Sougya : Ce daf clôture d'abord le débat de la michna sur le kohen remplaçant : la halakha suit R. Yossi (le titulaire rétabli reprend son service ; le remplaçant est écarté à cause de l'inimitié, mais son service reste valide a posteriori, et il reprend la grande prêtrise si le titulaire meurt) ; Tossefot discute longuement le problème d'une 'halakha pour l'ère messianique'.
La sougya passe ensuite à R. Yehouda, qui prépare aussi une femme de rechange de peur que l'épouse meure ; les Sages objectent (l'impureté est fréquente, la mort non ; sinon 'la chose n'a pas de fin') et expliquent que le kohen remplaçant sert surtout à aiguillonner la vigilance (zerizout) du Kohen Gadol.
Le cœur du daf est une analyse halakhique en accordéon : puisque la Torah exige 'sa maison' (une seule épouse) le jour de Kippour, comment la femme de rechange peut-elle convenir sans créer 'deux maisons' ni en laisser 'aucune' ? On essaie fiançailles, mariage, puis divorce conditionnel sous quatre formules successives, chacune réfutée ; Rava y ajoute l'exigence de keritout (une condition liée à la vie des époux invalide le guet, contrairement à une condition liée à un tiers).
La dernière formule -- 'à condition que ta compagne ne meure pas' -- ouvre une objection ('et si elle meurt au milieu du service ?') qui se poursuit en 13b.
La halakha est conforme à Rabbi Yossi [le premier Kohen Gadol, écarté puis rétabli, reprend son service ; le remplaçant n'est apte ni comme Kohen Gadol ni comme simple kohen] ; et Rabbi Yossi concède que si [le remplaçant] a transgressé et a servi -- son service est kacher (valide). Rav Yehouda a dit au nom de Rav : la halakha est conforme à Rabbi Yossi, et Rabbi Yossi a concédé que si le premier meurt, [le second] reprend son service [de Kohen Gadol].
Ce daf ouvre sur la conclusion halakhique du débat de la michna : que devient le remplaçant une fois le Kohen Gadol titulaire rétabli ? La halakha suit Rabbi Yossi : le remplaçant est écarté du service (ni Kohen Gadol -- à cause de l'inimitié, eiva, entre les deux -- ni simple kohen, car il lui manquerait alors des vêtements).
Rav ajoute deux concessions de R. Yossi : (1) si le remplaçant a passé outre et servi en huit vêtements, son service est valide a posteriori ; (2) si le titulaire meurt, le remplaçant reprend pleinement la grande prêtrise.
Cela va de soi (pchita) ! -- On aurait pu dire (mahou detema) : [même après la mort du premier on l'invaliderait, car de son vivant] il serait pour lui comme une rivale (tzara mechayim) [le second guettant sa mort pour servir, d'où l'inimitié]. Il [Rav] nous l'apprend [qu'on ne le craint pas].
La Guemara s'étonne : que le remplaçant reprenne le service après la mort du titulaire est évident -- il n'avait été écarté que par crainte de l'inimitié, laquelle disparaît avec le titulaire. La réponse : on aurait pu craindre que la seule attente du remplaçant, du vivant du titulaire, crée déjà une inimitié (comme entre deux épouses rivales) qui l'invaliderait à jamais. Rav écarte cette crainte.
Rabbi Yehouda dit : on lui prépare (matkinin) même une autre femme [de rechange, de peur que la sienne meure et le laisse sans 'maison' à Yom Kippour]. Et les Sages [qui n'en préparent pas], ne craignent-ils donc pas [un empêchement] ?
Les Sages peuvent te répondre : la toum'a (impureté) est fréquente (shechiha), la mort n'est pas fréquente.
Passage à la position de Rabbi Yehouda (michna) : de même qu'on prépare un kohen remplaçant, on prépare une femme de rechange. La Guemara presse les Sages : puisqu'ils craignent bien un empêchement (d'où le remplaçant-kohen), pourquoi ne craignent-ils pas la mort de l'épouse ? Réponse : l'impureté est fréquente, la mort ne l'est pas -- on ne légifère pas sur l'improbable.
Ils [les Sages] lui dirent : s'il en est ainsi [si tu crains la mort de sa femme], la chose n'a pas de fin (ein ladavar sof) [il faudrait craindre aussi la mort de la deuxième, de la troisième...]. -- Ils ont bien parlé (shappir) à Rabbi Yehouda ! Et Rabbi Yehouda peut te répondre : pour la mort d'une seule, nous craignons ; pour la mort de deux, nous ne craignons pas [c'est trop improbable].
Et les Sages ? [Ils répondent :] s'il y a lieu de craindre [quoi que ce soit], même pour la mort de deux nous craignons.
Échange serré. Les Sages rétorquent à R. Yehouda : si l'on craint la mort de l'épouse, il n'y a plus de limite (ein ladavar sof). R. Yehouda distingue : la mort d'une se craint, celle de deux est négligeable. Les Sages campent sur leur principe : toute crainte réelle s'étend même au cas double.
Et les Sages, qu'ils se le disent à eux-mêmes (nimrou inhou lenafshaïhou) ! [de même qu'ils préparent un remplaçant de peur d'une impureté, qu'ils en préparent un deuxième de peur que le premier remplaçant soit lui aussi impur].
Les Sages peuvent te répondre : le Kohen Gadol est vigilant (zariz) [il se garde de l'impureté ; la mort, elle, n'est pas en notre pouvoir]. -- S'il est vigilant, pourquoi préparer un autre kohen ? -- Puisqu'on lui donne un rival (tzara), à plus forte raison sera-t-il encore plus vigilant (mizdarez tefi).
La Guemara renvoie aux Sages leur propre logique : si 'toute crainte s'étend', qu'ils préparent aussi un deuxième remplaçant-kohen de peur que le premier s'impurifie -- et ainsi sans fin. Réponse : la différence est que le Kohen Gadol est zariz (vigilant) et se garde activement de l'impureté, alors que la mort échappe à tout contrôle. Et si l'on prépare tout de même un remplaçant, ce n'est pas par crainte réelle mais pour l'aiguillonner : la présence d'un rival le rend encore plus scrupuleux.
Mais lui suffit-il d'une [simple] disposition (takkanta) [la désignation d'une femme de rechange] ? La Torah a dit 'sa maison (beito)' [= sa femme], or celle-ci n'est pas sa maison [ils ne sont pas mariés] ! -- Il la sanctifie (mekadech, la fiance). -- Mais tant qu'il ne l'a pas épousée (kanis), elle n'est pas sa maison ! -- Il l'épouse. -- Si c'est le cas, il a deux maisons, et la Torah a dit 'il expiera pour lui et pour sa maison' -- et non pour deux maisons !
Début de la grande analyse halakhique (segments 5-11) : comment la 'femme de rechange' de R. Yehouda peut-elle remplir la condition beito (maison = épouse) le jour venu ? Chaque étape résout un problème en en créant un nouveau, dans un mouvement en accordéon :
désignation seule → pas encore 'sa maison' → fiançailles (kiddouchin) → pas encore vraiment sa maison → mariage (nissouin) → mais alors deux maisons, ce que le verset interdit ('et non pour deux maisons').
-- Il la répudie ensuite (hadar megaresh la). -- S'il la répudie, notre difficulté revient à sa place [si sa femme meurt, la seconde n'est plus mariée] ! -- Ce n'est pas nécessaire [le cas est] où il la répudie sous condition (al tenaï), en lui disant : 'Voici ton acte de divorce (guet), à condition que tu meures [à Yom Kippour]'. -- Et peut-être ne meurt-elle pas, et il a [alors] deux maisons !
Première tentative de guet conditionnel. Pour ne pas se retrouver avec deux maisons, il répudie la seconde -- mais un divorce pur et simple ramène le problème initial (si la première meurt, il n'a plus personne). Solution : un divorce sous condition : 'ton guet à condition que tu meures'. Si elle meurt, le guet est rétroactif et il n'a jamais eu qu'une maison. Réfutation : et si elle ne meurt pas ? Le guet est nul, elle reste épouse : deux maisons.
-- Plutôt, il lui dit : 'Voici ton guet, à condition que tu ne meures pas'. Si elle ne meurt pas -- elle est répudiée [il garde la première] ; et si elle meurt -- celle-ci [la première] reste. -- Et peut-être qu'elle [la seconde] ne meurt pas -- son guet est alors valide [elle est répudiée, plus son épouse] -- et sa compagne [la première] meurt, et il se retrouve sans maison !
Deuxième tentative, condition inversée : 'à condition que tu ne meures pas'. Cela couvre bien le cas où la seconde meurt (la première reste). Réfutation : si la seconde vit (donc répudiée, plus épouse) et que la première meurt, il se retrouve avec zéro maison -- l'autre danger.
-- Plutôt, il lui dit : 'à condition que l'une de vous meure'. Si celle-ci meurt, celle-là reste ; si celle-là meurt, celle-ci reste. -- Et peut-être qu'aucune des deux ne meurt, et il a deux maisons ?
Troisième tentative, condition disjonctive : 'à condition que l'une de vous meure'. Quelle que soit celle qui meurt, l'autre demeure épouse : toujours une seule maison. Réfutation : et si aucune ne meurt ? La condition n'est pas remplie, le guet est nul : deux maisons.
Et de plus : un [guet] de ce genre est-il seulement un guet [valide] ? Rava n'a-t-il pas dit : ['Voici ton guet] à condition que tu ne boives pas de vin tous les jours de ma vie et de ta vie' -- ce n'est pas une séparation (keritout) [car un lien subsiste entre eux toute sa vie, or la Torah exige une coupure totale].
Objection de fond (Rava) qui court-circuite tout : un guet dont la condition dépend de la vie même des époux n'est pas un guet valide. Le guet doit être une keritout (séparation, coupure totale ; cf. sefer keritout). Une condition liée à toute la vie de l'épouse (ou de l'époux) maintient un lien permanent -- ce n'est donc pas une vraie coupure.
['à condition que tu ne boives pas de vin] tous les jours de la vie d'untel (peloni)' -- ceci est une séparation (keritout) [valide, car la condition dépend d'un tiers, non d'un lien permanent entre les époux].
Le contre-exemple de Rava : lier la condition à la vie d'un tiers (peloni) laisse un guet valide -- il n'y a plus de lien permanent entre les époux. C'est ce principe qui va guider la dernière tentative (segment 11) : suspendre la condition non à la vie des époux, mais à celle de 'la compagne'.
-- Plutôt, il lui dit : 'Voici ton guet, à condition que ta compagne (chavertekh) ne meure pas'. Si sa compagne ne meurt pas -- elle est répudiée ; et si celle-ci [la première] meurt -- celle-là [la seconde] reste. -- Et peut-être que sa compagne meurt au milieu du service (befalga da'avoda), et il apparaît alors [rétroactivement...]
Dernière tentative du daf, qui applique le principe du 'tiers' : la condition est suspendue à la vie de la compagne (l'autre épouse), non à celle des époux -- donc pas de défaut de keritout. Elle couvre les deux dangers : si la compagne vit, la seconde est répudiée (une maison) ; si la compagne meurt, la seconde reste (une maison). Nouvelle objection, laissée en suspens : et si la compagne meurt au milieu du service ? -- la sougya se poursuit en 13b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).