Sougya : Fin du premier chapitre de Yoma (Chiv'at Yamim). Le daf acheve la liste des MIRACLES DU TEMPLE : la TABLE du pain de proposition, ustensile de bois "fait pour demeurer" qu'on soulevait pour montrer aux pelerins que le pain restait chaud toute la semaine ; les ARBRES D'OR de Salomon qui portaient des fruits.
La Michna ne compte que les miracles occasionnels, non les permanents (kevi'i : l'Arche, les Cheroubim). Vient ensuite le FEU DE LA DISPOSITION (maarakha) : cinq proprietes du feu celeste (tapi comme un lion, sans fumee...) ; la fumee provient en realite du FEU HUMAIN (hedyot) qu'on a la mitsva d'apporter (Lev 1,7).
Le mot ve-ekaved (Aggee 1,8), ecrit sans le he (=5), enseigne les CINQ MANQUES du second Temple : Arche + kaporet + Cheroubim, feu, Chekhina, esprit saint, Ourim ve-Toumim. Puis la baraita des SIX SORTES DE FEU (mange / boit / les deux ; humide comme sec ; feu qui repousse le feu de Gabriel ; feu qui mange le feu de la Chekhina).
Enfin, a l'issue de Souccot, on scrutait l'INCLINAISON DE LA FUMEE comme presage : nord (pluies +, pauvres contents), sud (pluies -), est (tous contents), ouest (tous tristes) -- la fumee "va et vient comme un palmier" sans se disperser. Contradiction avec la baraita des vents, resolue par "ceci pour nous (Bavel), cela pour eux (Erets Israel)", avec le signe table au nord / menora au sud.
[Comment la table pourrait-elle recevoir la toum'a ?] C'est un ustensile de bois fait pour demeurer en place (asouy le-nahat), et tout ustensile de bois fait pour demeurer en place ne recoit pas la toum'a (impurete rituelle) et fait ecran devant la toum'a. Plutot, [le fait que la table soit qualifiee de pure] enseigne qu'on la souleve pour les pelerins montes [pour la fete] (olei regalim), et on leur dit : voyez votre affection [devant] l'Omnipresent, car son enlevement est comme son arrangement (le pain reste chaud toute la semaine), ainsi qu'il est dit : "pour placer du pain chaud le jour ou on l'enleve" (1 Sam 21,7).
Suite du debat sur la table du pain de proposition (le'hem ha-panim). Une objection : la table est un ustensile de bois fait pour demeurer (asouy le-nahat), or un tel ustensile ne recoit pas la toum'a -- comment donc pourrait-on parler de sa purete comme d'un miracle ?
Reponse : on la soulevait pour la montrer aux pelerins ; parce qu'on la deplacait ainsi, elle n'etait plus "faite pour demeurer" et devenait susceptible de toum'a. Ce geste revelait aussi le miracle : le pain restait chaud une semaine durant, "son enlevement comme son arrangement".
Et n'y a-t-il rien de plus [comme miracle au Temple] ? Mais Rav Ochaya n'a-t-il pas dit : lorsque Salomon batit le Temple, il y planta toutes sortes d'arbres a fruits precieux (megadim) en or, qui produisaient leurs fruits en leur saison ; et quand le vent soufflait sur eux, ils tombaient, ainsi qu'il est dit : "son fruit bruira comme le Liban" (Ps 72,16).
Et quand les non-Juifs entrerent dans le Sanctuaire (Heikhal), [l'arbre] se dessecha, ainsi qu'il est dit : "et la fleur du Liban se fane" (Na 1,4). Et le Saint beni soit-Il est destine a les restituer dans l'avenir, ainsi qu'il est dit : "il fleurira, oui il fleurira, il exultera, oui exultation et chant ; la gloire du Liban lui sera donnee" (Is 35,2).
La Guemara objecte que la liste des miracles du Temple est incomplete : et les arbres d'or de Salomon, qui portaient de vrais fruits et les laissaient tomber au vent ? Le "Liban" des versets est lu comme une allusion au Temple (bati de cedres du Liban). Ces arbres se dessecherent a l'entree des ennemis, et seront restaures a l'avenir.
[Reponse :] les miracles permanents (kevi'i), il ne les compte pas [dans la liste]. Maintenant que tu en es arrive la [a cette distinction] : l'Arche et les Cheroubim aussi [ne sont pas comptes parmi les miracles enumeres], car ce sont des miracles permanents.
Reponse : la Michna ne recense que les miracles occasionnels ; les miracles permanents (kevi'i), toujours en place, ne figurent pas dans la liste. Cette meme distinction resout une difficulte anterieure : l'Arche et les Cheroubim (dont l'espace ne se mesurait pas) n'y figuraient pas non plus, pour la meme raison.
Le Maitre a dit [dans la liste des miracles] : "et la fumee de la disposition [du bois]" (achan ha-maarakha). Or y avait-il [donc] de la fumee dans la disposition ?
Mais n'a-t-on pas enseigne : cinq choses ont ete dites au sujet du feu de la disposition : il etait tapi comme un lion, clair comme le soleil, il avait de la consistance (yech bo mamach), il consumait l'humide comme le sec, et il ne degageait pas de fumee !
Nouveau bloc. La liste des miracles mentionnait que le vent ne deplacait pas la fumee de la disposition (maarakha, le bois empile sur l'autel). Objection : une baraita enumere cinq proprietes du feu celeste, dont la derniere est qu'il ne degageait pas de fumee ! Comment alors parler de sa fumee ?
[Reponse :] lorsque nous disons [qu'il y avait de la fumee], c'est a propos [du feu] humain (hedyot). Car on a enseigne : "et les fils d'Aharon le Cohen mettront du feu sur l'autel" (Lev 1,7) -- bien que le feu descende du ciel, il y a une mitsva d'en apporter du [feu] humain (min ha-hedyot).
Reponse : le miracle de la fumee ne vise pas le feu celeste (sans fumee), mais le feu humain (hedyot) qu'on apportait. Un verset (Lev 1,7) impose en effet, malgre le feu descendu du ciel, une mitsva d'apporter aussi du feu d'origine humaine -- et c'est ce feu-la, produisant de la fumee, que le vent ne parvenait pas a deplacer.
"Tapi comme un lion" -- mais n'a-t-on pas enseigne : R. Hanina, adjoint des Cohanim (segan ha-cohanim), a dit : moi, je l'ai vu, et il etait tapi comme un chien !
Ce n'est pas difficile : ici -- au premier Temple ; la -- au second Temple.
Contradiction sur l'apparence du feu : la baraita le dit tapi comme un lion, mais R. Hanina, adjoint du Cohen Gadol, temoigne l'avoir vu tapi comme un chien. Resolution : le feu majestueux "comme un lion" appartient au premier Temple ; l'apparence moindre "comme un chien" au second Temple.
Et au second Temple, [ce feu celeste] y etait-il [donc] ? Mais Rav Chmouel bar Inya n'a-t-il pas dit : que signifie ce qui est ecrit "et j'y prendrai plaisir et je serai glorifie (ve-ekaved)" (Aggee 1,8), alors qu'on le lit "ve-ikavda" [avec un he] ?
Pourquoi ce mot est-il ecrit sans le he ? -- Ce sont les cinq choses [le he vaut 5] qui distinguaient le premier Temple du second [manquant au second], a savoir : l'Arche, le Propitiatoire (kaporet) et les Cheroubim ; le feu ; la Chekhina (Presence divine) ; l'esprit saint (roua'h ha-kodech) ; et les Ourim ve-Toumim. Ils dirent : oui, [le feu] existait bien, [mais] il n'assistait pas [a la combustion].
Objection : R. Hanina servait au second Temple -- mais y avait-il seulement un feu celeste ? Rav Chmouel bar Inya deduit du mot ve-ekaved (Aggee 1,8), ecrit sans le he (valeur 5), qu'il manquait au second Temple cinq choses : Arche + kaporet + Cheroubim, le feu, la Chekhina, l'esprit saint, les Ourim ve-Toumim.
Reponse : le feu celeste existait bien au second Temple, mais il n'assistait pas a la combustion des offrandes -- il n'etait que visible. La contradiction avec R. Hanina tombe.
Nos Maitres ont enseigne : il y a six [sortes de] feux : il en est un qui mange (okhelet) mais ne boit pas ; un qui boit mais ne mange pas ; un qui mange et boit ; un qui consume l'humide comme le sec ; un feu qui repousse le feu ; et un feu qui mange le feu.
Baraita des six sortes de feu, ou "manger" (okhelet) = consumer le solide et "boire" (chota) = consumer le liquide. Le detail de chacune est donne au segment suivant.
Il y a un feu qui mange et ne boit pas -- c'est le notre [feu ordinaire]. [Un feu qui] boit et ne mange pas -- celui des malades (la fievre).
[Un feu qui] mange et boit -- celui d'Eliyahou, ainsi qu'il est ecrit : "et l'eau qui etait dans la rigole, il la lecha" (1 Rois 18,38). [Un feu qui] consume l'humide comme le sec -- celui de la disposition (maarakha).
Il y a un feu qui repousse le feu -- celui de Gabriel ; et il y a un feu qui mange le feu -- celui de la Chekhina, car le Maitre a dit : Il tendit Son doigt parmi eux [les anges] et les brula.
Detail des six feux : (1) le notre (le sec) ; (2) la fievre des malades (assiere sans consumer la chair) ; (3) le feu d'Eliyahou au Carmel, qui "lecha l'eau" ; (4) le feu de la maarakha (humide comme sec) ; (5) le feu de Gabriel, qui sauva Hanania, Michael et Azaria de la fournaise ; (6) le feu de la Chekhina, qui "mange" meme le feu des anges.
"Et la fumee de la disposition" -- meme tous les vents du monde ne la deplacent pas de sa place ? Mais R.
Yitzhak bar Avdimi n'a-t-il pas dit : a l'issue du dernier jour de fete de Souccot, tous scrutent la fumee de la disposition. [Si elle] penche vers le nord -- les pauvres se rejouissent et les proprietaires (baalei batim) s'attristent, parce que les pluies de l'annee seront abondantes et leurs fruits pourriront.
[Si elle] penche vers le sud -- les pauvres s'attristent et les proprietaires se rejouissent, parce que les pluies de l'annee seront rares et leurs fruits se conserveront.
Nouvelle objection au miracle de la fumee immobile : R. Yitzhak bar Avdimi enseigne qu'a l'issue de Souccot (quand est scelle le decret des pluies) on scrutait l'inclinaison de la fumee comme presage agricole.
Nord = pluies abondantes (recolte forte mais fruits pourrissants, vendus a bas prix) : bon pour les pauvres, mauvais pour les proprietaires. Sud = pluies rares (recolte faible mais bien conservee) : l'inverse. Or si la fumee penche, c'est bien que le vent la deplace !
[Si elle] penche vers l'est -- tous se rejouissent ; vers l'ouest -- tous s'attristent ! [Donc le vent la deplace bien.] -- [Reponse :] elle allait et venait comme un palmier [qui se balance], mais elle ne se dispersait pas.
Suite du presage : est = tous contents (pluies equilibrees, ni pourriture ni famine) ; ouest = tous tristes (vent dessechant). L'objection demeure : la fumee bouge donc bien. Reponse : elle oscillait "comme un palmier" au vent, mais sans jamais se disperser -- le miracle porte sur l'indispersion, non sur une immobilite absolue.
Le Maitre a dit : vers l'est -- tous se rejouissent ; vers l'ouest -- tous s'attristent. Et l'on souleve une contradiction : le vent d'est (mizrahit) est toujours bon ; le vent d'ouest (maaravit) toujours mauvais ; le vent du nord -- bon pour le ble lorsqu'il a atteint le tiers [de sa maturation], et mauvais pour les olives au moment de leur nouaison (hanata) ; le vent du sud -- mauvais pour le ble lorsqu'il a atteint le tiers, et bon pour les olives au moment de leur nouaison.
La Guemara oppose au presage precedent une baraita des vents : vent d'est toujours bon, vent d'ouest toujours mauvais ; le nord est bon pour le ble (au tiers de sa croissance) mais mauvais pour les olives en nouaison ; le sud, l'inverse. Il faut concilier ces effets contradictoires.
Et Rav Yossef a dit, et certains disent Mar Zoutra : et ton signe mnemotechnique [pour retenir lequel est bon pour le ble et lequel pour les olives] -- la table [est] au nord, et le candelabre (menora) au sud [dans le Sanctuaire]. Celui-ci [le vent du nord] fait croitre ce qui est sien [le ble, pour le pain de la table], et celui-la [le vent du sud] fait croitre ce qui est sien [les olives, pour l'huile de la menora] !
Moyen mnemotechnique (Rav Yossef / Mar Zoutra) : dans le Sanctuaire, la table (pain, donc ble) etait au nord, la menora (huile, donc olives) au sud. Chaque vent "fait croitre ce qui est sien" : le vent du nord favorise le ble, celui du sud les olives -- ce qui fixe le sens de la baraita precedente.
Ce n'est pas difficile : ceci [le presage de R. Yitzhak, ou l'est est bon] -- pour nous [en Babylonie] ; et cela [la baraita, ou l'est peut nuire] -- pour eux [en Terre d'Israel].
Resolution de la contradiction sur le vent d'est : "ceci pour nous, cela pour eux". En Babylonie (terre humide, abondamment irriguee), le vent d'est sec est benefique ; en Terre d'Israel (terre de montagnes qui se desseche vite), le meme vent d'est peut au contraire nuire. Les deux enseignements valent, chacun pour son pays.
Hadran alakh "Chiv'at Yamim" (nous reviendrons vers toi, [chapitre] "Sept jours") -- formule de cloture du premier chapitre de Yoma.
Formule traditionnelle de cloture du premier chapitre de Yoma, intitule "Chiv'at Yamim" ("Sept jours", d'apres ses premiers mots sur les sept jours de reclusion du Cohen Gadol avant Yom Kippour). Hadran alakh : "nous reviendrons vers toi" -- promesse de revenir etudier ce chapitre.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).