Sougya : Ce daf poursuit la recherche d'un montage juridique permettant de désigner une épouse de RÉSERVE pour le Cohen Gadol à Yom Kippour, au cas où sa femme mourrait : le service exige qu'il ait exactement une "maison" (une épouse), jamais deux ni zéro. Trois tentatives de gittin conditionnels sont testées et les deux premières échouent (écueil de l'"aucune maison") ; la solution retenue combine une condition négative sur la mort de la consœur et une condition positive MAITRISÉE (l'entrée du prêtre à la synagogue), ce qui lui permet, si une épouse est mourante, de rendre son get valide rétroactivement.
Suivent deux objections symétriques (Rav Assi/Rav Avira, puis Ravina/Rav Chervya) : la lecture stricte de "maison" bloquerait le yiboum de deux veuves ou d'une fiancée -- chaque fois un mot superflu du verset (ribbouy : "yevimto" répète, "'houtsa") vient les réinclure. La dernière partie ouvre une nouvelle sougya : le Cohen Gadol onen (endeuillé du jour) offre les sacrifices mais ne mange pas ; R.
Yehouda ajoute "toute la journée", que Rava lit d'abord comme la mitsva de l'amener de chez lui. Abaye objecte une contradiction (dans une autre baraita, R.
Yehouda fait au contraire SORTIR le prêtre en plein service), et Rava reprend son explication -- la suite en 14a.
... [il en résulterait] rétroactivement que le get de cette [seconde femme] n'est pas un get valide, puisque [la première] est morte ; et il aura donc accompli [une partie du] service avec deux maisons [étant marié à deux femmes] !
Plutôt [dis] : c'est un cas où il lui dit : voici ton get à condition que ta consœur meure. [La Guemara objecte :] Mais peut-être sa consœur mourra-t-elle [avant la fin], et alors le get de celle-ci devient un get [valide], et il se retrouve sans maison !
Suite directe de 13a. On cherche à désigner une épouse de réserve pour le Cohen Gadol : si sa femme meurt le jour de Yom Kippour, la réserve prend le relais, car le service exige qu'il ait une maison (une épouse : ve-khiper ba'ado ou-ve'ad beito). Le montage doit éviter deux écueils : qu'il ait deux maisons (service passoul) ou aucune.
Ici on teste : donner un get à la seconde à condition que la première meure. Mais si la première meurt en plein service, le get de la seconde prend effet rétroactivement : il se retrouve alors sans aucune épouse. Rejeté.
Plutôt, c'est un cas où il les divorce toutes les deux [sous condition] : à l'une il dit : voici ton get à condition que ta consœur ne meure pas ; et à l'autre il dit : voici ton get à condition que tu n'entres pas à la synagogue [le jour de Kippour -- condition qu'elle peut aisément réaliser]. [La Guemara objecte :] Et peut-être sa consœur ne mourra pas, et elle-même n'entrera pas à la synagogue -- et alors le get des deux est un get [valide], et il se retrouve sans maison !
Nouveau montage : divorcer les deux par des conditions négatives. À la première : get valide seulement si sa consœur ne meurt pas ; à la seconde : get valide seulement si elle n'entre pas à la synagogue. L'idée : si l'une des deux meurt en plein service, l'autre get n'aura pas pris effet (condition non remplie) et il reste marié à une seule -- pas de deux maisons rétroactives.
Mais la Guemara objecte : si personne ne meurt et que la seconde s'abstient d'entrer à la synagogue, les deux gittin prennent effet -- il se retrouve sans maison. Rejeté.
Plutôt : à l'une il dit : voici ton get à condition que ta consœur ne meure pas ; et à l'autre il dit : voici ton get à condition que MOI j'entre à la synagogue. [Ainsi] si celle-ci meurt, celle-là subsiste [comme épouse] ; et si celle-là meurt, celle-ci subsiste.
[Objection :] Que peut-on dire [encore] ? Peut-être sa consœur mourra-t-elle au milieu du service, et il aura accompli [une partie du] service avec deux maisons ?
[Réponse :] S'il la voit sur le point de mourir, il devance [l'événement] et entre lui-même à la synagogue, rendant ainsi le get de celle-ci [la mourante] un get [valide] rétroactivement.
La solution retenue combine une condition négative (à l'une : get valide si sa consœur ne meurt pas) et une condition positive maîtrisée (à l'autre : get valide si lui entre à la synagogue). L'avantage décisif : l'entrée du Cohen à la synagogue dépend de sa seule volonté, contrairement à la mort.
Si une épouse est mourante en plein service, le prêtre devance : il entre à la synagogue, ce qui rend le get de la mourante valide rétroactivement. Il n'a donc jamais deux maisons (la mourante était déjà divorcée rétroactivement) ni aucune (l'autre reste son épouse). Le montage tient. C'est la réponse à la question de savoir comment préparer une épouse de réserve.
Rav Assi -- et d'aucuns disent Rav Avira -- objecte : mais alors [si de "sa maison", au singulier, on déduit une seule épouse et non deux], deux belles-sœurs (yevamot) venant d'une même maison [d'un homme mort ayant eu deux épouses] ne devraient pas être prises en yiboum ! [Réponse :] "sa yevama"...
"sa yevama" [répété dans les versets] fait un ribouy [une inclusion, pour englober ce cas].
Objection tirée de la même lecture : si "maison" (beito, au singulier) signifie une seule épouse et non deux, alors la règle du yiboum -- "il ne bâtira pas la maison de son frère" (Deut. 25,9) -- devrait aussi n'admettre qu'une seule veuve. Deux veuves d'un même défunt ne pourraient alors faire le yiboum, ce qui est absurde.
Réponse : la Tora répète le mot yevimto ("sa yevama"), et cette répétition est un ribouy (inclusion exégétique) qui englobe précisément le cas de deux épouses -- l'une d'elles fait le yiboum.
Ravina -- et d'aucuns disent Rav Chervya -- objecte : mais alors une fiancée (arousa) ne devrait pas être prise en yiboum [puisqu'on a dit plus haut que tant qu'il ne l'a pas épousée elle n'est pas sa "maison"] ! [Réponse :] "au dehors" (ha-'houtsa) -- [ce mot] vient inclure la fiancée.
Seconde objection symétrique : on a établi plus haut que la fiancée (arousa) n'est pas encore la "maison" du Cohen Gadol tant qu'il ne l'a pas pleinement épousée. Par la même logique, une fiancée dont le fiancé est mort sans enfant ne devrait pas être soumise au yiboum -- or elle l'est.
Réponse : le verset dit "la femme du mort ne sera pas [mariée] au dehors (la-'houtsa) à un étranger" (Deut. 25,5). Le terme superflu 'houtsa vient inclure la fiancée dans l'obligation de yiboum ou de 'halitsa, bien qu'elle soit encore "au dehors" de la famille.
Nos maîtres ont enseigné : le Cohen Gadol offre [les sacrifices] en état d'aninout (deuil du jour du décès), mais il ne mange pas [des qodachim]. Rabbi Yehouda dit : toute la journée.
Que signifie "toute la journée" ? Rava dit : cela n'est nécessaire que pour l'amener depuis sa maison.
Nouvelle sougya, à propos du deuil. L'onen est celui dont un proche vient de mourir, le jour même du décès. Un prêtre ordinaire onen ne peut ni servir ni manger des qodachim. Le Cohen Gadol, lui, offre les sacrifices même en aninout (car "il ne sortira pas du sanctuaire", Lev. 21,12), mais il ne mange pas des offrandes (interdit déduit a fortiori du maasser).
R. Yehouda ajoute "toute la journée". Rava précise le sens : loin d'être une simple permission, c'est une mitsva d'aller le chercher chez lui pour l'occuper au service toute la journée et ainsi apaiser sa douleur.
Abaye lui dit : mais selon Rabbi Yehouda, [au contraire] nous le faisons SORTIR ! Car il a été enseigné [dans une baraita] : "[un prêtre] qui se tenait debout et offrait sur l'autel et apprit qu'un [proche] lui était mort -- il laisse son service et sort ; paroles de Rabbi Yehouda.
Rabbi Yossi dit : il achève." Et toi tu dis : nous l'amenons depuis sa maison ?!
Abaye soulève une contradiction chez R. Yehouda. Une autre baraita enseigne : un prêtre déjà engagé dans le service sur l'autel qui apprend un décès -- selon R. Yehouda il abandonne son service et sort (position rigoureuse : l'aninout invalide le service) ; selon R. Yossi il achève.
Si donc R. Yehouda fait sortir même un prêtre en plein service, comment peut-il prescrire (seg 5) de l'amener de chez lui pour servir toute la journée ? Rachi note que sur ce point R. Yehouda et les Sages inversent leurs positions habituelles entre prêtre ordinaire (hedyot) et Cohen Gadol. Tossefot conteste et soutient que la baraita traite déjà du Cohen Gadol (par décret rabbinique).
Plutôt, dit Rava : que signifie "toute la journée" -- [la suite en 14a].
Rava retire sa première interprétation (l'objection d'Abaye l'a mise en échec) et s'apprête à proposer une nouvelle lecture de "toute la journée". La sougya se poursuit en Yoma 14a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).