Sougya : La michna ouvre le deuxième chapitre de Yoma : a l'origine, le prélèvement des cendres de l'autel revenait à qui le voulait, et en cas d'affluence à qui gagnait une course sur le kevech (la rampe de trente-deux coudées) -- le premier à entrer dans les quatre coudées décisives. Un cohen ayant poussé son compagnon, qui se brisa la jambe, le beit din remplaça la course par le payis (tirage au sort par les doigts tendus, sans le pouce, à cause des tricheurs).
La guemara demande pourquoi les Sages n'avaient pas prévu de payis dès l'origine, et propose deux versions : soit ce service nocturne paraissait peu prestigieux, soit la contrainte du sommeil devait dissuader les candidats. Les deux versions affrontent la même objection -- les membres et les graisses, service nocturne pourvu d'un payis dès l'origine -- et s'en dégagent, la première en le qualifiant de fin d'un service de jour (avec correction de la formule de Rabbi Yo'hanan sur la sanctification des mains), la seconde en distinguant veiller (miguena) et se lever (mikam).
Une baraita révèle ensuite que le gagnant du prélèvement recevait aussi la disposition du bûcher et les deux bûches : Rav Achi résout en posant deux ordonnances successives, l'une de sécurité, l'autre d'incitation, le payis ayant d'abord fait fuir les cohanim. Le daf se clôt sur l'enquête de Rav Papa localisant les quatre coudées -- ni au sol, ni au pied, ni au milieu de la rampe, mais auprès de l'autel -- et sur la question, laissée ouverte, de savoir si l'on y compte la coudée du yessod et celle du sovev.
MICHNA. Au début, quiconque voulait prélever (les cendres de) l'autel -- prélevait.
Et lorsqu'ils étaient nombreux, ils couraient et montaient sur le kevech (la rampe) : quiconque devançait son compagnon de quatre coudées -- l'emportait. Et si tous deux étaient à égalité, le préposé (memouneh) leur disait : Tendez (les doigts) !
La michna décrit l'état ancien du terumat ha-dechen (le prélèvement d'une pelletée de cendres sur l'autel, au cœur de la nuit) : pas de tirage au sort, mais une course sur la rampe de trente-deux coudées qui mène au sommet de l'autel. Le premier à pénétrer dans les quatre coudées décisives gagne le service.
En cas d'égalité parfaite, on passe au payis (tirage au sort) : le préposé ordonne hatzbiou -- que chacun tende ses doigts, qu'on comptera en cercle jusqu'à épuiser un nombre annoncé d'avance.
Et que tendent-ils ? Un ou deux (doigts) ; et l'on ne tend pas le pouce dans le Temple.
Le compte se fait sur les doigts tendus, non sur les têtes. D'où une fraude possible : un cohen qui voit approcher la fin du compte peut écarter largement son pouce de son index, de sorte que les deux doigts semblent appartenir à deux hommes différents -- et faire ainsi tomber le compte sur lui. Le pouce est donc interdit dans le Temple : c'est une règle anti-tricheurs (mipnei ha-rama'in).
Il arriva que tous deux fussent à égalité : ils couraient et montaient sur le kevech, l'un poussa son compagnon, qui tomba et se brisa la jambe. Et lorsque le beit din vit qu'ils en venaient au danger, ils ordonnèrent qu'on ne prélevât plus (les cendres de) l'autel que par tirage au sort (payis).
Il y avait là quatre tirages au sort, et celui-ci était le premier tirage.
C'est un accident -- une jambe brisée sur la rampe -- qui fait basculer la pratique. Le beit din ne légifère pas ici sur un principe abstrait mais sur un risque corporel avéré : la course est abolie, remplacée par le payis.
Le daf pose au passage le cadre : quatre payisot rythment la journée au Temple, et le prélèvement des cendres est le premier. La guemara va maintenant interroger cette histoire : pourquoi avoir attendu l'accident ?
GUEMARA. Or, à l'origine, pour quelle raison les Sages n'avaient-ils pas institué de tirage au sort pour cela ?
À l'origine ils pensaient : puisque c'est un service de nuit, il ne leur sera pas important et ils ne viendront pas. Lorsqu'ils virent qu'ils venaient, et qu'ils en venaient au danger -- ils y instituèrent un tirage au sort.
La question de la guemara porte sur la législation préventive : tous les autres services de la michna commencent d'emblée par un payis ; pourquoi celui-ci fut-il laissé à la course ?
Première réponse : les Sages avaient fait un pronostic sociologique. Un service accompli de nuit n'a pas de prestige (lo chaviva), donc peu de candidats, donc aucune bousculade à craindre. Le pronostic s'est révélé faux : ils venaient en foule.
Mais voici les membres et les graisses (evarim ou-pedarim), qui sont un service de nuit, et pour lesquels les Sages ont pourtant institué un tirage au sort ! -- C'est la fin d'un service de jour.
Objection frontale : la combustion sur l'autel des membres de l'holocauste et des graisses des autres sacrifices se fait toute la nuit -- et pourtant elle reçut un payis dès l'origine. Le critère du service nocturne ne tient donc pas.
Réponse : ce n'est pas un service nocturne autonome, mais l'achèvement d'un sacrifice dont l'égorgement et l'aspersion du sang ont eu lieu de jour. Il hérite du prestige de la journée, donc il attire, donc il fallait un payis.
Celui-ci aussi (le prélèvement des cendres) est le début d'un service de jour ! Car Rabbi Yo'hanan a dit : (le cohen) qui a sanctifié ses mains pour le prélèvement des cendres n'a pas besoin de les sanctifier à nouveau le lendemain, puisqu'il les a déjà sanctifiées dès le début du service.
Contre-attaque symétrique : si l'on classe les membres et graisses comme fin d'un service diurne, alors le prélèvement des cendres devrait être classé comme son début -- car l'ouverture de la journée du Temple, c'est lui.
La preuve vient de Rabbi Yo'hanan : la kiddouch yadayim ve-raglayim (sanctification des mains et des pieds au kior) faite pour le prélèvement nocturne vaut encore après l'aube. Or cette continuité ne s'explique que si les deux appartiennent à un seul et même service. Si le prélèvement est un début de service diurne, il devrait être prestigieux -- et l'on aurait dû prévoir un payis.
Dis (plutôt) : puisqu'il les a déjà sanctifiées dès le départ, en vue du service.
La guemara ne réfute pas Rabbi Yo'hanan : elle corrige sa formulation. On ne lit plus mi-tehilat avoda (depuis le début du service, sous-entendu diurne) mais mi-tehila la-avoda (dès le départ, en vue du service).
La nuance est décisive : la sanctification vaut pour la suite non parce que le prélèvement inaugurerait la journée, mais simplement parce qu'elle fut faite en vue du service et n'a pas été interrompue. Le prélèvement reste donc un service de nuit, et la première réponse tient.
Certains disent (ikka de-amri) : à l'origine ils pensaient que, puisqu'il y a la contrainte du sommeil (ones chena), ils ne viendraient pas. Lorsqu'ils virent qu'ils venaient, et qu'ils en venaient aussi au danger -- les Sages y instituèrent un tirage au sort.
Mais voici les membres et les graisses, où il y a aussi la contrainte du sommeil, et pour lesquels les Sages ont pourtant institué un tirage au sort ! -- Se coucher (tard) n'est pas la même chose que se lever (tôt).
Seconde version de la réponse initiale : ce n'est pas le prestige qui était en cause, mais la pénibilité physique. Le prélèvement des cendres oblige à se lever au milieu de la nuit ; les Sages tablaient sur le fait que peu s'y astreindraient.
Même objection (les membres et graisses obligent eux aussi à veiller), même type de réponse, mais sur un autre axe : miguena (retarder son coucher) n'est pas mikam (s'arracher au sommeil déjà commencé). Le second est bien plus dur -- c'est une observation psychologique, non juridique.
Et l'ordonnance fût-elle prise pour ce motif-là ? L'ordonnance fut prise pour cet autre motif !
Car il a été enseigné (dans une baraita) : celui qui gagnait le prélèvement des cendres (gagnait aussi) la disposition du bûcher (sidour ma'arakha) et les deux bûches !
Nouvelle attaque, cette fois contre le récit même de la michna. Selon elle, le payis fut institué à cause de l'accident. Mais une baraita révèle que le gagnant du prélèvement recevait par-dessus le marché deux services majeurs : le sidour ha-ma'arakha (disposition du bois sur l'autel) et les chnei guezirei etsim (les deux grosses bûches posées au sommet).
Autrement dit : un lot aussi prestigieux appelait de toute façon un payis, accident ou non. Le motif invoqué par la michna n'est donc pas le vrai motif.
Rav Achi a dit : il y eut deux ordonnances. À l'origine ils pensaient qu'ils ne viendraient pas.
Lorsqu'ils virent qu'ils venaient et qu'ils en venaient aussi au danger -- ils y instituèrent un tirage au sort. Dès lors qu'ils y eurent institué un tirage au sort -- ils ne vinrent plus, disant : qui dit que cela tombera sur nous ?
Ils instituèrent alors de nouveau, pour eux, que celui qui gagnerait le prélèvement des cendres gagnerait (aussi) la disposition du bûcher et les deux bûches -- afin qu'ils viennent et tirent au sort.
Rav Achi résout en dédoublant la chronologie : la michna et la baraita ne parlent pas de la même mesure. Le payis fut bien institué à cause du danger ; mais il produisit un effet pervers -- le calcul de probabilité (mi yeimar de-mitrami lan : qui dit que le sort tombera sur nous ?) découragea les candidats.
Il fallut donc une seconde ordonnance, incitative celle-là : adjoindre au prélèvement deux services de valeur, pour rendre le billet de loterie assez attirant. Les deux motifs sont vrais, mais successifs.
Et lorsqu'ils étaient nombreux, etc. Rav Papa a dit : il m'est évident qu'il ne s'agit pas des quatre coudées au sol -- car nous avons appris (dans la michna) : ils courent et montent sur le kevech.
Il ne s'agit pas non plus des toutes premières (coudées de la rampe) -- car nous avons appris : ils courent et montent sur le kevech, et ENSUITE : quiconque devance son compagnon.
Rav Papa entreprend de localiser les quatre coudées de la michna. Sa méthode est purement textuelle : l'ordre des mots de la michna élimine les hypothèses une à une.
Ni les quatre coudées au sol devant la rampe (la michna dit qu'on court sur la rampe), ni les quatre premières coudées au pied de la rampe (la michna place d'abord la montée, ensuite seulement le fait de devancer).
Ni non plus celles d'entre les deux -- car la chose ne serait pas délimitée. Il m'est évident que c'est auprès de l'autel que nous l'avons appris.
Troisième élimination : des quatre coudées prises quelque part au milieu des trente-deux seraient inutilisables en pratique -- rien ne les signale, aucun juge ne pourrait trancher qui les a franchies le premier. Un critère de course doit être visible.
Conclusion de Rav Papa : ce sont les quatre coudées adjacentes à l'autel, tout en haut de la rampe. Reste alors une difficulté de mesure, que Rachi anticipe ici et que le segment suivant formulera.
Rav Papa a posé la question : les quatre coudées dont ils ont parlé -- (sont-elles comptées) avec la coudée du yessod et la coudée du sovev...
Le daf s'achève sur une cheela (question laissée ouverte ici) d'ordre géométrique. Le haut de la rampe ne s'arrête pas au pied de l'autel : il déborde d'une coudée sur le retrait du yessod (le socle) et d'une coudée sur le sovev (la coursive qui ceinture l'autel).
Question : les quatre coudées se comptent-elles à partir du bord extérieur du yessod -- auquel cas ces deux coudées de recouvrement y sont incluses --, ou bien à partir de la surface supérieure (le gag), ce qui les porterait à six coudées depuis le bas ? La suite est en 22b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).