Sougya : Le folio achève d'abord la sougya venue de 5a sur la faute qui pèse autant que deux : l'idolâtrie, établie par deux versets de Jérémie, puis par une baraita qui oppose les Kittim, adorateurs du feu, et les Kédarim, adorateurs de l'eau. Les uns et les autres savent que l'eau éteint le feu, et pourtant aucun n'a changé de culte.
S'ouvre ensuite un long cycle d'échanges entre Rav Nahman et Rabbi Yitshak. Première question : l'Écriture dit Chemouel vieux, alors qu'il est mort à cinquante-deux ans.
Rabbi Yo'hanan répond que la vieillesse a fondu sur lui d'un coup, et la guemara remonte à la cause : Chemouel avait demandé que l'œuvre de ses mains, la royauté de Chaoul, ne soit pas annulée de son vivant. Le Ciel se trouve alors devant trois issues fermées, et n'en retient aucune : Chaoul ne peut mourir, Chemouel ne peut mourir jeune sans qu'on le soupçonne, et les deux ne peuvent survivre puisque le temps de David est venu.
La solution est une vieillesse anticipée, qui rend une mort à cinquante-deux ans irréprochable aux yeux du peuple. Le folio passe ensuite à la table : on ne converse pas en mangeant, de peur que la trachée ne devance l'oesophage ; une fois le repas fini, Rabbi Yitshak enseigne que Yaakov notre père n'est pas mort, puis la remarque sur Rahav.
Il se ferme sur la parabole de l'arbre du désert, où la bénédiction se porte sur les pousses à venir parce que l'arbre lui-même ne manque de rien.
[Cette faute] pèse autant que deux. Et quelle est-elle ?
L'idolâtrie, car il est écrit : « Car mon peuple a commis deux maux : ils m'ont abandonné, moi la source des eaux vives, pour se creuser des citernes, des citernes fissurées. » Et il est écrit à leur sujet : « Passez donc aux îles des Kittim et voyez, envoyez vers Kédar et observez bien, etc. Une nation a-t-elle jamais échangé ses dieux, alors que ce ne sont même pas des dieux ?
Et mon peuple a échangé sa gloire contre ce qui ne sert à rien. »
Le folio commence au milieu d'une phrase : la guemara de 5a cherchait la faute qui, a elle seule, pèse autant que deux. La réponse est l'idolâtrie, et elle est établie par le verset de Jérémie qui parle explicitement de deux maux : abandonner la source des eaux vives d'une part, se creuser des citernes fissurées d'autre part. Un seul acte, deux torts.
Le second verset ajoute la dimension comparative qui va occuper le segment suivant. Le prophète invite à regarder ce que font les nations : aucune n'échange ses dieux, même quand ces dieux sont manifestement sans consistance. Rachi dégage la double aggravation : Israël a échangé, et il a échangé contre ce qui « ne sert à rien ».
Il a été enseigné : les Kittim servent le feu et les Kédarim servent l'eau ; et bien qu'ils sachent que l'eau éteint le feu, ils n'ont pas échangé leurs dieux. Et mon peuple a échangé sa gloire contre ce qui ne sert à rien.
La baraita donne au verset son tranchant. Deux peuples voisins tiennent des cultes directement contraires : le feu chez les uns, l'eau chez les autres. Chacun sait donc, par l'expérience la plus ordinaire, que son propre dieu peut être vaincu par celui de l'autre. Voilà une raison de changer, et pourtant aucun ne change.
L'argument est un kal va-homer implicite, laissé à la charge du lecteur : si la fidélité tient même là où l'objet du culte est visiblement fragile, que dire de celui qui abandonne la source des eaux vives.
Et Rav Nahman dit encore à Rabbi Yitshak : que signifie ce qui est écrit, « Et il arriva, lorsque Chemouel fut vieux » ? Chemouel était-il donc si âgé ?
Il n'avait pourtant que cinquante-deux ans ! Car le Maître a dit : celui qui meurt à cinquante-deux ans, telle est la mort de Chemouel de Rama.
La question de Rav Nahman est chronologique avant d'être exégétique. L'Écriture emploie le verbe zaken, « il était devenu vieux », à propos de Chemouel au moment où il installe ses fils comme juges. Or une baraita connue, citée ailleurs à propos des âges de mort, prend précisément cinquante-deux ans comme référence sous le nom de « mort de Chemouel de Rama ».
Rachi précise l'enjeu de cette baraita : elle sert à distinguer les morts qui relèvent du karet (le retranchement) de celles qui n'en relèvent pas. Mourir à cinquante-deux ans en portant le nom de Chemouel signifie précisément une mort qui ne porte aucun soupçon. Ce détail deviendra décisif deux segments plus loin.
Tossefot établit le chiffre par le calcul, et de deux manières indépendantes. Voir le schéma de synthèse en tête de page.
Il lui répondit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — la vieillesse a fondu sur lui, car il est écrit : « Je regrette d'avoir fait régner Chaoul. » [Chemouel] dit devant Lui : Maître du monde ! Tu m'as mis en balance avec Moche et Aharon, car il est écrit : « Moche et Aharon parmi Ses prêtres, et Chemouel parmi ceux qui invoquent Son nom. » De même que Moche et Aharon n'ont pas vu l'œuvre de leurs mains annulée de leur vivant, de même que l'œuvre de mes mains ne soit pas annulée de mon vivant.
La réponse de Rabbi Yo'hanan retourne la question. Chemouel n'avait pas l'âge d'un vieillard : la vieillesse a fondu sur lui, d'un coup, et Rachi précise le signe visible — ses cheveux ont blanchi. Reste à savoir pourquoi.
La cause est une prière de Chemouel. Le verset « je regrette d'avoir fait régner Chaoul » annonce, selon Rachi, une mise à mort immédiate du roi. Chemouel intervient en s'appuyant sur un verset des Psaumes qui le place au même rang que Moche et Aharon, et il en tire une conséquence : ce rang doit valoir aussi pour ce qui les distingue, à savoir que l'œuvre de leurs mains a tenu tant qu'ils vivaient.
L'« œuvre des mains » de Chemouel, c'est la royauté de Chaoul, qu'il a lui-même oint. La prière revient donc à demander que Chaoul ne soit pas déposé de son vivant — et c'est cette demande qui va enfermer le Ciel dans le dilemme du segment suivant.
Le Saint, béni soit-Il, dit : comment vais-je faire ? Que Chaoul meure — Chemouel ne le laisse pas faire.
Que Chemouel meure alors qu'il est jeune — on murmurera à son sujet. Que ni Chaoul ni Chemouel ne meurent — le temps de la royauté de David est déjà venu, et une royauté n'empiète pas sur une autre, fut-ce de l'épaisseur d'un cheveu (nima).
La guemara énonce les trois issues possibles et ferme chacune d'elles. La première se heurte à la prière de Chemouel, qui a été exaucée. La deuxième se heurte à l'honneur du prophète : Rachi explique que le peuple, voyant mourir un homme jeune, en conclurait à une faute cachée. La troisième se heurte au calendrier des règnes.
La formule qui clôt le passage — une royauté n'empiète pas sur une autre, fut-ce de l'épaisseur d'un cheveu — est une règle générale, qui revient ailleurs dans le Talmud. Le temps assigné à chaque royauté est fixé ; le règne de David ne peut donc commencer avec un jour de retard.
Le mot araméen nima désigne un cheveu, et par extension la plus petite mesure imaginable. Le dilemme est ainsi complet : trois portes, trois verrous.
Le Saint, béni soit-Il, dit : je ferai fondre sur lui la vieillesse. C'est le sens de ce qui est écrit : « Et Chaoul était assis à Guivea, sous le tamaris, à Rama. » Or quel rapport Guivea a-t-elle avec Rama ?
Cela vient plutôt t'enseigner ceci : qui a fait que Chaoul demeure à Guivea deux ans et demi ? La prière de Chemouel de Rama.
La solution retenue satisfait les trois contraintes à la fois. Chemouel mourra jeune, mais il aura l'apparence d'un vieillard, si bien que sa mort à cinquante-deux ans ne suscitera aucun soupçon ; Chaoul restera roi tant que Chemouel vivra ; et le règne de David commencera à l'heure. La question de Rav Nahman reçoit ainsi sa réponse complète.
La preuve scripturaire repose sur une anomalie géographique. Guivea est en Binyamin, Rama dans la montagne d'Ephraim, comme le note Rachi : un homme ne peut être assis dans les deux. Le verset rapproche donc les deux noms pour indiquer une cause, et non un lieu : c'est l'homme de Rama, Chemouel, qui maintient Chaoul assis à Guivea.
La durée de deux ans et demi est celle du règne de Chaoul selon le Seder Olam, que Rachi détaille : une demi-année, puis deux années pleines.
Et un homme est-il écarté devant un autre homme ? Oui.
Car Rabbi Chemouel bar Nahmani a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : que signifie ce qui est écrit, « C'est pourquoi je les ai taillés par les prophètes, je les ai tués par les paroles de ma bouche » ? Il n'est pas dit « par leurs actes », mais « par les paroles de ma bouche ».
Il en ressort qu'un homme est bien écarté devant un autre homme.
La guemara revient sur un point du raisonnement précédent. On avait admis que Chemouel devait mourir parce que le temps de David était venu. Mais cela suppose qu'un homme puisse être retiré du monde pour faire place à un autre, sans faute de sa part.
La réponse tient à une lecture fine d'Osée. Le verset aurait pu dire que D.ieu a fait périr ces hommes par leurs actes, ce qui aurait désigné une sanction. Il dit « par les paroles de ma bouche » : Rachi explique qu'il s'agit d'un décret, et il donne pour exemple le cas même de Chemouel. La mort peut donc suivre d'une décision d'en haut, sans rapport avec une culpabilité.
Rav Nahman et Rabbi Yitshak étaient assis à un repas. Rav Nahman dit à Rabbi Yitshak : que le Maître dise quelque chose.
Il lui répondit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — on ne converse pas pendant le repas, de peur que la trachée (kaneh) ne devance l'oesophage (vechet) et que l'on n'en vienne au danger.
Le folio passe du registre exégétique à la scène concrète. Rav Nahman demande à son hôte un mot de Torah, comme il est d'usage à table. La réponse de Rabbi Yitshak est elle-même la raison de son refus : on ne parle pas en mangeant.
Le motif est physiologique. Deux conduits partent de la gorge : le kaneh, la trachée, qui mène à l'air, et le vechet, l'oesophage, qui mène à l'estomac. Rachi décrit le mécanisme : un couvercle (kova, notre épiglotte) ferme l'entrée de la trachée ; l'émission de la voix l'ouvre, et la nourriture peut y tomber. La formule « la trachée devance l'oesophage » désigne donc ce basculement.
Rachi relève la pointe de la scène : « c'est pourquoi je ne te dirai rien ». L'enseignement et son application coïncident.
Après qu'ils eurent mangé, il lui dit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — Yaakov notre père n'est pas mort. Il lui dit : est-ce donc en vain que les pleureurs l'ont pleuré, que les embaumeurs l'ont embaumé et que les fossoyeurs l'ont enterré ?
Il lui répondit : j'expose un verset, ainsi qu'il est dit : « Et toi, ne crains pas, mon serviteur Yaakov, dit Hachem, et ne sois pas effrayé, Israël, car me voici qui te sauve de loin, et ta descendance du pays de leur captivité. » Le verset le met en parallèle (hekech) avec sa descendance : de même que sa descendance est vivante, de même lui est vivant.
Le repas fini, Rabbi Yitshak peut enfin parler, et il livre l'enseignement que Rav Nahman lui avait demandé. L'objection de Rav Nahman est de bon sens : le livre de la Genèse rapporte le deuil, l'embaumement et l'ensevelissement de Yaakov.
La réponse, mikra ani doresh, « j'expose un verset », déplace le débat. Rabbi Yo'hanan ne conteste pas les faits rapportés ; il lit une structure dans le verset de Jérémie, où Yaakov et sa descendance sont l'objet d'une même promesse de délivrance. Ce procédé s'appelle hekech : deux termes placés dans une même proposition se communiquent leurs propriétés. Si les descendants sauvés du pays de leur captivité sont vivants, Yaakov l'est aussi.
Rachi résout la tension : ceux qui l'ont embaumé croyaient qu'il était mort. Tossefot ajoute un appui textuel — à propos de Yaakov l'Écriture écrit « il expira », sans écrire « il mourut ».
Rabbi Yitshak dit : quiconque dit « Rahav, Rahav » connaît aussitôt une émission (keri). Rav Nahman lui dit : moi je le dis, et cela ne me fait rien.
Il lui répondit : ce que je disais vaut pour celui qui l'a connue et qui l'a vue.
Le passage est bref et sa portée est circonscrite. Rabbi Yitshak énonce un effet, Rav Nahman objecte par l'expérience directe, et Rabbi Yitshak restreint son propos.
La restriction porte sur deux mots, yode'ah et makirah. Tossefot les distingue : « qui l'a connue » désigne celui qui a eu commerce avec elle, « qui l'a vue » celui qui a contemplé sa personne. Rachi, lui, les rapproche. Dans les deux lectures, l'enseignement ne vise que des contemporains, et la génération de Rav Nahman en est hors d'atteinte.
Le Ben Yehoyada tire de là une règle transposable : la répétition d'un nom est une marque d'affection, et c'est de ce côté que porte la mise en garde.
Lorsqu'ils prirent congé l'un de l'autre, [Rav Nahman] lui dit : que le Maître me bénisse ! Il lui dit : je vais te proposer une parabole.
À quoi la chose ressemble-t-elle ? À un homme qui marchait dans le désert, affamé, fatigué et assoiffé, et qui trouva un arbre dont les fruits étaient doux, dont l'ombre était belle, et sous lequel passait un canal d'eau.
Il mangea de ses fruits, but de ses eaux et s'assit à son ombre.
La parabole est construite terme à terme. Trois manques — la faim, la fatigue, la soif — trouvent trois remèdes — les fruits, l'ombre, l'eau. Rachi souligne cette correspondance en glosant chaque élément par le besoin auquel il répond.
L'ordre des mots est réversible : le voyageur est dit affamé, fatigué puis assoiffé, et l'arbre offre des fruits, une ombre et une eau. Le Ben Yehoyada s'arrête sur ce détail et y voit un ordre voulu.
Et lorsqu'il voulut s'en aller, il dit : arbre, arbre, par quoi te bénirai-je ? Si je te dis que tes fruits soient doux — tes fruits sont déjà doux ; que ton ombre soit belle — ton ombre est déjà belle ; qu'un canal d'eau passe sous toi — un canal d'eau passe déjà sous toi.
Mais plutôt : qu'il soit Sa volonté que toutes les pousses que l'on plantera de toi
Le folio s'interrompt au milieu de la bénédiction, qui s'achève au début de 6a : « ... te ressemblent ». La structure est déjà entière : trois bénédictions possibles, trois fois la même réponse, et un report sur ce qui n'existe pas encore.
La logique de la parabole apparaît ici. Rav Nahman a demandé une bénédiction à un maître qui n'a rien à lui souhaiter, puisque tout lui a déjà été donné. Le seul terrain qui reste ouvert est celui de la descendance : ce que l'on plantera de lui.
La forme du récit mérite d'être notée : le voyageur commence par nommer l'arbre deux fois, ilan, ilan, comme Rav Nahman disait « Rahav, Rahav ». Le Ben Yehoyada a fait de ce redoublement une marque d'affection.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).