Sougya : Le folio applique un même procédé à trois blocages : on décrit un mal, on en cherche la cause, on prescrit un remède. L'élève dont l'étude est dure comme le fer souffre d'une michna mal ordonnée — le remède est la révision, illustrée par Rech Lakich qui révisait quarante fois et Rav Adda bar Ahava vingt-quatre fois ; pour Rava, la cause est un maître au visage fermé, et le remède passe par des intermédiaires.
Rabbi Ami transpose le même schéma à la pluie : un ciel qui se corrode comme du cuivre signale l'absence d'hommes qui prient à voix basse, et la sougya construit une échelle de recours — aller vers celui qui sait prier, puis vers le hassid de la génération — avec un risque au sommet, l'orgueil de celui qui a été exaucé, qui fait remonter la colère sur le monde. Rech Lakich lit le même verset autrement : les animaux interrogent le serpent, et la réponse vise le médisant.
Vient ensuite une section sur la emouna — la prière qui suppose qu'on mette son âme dans sa paume, la pluie qui tombe pour les hommes de parole tenue, l'histoire de la belette et de la citerne — puis la règle de rigueur : qui se rend juste en bas est jugé avec exactitude en haut, et qui se réjouit de ses souffrances apporte le salut au monde. Le folio se clôt sur l'image du ciel retenu, comparé à une femme en travail qui n'enfante pas.
... dont l'étude lui est dure comme le fer — c'est à cause de sa michna qui n'est pas ordonnée pour lui, ainsi qu'il est dit : « et lui n'a pas aiguisé le tranchant (panim) » (Kohelet 10, 10).
Le folio s'ouvre au milieu d'une phrase commencée en 7b : « si tu vois un élève dont l'étude lui est dure comme le fer ». Le verset de base est Kohelet 10, 10 : « si le fer est émoussé et qu'on n'en aiguise pas le tranchant ». Le mot panim signifie à la fois le tranchant d'une lame, la surface d'une chose et le visage — toute la suite va exploiter ces trois sens.
Ici, panim est pris comme la surface, c'est-à-dire la couche première de l'étude : la michna, qui précède la guemara. L'élève n'échoue pas sur la difficulté du raisonnement, il échoue parce que la matière sur laquelle le raisonnement travaille n'est pas en place. Rachi décrit deux formes de ce défaut : ou bien il ne se souvient plus du texte, ou bien il le récite faussé, ce qui produit des contradictions apparentes avec d'autres passages.
Quel est son remède ? Qu'il augmente le temps passé à la yechiva, ainsi qu'il est dit : « il redoublera de forces (hayalim), et l'avantage de la sagesse est d'y avoir été bien préparé ».
À plus forte raison s'il avait dès le départ sa michna ordonnée pour lui.
La seconde moitié du même verset porte le remède. Hayalim yegaber, « il redoublera de forces », est lu par le jeu sur hayalim, qui évoque des troupes : c'est la yechiva, le groupe des compagnons d'étude, qui remet la michna en ordre.
La dernière clause, vayitron hakhcher 'hokhma, fonctionne comme un kol chekken (à plus forte raison) : si la réparation après coup produit déjà un résultat, la mise en ordre faite d'emblée en produit davantage.
Comme le faisait Rech Lakich : il ordonnait son enseignement quarante fois, correspondant aux quarante jours pendant lesquels la Torah fut donnée, et ensuite seulement il entrait devant Rabbi Yo'hanan. Rav Adda bar Ahava ordonnait son enseignement vingt-quatre fois, correspondant à la Torah, aux Prophètes et aux Écrits, et ensuite seulement il entrait devant Rava.
Le remède est illustré par deux pratiques. Le verbe messader (ordonner) reprend exactement le mot du diagnostic : la michna « qui n'est pas ordonnée ». La révision n'est pas une répétition machinale, elle est la mise en ordre du matériau.
Rachi souligne le point décisif : la révision précède la venue chez le maître. On n'entre pas chez Rabbi Yo'hanan pour y apprendre la michna, mais pour y apprendre la guemara — le raisonnement — sur une michna déjà possédée.
Rava dit : si tu vois un élève dont l'étude lui est dure comme le fer, c'est à cause de son maître, qui ne lui fait pas bon visage (panim), ainsi qu'il est dit : « et lui n'a pas aiguisé le panim ».
Rava lit le même mot panim dans son troisième sens : le visage. La cause n'est plus chez l'élève mais chez le maître. Les deux lectures ne se contredisent pas, elles désignent deux blocages distincts qui produisent le même symptôme.
Le déplacement est notable : la guemara accepte que l'échec d'un élève puisse tenir à la manière dont on l'enseigne, et elle en tire une prescription plutôt qu'un reproche.
Quel est son remède ? Qu'il multiplie les amis auprès de lui, ainsi qu'il est dit : « il redoublera de forces (hayalim), et l'avantage de la sagesse est d'y avoir été bien préparé ».
À plus forte raison si sa conduite avait été bien réglée devant son maître dès le départ.
Le même mot hayalim sert de nouveau, mais applique autrement : les compagnons ne servent plus à réviser, ils servent d'intermédiaires auprès du maître. La démarche passe par des tiers plutôt que par une confrontation directe.
Et la clause finale joue le même rôle qu'au premier cas : mieux vaut n'avoir pas eu à réparer. L'expression houkhcheru maassav, « sa conduite a été bien réglée », renvoie au comportement de l'élève devant son maître, qui conditionne l'accueil qu'il reçoit.
Et Rabbi Ami dit : que signifie ce qui est écrit, « si le serpent mord faute de murmure (lahach), il n'y a pas d'avantage pour le maître de la langue » (Kohelet 10, 11) ? Si tu vois une génération pour laquelle les cieux se corrodent comme du cuivre au point de ne plus faire descendre la rosée et la pluie, c'est à cause de ceux qui murmurent des murmures, qui manquent dans cette génération.
La sougya change de verset et de sujet, mais garde la même forme. Kohelet 10, 11 parle du serpent qui mord faute d'incantation ; Rabbi Ami y lit un diagnostic sur la pluie par un jeu de sons : nahach (serpent) évoque nehochet (le cuivre), et lahach (le murmure du charmeur) devient la prière dite à voix basse.
L'image est précise : un ciel qui se ferme est comparé à du métal qui se couvre de rouille et se bouche. Tossefot utilise ce passage comme preuve lexicale pour trancher le sens du verbe chatakh ailleurs dans le Talmud, contre l'explication de Rachi a Baba Batra — un raisonnement de philologie talmudique typique de l'école de Rabbenou Tam.
Quel est leur remède ? Qu'ils aillent auprès de celui qui sait murmurer, ainsi qu'il est écrit : « son compagnon l'annonce à son sujet » (Iyov 36, 33).
Et « il n'y a pas d'avantage pour le maître de la langue » : celui qui peut murmurer et ne murmure pas, quel profit en retire-t-il ?
Le remède tient dans un verset d'Iyov qui parle de la pluie : yaguid alav reo, « son compagnon l'annonce à son sujet ». Rachi le rend au sens de l'intercession : qu'un autre prie à sa place.
La clause finale du verset de Kohelet est alors relue comme un reproche, adressé non pas à la génération mais à celui qui sait prier : le baal halachon qui détient la capacité et ne s'en sert pas. Ce même mot servira au segment 10 dans un tout autre sens, celui du médisant.
Et s'il a murmuré et n'a pas été exaucé, quel est son remède ? Qu'il aille auprès du hassid de la génération, et que celui-ci multiplie pour lui la prière, ainsi qu'il est dit : « et Il lui a donné ordre par imploration (mafguia) » (Iyov 36, 32) ; or peguia ne désigne rien d'autre que la prière, ainsi qu'il est dit : « et toi, ne prie pas pour ce peuple, n'élève pour eux ni cri ni prière, et n'implore pas (tifga) auprès de Moi » (Yirmeyahou 7, 16).
Troisième degré de l'échelle : la prière a été dite dans les règles et n'a pas abouti. Le recours est alors une personne, le hassid de la génération, et non une technique.
La preuve repose sur une guezera chava de vocabulaire : la racine pg' du verset d'Iyov est établie comme désignant la prière par le verset de Yirmeyahou, où elle figure explicitement à côté de « cri » et de « prière ». Le verbe employé, yarbe alav bitfila, « qu'il multiplie pour lui la prière », indique une intercession insistante et répétée.
Et s'il a murmuré et que cela a réussi entre ses mains, mais qu'il s'enfle d'orgueil, il amène la colère sur le monde, ainsi qu'il est dit : « mikne af al olé » (Iyov 36, 33).
Le sommet de l'échelle est aussi son point de bascule. Le verset mikne af al olé est lu mot à mot : olé, celui qui s'élève, makne af, fait acquérir la colère. La réussite de la prière devient dangereuse dès lors que celui qui a prié se l'attribue.
Tossefot rattache le propos au verset précédent, yaguid alav reo : c'est parce que la génération a reconnu publiquement que la pluie est venue par lui que la tentation d'orgueil se présente. La reconnaissance publique du mérite est précisément ce qui l'expose.
Rava dit : deux talmide hakhamim qui demeurent dans une même ville et ne se font pas bon accueil l'un à l'autre dans la halakha suscitent la colère et la font monter, ainsi qu'il est dit : « mikné af al olé ».
Rava applique le même verset à une autre situation : la dureté entre deux maîtres d'une même ville. L'expression eno noah lo bahalakha ne vise pas le désaccord, qui est la matière même de l'étude, mais la manière — l'agressivité qui remplace l'échange.
Rachi signale une seconde lecture, qui inverse le sens : certains lisent « et se font bon accueil », auquel cas le verbe maalin oto signifie qu'ils font monter la colère loin d'eux, c'est-à-dire qu'ils l'écartent. Le même verset porte alors une promesse au lieu d'une menace.
Rech Lakich dit : que signifie ce qui est écrit, « si le serpent mord faute de murmure, il n'y a pas d'avantage pour le maître de la langue » ? Dans l'avenir, tous les animaux se rassembleront et viendront auprès du serpent et lui diront : le lion déchire et mange, le loup déchiquette et mange ; toi, quel profit en as-tu ?
Il leur dira : « et il n'y a pas d'avantage pour le maître de la langue ».
Rech Lakich relit le même verset dans son sens premier — le serpent et le charmeur — mais transforme le baal halachon en médisant. Le mot signifie littéralement « maître de la langue » : le charmeur, mais aussi celui qui se sert de sa langue pour nuire.
La force de l'argument tient au criter du profit. Les autres prédateurs tuent pour se nourrir ; le serpent tue sans rien y gagner. Le serpent répond en montrant qu'il existe pire que lui : le médisant nuit sans aucun bénéfice. Rachi ajoute que la confrontation aura lieu en jugement, et que la honte du médisant viendra d'être placé à côté de celui qui fit fauter le premier homme par sa parole.
Rabbi Ami dit : la prière d'un homme n'est exaucée que s'il met son âme dans sa paume, ainsi qu'il est dit : « élevons notre cœur avec nos paumes » (Eikha 3, 41). Est-ce bien ainsi ?
Or Chemouel a établi un interprète auprès de lui et a exposé : « ils Le flattaient de leur bouche et Lui mentaient de leur langue, leur cœur n'était pas ferme avec Lui et ils n'étaient pas fidèles à Son alliance » (Tehilim 78, 36-37), et malgré cela : « et Lui, miséricordieux, pardonne la faute », etc. (Tehilim 78, 38) !
Rabbi Ami pose une exigence de sincérité : messim nafcho bekhapo, mettre son âme dans sa paume, c'est-à-dire faire que l'intention accompagne réellement les mains levées. Le verset d'Eikha associe le cœur et les paumes.
L'objection vient d'une dracha de Chemouel, exposé publiquement par l'intermédiaire d'un amora (le répétiteur qui transmet à voix haute l'enseignement du maître) : les Tehilim décrivent explicitement des gens dont le cœur n'accompagne pas la bouche, et affirment pourtant que D.ieu leur pardonne.
Ce n'est pas difficile : ici, il s'agit d'un individu ; là, il s'agit d'une communauté.
La résolution est un partage de cas classique : lo kachya, ce n'est pas difficile — chaque source parle d'une situation différente. L'exigence de Rabbi Ami porte sur le yahid, celui qui prie seul ; la constatation de Chemouel porte sur le tsibour.
Rachi tire la preuve du texte lui-même : les verbes des Tehilim sont au pluriel, donc le verset décrit une collectivité. La prière communautaire est portée par l'ensemble, et le défaut d'intention de certains ne l'invalide pas.
Rabbi Ami dit : les pluies ne tombent qu'en raison des hommes de parole tenue (baale emouna), ainsi qu'il est dit : « la vérité germera de la terre, et la justice se penchera du ciel » (Tehilim 85, 12).
Le mot emouna ne désigne pas ici la croyance mais la fiabilité : l'homme dont la parole tient, en particulier dans les affaires. Rachi le précise explicitement — massa oumatan, le commerce.
Le verset est lu comme une correspondance ordonnée : ce qui vient d'en bas, la vérité qui germe de la terre, provoque ce qui vient d'en haut, la tsedaka — mot qui désigne à la fois la justice et la pluie. Ce même verset servira au segment 15 dans un sens tout différent.
Et Rabbi Ami dit : viens et vois combien sont grands les hommes de parole tenue. D'où le sait-on ?
De la belette et de la citerne. Si celui qui a fait confiance à une belette et à une citerne a connu un tel sort, celui qui fait confiance au Saint béni soit-Il, à plus forte raison.
La preuve procède par kal vahomer (à fortiori) : si la confiance placée dans deux témoins dépourvus de conscience — une citerne et une belette — s'est trouvée vérifiée, la confiance placée en D.ieu l'est à plus forte raison.
Le récit lui-même n'est pas dans la guemara ; il est rapporté par Rachi et par Tossefot, qui en donnent deux versions. Chez Rachi, le jeune homme donne simplement sa parole ; chez Tossefot, il sauve la jeune fille tombée dans la citerne et lui pose sa condition. La version de Tossefot se termine bien : il divorce et l'épouse, ce qui explique la formule finale — les témoins « ont maintenu leur témoignage ».
Rabbi Yo'hanan dit : quiconque se rend juste ici-bas, on applique sur lui la rigueur du jugement d'en haut, ainsi qu'il est dit : « la vérité germera de la terre, et la justice se penchera du ciel » (Tehilim 85, 12). Rabbi Hiya bar Avin dit au nom de Rav Houna : de ce verset-ci : « et Ta fureur est à la mesure de la crainte que l'on a de Toi » (Tehilim 90, 11).
Le verset du segment 13 revient, lu dans l'autre sens. Rachi donne la clé : le texte porte tsedek et non tsedaka. Le premier mot désigne la justice au sens strict, donc le jugement ; le second, la faveur.
La règle énoncée est exigeante : celui qui soigne sa conduite est examiné « jusqu'à l'épaisseur d'un cheveu ». Rachi en donne aussitôt la finalité, lemarek avonotav, purifier ses fautes : la rigueur est un traitement, pas une sanction. Deux appuis supplémentaires suivent, celui de Rav Houna sur Tehilim 90, 11 et celui de Rech Lakich au segment suivant.
Rech Lakich dit : de ce verset-ci : « Tu es allé au-devant de celui qui se réjouit et pratique la justice, de ceux qui se souviennent de Toi dans Tes voies ; oui, Tu T'es irrité, et nous avons fauté — par elles, depuis toujours, nous sommes sauvés » (Yechayahou 64, 4). Rabbi Yehochoua ben Levi dit : quiconque se réjouit des souffrances qui viennent sur lui apporte le salut au monde, ainsi qu'il est dit : « par elles, le monde (olam) est sauvé ».
Rech Lakich apporte un troisième appui à la règle de rigueur, tiré d'un verset difficile de Yechayahou. Rachi doit d'abord en établir la construction : pagata signifie ici aller au-devant au sens de frapper, comme dans « il alla au-devant de lui et il mourut ». La rigueur vise donc précisément celui qui « se réjouit et pratique la justice ».
Rabbi Yehochoua ben Levi retourne la fin du même verset en une promesse. Le mot olam, que Rachi rapporte au monde à venir, est lu ici comme « le monde » entier : accepter ses souffrances avec joie produit un effet qui dépasse celui qui les subit.
Rech Lakich dit : que signifie ce qui est écrit, « et Il fermera les cieux » (Devarim 11, 17) ? Au moment où les cieux sont fermés au point de ne plus faire descendre la rosée et la pluie, cela ressemble à une femme qui souffre les douleurs et n'enfante pas.
Et c'est ce qu'a dit Rech Lakich au nom de bar Kappara : une fermeture est énoncée à propos des pluies, et une fermeture est énoncée à propos de la femme,
Le dernier passage du folio prépare une guezera chava : le même verbe atsira (fermeture, retenue) figure à propos des pluies et à propos de la stérilité d'une femme. Le rapprochement lexical autorisera un transfert d'enseignement, développé en 8b.
L'image intermédiaire est forte et à son propre poids : un ciel retenu n'est pas inerte, il souffre comme une femme en travail qui n'enfante pas. Rachi ajoute que cette souffrance pèse sur le monde et qu'elle vient de la faute — la retenue de la pluie reste, dans toute cette sougya, un signe à lire.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).