lui dit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — le Saint béni soit-Il a dit : je n'entrerai pas dans la Jérusalem d'en haut avant d'être entré dans la Jérusalem d'en bas.
La difficulté est logique. Le verset semble donner la sainteté présente au milieu du peuple comme motif de ne pas entrer dans la ville, ce qui inverse le lien attendu.
La réponse relit la phrase comme une condition : l'entrée dans la ville d'en haut est suspendue à la restauration de celle d'en bas. La sainteté évoquée devient alors ce qui manque et qui est attendu, et non un obstacle.
Et y a-t-il une Jérusalem d'en haut ? Oui, ainsi qu'il est écrit : « Jérusalem bâtie comme une ville qui lui est jointe ensemble ».
La preuve tient à un mot. Le verset compare Jérusalem à une ville, ce qui suppose qu'il existe une seconde ville à laquelle la comparer. Comme aucune ville terrestre ne joue ce rôle dans le verset, Rachi conclut qu'il s'agit de la Jérusalem d'en haut.
Et Rav Nahman dit à Rabbi Yits'hak : que signifie ce qui est écrit, « et par une seule ils s'abrutissent et deviennent insensés, l'enseignement des vanités, c'est du bois » ? Il lui dit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — il y a une chose unique qui consume les impies dans le Guehinom.
Quelle est-elle ? L'idolâtrie.
Il est écrit ici « l'enseignement des vanités, c'est du bois », et il est écrit là-bas « ils sont vanité, œuvre de dérision ».
Le verset est obscur parce que le verbe yivaarou se lit de deux façons : « ils s'abrutissent » et « ils seront consumés ». Rachi indique que sans la guezera chava on aurait retenu le premier sens, celui de l'abrutissement devant la réprimande.
La guezera chava est ici un rapprochement entre deux emplois du mot hevel (vanité). Le second verset l'emploie à propos des idoles ; le premier reçoit donc le même objet, et la « chose unique » qui consume devient l'idolâtrie.
Et Rav Nahman dit à Rabbi Yits'hak : que signifie ce qui est écrit, « car mon peuple a commis deux maux » ? N'y en avait-il donc que deux ?
Les vingt-quatre leur auraient-elles été laissées ? Il lui dit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — une seule qui est
L'objection compte les fautes. Le chapitre 22 de Ye'hezkel en énumère vingt-quatre ; Yirmeyahou n'en compte que deux. Rav Nahman demande donc, sur le ton de l'étonnement, si les autres ont été passées.
La réponse commence ici et s'achève au folio suivant : il s'agit d'une faute unique dont le poids vaut celui de deux. La phrase est coupée en plein milieu, la fin se lit en 5b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).