Sougya : Ce daf s'ouvre sur la fin d'une sougya du daf précédent (Abaye : le Kohen Gadol asperge d'eau lustrale en fin de journée, s'immerge et attend le coucher du soleil, même selon R. Akiva).
Le cœur du daf est une double contradiction sur l'ordre du service du matin. Notre michna place l'encens avant le parage des lampes ; le traité Tamid fait l'inverse.
Rav Houna tente d'attribuer Tamid a R. Chimon Ich ha-Mitzpa, mais la tentative est réfutée (on l'entend tenir l'inverse sur l'aspersion du sang) ; R.
Yo'hanan inverse l'attribution : c'est l'ordre de Yoma qui est de R. Chimon Ich ha-Mitzpa, Tamid suivant les Sages.
Surgit alors une contradiction Yoma contre Yoma (la michna des tirages met la menora avant l'encens), qu'Abaye résout par le partage du parage en deux temps : cinq lampes avant, deux lampes après. Reste à savoir quel service interrompt les cinq des deux : l'encens (Sages, notre michna) ou le sang du tamid (Abba Chaoul, tradition reçue par Abaye).
La mahloket est ancrée dans une baraita et dans l'ordre des versets « quand il parera les lampes... il la fera fumer » (Ex 30,7-8), dont la lecture des Sages reste à expliquer (suite en 15a).
... les extrémités des tiges [de l'hysope, pour qu'il les trempe] et asperge. Abaye dit : même si tu dis [que la michna est] selon Rabbi Akiva -- qui tient que l'eau lustrale (mei hatat) rend impur le pur --, [cela se résout ainsi] : [le Kohen Gadol] accomplit le service toute la journée, et vers le soir on l'asperge, puis il s'immerge et observe [l'attente jusqu'au] coucher du soleil (haarev chemech).
Fin d'une sougya du daf précédent : durant les sept jours de mise à l'écart, on asperge le Kohen Gadol de l'eau lustrale (mélange de cendres de la vache rousse) par précaution, au cas où il aurait contracté une impureté de mort. Objection selon Rabbi Akiva, pour qui cette eau, lorsqu'elle touche une personne déjà pure, la rend au contraire impure : comment alors asperger le Kohen Gadol pur ?
Réponse d'Abaye : on l'asperge en fin de journée, après tout son service ; l'impureté éventuelle est de rang léger, il s'immerge aussitôt et attend le coucher du soleil (haarev chemech), si bien qu'il est de nouveau pur pour le service du lendemain.
« Et il fait fumer l'encens (ketoret) et pare les lampes (metiv et ha-nérot). » Il en ressort donc que l'encens vient d'abord, puis les lampes. Or on soulève une contradiction [d'une michna de Tamid] : « celui qui a mérité [au tirage] le retrait des cendres de l'autel intérieur, celui qui a mérité la menora, et celui qui a mérité l'encens ! »
La michna (jours de mise à l'écart) énonce l'ordre : encens (ketoret) puis parage des lampes (hatavat ha-nérot) -- nettoyer la menora et préparer ses mèches. On oppose une michna du traité Tamid qui, en décrivant le tirage au sort (payis) des services du matin, place le service de la menora avant l'encens. Contradiction sur l'ordre.
Rav Houna dit : Qui est le tanna [auteur] du [traité] Tamid ? C'est Rabbi Chimon Ich ha-Mitzpa. -- Mais nous l'avons entendu [tenir] l'inverse !
Car nous avons appris [dans une michna de Tamid] : Il vient à l'angle nord-est -- il donne [le sang] vers l'est [et] vers le nord ; [à l'angle] sud-ouest -- il donne vers l'ouest [et] vers le sud.
Première tentative de résolution : Rav Houna attribue le traité Tamid a Rabbi Chimon Ich ha-Mitzpa, qui divergerait de notre michna sur l'ordre du service. Objection immédiate : sur le don du sang de l'holocauste, on connaît la position de R. Chimon Ich ha-Mitzpa, et elle est justement l'inverse de l'enseignement anonyme (setam) de Tamid -- donc l'anonyme de Tamid ne peut être lui.
Et l'on a enseigné à ce sujet [dans la Tossefta] : Rabbi Chimon Ich ha-Mitzpa modifie [la règle] pour le tamid : [a l'angle] nord-est -- il donne vers l'est [et] vers le nord ; [à l'angle] sud-ouest -- il donne vers l'ouest, PUIS il donne vers le sud. [Ainsi, puisque celui qui diverge est R.
Chimon Ich ha-Mitzpa, l'anonyme de Tamid n'est pas lui.]
La baraita précise la position de R. Chimon Ich ha-Mitzpa : pour le tamid il scinde la seconde aspersion (ouest, puis sud) au lieu de la faire d'un seul geste en gamma. C'est exactement l'inverse de l'anonyme de Tamid. La tentative de Rav Houna s'effondre : on ne peut pas dire que Tamid = R. Chimon Ich ha-Mitzpa.
Plutôt, Rabbi Yo'hanan dit : Qui est le tanna [auteur] de l'ordre de Yoma ? C'est Rabbi Chimon Ich ha-Mitzpa (et Tamid suit les Sages qui le contredisent).
Seconde tentative, retenue : on inverse l'attribution. Ce n'est pas Tamid, mais notre traité (l'ordre de Yoma) qui est de R. Chimon Ich ha-Mitzpa ; Tamid, lui, suit les Sages. La contradiction d'ordre s'explique alors comme une divergence entre tannaim.
Et l'on oppose l'ordre de Yoma a l'ordre de Yoma. Car nous avons appris : Le deuxième tirage (payis) [déterminait] qui égorge [le tamid], qui asperge [son sang], qui retire les cendres de l'autel intérieur, qui retire les cendres de la menora, et qui monte les membres à la rampe.
Le troisième tirage : « Les nouveaux pour l'encens, venez et tirez au sort ! »
Nouvelle contradiction, cette fois Yoma contre Yoma : la michna des quatre tirages (payis) place le retrait des cendres de la menora au deuxième tirage, et l'encens seulement au troisième -- donc lampes avant encens, ce qui contredit notre michna. La résolution de R. Yo'hanan (Yoma = R. Chimon Ich ha-Mitzpa) ne suffit donc pas telle quelle.
Abaye dit : Point de difficulté. Ici [notre michna] il s'agit du parage des deux lampes [qui suit l'encens] ; là [la michna des tirages] il s'agit du parage des cinq lampes [qui précède l'encens].
Clé de résolution : le parage de la menora se fait en deux temps. Le kohen pare d'abord cinq lampes, marque une interruption, puis pare les deux dernières. La michna des tirages parle des cinq premières (avant l'encens) ; notre michna parle des deux dernières (après l'encens). Les deux sont vraies -- pas de contradiction.
Est-ce à dire que c'est par l'encens qu'on les interrompt ? Mais Abaye, lorsqu'il énonce l'ordre de la disposition (seder ha-maaracha) au nom de la tradition (guemara), [dit que] c'est par le sang du tamid qu'on les interrompt !
On répond : point de difficulté -- celle-là [selon] Abba Chaoul, celle-ci [selon] les Sages. Car il a été enseigné [baraita] : Il ne parera pas les lampes puis fera fumer [l'encens] ; plutôt il fera fumer [l'encens] puis parera.
Abba Chaoul dit : il pare, puis fait fumer.
Objection : Abaye lui-même, dans la tradition reçue sur l'ordre du service, dit que c'est le sang du tamid qui coupe les cinq lampes des deux, non l'encens. Réponse : deux positions distinctes. Selon les Sages (Rabbanan) -- notre michna --, l'encens interrompt (donc : 5 lampes, encens, 2 lampes). Selon Abba Chaoul -- la tradition d'Abaye --, on pare toutes les lampes d'abord (le sang du tamid interrompant les 5 des 2), et l'encens vient à la fin.
Quelle est la raison d'Abba Chaoul ? Il est écrit : « Chaque matin, quand il parera les lampes » (Ex 30,7), puis « il la fera fumer » (Ex 30,8) -- [donc on pare les lampes d'abord, ensuite l'encens].
Et les Sages [qui font fumer l'encens d'abord], [comment l'entendent-ils] ? Que dit le Miséricordieux ?
Fondement scripturaire d'Abba Chaoul : l'ordre du verset -- d'abord « quand il parera les lampes » (Ex 30,7), ensuite « il la fera fumer » (Ex 30,8) -- prouve que le parage précède l'encens. La guemara ouvre alors la question des Sages, qui font fumer l'encens d'abord : comment lisent-ils ce même verset ? La réponse se poursuit en 15a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).