Taanit 5b — La vieillesse hâtive de Chemouel : comment une prière exaucée oblige le Ciel à trouver une troisième voie. Puis le repas de Rav Nahman et de Rabbi Yitshak : le silence à table, Yaakov qui n'est pas mort, et la parabole de l'arbre au moment du congé

Taanit 5b

Sougya : Le folio achève d'abord la sougya venue de 5a sur la faute qui pèse autant que deux : l'idolâtrie, établie par deux versets de Jérémie, puis par une baraita qui oppose les Kittim, adorateurs du feu, et les Kédarim, adorateurs de l'eau. Les uns et les autres savent que l'eau éteint le feu, et pourtant aucun n'a changé de culte.

S'ouvre ensuite un long cycle d'échanges entre Rav Nahman et Rabbi Yitshak. Première question : l'Écriture dit Chemouel vieux, alors qu'il est mort à cinquante-deux ans.

Rabbi Yo'hanan répond que la vieillesse a fondu sur lui d'un coup, et la guemara remonte à la cause : Chemouel avait demandé que l'œuvre de ses mains, la royauté de Chaoul, ne soit pas annulée de son vivant. Le Ciel se trouve alors devant trois issues fermées, et n'en retient aucune : Chaoul ne peut mourir, Chemouel ne peut mourir jeune sans qu'on le soupçonne, et les deux ne peuvent survivre puisque le temps de David est venu.

La solution est une vieillesse anticipée, qui rend une mort à cinquante-deux ans irréprochable aux yeux du peuple. Le folio passe ensuite à la table : on ne converse pas en mangeant, de peur que la trachée ne devance l'oesophage ; une fois le repas fini, Rabbi Yitshak enseigne que Yaakov notre père n'est pas mort, puis la remarque sur Rahav.

Il se ferme sur la parabole de l'arbre du désert, où la bénédiction se porte sur les pousses à venir parce que l'arbre lui-même ne manque de rien.

Le plan du folio : une fin de sougya, puis un cycle de table Fin de la sougya venue de 5a — la faute qui pèse autant que deux Deux versets de Jérémie identifient cette faute : l'idolâtrie. Une baraita oppose alors les Kittim, qui servent le feu, et les Kédarim, qui servent l'eau. Chacun sait que l'eau éteint le feu ; aucun n'a changé de culte pour autant. Le cycle Rav Nahman — Rabbi Yitshak : quatre échanges et un congé 1. La question Chemouel était-il si vieux ? Il meurt à cinquante-deux ans. 2. Pendant le repas On ne converse pas en mangeant : la trachée pourrait devancer l'oesophage. 3. Après le repas Yaakov notre père n'est pas mort : un hekech entre lui et sa descendance. 4. Rahav Le nom répété agit sur qui l'a connue et vue ; sur nul autre. Le congé La parabole de l'arbre du désert : par quoi bénir qui a déjà tout ? Le fil qui relie ces morceaux : Rav Nahman interroge, Rabbi Yitshak répond au nom de Rabbi Yo'hanan. Le premier échange occupe la moitié du folio ; les trois suivants sont brefs et tiennent à la situation du repas et du départ.
Les deux ensembles du folio : la queue de la sougya de Jérémie, puis les quatre échanges entre Rav Nahman et Rabbi Yitshak, jusqu'à la parabole du congé.
Trois issues fermées, et la quatrième voie : la vieillesse anticipée Ce que le Ciel envisage Ce qui l'en empêche Issue Que Chaoul meure maintenant La prière de Chemouel s'y oppose : il a demandé que l'œuvre de ses mains, la royauté qu'il a oint, ne soit pas annulée de son vivant, comme il en fut pour Moche et Aharon. écarte Que Chemouel meure jeune, Chaoul après lui Le peuple murmurera : mort si jeune, il devait porter une faute. Rachi : ils diront peut-être y avait-il en lui quelque chose. L'honneur du prophète serait atteint après sa mort. écarte Que ni l'un ni l'autre ne meure Le temps de la royauté de David est déjà venu, et une royauté n'empiète pas sur une autre, fut-ce de l'épaisseur d'un cheveu. Le calendrier des règnes ne souffre aucun report. écarte La voie retenue : faire fondre sur Chemouel une vieillesse anticipée Ses cheveux blanchissent avant l'âge. Il meurt à cinquante-deux ans en paraissant vieux : la prière tient, Chaoul règne ses deux ans et demi, le peuple ne soupçonne rien, et le règne de David commence à l'heure exacte.
Le raisonnement du folio en une image : chacune des trois issues bute sur une contrainte, et la vieillesse anticipée les satisfait toutes les trois à la fois.
Les cinquante-deux ans de Chemouel : les deux comptes de Tossefot Premier compte — en avant, depuis Eli Chemouel naît la première année du pontificat d'Eli et Eli était assis : ce jour-là il fut installé Eli, prophète et juge 40 ans Chemouel juge avant le règne de Chaoul 10 ans Il a donc 49 ans à la fin de sa charge de juge Demi-année écoulée avant sa naissance 0,5 an Règne de Chaoul 2,5 ans total : 52 ans Second compte — en arrière, depuis l'arche Vie d'Eli depuis la naissance de Chemouel 40 ans L'arche chez Avinadav, à Guivea 20 ans De la naissance à l'arche montée à Jérusalem 60 ans De la mort de Chemouel à l'onction de David 0,5 an Règne de David à Hevron, puis montée de l'arche 7,5 ans On retranche ces 8 ans des 60 ans reste : 52 ans
Tossefot établit les cinquante-deux ans par deux chemins indépendants : en additionnant depuis la naissance, et en retranchant depuis la montée de l'arche à Jérusalem.
1
שְׁקוּלָה כִּשְׁתַּיִם, וּמַאי נִיהוּ — עֲבוֹדָה זָרָה, דִּכְתִיב: ״כִּי שְׁתַּיִם רָעוֹת עָשָׂה עַמִּי אֹתִי עָזְבוּ מְקוֹר מַיִם חַיִּים לַחְצֹב לָהֶם בֹּארוֹת בֹּארֹות נִשְׁבָּרִים״, וּכְתִיב בְּהוּ: ״כִּי עִבְרוּ אִיֵּי כִתִּיִּים וּרְאוּ וְקֵדָר שִׁלְחוּ וְהִתְבּוֹנְנוּ מְאֹד וְגוֹ׳ הַהֵימִיר גּוֹי אֱ-לֹהִים וְהֵמָּה לֹא אֱ-לֹהִים וְעַמִּי הֵמִיר כְּבוֹדוֹ בְּלוֹא יוֹעִיל״.

[Cette faute] pèse autant que deux. Et quelle est-elle ?

L'idolâtrie, car il est écrit : « Car mon peuple a commis deux maux : ils m'ont abandonné, moi la source des eaux vives, pour se creuser des citernes, des citernes fissurées. » Et il est écrit à leur sujet : « Passez donc aux îles des Kittim et voyez, envoyez vers Kédar et observez bien, etc. Une nation a-t-elle jamais échangé ses dieux, alors que ce ne sont même pas des dieux ?

Et mon peuple a échangé sa gloire contre ce qui ne sert à rien. »

📜 Rachi (1)
שֶׁשְּׁקוּלָה כִּשְׁתַּיִם דְּכוּתִיִּים וְקֵדָרִיִּים כְּדִמְפָרֵשׁ שֶׁהֵרֵעוּ מִשְּׁנֵיהֶן לֹא הֵבִינוּ מֵהֶן דְּכוּתִיִּים וְקֵדָרִים אע"פ שֶׁיִּרְאָתָם פְּחוּתָה לֹא רָצוּ לְהָמִיר וְעַמִּי הֵמִירוּ בְּאַחֵר וְלֹא עוֹד אֶלָּא בְּלֹא יוֹעִיל:
Qu'elle pèse autant que deux — car [Israël] a fait pis que les Kittim et les Kédarim l'un et l'autre, comme la guemara va l'expliquer, et n'a rien appris d'eux : les Kittim et les Kédarim, bien que leur objet de culte soit de peu de valeur, n'ont pas voulu en changer, tandis que mon peuple a échangé le sien contre un autre — et qui plus est, contre « ce qui ne sert à rien ».
💡 Explication

Le folio commence au milieu d'une phrase : la guemara de 5a cherchait la faute qui, a elle seule, pèse autant que deux. La réponse est l'idolâtrie, et elle est établie par le verset de Jérémie qui parle explicitement de deux maux : abandonner la source des eaux vives d'une part, se creuser des citernes fissurées d'autre part. Un seul acte, deux torts.

Le second verset ajoute la dimension comparative qui va occuper le segment suivant. Le prophète invite à regarder ce que font les nations : aucune n'échange ses dieux, même quand ces dieux sont manifestement sans consistance. Rachi dégage la double aggravation : Israël a échangé, et il a échangé contre ce qui « ne sert à rien ».

2
תַּנָּא: כּוּתִיִּים עוֹבְדִים לָאֵשׁ, וְקֵדָרִיִּים עוֹבְדִין לַמַּיִם, וְאַף עַל פִּי שֶׁיּוֹדְעִים שֶׁהַמַּיִם מְכַבִּין אֶת הָאֵשׁ — לֹא הֵמִירוּ אֱ-לֹהֵיהֶם, ״וְעַמִּי הֵמִיר כְּבוֹדוֹ בְּלוֹא יוֹעִיל״.

Il a été enseigné : les Kittim servent le feu et les Kédarim servent l'eau ; et bien qu'ils sachent que l'eau éteint le feu, ils n'ont pas échangé leurs dieux. Et mon peuple a échangé sa gloire contre ce qui ne sert à rien.

💡 Explication

La baraita donne au verset son tranchant. Deux peuples voisins tiennent des cultes directement contraires : le feu chez les uns, l'eau chez les autres. Chacun sait donc, par l'expérience la plus ordinaire, que son propre dieu peut être vaincu par celui de l'autre. Voilà une raison de changer, et pourtant aucun ne change.

L'argument est un kal va-homer implicite, laissé à la charge du lecteur : si la fidélité tient même là où l'objet du culte est visiblement fragile, que dire de celui qui abandonne la source des eaux vives.

🖼️ Schéma
Kittim, Kédarim, Israël : trois fidélités comparées Les Kittim servent le feu Ils savent que l'eau, dieu de leur voisin, éteint leur dieu. ils ne changent pas Les Kédarim servent l'eau Ils savent que leur dieu l'emporte sur celui du voisin. ils ne changent pas Israël la source des eaux vives Rien ne peut prévaloir contre elle, et aucune raison ne pousse à partir. il a échangé La force de l'argument tient à l'écart : la fidélité des nations porte sur un culte que l'expérience dément, celle d'Israël portait sur la source même de la vie. Et c'est du côté d'Israël que la rupture a eu lieu.
La baraita met en regard trois attitudes : deux peuples restent attachés à un culte fragile, Israël quitte ce qui ne peut faillir.
3
וַאֲמַר לֵיהּ רַב נַחְמָן לְרַבִּי יִצְחָק, מַאי דִכְתִיב: ״וַיְהִי כַּאֲשֶׁר זָקֵן שְׁמוּאֵל״, וּמִי סִיב שְׁמוּאֵל כֻּולֵּי הַאי? וְהָא בַּר חֲמִישִּׁים וּשְׁתַּיִם הֲוָה, דְּאָמַר מַר: מֵת בַּחֲמִישִּׁים וּשְׁתַּיִם שָׁנָה, זֶהוּ מִיתָתוֹ שֶׁל שְׁמוּאֵל הָרָמָתִי.

Et Rav Nahman dit encore à Rabbi Yitshak : que signifie ce qui est écrit, « Et il arriva, lorsque Chemouel fut vieux » ? Chemouel était-il donc si âgé ?

Il n'avait pourtant que cinquante-deux ans ! Car le Maître a dit : celui qui meurt à cinquante-deux ans, telle est la mort de Chemouel de Rama.

📜 Rachi (2)
וְהָאָמַר מַר בְּמוֹעֵד קָטָן (דַּף כֹּח.) זוֹ מִיתָתוֹ שֶׁל שְׁמוּאֵל הָרָמָתִי וְלֹא כָּרֵת הִיא בְּמַסֶּכֶת שְׂמָחוֹת (פ"ג) מְפָרֵשׁ מֵת בְּכָךְ שָׁנִים זוֹ הִיא מִיתַת כָּרֵת בְּכָךְ וְכָךְ זוֹ הִיא מִיתַת אַסְכָּרָה:
Or le Maître a dit — dans Moed Katan (28a) : telle est la mort de Chemouel de Rama, et elle ne relève pas du karet (retranchement). Dans le traité Semahot (ch. 3) il est expliqué : mourir à tel âge, telle est la mort par karet ; à tel autre, telle est la mort par askara (le croup).
יָמָיו שֶׁל שְׁמוּאֵל נ"ב שָׁנָה דִּכְתִיב עַד יִגָּמֵל הַנַּעַר וְגוֹ' דשיבירי"ר בְּלַעַ"ז וכ"ד חֳדָשִׁים נִקְרָא תִּינוֹק וּכְתִיב (שְׁמוּאֵל א א׳:כ״ב) וְיָשַׁב שָׁם עַד עוֹלָם עוֹלָמוֹ שֶׁל לֵוִי חֲמִשִּׁים שָׁנָה שֶׁנֶּאֱמַר (בַּמִּדְבָּר ח׳:כ״ה) וּמִבֶּן חֲמִשִּׁים שָׁנָה יָשׁוּב מִצְּבָא הָעֲבֹודָה (בִּבְכוֹרוֹת) יְרוּשַׁלְמִי וּבְסֵדֶר עוֹלָם תִּמְצָא כִּשְׁנֵי דַּפִּין תּוֹסֶפֶת עַל זֶה:
Les jours de Chemouel furent cinquante-deux ans — car il est écrit « jusqu'à ce que l'enfant soit sevré, etc. » — désévrer en langue vulgaire — et l'on est appelé nourrisson vingt-quatre mois ; et il est écrit « et il demeurera là pour toujours » : le « toujours » d'un Levi, soit cinquante ans, ainsi qu'il est dit « et à partir de cinquante ans il se retirera du service de l'ouvrage » (dans Bekhorot). Ainsi dans le Yeroushalmi ; et dans le Seder Olam tu trouveras près de deux feuillets qui s'ajoutent à cela.
🗂️ Tossefot (1)
וּמִי סִיב שְׁמוּאֵל וְהָא בַּר נ"ב שְׁנִין הֲוָה וְכוּ'. וְעַתָּה (אַפֵּי') חַיֵּי שְׁמוּאֵל נ"ב שָׁנָה שֶׁהֲרֵי בְּשָׁנָה רִאשׁוֹנָה שֶׁהָיָה עֵלִי מְמֻונֶּה לכ"ג נוֹלַד שְׁמוּאֵל כְּדִכְתִיב (שְׁמוּאֵל א א׳:ט׳) וְעֵלִי יוֹשֵׁב כְּלוֹמַר אוֹתוֹ יוֹם נִתְייַשֵּׁב וְנִתְמַנָּה וְעֵלִי הָיָה נָבִיא וְשׁוֹפֵט אַרְבָּעִים שָׁנָה כְּדִמְפָרֵשׁ בִּקְרָא וּשְׁמוּאֵל הָיָה נָבִיא וְשׁוֹפֵט י' שָׁנִים קֹודֶם מַלְכוּת שָׁאוּל כִּדְאִיתָא בְּסֵדֶר עוֹלָם נִמְצָא שֶׁהָיָה שְׁמוּאֵל בֶּן מ"ט שָׁנָה כְּשֶׁפָּסַק מִלִּהְיוֹת שׁוֹפֵט וַחֲצִי שָׁנָה שֶׁבְּשָׁנָה רִאשׁוֹנָה שֶׁהָיָה עֵלִי נָבִיא נוֹלַד וְתַרְתֵּין שְׁנִין וּפַלְּגָא דְּשָׁאוּל הַמֶּלֶךְ הֲרֵי נ"ב שְׁנִין וּלְהָכִי קָא פָּרֵיךְ וּמִי סִיב וּמוֹרִי ש"י חֲשִׁיב הָנֵי אַרְבָּעִים שָׁנָה דְּעֵלִי קֹודֶם שֶׁנִּשְׁבָּה הָאָרוֹן וּבְאוֹתוֹ יוֹם שֶׁנִּשְׁבָּה מֵת כְּדִכְתִיב וַיְהִי כְּהַזְכִּירוֹ אֲרוֹן הָאֱ-לֹהִים וַיִּפֹּול אֲחוֹרַנִּית וְתִשָּׁבֵר מַפְרַקְתּוֹ וְגוֹ' וְהָאָרוֹן הָיָה בְּבֵית אֲבִינָדָב בַּגִּבְעָה עֶשְׂרִים שָׁנָה כְּדִכְתִיב (שְׁמוּאֵל א ז׳:ב׳) וַיִּרְבּוּ הַיָּמִים וַיִּהְיוּ עֶשְׂרִים שָׁנָה וַיִּנָּהוּ כָּל בֵּית יִשְׂרָאֵל אַחֲרֵי ה' וּמִיָּד כְּשֶׁמָּלַךְ דָּוִד בִּירוּשָׁלַיִם דְּהַיְינוּ לְאַחַר כְּשֶׁמָּלַךְ בְּחֶבְרוֹן שֶׁבַע שָׁנִים וּמֶחֱצָה הֱבִיאוֹ לְשָׁם צֵא וַחֲשֹׁוב אַרְבָּעִים שֶׁחָיָה עֵלִי עִם עֶשְׂרִים שָׁנָה שֶׁהָיָה הָאָרוֹן בְּבֵית אֲבִינָדָב הַייְנוּ שִׁשִּׁים נִמְצָא שֶׁהָיָה שִׁשִּׁים שָׁנָה מִשֶּׁנּוֹלַד שְׁמוּאֵל עַד שֶׁבָּא הָאָרוֹן בִּירוּשָׁלַיִם אע"ג דְּנוֹלַד בַּשָּׁנָה הָרִאשׁוֹנָה א"כ נְכֵי לְפָחוֹת חֲצִי שָׁנָה דְּהֵרָיוֹן אוֹתָן שִׁבְעָה חֳדָשִׁים הָיָה הָאָרוֹן בִּשְׂדֵה פְּלִשְׁתִּים דְּלָא קָא חָשֵׁיב וּמָלֵי' לְהָנְהוּ דִּשְׁעַת הֵרָיוֹן נִמְצָא שֶׁהָיָה שְׁמוֹנָה שָׁנִים מִמִּיתַת שְׁמוּאֵל עַד שֶׁבָּא הָאָרוֹן לִירוּשָׁלַיִם שֶׁהֲרֵי הָיָה שִׁשָּׁה חֳדָשִׁים מִמִּיתַת שְׁמוּאֵל קֹודֶם שֶׁמְּשָׁחוֹ דָּוִד לַמֶּלֶךְ בְּחֶבְרוֹן וּמָלַךְ שָׁם שֶׁבַע שָׁנִים וּמֶחֱצָה וּמִיָּד מָלַךְ בִּירוּשָׁלַיִם וְהֵבִיא הָאָרוֹן וְעַתָּה הָסֵר שְׁמוֹנָה שָׁנִים מִן שִׁשִּׁים שָׁנִים שֶׁהָיָה מִשֶּׁנּוֹלַד שְׁמוּאֵל עַד הֲבָאַת הָאָרוֹן וְיִשָּׁאֵר נ"ב שָׁנִים:
« Chemouel était-il donc si âgé ? Il n'avait pourtant que cinquante-deux ans, etc. » — Or la vie de Chemouel fut bien de cinquante-deux ans. En effet, Chemouel naquit la première année où Eli fut établi grand prêtre, ainsi qu'il est écrit « et Eli était assis », c'est-à-dire que ce jour-là il fut installé et nommé ; Eli fut prophète et juge quarante ans, comme le texte l'explique ; et Chemouel fut prophète et juge dix ans avant la royauté de Chaoul, comme il est dit dans le Seder Olam. Il se trouve donc que Chemouel avait quarante-neuf ans lorsqu'il cessa d'être juge ; ajoutes-y la demi-année de la première année du pontificat d'Eli qui s'était écoulée avant sa naissance, et les deux ans et demi du roi Chaoul : cela fait cinquante-deux ans. C'est pourquoi la guemara demande : était-il donc si âgé ? Et mon maître, que sa lumière brille, compte ces quarante années d'Eli comme allant jusqu'à la prise de l'arche : ce jour-là même Eli mourut, ainsi qu'il est écrit « et il arriva, lorsqu'il mentionna l'arche de D.ieu, qu'il tomba en arrière et se brisa la nuque, etc. ». L'arche demeura ensuite vingt ans dans la maison d'Avinadav à Guivea, ainsi qu'il est écrit « et les jours se multiplièrent et furent vingt ans, et toute la maison d'Israël soupira après Hachem » ; et dès que David régna à Jérusalem — c'est-à-dire après avoir régné sept ans et demi à Hevron — on l'y fit monter. Va donc compter : les quarante ans que vécut Eli avec les vingt ans où l'arche fut chez Avinadav, cela fait soixante. Il y eut donc soixante ans depuis la naissance de Chemouel jusqu'à l'arrivée de l'arche à Jérusalem, bien qu'il soit né dans la première année ; il faut dès lors retrancher au moins la demi-année de la grossesse, car les sept mois où l'arche resta dans les champs des Philistins n'ont pas été comptés, et ils comblent ceux de la grossesse. Il se trouve alors qu'il y eut huit ans depuis la mort de Chemouel jusqu'à l'arrivée de l'arche à Jérusalem : car il s'écoula six mois entre la mort de Chemouel et l'onction de David comme roi à Hevron, il y régna sept ans et demi, puis régna aussitôt à Jérusalem et y fit monter l'arche. Retranche maintenant ces huit ans des soixante ans qui vont de la naissance de Chemouel à la montée de l'arche : il reste cinquante-deux ans.
💡 Explication

La question de Rav Nahman est chronologique avant d'être exégétique. L'Écriture emploie le verbe zaken, « il était devenu vieux », à propos de Chemouel au moment où il installe ses fils comme juges. Or une baraita connue, citée ailleurs à propos des âges de mort, prend précisément cinquante-deux ans comme référence sous le nom de « mort de Chemouel de Rama ».

Rachi précise l'enjeu de cette baraita : elle sert à distinguer les morts qui relèvent du karet (le retranchement) de celles qui n'en relèvent pas. Mourir à cinquante-deux ans en portant le nom de Chemouel signifie précisément une mort qui ne porte aucun soupçon. Ce détail deviendra décisif deux segments plus loin.

Tossefot établit le chiffre par le calcul, et de deux manières indépendantes. Voir le schéma de synthèse en tête de page.

4
אֲמַר לֵיהּ, הָכִי אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: זִקְנָה קָפְצָה עָלָיו, דִּכְתִיב: ״נִחַמְתִּי כִּי הִמְלַכְתִּי אֶת שָׁאוּל״. אָמַר לְפָנָיו: רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם! שְׁקַלְתַּנִי כְּמֹשֶׁה וְאַהֲרֹן, דִּכְתִיב: ״מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן בְּכֹהֲנָיו וּשְׁמוּאֵל בְּקֹרְאֵי שְׁמוֹ״, מַה מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן לֹא בָּטְלוּ מַעֲשֵׂה יְדֵיהֶם בְּחַיֵּיהֶם, אַף אֲנִי לֹא יִתְבַּטֵּל מַעֲשֵׂה יָדַי בְּחַיַּי.

Il lui répondit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — la vieillesse a fondu sur lui, car il est écrit : « Je regrette d'avoir fait régner Chaoul. » [Chemouel] dit devant Lui : Maître du monde ! Tu m'as mis en balance avec Moche et Aharon, car il est écrit : « Moche et Aharon parmi Ses prêtres, et Chemouel parmi ceux qui invoquent Son nom. » De même que Moche et Aharon n'ont pas vu l'œuvre de leurs mains annulée de leur vivant, de même que l'œuvre de mes mains ne soit pas annulée de mon vivant.

📜 Rachi (4)
קָפְצָה הִלְבִּין שְׂעָרוֹ:
Elle a fondu — ses cheveux ont blanchi.
נִחַמְתִּי וְרָצָה הקב"ה לְהָורְגוֹ מִיָּד:
Je regrette — et le Saint, béni soit-Il, voulait le faire mourir sur-le-champ.
שְׁקַלְתַּנִי כְּמֹשֶׁה וְאַהֲרֹן דִּכְתִיב מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן בְּכֹהֲנָיו וּשְׁמוּאֵל בְּקֹורְאֵי שְׁמוֹ וְגוֹ' שָׁוִין הֵן:
Ils sont à égalité.
מַעֲשֵׂה יְדֵיהֶן יְהוֹשֻׁעַ אַף הוּא הָיָה תַּלְמִידוֹ שֶׁל אַהֲרֹן כִּדְאָמְרִי' בְּעֵירוּבִין (דַּף נד:) יָצָא מֹשֶׁה וְשָׁנָה לָהֶן אַהֲרֹן פִּירְקוֹ:
L'œuvre de leurs mains — Yehochoua : lui aussi fut le disciple d'Aharon, comme nous le disons dans Erouvin (54b) : Moche sortait, et Aharon leur répétait son chapitre.
🪔 Ben Yehoyada (2)
אָמַר לְפָנָיו: רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם, שְׁקַלְתַּנִי כְּמֹשֶׁה וְאַהֲרֹן, דִּכְתִיב: (תְּהִלִּים צט, ו) "מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן בְּכֹהֲנָיו, וּשְׁמוּאֵל בִּקְרָאֵי שְׁמוֹ" וְכוּ'.. נִרְאֶה מַה שֶׁאָמַר 'דִּכְתִיב מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן בְּכֹהֲנָיו' תַּלְמוּדָא קָאָמַר לָהּ אֲבָל שְׁמוּאֵל כָּךְ אָמַר שְׁקַלְתַּנִי כְּמֹשֶׁה וְאַהֲרֹן, מַה מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן לֹא בָּטְלוּ מַעֲשֵׂה יְדֵיהֶם בְּחַיֵּיהֶם אַף אֲנִי לֹא יִתְבַּטְּלוּ מַעֲשֵׂה יָדַי בְּחַיֵּי, כִּי הוּא יָדַע בְּרוּחַ הַקֹּודֶשׁ שֶׁהָיָה שָׁקוּל בִּישִׁיבָה שֶׁל מַעְלָה כְּמֹשֶׁה וְאַהֲרֹן. אִי נָמֵי אֶפְשָׁר דִּשְׁמוּאֵל עַצְמוֹ אָמַר הַכָּתוּב הַזֶּה בְּתוֹךְ דְּבָרָיו דְּיָדַע לֵיהּ מִשּׁוּם שֶׁהוּא נֶאֱמַר בְּמִזְמוֹרִים שֶׁל מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה שֶׁהֵם מִן תְּפִלָּה לְמֹשֶׁה וְאֵילָךְ.
« Il dit devant Lui : Maître du monde, Tu m'as mis en balance avec Moche et Aharon, car il est écrit (Psaumes 99, 6) : Moche et Aharon parmi Ses prêtres, et Chemouel parmi ceux qui invoquent Son nom, etc. » — Il semble que les mots « car il est écrit : Moche et Aharon parmi Ses prêtres » soient de la guemara elle-même ; Chemouel, lui, a dit seulement : Tu m'as mis en balance avec Moche et Aharon ; de même que Moche et Aharon n'ont pas vu l'œuvre de leurs mains annulée de leur vivant, de même que l'œuvre de mes mains ne soit pas annulée de mon vivant. Car il savait par le roua'h ha-kodech (l'esprit de sainteté) qu'il était, dans l'académie d'en haut, mis en balance avec Moche et Aharon. Ou bien : il se peut que Chemouel ait lui-même cité ce verset au milieu de ses paroles, car il le connaissait, ce verset figurant parmi les psaumes de Moche notre maître, la paix sur lui, qui commencent à « Prière de Moche » et suivent.
מַה מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן לֹא בָּטְלוּ מַעֲשֵׂה יְדֵיהֶם בְּחַיֵּיהֶם אַף אֲנִי לֹא יִתְבַּטְּלוּ מַעֲשֵׂה יָדַי בְּחַיַּי. מַה שֶׁפֵּירֵשׁ רַשִׁ"י זַ"ל עַל יְהוֹשֻׁעַ שֶׁאַף הוּא תַּלְמִידוֹ שֶׁל אַהֲרֹן שֶׁלֹּא מֵת בְּחַיֵּי מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן, הוּא דֹּוחַק מְאֹד, וַהֲלֹא נָדָב וַאֲבִיהוּא מֵתוּ בְּחַיֵּי מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן וְאִם נֹאמַר דְּקָאֵי עַל יְהוֹשֻׁעַ מִצַּד הַסְּמִיכָה שֶׁסָּמַךְ אוֹתוֹ מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה וּמִינָּהוּ לִהְיוֹת בִּמְקוֹמוֹ מַנְהִיג אֶת יִשְׂרָאֵל אִם כֵּן עִנְיָן זֶה אֵין בּוֹ שַׁיָּיכוּת לְאַהֲרֹן הַכֹּהֵן ע"ה וְאַמַּאי נָקֵיט לֵיהּ? וְעוֹד הַמִּינּוּי שֶׁמִּינָּהוּ בְּפֵירוּשׁ אִתְּמַר שֶׁיִּטֹּול הַשְּׂרָרָה הַזֹּאת אַחַר פְּטִירָתוֹ. וְאֶפְשָׁר לְייַשֵּׁב נָדָב וַאֲבִיהוּא שָׁאנֵי שֶׁהֵם אָמְרוּ מָתַי יָמוּתוּ שְׁנֵי זְקֵנִים הַלָּלוּ וַאֲנַחְנוּ נִהְיֶה מַנְהִיגִים אֶת הַדּוֹר (סַנְהֶדְרִין נב.) , וְלָכֵן דִּבּוּרָם גָּרַם לָהֶם שֶׁיָּמוּתוּ בְּחַיֵּי מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן. מִיהוּ עִם כָּל זֶה קָשֶׁה דְּוַדַּאי אִיכָּא כַּמָּה גְּדוֹלִים בְּיִשְׂרָאֵל שֶׁלָּמְדוּ תּוֹרָה מִפִּי מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה וּמִפִּי אַהֲרֹן הַכֹּהֵן ע"ה וְהֵם הַנְּשִׂיאִים וְכַיּוֹצֵא שֶׁנִּפְטְרוּ בְּחַיֵּי מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה וְאַהֲרֹן הַכֹּהֵן ע"ה. וְגַם מַה שֶׁכָּתַב מָהַרְשָׁ"א זַ"ל עַל אֶלְעָזָר, דָּבָר זֶה מֻוקְשֶׁה מְאֹד דְּמַה שַׁייָּכוּת יֵשׁ לְאַהֲרֹן הַכֹּהֵן ע"ה בִּמְשִׁיחַת אֶלְעָזָר? וְעוֹד דְּאִם עִנְיָן כָּזֶה חֲשִׁיב בִּיטּוּל מַעֲשֵׂה יָדָיו תִּיקְשֵׁי אֵיךְ אַהֲרֹן הַכֹּהֵן ע"ה שֶׁמְּשָׁחוֹ מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה לְכֹהֵן גָּדוֹל נִפְטַר בְּחַיֵּי מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה? מִיהוּ עַל זֶה יֵשׁ לוֹמַר כֵּיוָן דְּנָטַל בְּנוֹ כֶּתֶר כְּהֻונָּה לָא חֲשִׁיב זֶה בִּיטּוּל מַעֲשֵׂה יָדָיו, מַה שֶׁאֵין כֵּן גַּבֵּי שָׁאוּל שֶׁרָצָה הקב"ה לְהַעֲבִיר כֶּתֶר מַלְכוּת שֶׁלּוֹ לְאִישׁ אַחֵר חֲשִׁיב זֶה בִּיטּוּל. בְּרַם עַל עִיקַּר הַמַּאֲמָר נִרְאֶה לִי בס"ד מַה שֶׁאָמַר 'מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן לֹא בָּטְלוּ מַעֲשֵׂה יְדֵיהֶם בְּחַיֵּיהֶם' הַיְינוּ עַל שְׁתֵּי מַתָּנוֹת יְקָרוֹת וְעֶלְיוֹנוֹת שֶׁנִּיתְּנוּ לְיִשְׂרָאֵל עַל יָדָם וּבִזְכוּתָם, וְהֵם מָן וַעֲנָנֵי כָּבוֹד שֶׁהֵם מַתָּנוֹת עֶלְיוֹנִים וְרוּחָנִיִּים, דְּאַף עַל פִּי שֶׁיִּשְׂרָאֵל חָטְאוּ וְתִפְּלוּ עַל הַמָּן וּקְרָאוּהוּ 'לֶחֶם הַקְּלֹקֵל' (בַּמִּדְבָּר כא, ה) , וְאַף עַל פִּי שֶׁבָּאוּ לִמְקוֹם יִשּׁוּב בְּאֶרֶץ סִיחוֹן וְעוֹג שֶׁנִּמְצָא שָׁם מָזוֹן גַּשְׁמִי עִם כָּל זֶה לֹא בָּטֵל הַמָּן בְּחַיֵּי מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה, וְכֵן עַנְנֵי כָּבוֹד אַף עַל פִּי שֶׁעָבְדוּ הָעֵגֶל וְנִסְתַּלְּקוּ עַנְנֵי כָּבוֹד שָׁעָה מוּעֶטֶת עִם כָּל זֶה לֹא בִּטְּלוּ אֶלָּא תֶּכֶף וּמִיָּד חָזְרוּ בִּשְׁבִיל אַהֲרֹן הַכֹּהֵן ע"ה.
« De même que Moche et Aharon n'ont pas vu l'œuvre de leurs mains annulée de leur vivant, de même que l'œuvre de mes mains ne soit pas annulée de mon vivant. » — L'explication que Rachi donne de Yehochoua, qui fut lui aussi disciple d'Aharon et qui ne mourut pas du vivant de Moche et d'Aharon, est très forcée : Nadav et Avihou, eux, sont bien morts du vivant de Moche et d'Aharon. Et si l'on dit que cela vise Yehochoua au titre de la semikha que Moche notre maître lui donna en l'établissant à sa place pour conduire Israël, alors cette affaire n'a aucun rapport avec Aharon le prêtre — pourquoi le mentionner ? De plus, cette nomination fut expressément déclarée comme devant prendre effet après son décès. On peut répondre que Nadav et Avihou font exception, car ils avaient dit : quand donc mourront ces deux vieillards, et c'est nous qui conduirons la génération (Sanhédrin 52a) ; c'est leur parole qui a cause leur mort du vivant de Moche et d'Aharon. Malgré tout, la difficulté demeure : il y eut certainement plusieurs grands d'Israël qui apprirent la Torah de la bouche de Moche notre maître et d'Aharon le prêtre — les nessiim et leurs semblables — et qui moururent de leur vivant. Quant à ce qu'écrit le Maharcha au sujet d'Elazar, cela soulève une grande difficulté : quel rapport Aharon le prêtre a-t-il avec l'onction d'Elazar ? Et de plus, si une chose pareille comptait comme annulation de l'œuvre de ses mains, on demanderait comment Aharon le prêtre, que Moche notre maître avait oint comme grand prêtre, a pu mourir du vivant de Moche. Sur ce point toutefois on peut répondre que, son fils ayant reçu la couronne du sacerdoce, cela ne compte pas comme annulation de l'œuvre de ses mains ; pour Chaoul en revanche, où le Saint, béni soit-Il, voulait faire passer sa couronne royale à un autre homme, cela compte bien comme une annulation. Mais sur le fond de cet enseignement, il me semble, avec l'aide du Ciel, que « Moche et Aharon n'ont pas vu l'œuvre de leurs mains annulée de leur vivant » vise les deux dons précieux et supérieurs qui furent donnés à Israël par eux et par leur mérite : la manne et les nuées de gloire, dons supérieurs et spirituels. Bien qu'Israël ait fauté et se soit plaint de la manne en l'appelant « ce pain misérable » (Nombres 21, 5), et bien qu'ils soient arrivés en pays habité, au pays de Si'hon et de Og, où l'on trouvait une nourriture matérielle, la manne n'a pourtant pas cessé du vivant de Moche notre maître. De même pour les nuées de gloire : bien qu'ils aient servi le veau et que les nuées se soient retirées un court instant, elles n'ont pas cessé pour autant, et sont revenues aussitôt par le mérite d'Aharon le prêtre.
💡 Explication

La réponse de Rabbi Yo'hanan retourne la question. Chemouel n'avait pas l'âge d'un vieillard : la vieillesse a fondu sur lui, d'un coup, et Rachi précise le signe visible — ses cheveux ont blanchi. Reste à savoir pourquoi.

La cause est une prière de Chemouel. Le verset « je regrette d'avoir fait régner Chaoul » annonce, selon Rachi, une mise à mort immédiate du roi. Chemouel intervient en s'appuyant sur un verset des Psaumes qui le place au même rang que Moche et Aharon, et il en tire une conséquence : ce rang doit valoir aussi pour ce qui les distingue, à savoir que l'œuvre de leurs mains a tenu tant qu'ils vivaient.

L'« œuvre des mains » de Chemouel, c'est la royauté de Chaoul, qu'il a lui-même oint. La prière revient donc à demander que Chaoul ne soit pas déposé de son vivant — et c'est cette demande qui va enfermer le Ciel dans le dilemme du segment suivant.

5
אָמַר הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא: הֵיכִי אַעֲבִיד? לִימוֹת שָׁאוּל — לָא קָא שָׁבֵיק שְׁמוּאֵל, לִימוֹת שְׁמוּאֵל אַדְּזוּטָר — מְרַנְּנִי אַבָּתְרֵיהּ. לָא לֵימוּת שָׁאוּל וְלָא לֵימוּת שְׁמוּאֵל — כְּבָר הִגִּיעָה מַלְכוּת דָּוִד, וְאֵין מַלְכוּת נוֹגַעַת בַּחֲבֶרְתָּהּ אֲפִילּוּ כִּמְלֹא נִימָא.

Le Saint, béni soit-Il, dit : comment vais-je faire ? Que Chaoul meure — Chemouel ne le laisse pas faire.

Que Chemouel meure alors qu'il est jeune — on murmurera à son sujet. Que ni Chaoul ni Chemouel ne meurent — le temps de la royauté de David est déjà venu, et une royauté n'empiète pas sur une autre, fut-ce de l'épaisseur d'un cheveu (nima).

📜 Rachi (2)
כִּי זוּטָר בָּחוּר:
Alors qu'il est jeune — un homme dans la force de l'âge.
מְרַנְּנִי כֻּולֵּי עָלְמָא אַבָּתְרֵיהּ דְּאָמְרִי מְדַמֵּית זוּטָר שֶׁמָּא ח"ו עֲבֵירָה הָיְתָה בּוֹ:
Tout le monde murmurera à son sujet — car ils diront : puisqu'il est mort jeune, peut-être, à D.ieu ne plaise, y avait-il en lui quelque faute.
💡 Explication

La guemara énonce les trois issues possibles et ferme chacune d'elles. La première se heurte à la prière de Chemouel, qui a été exaucée. La deuxième se heurte à l'honneur du prophète : Rachi explique que le peuple, voyant mourir un homme jeune, en conclurait à une faute cachée. La troisième se heurte au calendrier des règnes.

La formule qui clôt le passage — une royauté n'empiète pas sur une autre, fut-ce de l'épaisseur d'un cheveu — est une règle générale, qui revient ailleurs dans le Talmud. Le temps assigné à chaque royauté est fixé ; le règne de David ne peut donc commencer avec un jour de retard.

Le mot araméen nima désigne un cheveu, et par extension la plus petite mesure imaginable. Le dilemme est ainsi complet : trois portes, trois verrous.

6
אָמַר הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא: אַקְפִּיץ עָלָיו זִקְנָה. הַיְינוּ דִּכְתִיב: ״וְשָׁאוּל יוֹשֵׁב בַּגִּבְעָה תַּחַת הָאֶשֶׁל בָּרָמָה״, וְכִי מָה עִנְיַן גִּבְעָה אֵצֶל רָמָה? אֶלָּא לוֹמַר לָךְ: מִי גָּרַם לְשָׁאוּל שֶׁיָּשַׁב בַּגִּבְעָה שְׁתֵּי שָׁנִים וּמֶחֱצָה — תְּפִלָּתוֹ שֶׁל שְׁמוּאֵל הָרָמָתִי.

Le Saint, béni soit-Il, dit : je ferai fondre sur lui la vieillesse. C'est le sens de ce qui est écrit : « Et Chaoul était assis à Guivea, sous le tamaris, à Rama. » Or quel rapport Guivea a-t-elle avec Rama ?

Cela vient plutôt t'enseigner ceci : qui a fait que Chaoul demeure à Guivea deux ans et demi ? La prière de Chemouel de Rama.

📜 Rachi (2)
וְכִי מָה עִנְיַן גִּבְעַת בִּנְיָמִין אֵצֶל רָמָה בְּהַר אֶפְרַיִם:
[Rama] est dans la montagne d'Ephraim.
שֶׁיָּשַׁב ב' שָׁנִים וּמֶחֱצָה כְּדִמְפָרֵשׁ בְּסֵדֶר עוֹלָם שֶׁמָּלַךְ מַחֲצִית שְׁנַת עַשְׁתֵּי עֶשְׂרֵה וּשְׁנַיִם עֲשָׂרָה וּשְׁלֹשָׁה עָשָׂר וּשְׁמוּאֵל מֵת בְּתוֹךְ שְׁנַת שְׁלֹשׁ עֶשְׂרֵה לְסוֹף שְׁמוֹנָה חֳדָשִׁים:
Qu'il demeura deux ans et demi — comme l'explique le Seder Olam : il régna la moitié de la onzième année, la douzième et la treizième, et Chemouel mourut au cours de la treizième année, au bout de huit mois.
🪔 Ben Yehoyada (2)
אֲקַפֵּץ עָלָיו זִקְנָה. בָּזֶה יוּבָן בס"ד מַה שֶּׁאָמַר לוֹ יִשְׂרָאֵל בְּסִימָן ח' (שְׁמוּאֵל א' ח, ה) 'הִנֵּה אַתָּה זָקַנְתָּ' דָּיְיקִי בְּתֵיבַת 'אַתָּה' לִרְמֹוז אַתָּה הָיִיתָ סִיבַּת הַזִּקְנָה, כִּי לוּלֵי טַעֲנָתְךָ לֹא הָיְתָה קוֹפֶצֶת עָלֶיךָ זִקְנָה, וּמִן הַכְּתוּבִים מַשְׁמַע דְּקָפְצָה קֹודֶם שֶׁהִמְלִיךְ אֶת שָׁאוּל, וְאֵין זוֹ תֵּימַהּ כִּי הקב"ה צוֹפֶה עֲתִידוֹת וְעָשָׂה מֵרֵאשִׁית בַּעֲבוּר אַחֲרִית שֶׁיָּדַע דְּאַחַר שֶׁיִּמְלֹוךְ שָׁאוּל יִהְיֶה כָּךְ וְכָךְ וְצָרִיךְ שֶׁיִּפָּטֵר שְׁמוּאֵל, וְיִצְטָרֵךְ לִזְקֵנָה כְּדֵי שֶׁלֹּא יְהַרְהֲרוּ אַחֲרָיו. וְאִם תֹּאמַר לָמָּה לֹא הִמְתִּין לַעֲשׂוֹתוֹ זָקֵן אַחַר שֶׁיִּמְלֹוךְ שָׁאוּל שֶׁיַּגִּיעַ זְמַן הִצְטָרְכוּת הַזִּקְנָה? יֵשׁ לוֹמַר שֶׁרָצָה שֶׁיִּהְיֶה נִיכָּר שְׁמוּאֵל לְעֵינֵי הַכֹּל בִּזְקֵנָה יָמִים רַבִּים. אִי נָמֵי הִקְדִּים לוֹ הַזִּקְנָה, כְּדֵי שֶׁיַּחְשֹׁוב שְׁמוּאֵל הַנָּבִיא ע"ה שֶׁקָּרַב קִיצּוֹ וְאָז יְמַנֶּה אֶת בָּנָיו שׁוֹפְטִים קֹודֶם שֶׁיִּמְלֹוךְ שָׁאוּל וּבָזֶה מְתֹורָץ קֻושְׁיַת מָהַרְשָׁ"א זַ"ל.
« Je ferai fondre sur lui la vieillesse. » — On comprend par là, avec l'aide du Ciel, ce que lui dirent les enfants d'Israël au chapitre 8 (I Samuel 8, 5) : « voici, toi, tu as vieilli ». Ils ont insisté sur le mot « toi » pour faire allusion à ceci : c'est toi qui as été la cause de cette vieillesse, car sans ton argument la vieillesse n'aurait pas fondu sur toi. Or les versets indiquent qu'elle a fondu sur lui avant même qu'il ne fasse régner Chaoul, ce qui ne doit pas étonner : le Saint, béni soit-Il, voit l'avenir, et Il a disposé le commencement en vue de la fin, sachant qu'après l'avènement de Chaoul il en irait ainsi, que Chemouel devrait quitter ce monde et qu'il aurait besoin de cette vieillesse pour qu'on ne s'interroge pas à son sujet. Et si tu demandes pourquoi Il n'a pas attendu, pour le vieillir, que Chaoul règne, c'est-à-dire le moment où la vieillesse devenait nécessaire, on peut répondre qu'Il voulait que Chemouel soit connu de tous comme un vieillard de longue date. Ou bien : Il lui a avancé la vieillesse afin que Chemouel le prophète, la paix sur lui, pense sa fin proche et nomme alors ses fils juges avant que Chaoul ne règne ; ainsi se résout la difficulté du Maharcha.
מִי גָּרַם לְשָׁאוּל שֶׁיָּשַׁב בַּגִּבְעָה שְׁתֵּי שָׁנִים וּמֶחֱצָה? תְּפִלָּתוֹ שֶׁל שְׁמוּאֵל הָרָמָתִי. הִנֵּה בְּוַדַּאי לָאו כָּל אוֹתָם שְׁתֵּי שָׁנִים וּמֶחֱצָה הָיוּ בַּעֲבוּר תְּפִלָּתוֹ שֶׁל שְׁמוּאֵל הַנָּבִיא ע"ה כִּי זֶה הָיָה רַק מֵעֵת שֶׁחָטָא בְּמִלְחֶמֶת עֲמָלֵק וְהָכִי קָאָמַר מִי גָּרַם שֶׁתִּהְיֶה נִמְשֶׁכֶת יְשִׁיבָתוֹ שֶׁל שָׁאוּל בַּמַּלְכוּת בַּגִּבְעָה עַד סוֹף שְׁתֵּי שָׁנִים וּמֶחֱצָה? תְּפִלָּתוֹ שֶׁל שְׁמוּאֵל, דְּלוּלֵא תְּפִלָּתוֹ לֹא הָיָה נִשְׁאָר מֶשֶׁךְ זְמַן זֶה כֻּולּוֹ. אַךְ קָשֶׁה כֵּיוָן דְּאָמַר אֵין מַלְכוּת נוֹגַעַת בַּחֲבֶרְתָּהּ אֲפִלּוּ כִּמְלֹא נִימָא וְכוּ' אֵיךְ הוֹעִילָה תְּפִלָּתוֹ שֶׁל שְׁמוּאֵל הַנָּבִיא ע"ה לְעַכֵּב מַלְכוּת דָּוִד הַמֶּלֶךְ ע"ה? וְנִרְאֶה לִי דְּאִין הָכִי נָמֵי כָּךְ הִיא הַמִּדָּה אַךְ הַיְינוּ רְבוּתָא דִּתְפִילַּת שְׁמוּאֵל הַנָּבִיא ע"ה שֶׁהֶחֱלִיפָה הַשִּׁיטָה, וְאֶפְשָׁר שֶׁיֵּשׁ בָּזֶה טַעַם כָּמוּס וְנִסְתָּר שֶׁהֻוצְרַךְ הַדָּבָר לִהְיוֹת כָּךְ לְפִי הָעֵת וְהַזְּמַן, נִמְצָא שָׁאוּל הַמֶּלֶךְ ע"ה נִמְשְׁכָה מַלְכוּתוֹ שְׁלוֹשִׁים חֳודָשִׁים, וְרָמוּז מִסְפָּר זֶה שֶׁל שְׁלֹשִׁים בְּנִיקּוּד תֵּיבַת זֶה, מַה שֶׁאָמַר (שְׁמוּאֵל א' ט, יז) 'זֶה יַעֲצָר בְּעַמִּי' דְּנָקוּד תַּחַת זֶה סגו"ל שֶׁהוּא שְׁלוֹשִׁים.
« Qui a fait que Chaoul demeure à Guivea deux ans et demi ? La prière de Chemouel de Rama. » — Assurément, ces deux ans et demi ne furent pas tous dus à la prière du prophète Chemouel, car cela ne vaut qu'à partir du moment où Chaoul faute lors de la guerre contre Amalek. Voici donc le sens : qui a fait que la royauté de Chaoul se prolonge à Guivea jusqu'au terme de ces deux ans et demi ? La prière de Chemouel ; sans elle, il ne serait pas resté toute cette durée. Une difficulté se pose cependant : puisqu'il a été dit qu'une royauté n'empiète pas sur une autre, fut-ce de l'épaisseur d'un cheveu, comment la prière du prophète Chemouel a-t-elle pu retarder la royauté du roi David ? Il me semble qu'en effet telle est bien la règle, et que c'est précisément là la force de la prière du prophète Chemouel, qui a renversé l'ordre établi. Il se peut aussi qu'il y ait là une raison cachée et secrète, et que la chose ait dû se produire ainsi selon le moment et l'époque. Il se trouve donc que la royauté du roi Chaoul se prolongea trente mois, et ce nombre de trente est évoqué par la vocalisation du mot « ze », dans ce qui est dit (I Samuel 9, 17) « celui-ci gouvernera mon peuple » : sous « ze » se trouve un segol, qui vaut trente.
💡 Explication

La solution retenue satisfait les trois contraintes à la fois. Chemouel mourra jeune, mais il aura l'apparence d'un vieillard, si bien que sa mort à cinquante-deux ans ne suscitera aucun soupçon ; Chaoul restera roi tant que Chemouel vivra ; et le règne de David commencera à l'heure. La question de Rav Nahman reçoit ainsi sa réponse complète.

La preuve scripturaire repose sur une anomalie géographique. Guivea est en Binyamin, Rama dans la montagne d'Ephraim, comme le note Rachi : un homme ne peut être assis dans les deux. Le verset rapproche donc les deux noms pour indiquer une cause, et non un lieu : c'est l'homme de Rama, Chemouel, qui maintient Chaoul assis à Guivea.

La durée de deux ans et demi est celle du règne de Chaoul selon le Seder Olam, que Rachi détaille : une demi-année, puis deux années pleines.

7
וּמִי מִידְּחֵי גַּבְרָא מִקַּמֵּי גַּבְרָא? אִין, דְּאָמַר רַבִּי שְׁמוּאֵל בַּר נַחְמָנִי אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: מַאי דִכְתִיב: ״עַל כֵּן חָצַבְתִּי בַּנְּבִיאִים הֲרַגְתִּים בְּאִמְרֵי פִי״ — ״בְּמַעֲשֵׂיהֶם״ לֹא נֶאֱמַר, אֶלָּא ״בְּאִמְרֵי פִּי״, אַלְמָא: מִידְּחֵי גַּבְרָא מִקַּמֵּי גַּבְרָא.

Et un homme est-il écarté devant un autre homme ? Oui.

Car Rabbi Chemouel bar Nahmani a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : que signifie ce qui est écrit, « C'est pourquoi je les ai taillés par les prophètes, je les ai tués par les paroles de ma bouche » ? Il n'est pas dit « par leurs actes », mais « par les paroles de ma bouche ».

Il en ressort qu'un homme est bien écarté devant un autre homme.

📜 Rachi (3)
מִי מִידְּחֵי גַּבְרָא כו' דְּאִידְּחִי שְׁמוּאֵל מִקַּמֵּי דָּוִד:
Un homme est-il écarté, etc. — puisque Chemouel a été écarté devant David.
בְּמַעֲשֵׂיהֶם לֹא נֶאֱמַר דְּמַשְׁמַע בַּעֲבוּר חֵטְא:
Il n'est pas dit « par leurs actes » — ce qui aurait signifié : en raison d'une faute.
אֶלָּא בְּאִמְרֵי פִּי מִפְּנֵי דָּבָר שֶׁגָּזַרְתִּי כְּגוֹן הַאי מַעֲשֶׂה דִּשְׁמוּאֵל:
Mais « par les paroles de ma bouche » — en raison d'une chose que j'ai décrétée, comme dans cette affaire de Chemouel.
💡 Explication

La guemara revient sur un point du raisonnement précédent. On avait admis que Chemouel devait mourir parce que le temps de David était venu. Mais cela suppose qu'un homme puisse être retiré du monde pour faire place à un autre, sans faute de sa part.

La réponse tient à une lecture fine d'Osée. Le verset aurait pu dire que D.ieu a fait périr ces hommes par leurs actes, ce qui aurait désigné une sanction. Il dit « par les paroles de ma bouche » : Rachi explique qu'il s'agit d'un décret, et il donne pour exemple le cas même de Chemouel. La mort peut donc suivre d'une décision d'en haut, sans rapport avec une culpabilité.

8
רַב נַחְמָן וְרַבִּי יִצְחָק הֲווֹ יָתְבִי בִּסְעוּדְתָּא. אֲמַר לֵיהּ רַב נַחְמָן לְרַבִּי יִצְחָק: לֵימָא מַר מִילְּתָא. אֲמַר לֵיהּ, הָכִי אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: אֵין מְסִיחִין בִּסְעוּדָה, שֶׁמָּא יַקְדִּים קָנֶה לְוֶשֶׁט וְיָבֹא לִידֵי סַכָּנָה.

Rav Nahman et Rabbi Yitshak étaient assis à un repas. Rav Nahman dit à Rabbi Yitshak : que le Maître dise quelque chose.

Il lui répondit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — on ne converse pas pendant le repas, de peur que la trachée (kaneh) ne devance l'oesophage (vechet) et que l'on n'en vienne au danger.

📜 Rachi (2)
ה"ג לֵימָא לָן מַר מִידֵּי וְלָא גָּרְסִינַן חַד לְחַבְרֵיהּ:
Voici la leçon à retenir : « que le Maître nous dise quelque chose » ; et l'on ne lit pas « l'un à son compagnon ».
שֶׁמָּא יַקְדִּים קָנֶה כְּשֶׁיּוֹצִיא הַקּוֹל נִפְתַּח אוֹתוֹ כּוֹבַע שֶׁעַל פִּי הַקָּנֶה וְנִכְנַס בּוֹ הַמַּאֲכָל וּמִסְתַּכֵּן וּלְפִיכָךְ לֹא אוֹמַר לְךָ כְּלוּם מַאֲכָל וּמִשְׁתֶּה הוֹלֵךְ דֶּרֶךְ הַוֶּשֶׁט:
De peur que la trachée ne devance — lorsqu'il émet la voix, ce couvercle qui se trouve à l'entrée de la trachée s'ouvre, la nourriture y pénètre et il se met en danger ; c'est pourquoi je ne te dirai rien. Le manger et le boire passent par l'oesophage.
🪔 Ben Yehoyada (1)
רַב נַחְמָן וְרַבִּי יִצְחָק הֲווֹ יָתְבִי בִּסְעוּדְתָּא, אֲמַר לֵיהּ רַב נַחְמָן לְרַבִּי יִצְחָק: לֵימָא מַר מִלְּתָא. יֵשׁ לְהַקְשׁוֹת אֵיךְ נֶעְלַם מִן רַב נַחְמָן דָּבָר זֶה שֶׁהוּא עִיקָּר גָּדוֹל בְּהִלְכוֹת סְעוּדָה, דְּאִית בֵּיהּ סַכָּנָה דְּשֶׁמָּא יַקְדִּים קָנֶה לְוֵשֶׁט? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּרָאִיתִי לְהַגָּאוֹן חִידָ"א זַ"ל בְּבִרְכֵּי יוֹסֵף דְּחָקַר בְּדִין זֶה דְּחָזֵי לְרַבָּנָן קַדִּישֵׁי דְּלָא זְהִירִי בְּדִין זֶה כְּלָל וּשְׁנוֹת דּוֹר וָדוֹר מְשִׂיחִין בְּתוֹךְ הַסְּעוּדָה וְאֵינָם נִיזּוֹקִין וְכָתַב דְּמָצָא עַל זֶה חִילּוּק מִסְתַּבֵּר בְּסֵפֶר אֵלִיָּה רַבָּה זַ"ל דִּכְלָל זֶה לָא אַייְרֵי אֶלָּא בִּימֵיהֶם שֶׁהָיוּ אוֹכְלִין בַּהֲסִבָּה וְלָכֵן הָיָה בָּזֶה חֲשַׁשׁ נֶזֶק אֲבָל עַתָּה שֶׁאֵין אוֹכְלִין בַּהֲסִיבָּה וְיָמִין וּשְׂמֹאל שֶׁקּוֹלִין נִינְהוּ לֵיכָּא לְמֵיחַשׁ עַייֵּן שָׁם. וּלְפִי זֶה יֵשׁ לוֹמַר לְעוֹלָם רַב נַחְמָן יָדַע לְדִין זֶה אַךְ נִזְדַּמֵּן שֶׁהֵם לֹא הָיוּ אוֹכְלִין בַּהֲסִיבָּה בְּאוֹתוֹ הַפַּעַם, וְהוּא רָאָה אֶת רַבִּי יִצְחָק שֶׁלֹּא הָיָה מֵיסֵב אֶלָּא יָמִין וּשְׂמֹאל שֶׁקּוֹלִין נִינְהוּ וּלְכָךְ אָמַר לוֹ 'לֵימָא מַר מִלְּתָא' דִּכְהַאי גַּווְנָא אֵין כָּאן חֲשָׁשׁ, וְרַבִּי יִצְחָק אָמַר לוֹ 'הָכִי אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: אֵין מְסִיחִין בִּסְעוּדָה שֶׁמָּא יַקְדִּים קָנֶה לַוֶּשֶׁט' רָמַז לוֹ בָּזֶה כֵּיוָן דְּרַבִּי יִצְחָק שֶׁהוּא אָמוֹרָא אָמַר לְהַאי דִּינָא בִּסְתָם וְלֹא תָּלָה הַדִּין בַּהֲסִיבָּה שְׁמַע מִינָּה דְּהַאי דִּינָא אִיתֵיהּ אֲפִילּוּ כְּשֶׁאֵין יוֹשְׁבִין בַּהֲסִבָּה מִשּׁוּם דְּגָזְרִינַן בְּלֹא הֲסִבָּה מִשּׁוּם הֲסִבָּה דְּאִם לֹא כֵן לָא הֲוָה נָקֵיט בִּסְתָם דְּאָמוֹרָא צָרִיךְ לְפָרֵשׁ דְּבָרָיו וְדַוְקָא תַּנָּא אֵין דַּרְכּוֹ לְפָרֵשׁ, וְעוֹד דְּהוּא אָמַר הַטַּעַם 'שֶׁמָּא יַקְדִּים' שֶׁהוּא חֲשַׁשׁ סַכָּנָה, וְכֵיוָן דְּאִיכָּא סַכָּנָה וַודַּאי מִסְתַּבְּרָא דְּיֵשׁ לִגְזֹור בָּזֶה אֲפִילּוּ בְּלֹא הַסִּבָּה. וּבָזֶה יְתֹורַץ קֻושְׁיַת הָרִי"ף זַ"ל דְּרַבִּי יִצְחָק אֵיךְ דִּבֵּר עַתָּה בְּתוֹךְ הַסְּעוּדָה בְּהַאי מֵימְרָא דְּרַבִּי יוֹחָנָן? וּבָזֶה נִיחָא דְּבֶאֱמֶת הֵם הָיוּ יוֹשְׁבִים בְּלֹא הֲסִיבָּה וְעַל כֵּן לֵיכָּא בָּזֶה חֲשַׁשׁ סַכָּנָה וְרַק יֵשׁ לִמְנֹועַ הַשִּׂיחָה מִשּׁוּם גְּזֵרָה דְּשֶׁמָּא יְדַבְּרוּ גַּם בַּהֲסִיבָּה וּלְכָךְ כְּדֵי לְהוֹדִיעוֹ דִּין זֶה דִּבֵּר בּוֹ עַתָּה לְפִי שָׁעָה וְלֹא חָשׁ. וְעוֹד נִרְאֶה לִי בס"ד דִּלְעוֹלָם רַב נַחְמָן יָדַע זֶה הַדִּין אַךְ חָשַׁב בֶּטַח בְּדִבְרֵי תּוֹרָה לֵית לַן בַּהּ דְּשׁוֹמֵר מִצְוָה לֹא יֵדַע דָּבָר רָע, וּכְמוֹ שֶׁאָמְרוּ בַּגְּמָרָא דִּפְסָחִים (פְּסָחִים קט:) עַל הַזּוּגוֹת, כּוֹס שֶׁל בְּרָכָה מִצְטָרֵף לְטוֹבָה וְאֵינוֹ מִצְטָרֵף לְרָעָה מִשּׁוּם דְּשׁוֹמֵר מִצְוָה לֹא יֵדַע דָּבָר רָע, וְהֵשִׁיב לוֹ רַבִּי יִצְחָק דְּהָכִי אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן דְּאֵין מְשִׂיחִין מִשּׁוּם הַאי טַעְמָא דְּסַכַּנְתָּא, וְכֵיוָן דְּהַחֲשָׁשׁ הוּא מִשּׁוּם סַכָּנָה יֵשׁ לִגְזֹור אֲפִילּוּ בַּמִּדְבָּר בְּדִבְרֵי תּוֹרָה מִשּׁוּם מַרְאִית הָעַיִן דְּהָרוֹאֵהוּ מֵרָחוֹק אֵינוֹ יוֹדֵעַ שֶׁהוּא מְדַבֵּר בְּדִבְרֵי תּוֹרָה וְחוֹשֵׁב שֶׁמְּדַבֵּר בְּמִילֵּי דְּעָלְמָא וְגַם הוּא יִלְמֹוד לְדַבֵּר מִילֵּי דְּעָלְמָא. וּבָזֶה יְתֹורַץ בס"ד קֻושְׁייַת הָעוֹלָם, דְּמַקְשִׁין לָמָּה הֵבִיא עַתָּה מַאֲמָר זֶה דְּיַעֲקֹב אָבִינוּ ע"ה לֹא מֵת, וְכִי לֹא הָיָה בְּיָדוֹ שׁוּם דָּבָר מֵעִנְיָינָא דְּיוֹמָא אוֹ מֵעֵין הַסְּעוּדָה? וּבָזֶה יְתֹורַץ שַׁפִּיר דִּקְדּוּק זֶה כִּי מֵהַאי דִּינָא שֶׁהֻוצְרַךְ לְהִגִּידוּ לְפִי שָׁעָה מוּבָן דְּחוֹשְׁשִׁין מִשּׁוּם מַרְאִית הָעַיִן וּלְכָךְ אַף עַל גַּב דִּבְדִבְרֵי תּוֹרָה אֵין נֶזֶק חוֹשְׁשִׁין מִפְּנֵי הָרוֹאִין מֵרָחוֹק, וְלָכֵן הֵבִיא מַאֲמַר 'יַעֲקֹב אָבִינוּ לֹא מֵת' וְאָמַר 'בִּכְדִי חָנְטוּ חַנָּטַיָּא?' וְהֵשִׁיב 'מִקְרָא אֲנִי דּוֹרֵשׁ' וְכָתַב רַבֵּינוּ מָהָרָ"ם אַלְשֵׁיךְ זַ"ל בְּפָרָשַׁת וַיְחִי, דְּרוֹצֶה לוֹמַר מַה שֶׁחָנְטוּ הוּא לְעֵינֵי הָרוֹאִין שֶׁלֹּא יַעֲשׂוּהוּ אֱלוֹהַּ ח"ו בִּרְאוֹתָם שֶׁנִּתְקַיֵּים גּוּפוֹ אַחַר שֶׁמֵּת וְחוֹשְׁשִׁין לְמַרְאִית הָעַיִן, וּלְכָךְ לְעֵינֵי הָרוֹאִים עָשׂוּ לוֹ חֲנָטָה טִבְעִית וְרַק לֹא פָּתְחוּ בִּטְנוֹ וְכַנִּזְכָּר שָׁם יְעֻויַּן שָׁם, וְלָכֵן הֵבִיא רַבִּי יִצְחָק מַאֲמָר זֶה, דְּחָשׁ יוֹסֵף הַצַּדִּיק ע"ה מִשּׁוּם מַרְאִית הָעַיִן שֶׁלֹּא יָצָא תַּקָּלָה מִזֶּה וְעָשָׂה לוֹ חֲנִיטָה אַף עַל פִּי שֶׁהוּא לֹא מֵת וְלֹא הָיָה צָרִיךְ חֲנִיטָה, וְאִם כֵּן מִזֶּה הַמַּאֲמָר בָּא לְחַזֵּק דְּבָרָיו הָרִאשׁוֹנִים שֶׁלֹּא הָיָה רוֹצֶה לְדַבֵּר בְּדִבְרֵי תּוֹרָה אַף עַל פִּי דְּאֵין יוֹצֵא מִזֶּה נֶזֶק דְּשׁוֹמֵר מִצְוָוה לֹא יֵדַע דָּבָר רָע, וְרַק חָשׁ מִשּׁוּם מַרְאִית הָעַיִן שֶׁלֹּא יָצָא תַּקָּלָה מִזֶּה דְּהָרוֹאֵהוּ מֵרָחוֹק מְדַבֵּר בְּתוֹךְ הַסְּעוּדָה וְאֵינוֹ שׁוֹמֵעַ שֶׁהוּא מְדַבֵּר בְּדִבְרֵי תּוֹרָה חוֹשֵׁב שֶׁהוּא מְדַבֵּר בְּמִילֵּי דְּעָלְמָא וְאָז יַחְשֹׁוב דְּמֻותָּר לְדַבֵּר בְּתוֹךְ הַסְּעוּדָה אֲפִילּוּ בְּמִילֵּי דְּעָלְמָא.
« Rav Nahman et Rabbi Yitshak étaient assis à un repas. Rav Nahman dit à Rabbi Yitshak : que le Maître dise quelque chose. » — On peut demander comment Rav Nahman ignorait une chose pareille, qui est un grand principe dans les lois du repas et qui comporte un danger, celui que la trachée devance l'oesophage. Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il faut partir de ce que le Gaon Hida, dans le Birkei Yossef, examine à propos de cette loi : il constate que des maîtres saints n'y prennent aucune garde, et que de génération en génération on converse au milieu du repas sans subir de dommage. Il rapporte à ce sujet une distinction convaincante trouvée dans le Élia Rabba : cette règle ne vaut que pour leur temps, où l'on mangeait en position allongée (hesseba), de sorte qu'il y avait là un risque de dommage ; aujourd'hui que l'on ne mange plus ainsi et que la droite et la gauche se valent, il n'y a plus lieu de craindre. Selon cela, on peut dire que Rav Nahman connaissait parfaitement cette loi, mais qu'il se trouva que ce jour-là ils ne mangeaient pas en position allongée ; voyant que Rabbi Yitshak n'était pas étendu et que la droite et la gauche se valaient, il lui dit « que le Maître dise quelque chose », car en pareil cas il n'y a rien à craindre. Et Rabbi Yitshak lui répondit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan, on ne converse pas pendant le repas de peur que la trachée ne devance l'oesophage. Il lui faisait entendre par là que, Rabbi Yitshak étant un amora et ayant énoncé cette loi sans la restreindre, sans la lier à la position allongée, on en déduit qu'elle vaut même quand on ne mange pas ainsi : on a décrété pour le cas sans hesseba à cause du cas avec hesseba. Sinon il ne l'aurait pas énoncée sans restriction, car un amora doit préciser ses paroles, tandis que seul un tana a coutume de ne pas préciser. De plus, il a donné la raison — « de peur qu'elle ne devance » — qui est une crainte de danger ; et dès lors qu'il y a danger, il est certainement raisonnable de décréter même sans hesseba. Ainsi se résout la difficulté du Rif : comment Rabbi Yitshak a-t-il pu parler, précisément, au milieu du repas, pour dire cet enseignement de Rabbi Yo'hanan ? Cela s'explique bien : en vérité ils étaient assis sans hesseba, de sorte qu'il n'y avait là aucun danger ; il fallait seulement s'abstenir de parler en raison du décret, de peur que l'on ne parle aussi en position allongée. Pour l'en informer, il a donc parlé sur le moment et ne s'en est pas soucié. Il me semble encore, avec l'aide du Ciel, que Rav Nahman connaissait certainement cette loi, mais qu'il pensait que pour des paroles de Torah il n'y avait rien à craindre, car celui qui garde un commandement ne connaît pas de mal, comme la guemara le dit dans Pessahim (109b) à propos des paires : la coupe de bénédiction s'ajoute pour le bien et ne s'ajoute pas pour le mal, parce que celui qui garde un commandement ne connaît pas de mal. Rabbi Yitshak lui répondit qu'ainsi a dit Rabbi Yo'hanan, on ne converse pas, et pour ce motif du danger ; et puisque la crainte porte sur un danger, il faut décréter même pour celui qui parle de Torah, en raison de l'apparence : celui qui le voit de loin ignore qu'il parle de Torah, croit qu'il parle de choses ordinaires, et apprendra lui aussi à parler de choses ordinaires. Ainsi se résout, avec l'aide du Ciel, la difficulté que tout le monde soulève : pourquoi a-t-il apporte précisément l'enseignement selon lequel Yaakov notre père n'est pas mort ? N'avait-il rien qui fut de circonstance ou en rapport avec le repas ? Cela s'explique fort bien, car de cette loi qu'il a dû énoncer sur le moment il ressort que l'on craint l'apparence ; et c'est pourquoi, même si les paroles de Torah ne causent aucun dommage, on craint à cause de ceux qui regardent de loin. Il a donc apporté l'enseignement « Yaakov notre père n'est pas mort », et a dit « est-ce donc en vain que les embaumeurs l'ont embaumé ? », à quoi il fut répondu « j'expose un verset ». Or notre maître le Maharam Alchikh a écrit, dans la paracha Vayehi, que l'embaumement fut fait pour ceux qui regardaient, afin qu'ils n'en fassent pas une divinité, à D.ieu ne plaise, en voyant son corps se conserver après sa mort : on craint l'apparence, et c'est pourquoi, aux yeux des spectateurs, on lui fit un embaumement ordinaire, à ceci près que l'on n'ouvrit pas son ventre, comme il est expliqué là. Voilà pourquoi Rabbi Yitshak a apporté cet enseignement : Yossef le juste craignit l'apparence, de peur qu'il n'en résulte un trébuchement, et il lui fit un embaumement bien qu'il ne fût pas mort et n'en eût aucun besoin. Cet enseignement vient donc renforcer ses premières paroles : il ne voulait pas parler de Torah, bien qu'aucun dommage n'en résulte puisque celui qui garde un commandement ne connaît pas de mal, et il craignait seulement l'apparence, de peur qu'il n'en sorte un trébuchement — celui qui le voit de loin parler au milieu du repas, sans entendre qu'il parle de Torah, croira qu'il parle de choses ordinaires et en conclura qu'il est permis de parler pendant le repas, même de choses ordinaires.
💡 Explication

Le folio passe du registre exégétique à la scène concrète. Rav Nahman demande à son hôte un mot de Torah, comme il est d'usage à table. La réponse de Rabbi Yitshak est elle-même la raison de son refus : on ne parle pas en mangeant.

Le motif est physiologique. Deux conduits partent de la gorge : le kaneh, la trachée, qui mène à l'air, et le vechet, l'oesophage, qui mène à l'estomac. Rachi décrit le mécanisme : un couvercle (kova, notre épiglotte) ferme l'entrée de la trachée ; l'émission de la voix l'ouvre, et la nourriture peut y tomber. La formule « la trachée devance l'oesophage » désigne donc ce basculement.

Rachi relève la pointe de la scène : « c'est pourquoi je ne te dirai rien ». L'enseignement et son application coïncident.

🖼️ Schéma
Kaneh et vechet : pourquoi la parole met le repas en danger En silence kaneh trachée vechet oesophage kova ferme le couvercle la nourriture descend par le seul chemin ouvert En parlant kaneh trachée vechet oesophage la voix ouvre le couvercle la trachée devance l'oesophage : danger Rachi : le couvercle placé à l'entrée de la trachée s'ouvre pour laisser passer la voix, et la nourriture peut y tomber.
Les deux conduits de la gorge et le rôle du couvercle : en silence il ferme la trachée, la parole l'ouvre et livre passage à la nourriture.
9
בָּתַר דִּסְעוּד אֲמַר לֵיהּ, הָכִי אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: יַעֲקֹב אָבִינוּ לֹא מֵת. אֲמַר לֵיהּ: וְכִי בִּכְדִי סְפַדוּ סַפְדָּנַיָּא וַחֲנַטוּ חָנְטַיָּיא וּקְבַרוּ קַבָּרַייָּא? אֲמַר לֵיהּ: מִקְרָא אֲנִי דּוֹרֵשׁ, שֶׁנֶּאֱמַר: ״וְאַתָּה אַל תִּירָא עַבְדִּי יַעֲקֹב נְאֻם ה׳ וְאַל תֵּחַת יִשְׂרָאֵל כִּי הִנְנִי מוֹשִׁיעֲךָ מֵרָחוֹק וְאֶת זַרְעֲךָ מֵאֶרֶץ שִׁבְיָם״, מַקִּישׁ הוּא לְזַרְעוֹ: מַה זַרְעוֹ בַּחַיִּים — אַף הוּא בַּחַיִּים.

Après qu'ils eurent mangé, il lui dit : ainsi a dit Rabbi Yo'hanan — Yaakov notre père n'est pas mort. Il lui dit : est-ce donc en vain que les pleureurs l'ont pleuré, que les embaumeurs l'ont embaumé et que les fossoyeurs l'ont enterré ?

Il lui répondit : j'expose un verset, ainsi qu'il est dit : « Et toi, ne crains pas, mon serviteur Yaakov, dit Hachem, et ne sois pas effrayé, Israël, car me voici qui te sauve de loin, et ta descendance du pays de leur captivité. » Le verset le met en parallèle (hekech) avec sa descendance : de même que sa descendance est vivante, de même lui est vivant.

📜 Rachi (5)
לֹא מֵת אֶלָּא חַי הוּא לְעוֹלָם:
N'est pas mort — mais il vit à jamais.
בִּכְדִי וְכִי בְּחִנָּם סִפְדוּ סָפְדַיָּא וַחֲנַטוּ חַנָּטַיָּא דִּכְתִיב בֵּיהּ (בְּרֵאשִׁית נ) וְיַחְנְטוּ (אוֹתוֹ) וַיִּסְפְּדוּ (לו):
En vain — est-ce donc pour rien que les pleureurs l'ont pleuré et que les embaumeurs l'ont embaumé, puisqu'il est écrit à son sujet (Genèse 50) « et ils l'embaumèrent » et « ils le pleurèrent ».
מִקְרָא אֲנִי דּוֹרֵשׁ וְהַאי דַּחֲנַטוּ חַנָּטַיָּא סְבוּרִים הָיוּ שֶׁמֵּת:
J'expose un verset — et si les embaumeurs l'ont embaumé, c'est qu'ils pensaient qu'il était mort.
מַה זַרְעוֹ בַּחַיִּים כְּשֶׁהוּא מְקַבֵּץ אֶת יִשְׂרָאֵל מֵאֶרֶץ שֶׁבַּיָּם הַחַיִּים הוּא מְקַבֵּץ שֶׁהֵן בַּשֶּׁבִי שֶׁהַמֵּתִים אֵינָן בַּשְּׁבִי:
De même que sa descendance est vivante — lorsqu'Il rassemble Israël du pays de leur captivité, ce sont les vivants qu'Il rassemble, car ce sont eux qui sont en captivité, les morts n'y étant pas.
אַף הוּא בַּחַיִּים שֶׁיְּבִיאֶנּוּ בַּגּוֹלָה כְּדֵי לִגְאֹול אֶת בָּנָיו לְעֵינָיו כְּמוֹ שֶׁמָּצִינוּ בְּמִצְרַיִם וַיַּרְא יִשְׂרָאֵל וְגוֹ' וְדָרְשִׁינַן יִשְׂרָאֵל סָבָא וְדַחֲנַטוּ חַנָּטַיָּא נִדְמֶה לָהֶם שֶׁמֵּת אֲבָל חַי הָיָה:
De même lui est vivant — car Il le fera venir en exil afin de délivrer ses fils sous ses yeux, comme nous le trouvons en Égypte : « et Israël vit, etc. », que nous exposons comme désignant Israël l'ancien. Et si les embaumeurs l'ont embaumé, c'est qu'il leur avait semble qu'il était mort, alors qu'il était vivant.
🗂️ Tossefot (1)
יַעֲקֹב אָבִינוּ לֹא מֵת. וְכֵן מַשְׁמַע דִּכְתִיב וַיִּגְוַע וְלָא כְּתִיב וַיָּמָת כְּדִמְפָרֵשׁ בְּסוֹטָה (דַּף יג.) גַּבֵּי מַעֲשֶׂה דְּחוּשִׁים:
Yaakov notre père n'est pas mort. C'est aussi ce qu'indique le texte, puisqu'il est écrit « il expira » sans qu'il soit écrit « il mourut », comme cela est expliqué dans Sota (13a) à propos de l'épisode de Houchim.
💡 Explication

Le repas fini, Rabbi Yitshak peut enfin parler, et il livre l'enseignement que Rav Nahman lui avait demandé. L'objection de Rav Nahman est de bon sens : le livre de la Genèse rapporte le deuil, l'embaumement et l'ensevelissement de Yaakov.

La réponse, mikra ani doresh, « j'expose un verset », déplace le débat. Rabbi Yo'hanan ne conteste pas les faits rapportés ; il lit une structure dans le verset de Jérémie, où Yaakov et sa descendance sont l'objet d'une même promesse de délivrance. Ce procédé s'appelle hekech : deux termes placés dans une même proposition se communiquent leurs propriétés. Si les descendants sauvés du pays de leur captivité sont vivants, Yaakov l'est aussi.

Rachi résout la tension : ceux qui l'ont embaumé croyaient qu'il était mort. Tossefot ajoute un appui textuel — à propos de Yaakov l'Écriture écrit « il expira », sans écrire « il mourut ».

10
אָמַר רַבִּי יִצְחָק: כָּל הָאוֹמֵר ״רָחָב״ ״רָחָב״ מִיָּד נִקְרִי. אֲמַר לֵיהּ רַב נַחְמָן: אֲנָא אָמֵינָא וְלָא אִיכְפַּת לִי! אֲמַר לֵיהּ: כִּי קָאָמֵינָא, בְּיוֹדְעָהּ וּבִמְכִירָה.

Rabbi Yitshak dit : quiconque dit « Rahav, Rahav » connaît aussitôt une émission (keri). Rav Nahman lui dit : moi je le dis, et cela ne me fait rien.

Il lui répondit : ce que je disais vaut pour celui qui l'a connue et qui l'a vue.

📜 Rachi (3)
כָּל הָאוֹמֵר רָחָב רָחָב מִיָּד נִקְרֵי נַעֲשֶׂה בַּעַל קֶרִי:
Quiconque dit « Rahav, Rahav » connaît aussitôt une émission — il devient baal keri (atteint d'une émission).
לֹא אִיכְפַּת לִי אֵינִי חוֹשֵׁשׁ:
Cela ne me fait rien — je n'en éprouve rien.
בְּיוֹדְעָהּ הַייְנוּ נָמֵי מְכִירָה:
Celui qui l'a connue — cela revient au même que celui qui l'a vue.
🗂️ Tossefot (1)
בְּיוֹדְעָהּ וּמְכִירָה קָאָמֵינָא. פִּי' בְּיוֹדְעָהּ שֶׁבָּא עָלֶיהָ וּמְכִירָה שֶׁרָאָה אוֹתָהּ:
« Je parlais de celui qui l'a connue et qui l'a vue. » C'est-à-dire : « qui l'a connue », celui qui a eu commerce avec elle ; « qui l'a vue », celui qui a contemplé sa personne.
🪔 Ben Yehoyada (2)
כָּל הָאוֹמֵר: 'רָחָב' 'רָחָב', מִיָּד נִקְרִי. מַקְשִׁים לְמַאי נָפְקָא מִינַּהּ אַשְׁמְעִינַן דָּבָר זֶה? מַה דַּהֲוָה הֲוָה! דְּהָא וַדַּאי בַּזְּמַן הַזֶּה אֵין מִי שֶׁיּוֹדְעָהּ וּמְכִירָה כְּדֵי דְּנִקְּרֵי בְּהִזְכִּירוּ אוֹתָהּ פַּעֲמַיִים! וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּבָא לְלַמְּדֵנוּ הַזְכָּרַת הַשֵּׁם פַּעֲמַיִים הוּא דֶּרֶךְ חִיבָּה, וּלְכָךְ צָרִיךְ שֶׁיִּזָּהֵר הָאָדָם בְּאֵשֶׁת אִישׁ דְּעָלְמָא שֶׁיּוֹדְעָהּ וּמְכִירָה שֶׁלֹּא יַזְכִּיר שְׁמָהּ פַּעֲמַיִים דְּזֶה הָוֵי דֶּרֶךְ חִיבָּה וְאִיכָּא חֲשָׁשׁ פֶּן יִתְעוֹרֵר בְּקִרְבּוֹ אֵיזֶה הִרְהוּר מְעַט וּכְמוֹ דְּחָשׁוּ רַבּוֹתֵינוּ זַ"ל בְּאִשְׁתּוֹ נִדָּה בִּמְזִיגַת כּוֹס וְהַצָּעַת הַמִּטָּה דְּאָסְרוּ בָּזֶה מִשּׁוּם דְּהָוֵי דֶּרֶךְ חִיבָּה וְאִיכָּא בָּזֶה חֲשַׁשׁ הִתְעוֹרְרוּת תַּאֲוָה וְכַיּוֹצֵא בָּזֶה יֵשׁ לִיזָּהֵר בְּכָל דָּבָר שֶׁהוּא דֶּרֶךְ חִיבָּה. וּבָזֶה יְתֹורַץ בס"ד דִּקְדּוּק אַחֵר וְהוּא מַה שֶׁהֵבִיא הַאי שְׁמוּעָה דְּרָחָב רָחָב סָמוּךְ לְאוֹתָהּ שְׁמוּעָה דְּיַעֲקֹב אָבִינוּ לֹא מֵת, וְיֵשׁ לְהַקְשׁוֹת מַה שַׁייָּכוּת יֵשׁ לָזֶה עִם זֶה? אַךְ הָעִנְיָן הוּא עַל פִּי מַה שֶׁאָמַר רַבֵּינוּ מָהָרָ"ם אַלְשֵׁיךְ זַ"ל בְּפָרָשַׁת וַיְחִי דהשי"ת נָתַן נר"ן [נֶפֶשׁ, רוּחַ, נְשָׁמָה] לְיַעֲקֹב אָבִינוּ ע"ה בִּהְיוֹתוֹ נִקְרָא בְּשֵׁם יַעֲקֹב וְאַחַר כָּךְ כְּשֶׁקָּרְאוּ יִשְׂרָאֵל נָתַן לוֹ עוֹד נר"ן אֲחֵרִים גְּדוֹלִים מֵאוֹתָם נר"ן, וְהֵם נר"ן שֶׁל בְּחִינַת יִשְׂרָאֵל, וּכְשֶׁנִּפְטַר נִסְתַּלְּקוּ הנר"ן שֶׁל בְּחִינַת יִשְׂרָאֵל בִּלְבַד וְלָכֵן בְּשֵׁם יִשְׂרָאֵל דַּוְקָא כְּתִיב מִיתָה אֲבָל בְּשֵׁם יַעֲקֹב לָא כְּתִיב מִיתָה כִּי נר"ן דִּבְחִינַת יַעֲקֹב נִשְׁאֲרוּ בּוֹ, וְלָכֵן דִּקְדְּקוּ בִּלְשׁוֹנָם לוֹמַר 'יַעֲקֹב אָבִינוּ לֹא מֵת' רוֹצֶה לוֹמַר נר"ן שֶׁהָיָה לוֹ בִּהְיוֹתוֹ יַעֲקֹב אָבִינוּ שֶׁהוֹלִיד הַשְּׁבָטִים בְּעוֹדוֹ בְּשֵׁם 'יַעֲקֹב' זֶה לֹא מֵת כִּי נִשְׁאֲרוּ בּוֹ הנר"ן דִּבְחִינַת יַעֲקֹב עַד כָּאן דְּבָרָיו. וְנִרְאֶה לִי הַטַּעַם דְּשֶׁל בְּחִינַת יַעֲקֹב נִשְׁאֲרוּ וְשֶׁל בְּחִינַת יִשְׂרָאֵל נִסְתַּלְּקוּ, הַיְינוּ מִפְּנֵי שהקב"ה כָּפַל שֵׁם יַעֲקֹב שֶׁקְּרָאוֹ (בְּרֵאשִׁית מו, ב) 'יַעֲקֹב יַעֲקֹב' בְּדֶרֶךְ חִיבָּה מַה שֶׁאֵין כֵּן שֵׁם יִשְׂרָאֵל לֹא כָּפַל אוֹתוֹ לוֹ לְכָךְ זָכוּ נר"ן שֶׁל בְּחִינַת יַעֲקֹב שֶׁלֹּא יִהְיֶה בָּהֶם מִיתָה וְלֹא יִקָּרֵא עַל שֵׁם יַעֲקֹב מִיתָה אֶלָּא יִשָּׁאֲרוּ בַּחַיִּים, וְלָכֵן אַחַר מַאֲמָר זֶה שֶׁאָמַר 'יַעֲקֹב אָבִינוּ לֹא מֵת' הֵבִיא מַאֲמַר 'הָאוֹמֵר רָחָב רָחָב' לְלַמְּדֵנוּ הַטַּעַם דְּיַעֲקֹב לֹא מֵת מִפְּנֵי שֶׁשֵּׁם זֶה כָּפְלוּ הקב"ה וּבְכֶפֶל קָנָה חִיבָּה וּלְכָךְ לֹא מֵת וּמְנָא לֵיהּ דְּכָפַל הַשֵּׁם עוֹשֶׂה חִיבָּה הוּא מִמַּה שֶׁאָמַר 'הָאוֹמֵר רָחָב רָחָב נִקְרִי' וְנִמְצָא בָּזֶה נַעֲשָׂה קֶשֶׁר הֵיטֵב לִשְׁנֵי מַאֲמָרִים הָאֵלֶּה.
« Quiconque dit Rahav, Rahav, connaît aussitôt une émission. » — On demande quelle conséquence pratique cet enseignement nous apporte : ce qui fut, fut ! Car de nos jours il n'est assurément plus personne qui l'ait connue et vue, de sorte qu'une émission suivrait le fait de la nommer deux fois. Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il vient nous enseigner que répéter un nom est une marque d'affection ; l'homme doit donc prendre garde, à propos d'une femme mariée qu'il connaît et qu'il fréquente, à ne pas prononcer son nom deux fois, car c'est une marque d'affection et il est à craindre qu'un peu de pensée ne s'éveille en lui. Nos maîtres ont pris la même précaution au sujet de l'épouse en état de nidda, pour le fait de verser la coupe et de préparer le lit : ils l'ont interdit parce que c'est une marque d'affection et qu'il y a là un risque d'éveil du désir. Il convient de se garder de la sorte en toute chose qui est une marque d'affection. Ainsi se résout, avec l'aide du Ciel, une autre question : pourquoi avoir placé cet enseignement sur Rahav juste après celui selon lequel Yaakov notre père n'est pas mort ? Quel rapport entre les deux ? Voici la chose, d'après ce qu'a dit notre maître le Maharam Alchikh dans la paracha Vayehi : le Saint, béni soit-Il, a donné à Yaakov notre père un nefech, un roua'h et une nechama tant qu'il portait le nom de Yaakov ; puis, lorsqu'Il l'appela Israël, Il lui donna un autre nefech, roua'h et nechama, plus élevés que les premiers, qui sont ceux du degré d'Israël. À son décès, seuls se retirèrent le nefech, le roua'h et la nechama du degré d'Israël, et c'est pourquoi la mort est écrite au sujet du nom d'Israël, tandis qu'au sujet du nom de Yaakov la mort n'est pas écrite, les trois âmes du degré de Yaakov étant demeurées en lui. Nos maîtres ont donc pesé leurs mots en disant « Yaakov notre père n'est pas mort », c'est-à-dire : ce qu'il avait en tant que Yaakov, lui qui engendra les tribus sous ce nom, cela n'est pas mort, car les trois âmes du degré de Yaakov sont restées en lui. Ainsi ses paroles. Il me semble que la raison pour laquelle celles du degré de Yaakov sont demeurées et celles du degré d'Israël se sont retirées tient à ce que le Saint, béni soit-Il, a redoublé le nom de Yaakov en l'appelant (Genèse 46, 2) « Yaakov, Yaakov », par affection, alors qu'Il n'a pas redoublé pour lui le nom d'Israël. C'est pourquoi les âmes du degré de Yaakov ont mérité de ne pas connaître la mort et de rester en vie. Voilà pourquoi, après l'enseignement « Yaakov notre père n'est pas mort », on a placé celui de « quiconque dit Rahav, Rahav », pour nous apprendre la raison pour laquelle Yaakov n'est pas mort : parce que le Saint, béni soit-Il, a redoublé ce nom, et que par ce redoublement il a acquis l'affection. Et d'où savons-nous que le redoublement d'un nom marque l'affection ? De ce qui est dit : « quiconque dit Rahav, Rahav connaît une émission ». Les deux enseignements se trouvent ainsi solidement liés.
אֲמַר לֵיהּ רַב נַחְמָן: אֲנָא אָמֵינָא, וְלָא אִכְפַּת לִי. קָשֶׁה הָיָה לְהַקְשׁוֹת לוֹ מִינֵּיהּ וּבֵיהּ דְּהָא רַבִּי יִצְחָק עַצְמוֹ כְּשֶׁאָמַר מַאֲמָר זֶה הִזְכִּיר רֹחַב שְׁנֵי פְּעָמִים? וְנִרְאֶה לִי וַדַּאי רַב נַחְמָן לֹא חָשַׁב דְּרַב יִצְחָק אָמַר נִקְרִי עַל אָדָם שֶׁאֵינוֹ יוֹדְעָהּ כְּלָל דְּדָבָר זֶה הוּא זָר מִן הַשֵּׂכֶל, אַךְ חָשַׁב דְּרַבִּי יִצְחָק אַייְּרִי בְּאָדָם שֶׁרָאָה צוּרָתָהּ כִּי בִּזְמַן קַדְמוֹן הָיוּ עוֹשִׂים צוּרָתוֹ שֶׁל אָדָם בְּעוֹדוֹ בַּחַיִּים שֶׁהַצּוּרָה תִּהְיֶה כָּמוֹהוּ מַמָּשׁ וְזוֹ הַצּוּרָה תִּשָּׁאֵר לְדוֹרֵי דּוֹרוֹת, וְעַל זֶה אָמַר רַבִּי יִצְחָק מִי שֶׁרָאָה צוּרָתָהּ וְאָמַר רָחָב רָחָב נִקְרִי, וְלָכֵן רַבִּי יִצְחָק שֶׁלֹּא רָאָה צוּרָתָהּ אַף עַל פִּי שֶׁאָמַר רָחָב רָחָב לֹא אִכְפַּת לוֹ וּלְכָךְ הִקְשָׁה לוֹ רַב נַחְמָן מֵעַצְמוֹ כִּי אֶפְשָׁר שֶׁרַב נַחְמָן רָאָה צוּרָתָהּ וְעִם כָּל זֶה אָמַר 'רָחָב רָחָב' וְלָא אִכְפַּת לוֹ. וְהֵשִׁיב אֲנָא אָמֵינָא בְּיוֹדְעָהּ בִּהְיוֹתָהּ בַּחַיִּים בְּעוֹרָהּ וּבְשָׂרָהּ וְגַם בִּמְכִירָה שֶׁהָיָה לוֹ אֵיזֶה רֵיעוּת עִמָּהּ כִּי הֶיכֵּר נֶאֱמַר עַל רֵיעוּת וְחִבְּרָהּ, כְּמוֹ שֶׁאָמַר רַבִּי לְבַר קֻפְרָא אֵינִי מַכִּירְךָ בָּעוֹלָם וְכַנִּזְכָּר בַּגְּמָרָא (מוֹעֵד קָטָן טז.) דְּרוֹצֶה לוֹמַר עַל חֶבְרָה וְרֵיעוּת. וּמַה שֶׁאָמַר וּבְמַזְכִּיר אֶת שְׁמָהּ קָא אֲמִינָא, הַכַּוָּנָה דְּנָחִית לְהַזְכִּיר שְׁמָהּ כִּפְלַיִם בַּעֲבוּר חִיבָּה, וְלֹא שֶׁבָּא לְפִיו שָׁמָּה כִּפְלַיִם בְּלִי כַּוָּנָה מְכֻוֶּונֶת וּבָזֶה נִיחָא לְקַייֵּם הַגִּרְסָא וּדְלֹא כְּהָרַב גְּבוּרוֹת אֲרִי זַ"ל.
« Rav Nahman lui dit : moi je le dis, et cela ne me fait rien. » — Il y avait une difficulté à objecter à partir de l'enseignement lui-même, puisque Rabbi Yitshak, en l'énonçant, a lui aussi prononcé le nom de Rahav deux fois. Il me semble certain que Rav Nahman n'a pas pensé que Rabbi Yitshak parlait d'un homme qui ne la connaissait pas du tout, chose étrangère à la raison ; il a pensé que Rabbi Yitshak parlait d'un homme qui avait vu son image, car dans les temps anciens on faisait de l'homme, de son vivant, une image qui lui ressemblait exactement et qui subsistait pour les générations. C'est de cela que Rabbi Yitshak aurait parlé : celui qui a vu son image et dit « Rahav, Rahav » connaît une émission ; et Rabbi Yitshak lui-même, n'ayant pas vu cette image, pouvait dire « Rahav, Rahav » sans en être affecté. Aussi Rav Nahman a-t-il objecté à partir de lui-même, car il se peut qu'il ait vu cette image et qu'il ait pourtant dit « Rahav, Rahav » sans en être affecté. Rabbi Yitshak répondit : je parlais de celui qui l'a connue de son vivant, dans sa peau et sa chair, et qui l'a aussi fréquentée, ayant eu avec elle quelque familiarité, car le terme de connaissance se dit de la familiarité et du compagnonnage, comme Rabbi le dit à Bar Kappara : je ne te connais pas du tout, ainsi qu'il est rapporté dans la guemara (Moed Katan 16a), où il s'agit bien de compagnonnage et de familiarité. Et quand il dit « je parlais de celui qui prononce son nom », il vise celui qui s'applique à répéter son nom par affection, et non celui à qui le nom vient deux fois à la bouche sans intention délibérée. On peut ainsi maintenir la leçon telle qu'elle est, contre l'avis du Guevourot Ari.
💡 Explication

Le passage est bref et sa portée est circonscrite. Rabbi Yitshak énonce un effet, Rav Nahman objecte par l'expérience directe, et Rabbi Yitshak restreint son propos.

La restriction porte sur deux mots, yode'ah et makirah. Tossefot les distingue : « qui l'a connue » désigne celui qui a eu commerce avec elle, « qui l'a vue » celui qui a contemplé sa personne. Rachi, lui, les rapproche. Dans les deux lectures, l'enseignement ne vise que des contemporains, et la génération de Rav Nahman en est hors d'atteinte.

Le Ben Yehoyada tire de là une règle transposable : la répétition d'un nom est une marque d'affection, et c'est de ce côté que porte la mise en garde.

11
כִּי הֲווֹ מִיפַּטְרִי מֵהֲדָדֵי, אֲמַר לֵיהּ: לִיבָּרְכָן מַר! אֲמַר לֵיהּ: אֶמְשֹׁול לְךָ מָשָׁל, לְמָה הַדָּבָר דוֹמֶה? לְאָדָם שֶׁהָיָה הוֹלֵךְ בַּמִּדְבָּר וְהָיָה רָעֵב וְעָיֵף וְצָמֵא, וּמָצָא אִילָן שֶׁפֵּירוֹתָיו מְתוּקִין וְצִלּוֹ נָאֶה וְאַמַּת הַמַּיִם עוֹבֶרֶת תַּחְתָּיו. אָכַל מִפֵּירוֹתָיו, וְשָׁתָה מִמֵּימָיו, וְיָשַׁב בְּצִילּוֹ.

Lorsqu'ils prirent congé l'un de l'autre, [Rav Nahman] lui dit : que le Maître me bénisse ! Il lui dit : je vais te proposer une parabole.

À quoi la chose ressemble-t-elle ? À un homme qui marchait dans le désert, affamé, fatigué et assoiffé, et qui trouva un arbre dont les fruits étaient doux, dont l'ombre était belle, et sous lequel passait un canal d'eau.

Il mangea de ses fruits, but de ses eaux et s'assit à son ombre.

📜 Rachi (4)
כִּי הֲוָה מִיפְטָר רַב נַחְמָן מֵרַב יִצְחָק:
Lorsqu'il prit congé — Rav Nahman de Rabbi Yitshak.
וּפֵירוֹתָיו מְתוּקִין לְרָעָב:
Et ses fruits étaient doux — pour l'homme affamé.
וְהָיָה צִילּוֹ נָאֶה שֶׁזֶּה צָרִיךְ לְאָדָם עָיֵיף לָנוּחַ תַּחְתָּיו:
Et son ombre était belle — car celui qui est fatigué a besoin de se reposer dessous.
וְאַמַּת הַמַּיִם לְצָמֵא:
Et un canal d'eau — pour l'homme assoiffé.
🪔 Ben Yehoyada (3)
אֲמַר לֵיהּ: אֲמַשֵּׁל לְךָ מָשָׁל. יֵשׁ לְהַקְשׁוֹת לְמַאי הֻוצְרַךְ לוֹמַר הַמָּשָׁל? יֹאמַר לוֹ תֵּכֶף בַּמֶּה אֲבָרְכֶךָּ? אִם בַּתּוֹרָה? וְכוּ' אֶלָּא, יְהִי רָצוֹן שֶׁיְּהוּ כָּל צֶאֱצָאֵי מֵעֶיךָ כְּמוֹתְךָ! וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּיֵשׁ מְקַטְרְגִים שָׁמַיִם לִבָּם עַל הַבְּרָכוֹת שֶׁמְּבָרְכִים זֶה לָזֶה לְקַטְרֵג בָּהֶם עַל הַמְבֹורָכִים כִּי צָרָה עֵינֵיהֶם בִּבְרָכוֹת שֶׁל בְּנֵי אָדָם וְלָכֵן כְּדֵי לַעֲשׂוֹת הַבְרָחָה לִבְרָכָה זוֹ מִן הַמְקַטְרְגִים אֲשֶׁר שָׁמְעוּ שֶׁאָמַר לוֹ 'לִיבָּרְכָן מַר' לְכָךְ פָּתַח דְּבָרָיו בַּמָּשָׁל שֶׁאָז יֹאמְרוּ הַמְקַטְרְגִים זֶה מִמְשַׁל מְשָׁלִים וְאֵינוֹ מְבָרֵךְ וְלֹא יָשִׂימוּ לֵב עַל דְּבָרָיו וְאָז בְּסוֹף דְּבָרָיו יֹאמַר הַבְּרָכָה שֶׁל יְהִי רָצוֹן, וּבָזֶה עָשָׂה לָהּ הַבְרָחָה מִן הַמְקַטְרְגִים שֶׁלֹּא הִרְגִּישׁוּ בָּהּ שֶׁהִסִּיחוּ דַּעְתָּם. וְכַיּוֹצֵא בָּזֶה אָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זַ"ל (מִדְרַשׁ רַבָּה שְׁמוֹת מג, א) עַל פָּסוּק (תְּהִלִּים קו, כג) 'עָמַד בַּפֶּרֶץ לְפָנָיו' כְּשֶׁבָּא מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה לְהִתְפַּלֵּל עַל יִשְׂרָאֵל בְּמַעֲשֵׂה הָעֵגֶל, בָּאוּ הַשָּׂטָן וְגוּנְדָּא דִּילֵיהּ לְקַטְרֵג עַל הִתְנַצְּלוּת שֶׁעוֹשֶׂה לָהֶם בִּתְפִילָּתוֹ, מֶה עָשָׂה תְּחִלַּת דְּבָרָיו פָּתַח וְאָמַר (שְׁמוֹת לב, לא) 'אָנָּא חָטָא הָעָם הַזֶּה חֲטָאָה גָּדְלָה' וְאָז תֵּכֶף נִסְתַּלְּקוּ וְנִדְחוּ הַשָּׂטָן וְגוּנְדָּא דִּילֵיהּ מִשָּׁם כִּי אָמְרוּ זֶה בָּא לְקַטְרֵג וְלֹא לְהַצִּיל, וְלָזֶה אָמַר 'עָמַד בַּפֶּרֶץ' שֶׁעָמַד בְּמָקוֹם הַפּוֹרֵץ זֶה הַשָּׂטָן, וְאַחַר שֶׁנִּדְחוּ אָז סִייֵּם דְּבָרָיו בְּהַצָּלָתָם בְּאוֹמְרוֹ (שְׁמוֹת לב, לב) 'וְעַתָּה אִם תִּשָּׂא חַטָּאתָם וְאִם אַיִן מְחֵנִי נָא מִסִּפְרְךָ אֲשֶׁר כָּתַבְתָּ' וּכְמוֹ שֶׁכָּתַב בָּזֶה בַּעַל אֹהֶל יַעֲקֹב זַ"ל וְכֵן הָעִנְיָן כָּאן.
« Il lui dit : je vais te proposer une parabole. » — On peut demander pourquoi il lui a fallu dire une parabole. Qu'il lui dise aussitôt : par quoi te bénirai-je ? Par la Torah ? etc. Mais plutôt : qu'il soit Sa volonté que tous les rejetons de tes entrailles te ressemblent ! Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il y a des accusateurs qui prêtent attention aux bénédictions que les hommes se donnent les uns aux autres pour y trouver matière à accuser les bénéficiaires, car les bénédictions des hommes leur sont insupportables. Aussi, pour mettre cette bénédiction à l'abri des accusateurs qui avaient entendu la demande « que le Maître me bénisse », a-t-il commencé par une parabole : les accusateurs diront alors qu'il propose des paraboles et qu'il ne bénit pas, et ils ne prêteront plus attention à ses paroles ; à la fin de son propos il prononcera la bénédiction, le « qu'il soit Sa volonté », et il l'aura ainsi soustraite aux accusateurs, qui ne l'auront pas perçue puisqu'ils s'en étaient détournés. Nos maîtres ont dit quelque chose de semblable (Midrach Rabba, Chemot 43, 1) sur le verset (Psaumes 106, 23) « il se tint sur la brèche devant Lui » : lorsque Moche notre maître vint prier pour Israël à propos du veau, le Satan et sa troupe vinrent accuser la défense qu'il présentait pour eux dans sa prière. Que fit-il ? Il ouvrit son propos en disant (Exode 32, 31) « de grâce, ce peuple a commis une grande faute », et aussitôt le Satan et sa troupe se retirèrent et furent écartés de là, car ils dirent : celui-ci vient accuser et non sauver. C'est le sens de « il se tint sur la brèche » : il se tint à la place de celui qui fait brèche, c'est-à-dire le Satan ; et une fois qu'ils furent écartés, il acheva ses paroles par leur salut, en disant (Exode 32, 32) « et maintenant, si Tu veux bien pardonner leur faute ; sinon, efface-moi donc de Ton livre que Tu as écrit », comme l'a écrit à ce sujet l'auteur du Ohel Yaakov. Il en va de même ici.
לְאָדָם שֶׁהָיָה מְהַלֵּךְ בַּמִּדְבָּר, וְהָיָה רָעֵב וְעָיֵף וְצָמֵא. יֵשׁ לְהַקְשׁוֹת הֲוָה לֵיהּ לִסְמֹוךְ צָמֵא לְרָעָב? וְנִרְאֶה לִי כִּי הָעֲיֵיפוּת תָּבֹא עַל הָרֹוב מֵחֲמַת הָרְעָבוֹן דְּנֶחְלָשִׁים אֵיבָרָיו כֻּולָּם מֵחֲמַת רְעָבוֹן שֶׁלֹּא יִשָּׁאֵר בָּהֶם עוֹד כֹּחַ דְּהַכֹּחַ בָּא מִן הָאֲכִילָה כַּנּוֹדָע כְּמוֹ שֶׁנֶּאֱמַר (מְלָכִים א' יט, ח) 'וַיֵּלֶךְ בְּכֹחַ הָאֲכִילָה הַהִיא אַרְבָּעִים יוֹם'.
« À un homme qui marchait dans le désert, affamé, fatigué et assoiffé. » — On peut demander pourquoi il n'a pas mis la soif immédiatement après la faim. Il me semble que la fatigue vient le plus souvent de la faim, car tous les membres s'affaiblissent par l'effet de la faim et il ne leur reste plus de force, la force venant de la nourriture, comme on le sait, selon ce qui est dit (I Rois 19, 8) « et il marcha par la force de cette nourriture quarante jours ».
וּמָצָא אִילָן שֶׁפֵּרוֹתָיו מְתוּקִין, וְצַלּוּ נָאֶה, וְאַמַּת הַמַּיִם עוֹבֶרֶת תַּחְתָּיו. קָשֶׁה צִלּוֹ נָאֶה וְאַמַּת הַמַּיִם תַּחְתָּיו זֶה נִרְאֶה לוֹ קֹודֶם שֶׁקָּרַב אֶל הָאִילָן כִּי נִרְאֶה זֶה מֵרָחוֹק אֲבָל פֵּרוֹתָיו מְתוּקִין יָדַע אַחַר שֶׁהִגִּיעַ אֵלָיו וְאָכַל מִפֵּירוֹתָיו וְאִם כֵּן הֲוָה לֵיהּ לְמִנְקַט פֵּרוֹתָיו מְתוּקִין בָּאַחֲרוֹנָה? וְנִרְאֶה לִי בס"ד שֶׁהֻוכְרַח לְסַדֵּר דְּבָרִים אֵלּוּ בְּכָךְ מִשּׁוּם דְּנָקֵיט לְהוּ עַל פִּי סֵדֶר תְּחִלַּת דְּבָרָיו שֶׁאָמַר רָעָב עָיֵף צָמֵא, וְהָרְעָבוֹן הָלַךְ בַּאֲכִילַת פֵּירוֹתָיו, וַעֲייֵפוּת הָלְכָה בִּישִׁיבָתוֹ בְּצִילּוֹ, וְצִמָּאוֹן הָלַךְ כְּשֶׁשָּׁתָה מִן הַמַּיִם הָעוֹבְרִים תַּחְתָּיו. וּמַה שֶׁאָמַר 'אַף אַתָּה בַּמָּה אֲבָרֶכְךָ?' נִתְכַּוֵּון לְפִי דַּרְכּוֹ לְבָרְכוֹ בְּשֵׁם מ"ה שֶׁהוּא שֵׁם הֲוָיָ"ה בְּמִילּוּי אלפי"ן.
« Et il trouva un arbre dont les fruits étaient doux, dont l'ombre était belle, et sous lequel passait un canal d'eau. » — On peut objecter que l'ombre belle et le canal d'eau lui sont apparus avant qu'il ne s'approche de l'arbre, car cela se voit de loin, tandis que la douceur des fruits, il ne l'a connue qu'une fois arrivé près de lui et après en avoir mangé ; il aurait donc fallu mentionner les fruits doux en dernier. Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il a été contraint de ranger ces éléments ainsi parce qu'il les a pris dans l'ordre du début de son propos, où il a dit : affamé, fatigué, assoiffé. La faim s'en est allée en mangeant de ses fruits, la fatigue s'en est allée lorsqu'il s'est assis à son ombre, et la soif s'en est allée lorsqu'il a bu des eaux qui passaient sous lui. Et lorsqu'il dit « toi aussi, par quoi te bénirai-je ? », il a voulu, selon sa voie, le bénir par le Nom de quarante-cinq, qui est le Nom de quatre lettres développé avec des alef.
💡 Explication

La parabole est construite terme à terme. Trois manques — la faim, la fatigue, la soif — trouvent trois remèdes — les fruits, l'ombre, l'eau. Rachi souligne cette correspondance en glosant chaque élément par le besoin auquel il répond.

L'ordre des mots est réversible : le voyageur est dit affamé, fatigué puis assoiffé, et l'arbre offre des fruits, une ombre et une eau. Le Ben Yehoyada s'arrête sur ce détail et y voit un ordre voulu.

12
וּכְשֶׁבִּיקֵּשׁ לֵילֵךְ, אָמַר: אִילַן אִילָן, בַּמֶּה אֲבָרְכֶךָּ? אִם אוֹמַר לְךָ שֶׁיְּהוּ פֵּירוֹתֶיךָ מְתוּקִין — הֲרֵי פֵּירוֹתֶיךָ מְתוּקִין, שֶׁיְּהֵא צִילָּךְ נָאֶה — הֲרֵי צִילָּךְ נָאֶה, שֶׁתְּהֵא אַמַּת הַמַּיִם עוֹבֶרֶת תַּחְתֶּיךָ — הֲרֵי אַמַּת הַמַּיִם עוֹבֶרֶת תַּחְתֶּיךָ, אֶלָּא: יְהִי רָצוֹן שֶׁכָּל נְטִיעוֹת שֶׁנּוֹטְעִין מִמְּךָ

Et lorsqu'il voulut s'en aller, il dit : arbre, arbre, par quoi te bénirai-je ? Si je te dis que tes fruits soient doux — tes fruits sont déjà doux ; que ton ombre soit belle — ton ombre est déjà belle ; qu'un canal d'eau passe sous toi — un canal d'eau passe déjà sous toi.

Mais plutôt : qu'il soit Sa volonté que toutes les pousses que l'on plantera de toi

💡 Explication

Le folio s'interrompt au milieu de la bénédiction, qui s'achève au début de 6a : « ... te ressemblent ». La structure est déjà entière : trois bénédictions possibles, trois fois la même réponse, et un report sur ce qui n'existe pas encore.

La logique de la parabole apparaît ici. Rav Nahman a demandé une bénédiction à un maître qui n'a rien à lui souhaiter, puisque tout lui a déjà été donné. Le seul terrain qui reste ouvert est celui de la descendance : ce que l'on plantera de lui.

La forme du récit mérite d'être notée : le voyageur commence par nommer l'arbre deux fois, ilan, ilan, comme Rav Nahman disait « Rahav, Rahav ». Le Ben Yehoyada a fait de ce redoublement une marque d'affection.

🖼️ Schéma
Par quoi bénir un arbre qui ne manque de rien ? Le voyageur affamé fatigué assoiffé trois manques, trois remèdes L'arbre ses fruits sont doux son ombre est belle un canal passe sous lui chacun des trois besoins trouve là sa réponse La bénédiction bloquée déjà doux déjà belle déjà présent rien à souhaiter à l'arbre lui-même La seule ouverture : ce qui n'existe pas encore qu'il soit Sa volonté que toutes les pousses que l'on plantera de toi [te ressemblent] — la suite au folio 6a Rav Nahman avait demandé une bénédiction à un maître auquel rien ne manque : la parabole lui explique le report.
La mécanique de la parabole : trois besoins, trois réponses déjà acquises, et une bénédiction qui ne peut porter que sur la descendance.
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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).