Sougya : Le daf s'ouvre sur la fin de l'enquête de Rav Papa (teikou) puis revient au payis : le préposé dit hatsbi'ou, chacun tend un doigt, et l'on compte les doigts. Pourquoi ce détour ?
Parce qu'il est interdit de compter Israël, même pour une mitsva -- ce que Rabbi Yits'haq déduit du recensement de Saul par des tessons, preuve que Rav Achi conteste (bezek est aussi un nom de ville) et que la guemara reetablit par le second recensement, celui des agneaux. De là naissent un ancrage scripturaire (un lav pour Rabbi Elazar, deux pour Rav Nahman bar Yits'haq), la contradiction interne de Hochea 2,1 résolue de deux façons, puis l'enseignement de Chmouel : le parnass s'enrichit -- Saul comptait par tessons avant de régner, par ses propres agneaux ensuite.
Le daf bascule alors dans une longue aggada sur les deux rois. Saul conteste l'ordre d'anéantir Amaleq par un qal va-homer tiré de la egla aroufa, et la bat qol lui répond : ne sois pas juste à l'excès -- puis, après le massacre de Nov : ne sois pas méchant à l'excès.
Rav Houna formule l'asymétrie : Saul pour une faute, et elle lui est comptée ; David pour deux, et elles ne le sont pas. La guemara vérifie ce compte par une série d'objections -- Bat-Cheva, la peste du recensement, le lachon ha-ra sur Mefivochet -- et dégage un critère unique : une faute déjà payée sur le corps même du roi sort du décompte.
Elle se clôt sur deux explications de la chute de Saul : sa royauté ne dura pas parce qu'il n'avait aucun défaut de lignage -- aucune qoupa chel cheratsim pour le rappeler à l'humilité -- et il fut puni pour avoir renoncé à son honneur royal dès le premier jour, ce dont Nahach l'Ammonite tira aussitôt les conséquences.
Ou peut-être les compte-t-on a l'exclusion de la coudée du yessod (le socle de l'autel) et de la coudée du sovev (la corniche qui en fait le tour) ? La question reste sans réponse : teikou.
Fin de l'enquête de Rav Papa ouverte en 22a : où situer exactement les quatre coudées décisives de la course sur le kevech ? La conclusion était qu'elles sont auprès du mizbeah -- mais auprès de quel point précis ?
Deux comptages restent en balance. Ou l'on compte les quatre coudées à partir du point où la rampe atteint le gag (la surface supérieure de l'autel), ou bien on les compte à partir du point où elle atteint la maçonnerie inférieure, en retranchant la coudée du yessod et celle du sovev -- soit deux coudées plus bas. La guemara ne tranche pas : teikou.
« Et si les deux étaient à égalité, le préposé leur dit : hatsbi'ou (tendez les doigts) », etc. Un tana a enseigné : sortez vos doigts pour le compte.
Mais qu'on les compte eux-mêmes ! Cela vient à l'appui de Rabbi Yits'haq.
Car Rabbi Yits'haq a dit : il est interdit de compter Israël, même pour une affaire de mitsva, ainsi qu'il est écrit : « Et il les dénombra be-bezek » (I Samuel 11, 8).
La guemara revient à la michna : quand deux cohanim arrivent ensemble, on passe au payis (tirage au sort). Le préposé dit hatsbi'ou -- terme obscur, que la baraita traduit : sortez vos doigts pour le compte. Chacun tend un doigt ou deux, on fixe un nombre au hasard, on compte les doigts en tournant, et celui sur qui le compte s'arrête l'emporte.
D'où la question technique : ve-nimninhou le-didhou -- pourquoi ne pas compter directement les cohanim eux-mêmes ? Ce serait plus simple. La réponse transforme une curiosité procédurale en preuve halakhique : la michna appuie Rabbi Yits'haq, pour qui il est interdit de compter Israël -- et l'interdit tient même li-dvar mitsva, même quand le compte sert un service du Temple.
Le verset support est le recensement de Saul : va-yifqedem be-bazeq. Rachi : chacun prit un tesson (bezek = éclat de poterie) et le jeta ; on compta les tessons, pas les hommes. Ici s'ouvre la longue digression aggadique qui occupe tout le reste du daf.
Rav Achi objecte : d'où sais-tu que ce mot bezek relève de la racine signifiant briser (donc : des tessons) ? Peut-être est-ce le nom d'une ville, comme il est écrit : « Et ils trouvèrent Adoni-Bézek à Bézek » (Juges 1, 5).
Plutôt, la preuve vient d'ici : « Et Saul convoqua le peuple et les dénombra bi-tela'im (par des agneaux) » (I Samuel 15, 4).
Rav Achi démonte la preuve philologique : bezek est attesté dans l'Écriture comme toponyme (Adoni-Bézek, roi de Bézek, Juges 1, 5). Le verset ne dirait alors rien de la manière de compter, seulement du lieu.
La guemara ne renonce pas à la thèse, elle change de verset. Le second recensement de Saul, avant la guerre d'Amaleq, dit va-yifqedem bi-tela'im : il les dénombra par des agneaux. Là, aucune lecture toponymique n'est possible -- c'est bien un substitut matériel, un agneau par homme. L'interdit de compter Israël directement est établi.
Rabbi Elazar a dit : quiconque compte Israël transgresse un interdit (lav), ainsi qu'il est dit : « Et le nombre des enfants d'Israël sera comme le sable de la mer, qui ne se mesure pas » (Hochea 2, 1). Rav Nahman bar Yits'haq a dit : il transgresse deux interdits, ainsi qu'il est dit : « qui ne se mesure ni ne se compte ».
On passe de l'interdit rabbinique énoncé par Rabbi Yits'haq à un ancrage scripturaire. Rabbi Elazar lit acher lo yimad non comme une description (« qui ne peut être mesuré ») mais comme une prescription : qui ne doit pas être mesuré. Compter Israël devient alors la transgression d'un lav.
Rav Nahman bar Yits'haq pousse la lecture : le verset porte deux négations -- lo yimad ve-lo yissafer -- donc deux interdits distincts, la mesure et le dénombrement. Le Ben Yehoyada explique pourquoi Rabbi Elazar, qui cite le même verset, n'en compte qu'un.
Rabbi Chmouel bar Nahmani a dit : Rabbi Yonatan a soulevé une contradiction. Il est écrit : « Et le nombre des enfants d'Israël sera comme le sable de la mer », et il est écrit : « qui ne se mesure ni ne se compte » ?
Le même verset se contredit dans son propre corps. Sa première moitié parle d'un mispar -- un nombre, immense mais déterminé, comme le sable. Sa seconde moitié affirme l'inverse : rien ne se mesure ni ne se compte. Rachi le formule sèchement : almah it lehou minyan -- donc ils ont bien un nombre.
Ce n'est pas une difficulté : ici, il s'agit du temps où Israël accomplit la volonté du Lieu ; là, du temps où ils n'accomplissent pas la volonté du Lieu. Rabbi a dit au nom d'Abba Yossi ben Dostai : ce n'est pas une difficulté -- ici, par la main de l'homme ; là, par la main du Ciel.
Deux résolutions de la contradiction, de nature très différente.
Première : la différence est morale et conditionnelle. Quand Israël accomplit la volonté du Lieu, il devient littéralement innombrable ; quand il ne l'accomplit pas, il retombe à un nombre fini -- vaste comme le sable, mais fini.
Seconde (Rabbi au nom d'Abba Yossi ben Dostai) : la différence tient au compteur, pas à la conduite. Nul homme ne peut les compter ; le Ciel, Lui, les connaît un à un. La promesse cesse d'être conditionnelle : elle dit simplement la limite du regard humain.
Rav Nehilai bar Idi a dit au nom de Chmouel : dès qu'un homme est nommé parnass (dirigeant) sur la communauté, il s'enrichit. Au début il est écrit : « Et il les dénombra be-bezek (par des tessons) », et à la fin il est écrit : « Et il les dénombra bi-tela'im (par des agneaux) ».
Mais peut-être les agneaux venaient-ils d'eux ? Si c'était le cas, où serait la nouveauté de la chose ?
La guemara tire un enseignement inattendu de la comparaison des deux recensements de Saul. Au premier, il ne dispose que de tessons -- des débris sans valeur. Au second, il fournit un agneau par homme depuis son propre troupeau. Entre les deux, il est devenu roi : nitmaneh adam parnass al ha-tsibbour -- mit'acher, il s'enrichit.
Objection : peut-être chacun apportait-il son propre agneau ? Réponse : mai revouta de-milta -- alors le verset n'apprendrait rien. S'il précise l'objet du compte, c'est qu'il y a là une nouveauté : la fortune du roi. Le Ben Yehoyada affine encore : compter par tessons est facile, compter par agneaux est une énorme peine -- si l'on s'est imposé cette peine, c'est bien pour faire connaître au peuple la réussite du roi.
« Et il contesta dans la vallée » (I Samuel 15, 5) -- Rabbi Mani a dit : au sujet de l'affaire de la vallée. Au moment où le Saint béni soit-Il dit à Saul : « Va et frappe Amaleq », il dit : si pour une seule âme la Torah a dit d'apporter une génisse à la nuque brisée (egla aroufa), à plus forte raison pour toutes ces âmes-là.
Le verset dit littéralement que Saul « combattit dans la vallée » (va-yarev ba-nahal). Rabbi Mani lit yarev au sens de contester, plaider : Saul contesta l'ordre divin, et il le fit al iskeï nahal -- en s'appuyant sur l'affaire de la vallée, c'est-à-dire le rite de la egla aroufa (Deutéronome 21) : quand on trouve un cadavre sans meurtrier connu, les anciens de la ville la plus proche brisent la nuque d'une génisse dans un oued aride.
Le raisonnement de Saul est un qal va-homer : si la Torah exige une telle réparation pour une vie anonyme, comment ordonnerait-elle l'anéantissement de tout un peuple ? La forme est impeccable ; c'est son application qui est la faute -- un raisonnement ne renverse pas un ordre explicite.
Et si l'homme a péché, la bête, en quoi a-t-elle péché ? Et si les adultes ont péché, les enfants, en quoi ont-ils péché ?
Une voix céleste (bat qol) sortit et lui dit : « Ne sois pas juste à l'excès » (Qohelet 7, 16). Et au moment où Saul dit à Doeg : « Tourne-toi, toi, et frappe les cohanim » (I Samuel 22, 18), une voix céleste sortit et lui dit : « Ne sois pas méchant à l'excès » (Qohelet 7, 17).
La bat qol tranche : al tehi tsaddiq harbeh. Être plus miséricordieux que Celui qui a ordonné n'est pas de la justice, c'est un fléchissement. La compassion mal placée n'est pas une vertu supérieure à l'obéissance -- elle est une défaillance déguisée.
Le daf place aussitôt la contrepartie exacte. Des années plus tard, Saul ordonne à Doeg l'Edomite le massacre de Nov, la ville des cohanim -- et l'Écriture y emploie la même énumération que pour Amaleq : homme et femme, nourrisson et tout-petit, bœuf, âne et agneau. La même voix, le verset suivant : al tircha harbeh. Celui qui a hésité à frapper ceux qu'il fallait frapper a frappé sans hésiter ceux qu'il fallait épargner.
Rav Houna a dit : combien peu souffre et s'inquiète l'homme que son Maître assiste ! Saul pour une seule faute -- et elle lui fut comptée ; David pour deux -- et elles ne lui furent pas comptées.
Saul, pour une seule : laquelle ? L'affaire d'Agag.
Mais il y a aussi l'affaire de Nov, la ville des cohanim ! C'est qu'à propos de l'affaire d'Agag il est déjà écrit : « Je regrette d'avoir établi Saul comme roi » (I Samuel 15, 11).
Formule célèbre de Rav Houna : kama lo hali ve-lo margich gavra de-mareh sayeh -- combien celui que son Maître assiste n'a ni à souffrir ni à s'inquiéter. Ce n'est pas un énoncé de faveur arbitraire, c'est le constat d'une asymétrie que tout le reste du daf va s'employer à justifier.
La comptabilité doit d'abord être établie. Côté Saul : une seule faute, celle d'Agag. Objection immédiate : et Nov, la ville des cohanim ? Réponse décisive : le décret nihamti ki himlakhti et Chaoul tomba avant Nov. Le trône était déjà perdu au moment de Nov -- Nov n'entre donc pas dans le compte de ce qui l'a coûté.
David, pour deux : lesquelles sont-elles ? Celle d'Ourya, et celle de la hassata (l'incitation).
Le compte de David est fixé : l'affaire d'Ourya le Hittite, et la hassata. Rachi précise ce second terme : David fut incité à recenser Israël à la fin de sa vie (II Samuel 24), et ce recensement provoqua la peste sur le peuple. Le daf revient ainsi à son point de départ -- l'interdit de compter Israël -- après la boucle sur Saul.
Mais il y a aussi l'affaire de Bat-Cheva ! Là, on a exigé de lui réparation, ainsi qu'il est écrit : « Et il paiera la brebis au quadruple » (II Samuel 12, 6) : l'enfant, Amnon, Tamar et Avchalom.
Objection : le compte de David devrait être de trois, pas deux -- il y a encore Bat-Cheva. Réponse : cette faute ne se compte plus, car elle a déjà été payée. C'est le critère qui va structurer tout le reste du passage : ifra'ou minei, on a déjà exigé réparation de lui.
Le paiement est celui que David s'est prononcé à lui-même dans la parabole de Natan : ve-et ha-kivsa yechalem arba'tayim, il paiera la brebis au quadruple. Et le quadruple s'est vérifié à la lettre : l'enfant né de Bat-Cheva, Amnon, Tamar, Avchalom.
Là aussi (pour la hassata) on a exigé de lui réparation, ainsi qu'il est écrit : « Et Dieu envoya une peste (sur le peuple depuis le matin) jusqu'au temps fixé » (II Samuel 24, 15) ! -- Là, la réparation n'a pas été exigée de son corps.
Le critère du paiement est retourné contre la guemara : si une faute payée sort du compte, la hassata devrait en sortir aussi -- la peste a bien frappé après le recensement.
La réponse introduit la précision décisive : lo ifra'ou mi-goufeh. La peste a frappé le peuple, pas la personne du roi. Un châtiment qui tombe sur autrui ne solde pas la dette de celui qui a fauté. Seul ce qui l'atteint dans son propre corps compte comme paiement.
Là non plus (pour Bat-Cheva) la réparation n'a pas été exigée de son corps ! -- Mais si : elle a bien été exigée de son corps, car Rav Yehouda a dit au nom de Rav : David fut frappé de tsara'at pendant six mois, le Sanhédrin s'écarta de lui, et la Chekhina se retira de lui -- ainsi qu'il est écrit : « Que reviennent à moi ceux qui Te craignent et ceux qui connaissent Tes témoignages » (Psaumes 119, 79), et il est écrit : « Rends-moi la joie de Ton salut » (Psaumes 51, 14).
Symétrie exacte : si le critère est le corps, alors le paiement de Bat-Cheva n'en relève pas davantage -- ce sont ses enfants qui ont péri, pas lui.
La'ai (mais si !) : il y eut bien un châtiment corporel, enseigne Rav au nom de Rav Yehouda. Trois retraits simultanés pendant six mois : la tsara'at dans sa chair, le Sanhédrin qui s'écarte de lui, la Chekhina qui se retire. Les deux versets sont lus comme des preuves indirectes : si David demande le retour de ceux qui craignent Dieu et de la joie du salut, c'est qu'ils s'étaient éloignés.
Tossefot pose alors la difficulté arithmétique : cela ferait plus que le quadruple -- et propose de compter Tamar et la tsara'at comme un seul item, puisque ni l'une ni l'autre ne fut une mort.
Mais Rav n'a-t-il pas dit : David a accepté du lachon ha-ra ! -- Suivant Chmouel, qui a dit : David n'a pas accepté de lachon ha-ra.
Nouvelle objection au compte de deux : il y aurait une troisième faute -- David aurait accepté du lachon ha-ra, le rapport de Tsiva accusant Mefivochet, fils de Yonatan, de s'être réjoui de la chute de David (II Samuel 16 et 19).
Première sortie : suivre Chmouel plutôt que Rav. Selon Chmouel, David n'a rien accepté d'indu -- le rapport de Tsiva était exact, il n'y eut donc pas de faute du tout. Le segment suivant proposera une seconde sortie, valable même selon Rav.
Et même selon Rav, qui dit que David a accepté du lachon ha-ra : n'a-t-on pas exigé de lui réparation ? Car Rav Yehouda a dit au nom de Rav : au moment où David dit à Mefivochet « j'ai dit : toi et Tsiva, partagez le champ » (II Samuel 19, 30), une voix céleste sortit et lui dit : Rehav'am et Yarov'am partageront la royauté.
Seconde sortie, qui tient même selon Rav : la faute existe, mais elle est soldée. Et le paiement est mesure pour mesure, comme le note Rachi : il a fait partager un champ, on a partagé son royaume. Après Chelomo, le royaume se scinde entre Rehav'am (Yehouda) et Yarov'am (Israël).
Tossefot ferme une dernière brèche : pourquoi la guemara n'objecte-t-elle pas à partir d'une autre faute de David -- le chant entonné sur la chute de Saul ? Réponse : le Psaume s'intitule chigayon, mot de la racine de l'erreur (chegaga) -- ce fut une inadvertance, et l'on ne tient pas rigueur à un homme de ce qu'il dit dans sa détresse, Saul le poursuivant.
« Saul avait un an quand il devint roi » (I Samuel 13, 1) -- Rav Houna a dit : comme un enfant d'un an, en ce qu'il n'avait pas goûté le goût de la faute.
Le verset est littéralement impossible : Saul n'avait pas un an à son avènement. Rav Houna le lit comme une comparaison de pureté : il était comme un enfant d'un an en ce qu'il n'avait jamais goûté au goût de la faute.
Cette louange va s'avérer le nœud du daf. Ce que Rav Houna présente comme un éloge -- l'innocence absolue -- Chmouel expliquera plus loin comme la cause même de la fin de sa dynastie : un roi sans aucun défaut n'a rien derrière lui pour le rappeler à l'humilité.
Rav Nahman bar Yits'haq objecte : dis plutôt « comme un enfant d'un an » en ce qu'il est souillé de boue et d'excréments ! On lui montra un cauchemar (siyouta) dans son rêve.
Il dit : je m'humilie devant vous, ossements de Saul fils de Qich. Il revit encore un cauchemar dans son rêve.
Il dit : je m'humilie devant vous, ossements de Saul fils de Qich, roi d'Israël.
Rav Nahman bar Yits'haq conteste l'exégèse : la comparaison à un enfant d'un an peut tout aussi bien viser la saleté. La remarque est méthodologiquement recevable -- et elle a un coût.
La nuit même, il reçoit un siyouta : Rachi glose des anges de terreur qui l'épouvantent. Il demande pardon aux ossements de Saul fils de Qich -- et le cauchemar revient. Il comprend que sa formule d'excuse portait encore atteinte : il avait nommé l'homme, pas le roi. Il reprend en ajoutant melekh Yisrael -- et les cauchemars cessent.
Leçon implicite, qui prépare la suite : l'honneur de la royauté n'est pas un supplément facultatif au nom de celui qui la porte.
Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel : pourquoi la royauté de la maison de Saul ne s'est-elle pas prolongée ? Parce qu'il n'y avait en lui aucun défaut.
Car Rabbi Yo'hanan a dit au nom de Rabbi Chimon ben Yehotsadaq : on n'établit un dirigeant (parnass) sur la communauté que s'il a une corbeille de bestioles rampantes suspendue derrière lui -- afin que, s'il s'enorgueillit, on puisse lui dire : retourne-toi et regarde derrière toi.
Le renversement central du daf. Ce que Rav Houna louait -- Saul n'avait pas goûté le goût de la faute -- devient chez Chmouel la cause de l'extinction de sa dynastie : chelo haya bo choum dofi, il n'avait aucune tache.
Rachi précise que dofi désigne ici un défaut de lignage, et la règle de Rabbi Yo'hanan l'exige : un parnass doit avoir une qoupa chel cheratsim suspendue dans son dos. L'image est brutale et précise -- une corbeille de vermine, quelque chose d'embarrassant dans l'ascendance, que le chef ne voit pas mais que tous voient. Sa fonction est un frein : hazor la-ahorekha, retourne-toi.
David a exactement cela : Tamar et Routh la Moabite. Saul, non. L'irréprochabilité prive le pouvoir de son garde-fou, et le pouvoir sans garde-fou ne se transmet pas.
Rav Yehouda a dit au nom de Rav : pourquoi Saul fut-il puni ? Parce qu'il a renoncé à son honneur, ainsi qu'il est dit : « Et des vauriens dirent : en quoi celui-ci nous sauvera-t-il ?
Ils le meprisserent et ne lui apportèrent pas de présent ; mais il fut comme celui qui n'entend pas » (I Samuel 10, 27), et il est écrit ensuite : « Et Nahach l'Ammonite monta et campa contre Yavech-Guilad » (I Samuel 11, 1).
Dernière explication de la chute : Saul, dès le premier jour de son règne, a renoncé à son honneur royal (mahal al kevodo) face à ceux qui le méprisaient -- va-yehi ke-maharich, il fit comme s'il n'entendait pas.
La preuve est dans la succession immédiate des versets : le chapitre suivant s'ouvre sur l'attaque de Nahach l'Ammonite contre Yavech-Guilad. Un roi qui laisse passer le mépris signale à tous que le trône est faible, et l'ennemi extérieur en tire la conséquence. Rachi ajoute que Saul acheva ce renoncement en refusant, après la victoire, de faire mettre à mort ceux qui l'avaient méprisé.
Le Ben Yehoyada demande alors : David aussi renonça à son honneur en épargnant Chimi ben Guera. Sa réponse : Chimi était un grand en Torah et un membre du Sanhédrin -- il était juste de lui pardonner par égard pour l'honneur de sa Torah. Des vauriens, eux, ne méritaient pas ce pardon.
Et Rabbi Yo'hanan a dit au nom de Rabbi Chimon ben Yehotsadaq : tout talmid 'hakham (disciple des sages)...
Le daf s'interrompt en pleine phrase. La formule reprend la même chaîne de transmission qu'au segment 18 -- Rabbi Yo'hanan au nom de Rabbi Chimon ben Yehotsadaq -- ce qui explique le ve-amar (et il a dit) : la guemara enchaîne un second enseignement du même couple de maîtres.
La suite se lit au début de 23a : tout talmid 'hakham qui ne se venge pas et ne garde pas rancune comme un serpent n'est pas un vrai talmid 'hakham -- enseignement qui prolonge exactement le thème de Saul, puisqu'il faudra aussitôt le concilier avec le verset « tu ne te vengeras ni ne garderas rancune ».
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).