Sougya : Le daf s'ouvre sur la résolution d'une contradiction entre deux Michnayot sur l'ORDRE du service du matin : faut-il brûler l'encens (KETORET) avant ou après l'entretien des lampes (HATAVAT HA-NÉROT) ? Les RABBANAN placent l'encens d'abord ("be-idan hatava tehe maktir ketoret" : au moment de l'entretien il brûle l'encens), ABBA SHAUL place les lampes d'abord, s'appuyant sur le mot exclusif "oto" (Ex 27,21).
Deux résolutions s'opposent : ABAYE rapporte les deux Michnayot aux Rabbanan (l'une parlant des 2 lampes, l'autre des 5) et lit la Michna du 1er chapitre comme un enseignement général ; RAV PAPPA les attribue à deux tannaim différents, quitte à admettre un montage début+fin Rabbanan / milieu Abba Shaul. Le second bloc porte sur la PROCÉDURE D'ASPERSION DU SANG : R.
CHIMON ICH HAMITZPA modifie l'ordre des aspersions au TAMID. R.
YO'HANAN, au nom de l'école de R. YANNAÏ, déduit de Nb 28,15 ("le bouc... sur l'olat ha-tamid") qu'on applique au tamid un geste de OLAH (holocauste) ET un geste de HATAT : "ahat che-hi chtayim" (une aspersion valant deux, au coin de l'autel) pour la olah, "chtayim che-hen chtayim" pour la hatat.
La Guemara écarte l'idée de deux gestes complets (pas de sang qui expie deux fois), puis celle d'un partage moitié haut / moitié bas de la ligne rouge (HUT HA-SIKRA), en examinant les cas "ke-matzlif" (Rav Yehouda montre : comme qui fouette, en rangée) et "tohoro" de l'autel (jeu de mots avec "tihara", plein midi = milieu). Rabba bar Chila tranche : "Lo" (non) -- la suite en 15b.
[Le sens de la fin du verset est :] au moment de l'entretien [des lampes] (be-idan hatava) il brûle l'encens (ketoret). Car si tu ne dis pas ainsi [mais que "il le brûlera" signifie APRÈS l'entretien des lampes], alors pour l'[encens] de l'après-midi (bein ha-arbayim), dont il est écrit "et quand Aharon fait monter les lampes vers le soir, il le brûlera" (Ex 30,8) -- serait-ce donc qu'ainsi, au soir aussi, il allume d'abord les lampes puis brûle l'encens de l'après-midi ?!
Et si tu dis : oui, précisément ainsi -- mais n'a-t-on pas enseigné [dans une baraita, à propos de] "du soir au matin" (me-erev ad boker) :
Suite directe de 14b. La Guemara établit le sens de la position des Rabbanan : la formule "il brûle l'encens (ketoret)" signifie "au moment de l'entretien des lampes" (be-idan hatava) -- donc l'encens du matin PRECEDE l'achèvement des lampes.
Preuve par l'absurde tirée de l'encens du soir (Ex 30,8) : si "il le brûlera" voulait dire "après avoir allumé les lampes", alors le soir on allumerait d'abord les lampes puis l'encens. Or une baraita sur "du soir au matin" (Ex 27,21) va montrer que l'allumage des lampes est le dernier service du soir -- rendant cette lecture intenable.
"donne-lui sa mesure" -- [assez d'huile] pour qu'elle brûle sans interruption toute la nuit, du soir jusqu'au matin. Autre explication de "du soir au matin" : tu n'as aucun service qui soit valide [en s'accomplissant] du soir au matin, sinon celui-ci [l'allumage des lampes] seul [-- donc c'est le dernier service].
Alors, que dit [vraiment] le Miséricordieux [par "il le brûlera" au soir] ? -- Au moment de l'allumage (be-idan hadlaka) il brûle l'encens. Ici aussi [le matin] : au moment de l'entretien (be-idan hatava) il brûle l'encens.
La baraita sur "du soir au matin" reçoit deux lectures. (1) "Donne-lui sa mesure" : mettre assez d'huile pour que la lampe brûle toute la nuit. (2) Autre explication : l'allumage des lampes est le seul service dont l'accomplissement va "du soir au matin" -- c'est donc le dernier service du soir.
Conclusion pour les Rabbanan : puisque l'allumage clôt le soir, la formule "il le brûlera" ne peut signifier "après les lampes". Elle signifie : au moment de l'allumage (le soir) et, par parallèle, au moment de l'entretien (le matin), il brûle l'encens. L'encens vient donc AVANT l'achèvement des lampes.
Et Abba Shaul pouvait te répondre : c'est différent là-bas [le soir], car il est écrit "oto" ["lui", terme exclusif].
Abba Shaul soutient l'inverse : les lampes d'abord. Comment concilie-t-il alors la formule "il le brûlera" ?
Il distingue le soir et le matin. Le soir, le mot "oto" ("lui", Ex 27,21) est un terme exclusif : il impose que l'allumage des lampes soit le dernier service, donc l'encens du soir vient avant. Mais le matin, où aucun terme exclusif ne figure, on suit l'ordre du verset : d'abord l'entretien des lampes, puis l'encens.
Rav Pappa dit : ce n'est pas difficile. Ceci [une Michna] -- [selon] les Rabbanan ; cela [l'autre Michna] -- [selon] Abba Shaul.
Selon quoi as-tu établi la Michna d'ici [du 1er chapitre] ? -- Selon les Rabbanan. Et [la Michna] du tirage au sort (pais) -- [selon] Abba Shaul,
Rav Pappa propose une autre résolution que celle sous-entendue (Abaye) : les deux Michnayot ne se contredisent pas, car chacune suit un tanna différent.
La Michna du 1er chapitre (Yoma 14a), où l'encens précède l'entretien des lampes, suit les Rabbanan. La Michna du pais (tirage au sort, Yoma 25a), où les lampes précèdent l'encens, suit Abba Shaul. Chaque Michna reflète donc un avis, sans contradiction interne.
Dis [maintenant] la fin [de cette Michna du pais] : "on lui apporta le tamid (offrande quotidienne), il l'incisa (kartzo) et un autre acheva l'abattage à sa place ; il entra pour brûler l'encens et entretenir les lampes" -- nous voici [revenus] aux Rabbanan ! [Ainsi] le début et la fin [seraient selon] les Rabbanan, et le milieu [selon] Abba Shaul ?!
Rav Pappa pouvait te répondre : oui, le début et la fin [selon] les Rabbanan, et le milieu [selon] Abba Shaul.
Objection contre Rav Pappa. La fin de cette même Michna (au 3e chapitre) enseigne : après l'abattage du tamid, on brûle l'encens PUIS on entretient les lampes -- donc l'encens d'abord, comme les Rabbanan.
On aurait alors, dans un ensemble présenté comme continu, un début et une fin selon les Rabbanan encadrant un milieu selon Abba Shaul -- un montage inhabituel. Rav Pappa l'assume : oui, il en va bien ainsi ; ce n'est pas impossible, ces passages n'étant pas directement juxtaposés.
Certes, Abaye ne dit pas comme Rav Pappa : il n'établit pas "le début et la fin [selon] les Rabbanan et le milieu [selon] Abba Shaul". Mais Rav Pappa, pour quelle raison ne dit-il pas comme Abaye ?
Il pouvait te répondre : [selon Abaye] on aurait enseigné d'abord l'entretien de DEUX lampes, puis l'entretien de CINQ lampes [-- ordre inverse, ce qui est difficile] ?!
La Guemara compare les deux résolutions. Abaye refuse le montage "début+fin Rabbanan / milieu Abba Shaul" ; il préfère dire que toutes les Michnayot suivent les Rabbanan (les unes parlant des 2 lampes, les autres des 5).
Pourquoi Rav Pappa rejette-t-il la solution d'Abaye ? Parce qu'elle oblige à lire la Michna dans un ordre inverse : elle enseignerait l'entretien des deux lampes (fait plus tard) avant l'entretien des cinq lampes (fait plus tôt). Ce renversement lui semble plus coûteux que d'admettre deux tannaim.
Et Abaye pouvait te répondre : [la Michna du 1er chapitre] ne fait qu'enseigner (orayei) [de manière générale, sans se soucier de l'ordre] ; et l'ordre (sidra), elle le reenseigne [ailleurs, dans le détail].
Réponse d'Abaye à l'objection précédente. La Michna du 1er chapitre (celle des sept jours de réclusion, Yoma 14a) ne vise pas à fixer l'ordre exact des services : elle enseigne globalement (orayei be-alma) les gestes que le Cohen Gadol doit maîtriser.
L'ordre réel (sidra), lui, est enseigné dans le cadre de la description effective du service, ailleurs. Il n'y a donc pas de renversement problématique : la première Michna liste, la seconde ordonne.
[Revenons] au corps [de la baraita citée] : "il vient au coin (keren) nord-est -- il asperge [au coin] nord-est ; [puis au coin] sud-ouest -- il asperge [au coin] sud-ouest". Et l'on a enseigné à ce sujet : R.
Chimon Ich HaMitzpa modifie [l'ordre] au tamid (offrande quotidienne) : il vient au coin nord-est -- il asperge [au coin] nord-est ; [au coin] sud-ouest -- il asperge d'abord vers l'ouest, puis vers le sud. Quelle est la raison de R.
Chimon Ich HaMitzpa ?
Début du second bloc du daf. Le sang de la olah (holocauste) est aspergé sur deux coins diagonalement opposés de l'autel (keren) : nord-est puis sud-ouest ; à chaque coin, une seule aspersion se répand sur les deux côtés adjacents ("une qui vaut deux").
R. Chimon Ich HaMitzpa modifie ce geste pour le tamid : au coin sud-ouest, au lieu d'une aspersion sur l'angle, il asperge séparément vers l'ouest puis vers le sud. La Guemara demande la raison de cette singularité propre au tamid.
R. Yo'hanan dit au nom d'un [Sage] de l'école de R.
Yannai : le verset dit "et un bouc en sacrifice pour le péché (hatat) à Hachem, sur l'holocauste perpétuel (olat ha-tamid) il sera offert, avec sa libation" (Nb 28,15). C'est un holocauste (olah), et le Miséricordieux dit : accomplis à son sujet un geste de hatat.
R. Yo'hanan, au nom de l'école de R. Yannai, tire la raison du verset de Nb 28,15 sur le bouc de Roch Hodech, offert "sur l'olat ha-tamid" (sur l'holocauste perpétuel).
De cette juxtaposition il déduit : le tamid est certes une olah (holocauste), mais le verset l'accole à une hatat (le bouc) pour enseigner qu'on lui applique AUSSI un geste de hatat. Le tamid reçoit donc les deux procédés d'aspersion : celui de la olah et celui de la hatat.
Comment cela [se fait-il] ? Il asperge une [aspersion] qui en est deux, à la manière de la olah, [et] deux [aspersions] qui sont deux, à la manière de la hatat.
Mais qu'il asperge [plutôt] deux qui en sont quatre à la manière de la olah, et quatre qui sont quatre à la manière de la hatat !
Mise en pratique. Pour combiner les deux procédés, on fait : une aspersion qui en vaut deux (ahat che-hi chtayim) -- le sang jeté au coin se répand sur deux côtés -- c'est le geste de la olah ; puis deux aspersions qui sont deux (chtayim che-hen chtayim) -- c'est le geste de la hatat, dont le sang va sur chaque coin séparément.
Objection : si l'on veut vraiment cumuler les deux, pourquoi ne pas faire deux qui en valent quatre (olah, sur les deux coins diagonaux, couvrant les 4 côtés) PUIS quatre qui sont quatre (hatat, une par coin) -- soit un geste complet de chacun ?
[Réponse :] nous ne trouvons pas de sang qui expie, puis expie de nouveau. Et trouvons-nous [seulement] du sang dont une moitié [se fait] en hatat et l'autre moitié en olah ?!
Mais force est [de dire] que le verset les a accolés [malgré cela]. Ici aussi : force est [de dire] que le verset les a accolés.
La Guemara rejette la proposition précédente : on ne trouve pas de sang qui expie deux fois. Une fois que le sang a expié par le geste de la olah, on ne peut recommencer un cycle complet d'expiation par celui de la hatat -- ce serait redondant.
Contre-question puis réponse : trouve-t-on davantage un sang dont une moitié se fait en hatat et l'autre en olah ? Non plus. Mais ici le verset l'impose par sa juxtaposition (Nb 28,15) : on se plie au décret scripturaire. Cette même logique justifie la solution retenue (une valant deux + deux qui sont deux), sans exiger deux gestes complets.
Là-bas [dans le geste modifié de R. Chimon Ich HaMitzpa], c'est une simple division des aspersions (pisouk matanot).
Mais qu'il asperge [donc] une [aspersion] qui en est deux EN BAS, à la manière de la olah, [et] deux [aspersions] qui sont deux EN HAUT, à la manière de la hatat !
La Guemara distingue les cas. Le geste de R. Chimon Ich HaMitzpa n'est pas un véritable dédoublement : ce n'est qu'une division des aspersions (pisouk matanot) au même coin, sans changement radical. Faire deux gestes indépendants, en revanche, serait un écart trop grand.
Nouvelle proposition : distinguer les deux procédés par la hauteur sur l'autel. On asperge "une qui vaut deux" en bas de la ligne rouge (procédé de la olah), et "deux qui sont deux" en haut (procédé de la hatat, dont le sang va au-dessus de la ligne). L'aspersion finale, marquant le geste de hatat, serait ainsi placée en haut comme il se doit.
[Réponse :] nous ne trouvons pas de sang dont une moitié [se fait] en haut et l'autre moitié en bas. Et [vraiment] pas ?!
Mais n'avons-nous pas appris [dans une Michna] : "il en aspergea une fois vers le haut et sept fois vers le bas" [-- voilà un sang moitié haut, moitié bas] !
La Guemara écarte la proposition de la hauteur : on ne trouve pas de sang moitié en haut, moitié en bas. Le sang d'un sacrifice se place soit entièrement en bas de la ligne rouge, soit entièrement au dessus.
Objection : et pourtant ! Une Michna (sur l'aspersion du sang du taureau dans le Saint des Saints, Yoma 53b) enseigne qu'on asperge une fois vers le haut et sept fois vers le bas. N'est-ce pas précisément un cas de sang partagé entre haut et bas ?
[Non :] "comme qui fouette" (ke-matzlif). Que signifie "ke-matzlif" ?
Rav Yehouda montra [du geste] : comme qui flagellé (ke-mangdena).
Réfutation de l'objection. Ce cas n'est pas un partage haut/bas de part et d'autre d'une ligne. Les huit aspersions se font l'une sous l'autre, en rangée verticale, comme "ke-matzlif" : la première en haut, les sept suivantes descendant chacune sous la précédente.
Le mot matzlif est obscur ; Rav Yehouda l'illustre par un geste : c'est "comme qui flagellé" (ke-mangdena) -- l'agent du tribunal qui frappe au fouet ne cogne pas deux fois au même endroit, mais fait descendre chaque coup sous le précédent. Il ne s'agit donc pas d'un sang moitié haut, moitié bas.
Et [vraiment] pas [de sang moitié haut moitié bas] ?! Mais n'avons-nous pas appris [dans une Michna] : "il en aspergea sur le tohoro de l'autel sept fois" ?
N'est-ce pas [dire] : sur la moitié de l'autel, comme disent les gens "tehar tihara" -- c'est le plein midi, [donc] la moitié du jour [= le milieu] ?!
Nouvelle objection au principe "pas de sang moitié haut moitié bas". Une Michna dit qu'on asperge sur le "tohoro" de l'autel (intérieur) sept fois. La Guemara propose de comprendre tohoro comme "le milieu" (à mi-hauteur) de l'autel.
Preuve linguistique : les gens disent "tehar tihara" pour dire "il fait plein midi" -- or midi est la moitié du jour. Par analogie, tohoro = le milieu de l'autel. Comme on asperge sept fois, certaines gouttes tombent forcément au-dessus et d'autres au-dessous de ce milieu : voilà donc un sang moitié haut, moitié bas.
Rabba bar Chila dit : non [-- ce n'est pas cela le sens de "tohoro"].
Coupure nette. Rabba bar Chila refuse l'interprétation de tohoro comme "le milieu" de l'autel : "Lo" (non). Il donnera une autre explication du mot, qui évite d'en faire un cas de sang moitié haut moitié bas.
La sougya se poursuit en Yoma 15b, où Rabba bar Chila précise le sens de "tohoro" (le sommet / le haut de l'autel) et achève la discussion.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).