Yoma 23a -- la rancune permise au sage, les doigts du payis et les deux morts du kevech : jusqu'où un talmid hakham peut garder une offense, comment on compte des hommes sans les compter, et pourquoi un meurtre n'a rien fait changer quand une jambe cassée a tout changé.

Yoma 23a

Sougya : Le daf achève l'enseignement ouvert en 22b -- le talmid 'hakham doit être vengeur et rancunier comme un serpent -- en le confrontant au verset lo tikom ve-lo titor. La guemara partage les domaines : le verset vise le mamon, illustré par les deux scènes jumelles de la faucille, de la hache et de la tunique, où seule la réponse du second jour sépare la nekima de la netira.

L'objection de la tsaara de-gufa, appuyée sur la baraita de ceux qui entendent leur outrage et ne répliquent pas -- comme le soleil dans sa puissance --, replie l'autorisation d'un cran : le sage garde la chose dans son cœur, sans rien rendre ni rien dire ; et devant l'enseignement de Rava sur ha-maavir al midotav, la guemara ajoute la limite décisive : dès qu'on vient l'apaiser, il doit se laisser apaiser. Le daf revient ensuite au payis.

Rav Hisda résout la contradiction de la michna par l'état du cohen -- un doigt pour le bien portant, deux tolérés pour le malade, deux pour les yehidim isolés --, et la baraita sur les tricheurs ajoute le régime des doigts : le majeur passe parce qu'on ne peut pas l'écarter de l'index, le pouce est exclu du compte et vaut des coups du préposé au pakia. Reste la règle unique : on peut sortir deux doigts, on ne compte jamais qu'un homme.

Une chaîne de traductions identifie ensuite le pakia (Rav : madra ; Rav Papa : la cravache arabe à bout fendu) et permet à Abaye de réviser son identification de ben Beivai : non le préposé aux mèches, mais celui des châtiments. Le daf bascule alors dans la Tossefta du kevech : deux cohanim à égalité, un couteau dans le cœur, Rabbi Tsadok sur les marches du oulam demandant qui doit apporter la egla aroufa -- la ville ou les parvis --, et le père de l'enfant constatant que le couteau n'est pas encore impur, pour t'enseigner que la pureté des ustensiles leur pesait plus que l'effusion de sang.

L'enquête chronologique qui suit dégage un principe de législation : le meurtre a bien précédé, mais il fut jugé akrai be-alma, un fait isolé ; c'est la jambe cassée, danger survenu de lui-même, qui a fait instituer le payis. Le daf s'interrompt sur une dernière objection : Jérusalem est-elle seulement susceptible d'apporter une egla aroufa, puisque dix choses ont été dites d'elle et que celle-ci en est une ?

Nekima et netira : deux degrés d'une même blessure La baraita ne définit pas, elle met en scène : la faucille, la hache, la tunique NEKIMA - la vengeance Jour 1 : prête-moi ta faucille (magal) -> NON Jour 2 : prête-moi ta hache (kardom) -> je ne te prête pas, comme tu ne m'as pas prêté Il REND le refus : l'acte répond à l'acte le passé devient le motif du présent NETIRA - la rancune Jour 1 : prête-moi ta hache (kardom) -> NON Jour 2 : prête-moi ta tunique (halouk) -> tiens : je ne suis pas comme toi Il PRÊTE, mais il le dit Rachi : la chose reste gardée dans le cœur Où passe exactement l'interdit lo tikom ve-lo titor ? 1. MAMON - l'argent outils, prêts, biens INTERDIT pour tous c'est le cas du verset, c'est le cas de la baraita première réponse de la guemara : be-mamon hou de-ketiv 2. TSAARA DE-GUFA l'offense à la personne objection : et cela ? les offenses qui n'offensent pas, comme le soleil dans sa force réponse : de-nakit be-libeih il le garde dans son cœur, il n'agit pas 3. ON LUI DEMANDE PARDON de-mefaysou leih il DOIT se laisser apaiser Rava : ha-maavir al midotav, maavirin lo al kol pechaav la rancune du sage n'est pas un droit : c'est un délai, tant que rien n'est réparé
Nekima, netira, et les trois registres où l'interdit se déplace : l'argent, l'offense personnelle, et le moment où l'offenseur vient demander pardon.
Le payis : combien de doigts on sort, combien on en compte Réponse de Rav Hisda à la contradiction de la michna : tout dépend de l'état du cohen BARI - bien portant 1 doigt seulement il maîtrise sa main : rien ne l'oblige à en sortir deux on compte : 1 homme HOLE - malade 2 doigts tolérés Rachi : il ne maîtrise pas ses doigts, le voisin sort avec on compte : 1 homme YEHIDIM - les isolés 2 doigts Rachi : des malades assis ou couchés à part des autres on compte : 1 homme La règle unique qui traverse les trois cas On peut SORTIR deux doigts. On ne COMPTE jamais qu'un seul homme. Le payis compte des personnes, pas des doigts : le doigt n'est qu'un jeton pour ne pas compter Israël (22b). D'où la réponse finale de la guemara : mai monin lo - nami ahat.
Bien portant, malade, isolé : on sort un ou deux doigts selon l'état du cohen, mais on ne compte jamais qu'un seul homme.
Quel événement a précédé ? Le meurtre ou la jambe cassée Une enquête chronologique qui livre en fait un principe de législation A. LE MEURTRE (baraita) Deux cohanim à égalité sur le kevech ; l'un entre le premier dans les 4 coudées : l'autre le poignarde. B. LA JAMBE CASSÉE (michna) Deux cohanim à égalité ; l'un pousse l'autre, il tombe et se casse la jambe. Puis : on institué le payis. Hypothèse 1 : A avant B Objection : si un MEURTRE n'a pas suffi à instituer le payis, une jambe cassée l'aurait institué ?! -> écartée. Donc B avant A. Hypothèse 2 : B avant A Objection : le payis existait donc déjà - que font encore ces 4 coudées dans le récit du meurtre ? -> écartée. Conclusion : le meurtre a bien précédé - mais il n'a rien fait légiférer Devant le meurtre, les Sages ont pensé akrai be-alma : un fait isolé, la volonté d'un homme. On ne réforme pas une institution parce qu'un homme a décidé de tuer. Devant la jambe cassée - afilou mimeila, un accident sans intention - ils ont vu autre chose : ce n'est plus l'homme qui est dangereux, c'est la course elle-même. La, on légifère.
L'enquête chronologique sur les deux incidents du kevech, et le principe qu'elle dégage : on légifère contre un danger structurel, pas contre un crime isolé.
1
שֶׁאֵינוֹ נוֹקֵם וְנוֹטֵר כְּנָחָשׁ — אֵינוֹ תַּלְמִיד חָכָם. וְהָכְתִיב: ״לֹא תִקֹּום וְלֹא תִטֹּור״? הַהוּא, בְּמָמוֹן הוּא דִּכְתִיב, דְּתַנְיָא: אֵיזוֹ הִיא נְקִימָה וְאֵיזוֹ הִיא נְטִירָה? נְקִימָה — אָמַר לוֹ: הַשְׁאִילֵנִי מַגָּלְךָ, אָמַר לוֹ: לָאו. לְמָחָר אָמַר לוֹ הוּא: הַשְׁאִילֵנִי קַרְדֻּומְּךָ, אָמַר לוֹ: אֵינִי מַשְׁאִילְךָ, כְּדֶרֶךְ שֶׁלֹּא הִשְׁאַלְתַּנִי — זוֹ הִיא נְקִימָה.

[Tout talmid 'hakham (disciple des sages)] qui ne se venge pas et ne garde pas rancune comme un serpent n'est pas un talmid 'hakham. Mais n'est-il pas écrit : « Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune » (Lévitique 19,18) ?

Celui-là, c'est à propos de l'argent (mamon) qu'il est écrit, comme on l'a enseigné dans une baraita : qu'est-ce que la nekima (vengeance) et qu'est-ce que la netira (rancune) ? La nekima : il lui a dit « prête-moi ta faucille » ; il lui a répondu « non ».

Le lendemain, c'est celui-là qui lui dit : « prête-moi ta hache » ; il lui répond : « je ne te la prête pas, de la même façon que tu ne m'as pas prêté » - voilà la nekima.

📜 Rachi (2)
שֶׁאֵינוֹ נוֹקֵם נִקְמָתוֹ:
[Celui] qui ne tire pas sa vengeance.
וְנוֹטֵר אֵיבָה כְּנָחָשׁ בְּלִבּוֹ:
Et qui ne garde pas - l'inimitié comme le serpent, dans son cœur.
🪔 Ben Yehoyada (1)
כָּל תַּלְמִיד חָכָם שֶׁאֵינוֹ נוֹקֵם וְנוֹטֵר כְּנָחָשׁ , אֵינוֹ תַּלְמִיד חָכָם. נִרְאֶה לִי בס"ד הַכַּוָּנָה דִּבְנָחָשׁ כְּתִיב (בְּרֵאשִׁית ג, טו) 'וְאַתָּה תְּשׁוּפֶנּוּ עָקֵב' כֵּן זֶה לֹא יִהְיֶה נוֹקֵם וְנוֹטֵר מֵרֵישׁ תִּגְרָא כִּי שֶׁמָּא זֶה הַמְּרִיבוֹ וּמְחָרְפוֹ יַרְגִּישׁ בְּחֶטְאוֹ וְיִתְחָרֵט וִיבַקֵּשׁ מִמֶּנּוּ מְחִילָה, אֶלָּא יִתְאַפֵּק וְיַמְתִּין עַד סוֹף תִּגְרָא בְּעֵקֶב הָעִנְיָן הַהוּא שֶׁנָּפַל בֵּינוֹ וּבֵין זֶה הַמְּחָרֵף וְאִם יִרְאֶה שֶׁנִּשְׁאַר זֶה עוֹמֵד בְּמִרְדּוֹ וְלֹא נִכְנָע וְלֹא נִתְחָרֵט אָז יִהְיֶה נוֹקֵם וְנוֹטֵר בִּלְבָבוֹ עָלָיו.
« Tout talmid 'hakham qui ne se venge pas et ne garde pas rancune comme un serpent n'est pas un talmid 'hakham. » Il me semble, avec l'aide du Ciel, que l'intention est celle-ci : à propos du serpent il est écrit (Genèse 3,15) « et toi, tu le mordras au talon (akev) » ; de même, celui-ci ne sera pas vengeur ni rancunier dès le début de la querelle (rech tigra), car peut-être celui qui le querelle et l'outrage prendra-t-il conscience de sa faute, se repentira-t-il et lui demandera-t-il pardon. Il se contiendra plutôt et attendra jusqu'à la fin de la querelle (sof tigra), au « talon » (akev) de l'affaire qui est tombée entre lui et celui qui l'a outragé ; et s'il voit que l'autre est resté dans sa rébellion, qu'il ne s'est pas soumis et ne s'est pas repenti, alors il sera vengeur et rancunier contre lui dans son cœur.
💡 Explication

Le daf s'ouvre sur la fin de l'enseignement commencé en 22b : le talmid 'hakham qui ne se venge pas et ne garde pas rancune comme un serpent n'en est pas un. La guemara oppose aussitôt le verset le plus explicite de la Torah contre la vengeance : lo tikom ve-lo titor (Lévitique 19,18).

La réponse est un partage de domaine : le verset vise le mamon, les affaires de biens - et c'est bien le cas que la baraita choisit pour définir. Remarque la méthode : la baraita ne donne aucune définition abstraite, elle donne deux scènes de village presque identiques (une faucille, une hache) dont un seul détail change. C'est ce détail qui portera toute la halakha.

La nekima est ici parfaitement circonscrite : je te refuse ce que tu m'as refusé, et je te dis que c'est pour cela. Le refus d'aujourd'hui n'est pas un refus, c'est une réponse à hier.

2
וְאֵיזוֹ הִיא נְטִירָה? אָמַר לוֹ: הַשְׁאִילֵנִי קַרְדֻּומְּךָ, אָמַר לוֹ: לֹא. לְמָחָר אָמַר לוֹ: הַשְׁאִילֵנִי חֲלוּקְךָ! אָמַר לוֹ: הֵילָךְ, אֵינִי כְּמוֹתְךָ שֶׁלֹּא הִשְׁאַלְתַּנִי. זוֹ הִיא נְטִירָה.

Et qu'est-ce que la netira (rancune) ? Il lui a dit : « prête-moi ta hache » ; il lui a répondu « non ».

Le lendemain, il lui dit : « prête-moi ta tunique ! » ; il lui répond : « tiens, la voici - je ne suis pas comme toi, qui ne m'as pas prêté ». Voilà la netira.

📜 Rachi (1)
אֵינִי כְּמוֹתְךָ שֶׁלֹּא הִשְׁאַלְתַּנִי זוֹ הִיא נְטִירָה שֶׁהַדָּבָר שָׁמוּר בְּלִבּוֹ וְלֹא הִסִּיחוֹ מִדַּעְתּוֹ:
Parce que la chose est gardée dans son cœur et qu'il ne l'a pas chassée de son esprit.
💡 Explication

La seconde scène est construite pour différer de la première par le minimum. Ici, l'homme prête : aucun tort matériel n'est causé, l'autre repart avec sa tunique. Et pourtant c'est une transgression - la netira.

Ce qui la constitue tient en trois mots : eini kemotkha, « je ne suis pas comme toi ». Rachi va au fond : la faute n'est pas dans le geste, c'est que la chose est restée gardée dans son cœur et qu'il ne l'a pas chassée de son esprit. La phrase n'est que la preuve que le compte est encore ouvert. La Torah interdit donc ici non pas un acte, mais une comptabilité - et l'humiliation par la générosité, qui est une des formes les plus efficaces de la vengeance.

🖼️ Schéma
Deux scènes identiques, un seul détail change Jour 1 Jour 2 : la demande Jour 2 : la réponse faucille demandée refusée prête-moi ta hache NON, comme tu ne m'as pas prêté = NEKIMA : il rend le refus hache demandée refusée prête-moi ta tunique TIENS - je ne suis pas comme toi = NETIRA : il prête, mais il le dit Aucun tort matériel dans la seconde scène. La faute est la phrase - et ce qu'elle prouve : le compte est resté ouvert.
Les deux baraitot ne diffèrent que par la réponse du second jour : c'est là que passe la frontière entre nekima et netira.
3
וְצַעֲרָא דְּגוּפָא לֹא? וְהָא תַּנְיָא: הַנֶּעֱלָבִין וְאֵינָן עוֹלְבִין, שׁוֹמְעִין חֶרְפָּתָן וְאֵינָן מְשִׁיבִין, עוֹשִׂין מֵאַהֲבָה וּשְׂמֵחִין בְּיִסּוּרִין, עֲלֵיהֶן הַכָּתוּב אוֹמֵר: ״וְאֹוהֲבָיו כְּצֵאת הַשֶּׁמֶשׁ בִּגְבֻורָתוֹ״!

Et la souffrance du corps (tsaara de-gufa - l'offense faite à la personne), non ? Mais on a bien enseigné : ceux qui sont offensés et n'offensent pas, qui entendent leur outrage et ne répliquent pas, qui agissent par amour et se réjouissent dans les souffrances - d'eux l'Écriture dit : « et ceux qui L'aiment sont comme le soleil quand il sort dans sa puissance » (Juges 5,31) !

🪔 Ben Yehoyada (1)
הַנֶּעֱלָבִין וְאֵינָן עוֹלְבִין , שׁוֹמְעִין חֶרְפָּתָן וְאֵינָן מְשִׁיבִין , עוֹשִׂין מֵאַהֲבָה וּשְׂמֵחִים בְּיִסּוּרִין , עֲלֵיהֶם הַכָּתוּב אוֹמֵר : " וְאֹהֲבָיו כְּצֵאת הַשֶּׁמֶשׁ בִּגְבֻרָתוֹ ". הָא דְּדִימָּה לְכָל אֵלּוּ דְּנָקֵיט בַּבָּרַייְתָא לְשַׁמֵּשׁ מִשּׁוּם דְּכוּלְּהוּ אִיכָּא דֻּוגְמָתָם בַּשֶּׁמֶשׁ, וְהַייְנוּ נֶעְלָבִין נִמְצָא דֻּוגְמָתָם בַּשֶּׁמֶשׁ שֶׁנֶּעְלְבָה בְּדִבְרֵי הַיָּרֵחַ שֶׁלֹּא רָצְתָה שֶׁתִּהְיֶה הַשֶּׁמֶשׁ גְּדוֹלָה עָלֶיהָ, אַחַר שֶׁאָמַר לָהּ הקב"ה 'לְכִי וּמַעֲטִי אֶת עַצְמְךָ' (חוֹלִין ס:) וּבֶאֱמֶת מִן הָרָאוּי שֶׁתִּהְיֶה הַשֶּׁמֶשׁ גְּדוֹלָה וְהִיא תְּמַעֵט עַצְמָהּ, יַעַן כִּי הַשֶּׁמֶשׁ הִיא דֻּוגְמַת הַבַּעַל וְהַיָּרֵחַ דֻּוגְמַת הָאִשָּׁה, וְנִמְצָא הַשֶּׁמֶשׁ נֶעֶלְבָה וְלֹא הֶעֱלִיבָה אֶת הַיָּרֵחַ. וְשׁוֹמְעִין חֶרְפָּתָן וְאֵינָן מְשִׁיבִין יֵשׁ דֻּוגְמָה זוֹ בַּשֶּׁמֶשׁ שֶׁיֵּשׁ הַרְבֵּה חֲסִירִי דַּעַת דְּחוֹשְׁבִין גֹּודֶל הַשֶּׁמֶשׁ הוּא כְּמוֹ שֶׁנִּרְאֶה לְעֵינֵי בְּנֵי אָדָם שֶׁהוּא שִׁיעוּר כִּכָּר אֶחָד, וּבֶאֱמֶת הַשֶּׁמֶשׁ גְּדוֹלָה כַּמָּה אֲלָפִים וּרְבָבוֹת יוֹתֵר מִן כַּמּוּת הָאָרֶץ כֻּולָּהּ וְהִיא שׁוֹמַעַת חֶרְפָּה זוֹ מֵאוֹתָם חֲסִירִי דַּעַת שֶׁעוֹשִׂים לָהּ מִדַּת כִּכָּר בַּגֹּודֶל שֶׁלָּהּ וְאֵינָהּ מְשִׁיבָה כְּלוּם. וְכֵן עוֹשִׂין מֵאַהֲבָה שֶׁנּוֹתֶנֶת אוֹרָה לְיֶרַח שֶׁהִיא גּוּף חָשׁוּךְ מֵאַהֲבָה וְלֹא לְהִתְגַּדֵּל בָּזֶה, וְהָרְאָיָה מֵעוֹלָם לֹא רָאֲתָה חַמָּה פְּגִימָתָהּ שֶׁל לְבָנָה כְּדֵי שֶׁלֹּא תִּתְבַּיֵּישׁ מִמֶּנָּה. וְכֵן וּשְׂמֵחִים בְּיִסּוּרִין יֶשְׁנוֹ בַּשֶּׁמֶשׁ דְּכָתְבוּ הַתּוֹכְנִים מַהֲלַךְ הַשֶּׁמֶשׁ הוּא נַגָּדַיי אֵלֶיהָ וְעִם כָּל זֶה הוֹלֶכֶת בְּסֵדֶר הִילּוּךְ זֶה לַעֲשׂוֹת רְצוֹנוֹ יִתְבָּרֵךְ אַף עַל פִּי שֶׁקָּשֶׁה לָהּ, נִמְצָא מְהַלֵּךְ שֶׁלָּהּ נֶחְשָׁב לָהּ לְיִסּוּרִין וְעִם כָּל זֶה כְּתִיב בַּשֶּׁמֶשׁ (תְּהִלִּים יט, ו) 'וְהוּא כְּחָתָן יֹצֵא מֵחֻפָּתוֹ יָשִׂישׂ כְּגִבּוֹר לָרוּץ אָרַח' שֶׁהוֹלֶכֶת בְּשִׂמְחָה. וְלָזֶה אָמַר עֲלֵיהֶם רוֹצֶה לוֹמַר עַל כָּל אֵלּוּ שֶׁפֵּרַטְנוּ הַכָּתוּב אוֹמֵר : (שׁוֹפְטִים ה, לא) ' וְאֹהֲבָיו כְּצֵאת הַשֶּׁמֶשׁ בִּגְבֻרָתוֹ '.
« Ceux qui sont offensés et n'offensent pas, qui entendent leur outrage et ne répliquent pas, qui agissent par amour et se réjouissent dans les souffrances - d'eux l'Écriture dit : et ceux qui L'aiment sont comme le soleil quand il sort dans sa puissance. » Si la baraita a comparé tous ces hommes au soleil, c'est parce que pour chacun de ces traits il existe un équivalent dans le soleil. Ainsi, « ceux qui sont offensés » : on en trouve l'équivalent dans le soleil, qui fut offensé par les paroles de la lune, laquelle ne voulait pas que le soleil fût plus grand qu'elle - après que le Saint béni soit-Il lui eut dit : « va et diminue-toi toi-même » (Houlin 60b). Or en vérité il convenait que le soleil fût grand et que la lune se diminuât elle-même, car le soleil est à l'image de l'époux et la lune à l'image de l'épouse ; il se trouve donc que le soleil fut offensé et n'offensa pas la lune en retour. « Qui entendent leur outrage et ne répliquent pas » : il en existe un équivalent dans le soleil, car beaucoup de gens dépourvus de connaissance pensent que la taille du soleil est celle qu'il paraît aux yeux des hommes, la mesure d'une seule miche (kikar) ; et en vérité le soleil est plusieurs milliers et myriades de fois plus grand que toute la masse de la terre. Il entend cet outrage de ces gens dépourvus de connaissance qui lui assignent la taille d'une miche, et il ne réplique rien. De même « qui agissent par amour » : il donne sa lumière à la lune, qui est un corps obscur, par amour et non pour se grandir par la ; et la preuve, c'est que jamais le soleil n'a vu l'échancrure (pegima) de la lune, afin qu'elle n'ait pas honte devant lui. De même « et se réjouissent dans les souffrances » : cela existe dans le soleil, car les astronomes ont écrit que la course du soleil se fait à l'opposé de lui-même, et malgré cela il avance dans l'ordre de ce mouvement pour accomplir la volonté du Béni soit-Il, bien que cela lui soit pénible. Sa course lui compte donc comme des souffrances, et malgré cela il est écrit du soleil (Psaumes 19,6) : « et lui, comme un époux qui sort de son dais, il se réjouit comme un héros de courir sa route » - car il avance dans la joie. C'est pourquoi il dit « d'eux », c'est-à-dire de tous ceux que nous venons de détailler, « l'Écriture dit : et ceux qui L'aiment sont comme le soleil quand il sort dans sa puissance » (Juges 5,31).
💡 Explication

Objection. Si l'interdit ne visait que l'argent, il n'y aurait rien à redire à se venger d'une offense personnelle (tsaara de-gufa). Or la baraita fait exactement l'inverse : elle place au sommet ceux qui entendent leur outrage et ne répliquent pas.

Note la force du verset choisi : ke-tset ha-chemech bi-gvourato. Celui qui absorbe l'offense sans la renvoyer n'est pas décrit comme un homme diminué, mais comme le soleil à sa pleine puissance. Le silence n'est pas ici une faiblesse tolérée, c'est la forme même de la force.

4
לְעוֹלָם דְּנָקֵיט לֵיהּ בְּלִיבֵּיהּ. וְהָאָמַר רָבָא: כָּל הַמַּעֲבִיר עַל מִדּוֹתָיו — מַעֲבִירִין לוֹ עַל כָּל פְּשָׁעָיו! דִּמְפַיְּיסוֹ לֵיהּ וּמְפַיֵּיס.

En vérité, il s'agit du cas où il la garde dans son cœur. - Mais Rava n'a-t-il pas dit : quiconque passe outre ses mesures (ha-maavir al midotav - celui qui renonce à exiger son dû), on lui passe outre toutes ses fautes ! - C'est lorsqu'on cherche à l'apaiser : alors il se laisse apaiser.

📜 Rachi (2)
דְּנָקֵיט בְּלִיבֵּיהּ וְאִם בָּא אַחֵר לִנְקֹום נִקְמָתוֹ בְּקִיּוּם הַמִּשְׁפָּט יִשְׁתֹּוק:
Et si un autre vient tirer vengeance pour lui en faisant appliquer le droit, il se taira.
דִּמְפַייְּסוֹ לֵיהּ לְבַקֵּשׁ מְחִילָה:
[Lorsqu'ils viennent] demander pardon.
💡 Explication

La guemara replie l'enseignement d'un cran : le talmid 'hakham ne rend rien et ne dit rien - il garde seulement la chose dans son cœur (de-nakit leih be-libeih). La baraita du soleil reste donc vraie : il n'a ni offensé ni répliqué. Rachi ajoute la seule conséquence pratique : si quelqu'un d'autre entreprend de le venger par les voies du droit, il se taira au lieu de l'en empêcher.

Reste l'objection de Rava, la plus lourde : ha-maavir al midotav, maavirin lo al kol pechaav - le Ciel traite l'homme comme l'homme traite son prochain. Réponse : cette règle vise le cas où on vient l'apaiser. Le sage n'a pas le droit de refuser un pardon demandé.

Le résultat est un équilibre étroit : la rancune du talmid 'hakham n'est jamais un droit acquis, c'est un délai, ouvert seulement tant que rien n'est réparé - et ce qu'il protège n'est pas sa personne mais l'honneur de la Torah dont il est porteur.

🖼️ Schéma
L'escalier des réponses : jusqu'où va le droit du talmid 'hakham 1. Le verset lo tikom ve-lo titor porte sur le mamon (faucille, hache) - là, l'interdit est plein et vaut pour tous. 2. Objection : et la tsaara de-gufa ? la baraita loue ceux qui entendent leur outrage et ne répliquent pas. 3. Réponse : le-olam de-nakit leih be-libeih il ne rend rien, il ne dit rien : il garde seulement la chose dans son cœur. La louange reste intacte. 4. Objection de Rava, et dernière réponse : de-mefaysou leih ou-mefayes Qui renonce à exiger son dû, on lui renonce toutes ses fautes - mais cela vise le cas où l'on vient l'apaiser. Tant que personne ne demande pardon, la rancune du sage tient l'honneur de la Torah, pas son amour-propre.
Les quatre étages du raisonnement : de l'interdit sur l'argent jusqu'à l'obligation de se laisser apaiser.
5
וּמָה הֵן מוֹצִיאִין — אַחַת אוֹ שְׁתַּיִם וְכוּ׳. הַשְׁתָּא שְׁתַּיִם מוֹצִיאִין, אַחַת מִבַּעְיָא?

« Et que sortent-ils ? Un doigt ou deux, etc. » - Maintenant qu'ils sortent deux doigts, faut-il encore préciser un ?

🗂️ Tossefot (1)
שְׁתַּיִם מוֹצִיא אַחַת מִבַּעְיָא אע"ג דִּבְכַמָּה דֻּוכְתֵי קָתָנֵי לֹא זוֹ אַף זוֹ מ"מ הֵיכָא דְּאִיכָּא שִׁינּוּיָא אַחֲרִינָא קָאָמַר לֵיהּ וְעוֹד דְּהֵיכָא דְּהָוֵי זֶה בִּכְלַל זֶה לְגַמְרֵי לָא הֲוָה לֵיהּ לְמִיתְנַיי' וְהָא דְּלָא פָּרֵיךְ הָכִי בְּרֵישׁ פּ"ק דְעֵירוּבִין (דַּף ב:) וּבְרֵישׁ פֶּרֶק קַמָּא דְּסֻוכָּה (דַּף ב:) דְּקָאָמַר ר' יְהוּדָה מַכְשִׁיר עַד אַרְבָּעִים וַחֲמִשִּׁים אַמָּה הַשְׁתָּא חֲמִשִּׁים מַכְשִׁיר אַרְבָּעִים מִיבַּעְיָא יֵשׁ לוֹמַר דְּכָל הֵיכָא דְּלָא הָוֵי דַּווְקָא אֶלָּא הוּא הַדִּין יוֹתֵר לָא פָּרֵיךְ הָכִי כְּדִמְשַׁנֵּי בְּרֵישׁ מְפַנִּין (שַׁבָּת דַּף קכו:) אַרְבַּע וְחָמֵשׁ קֻופּוֹת אַרְבָּעָה וַחֲמִשָּׁה כִּדְאָמְרִי אִינָשֵׁי אֲבָל הַמַּקְשֶׁה שֶׁהִקְשָׁה הָתָם חָמֵשׁ מְפַנִּין אַרְבַּע מִיבַּעְיָא הֲוָה סָלְקָא דַּעְתֵּיהּ דְּדַוְקָא הֲוָה וּמְשַׁנֵּי לֵיהּ דְּלָאו דַּווְקָא הָוֵי וּבְפֶרֶק בְּנוֹת כּוּתִים (נִדָּה דַּף לז:) דְּקֹושִׁי מְטַהֵר אַרְבָּעִים וַחֲמִשִּׁים יוֹם פָּרֵיךְ לֵיהּ מִשּׁוּם דְּדַוְקָא הוּא דְּאֵין קֹושִׁי מְטַהֵר לְעוֹלָם וּבְפֶרֶק אַלְמָנָה נִיזּוֹנֵית (כְּתֻובּוֹת דַּף צו.) דְּקָאָמַר אַלְמָנָה שֶׁשָּׁהֲתָה שְׁתַּיִם וְשָׁלֹשׁ שָׁנִים וְלֹא תָּבְעָה מְזוֹנוֹתֶיהָ אִיבְּדָה מְזוֹנוֹתֶיהָ וּפָרִיךְ לֵיהּ אע"ג דְּהָתָם לָאו דַּוְוקָא דכ"ש אִם שָׁהֲתָה יוֹתֵר דְּאִיבְּדָה יֵשׁ לוֹמַר מִשּׁוּם דְּהָתָם הָוֵי שְׁתַּיִם וְשָׁלֹשׁ זוֹ וְאֵין צָרִיךְ לוֹמַר זוֹ וְהִלְכָּךְ פָּרֵיךְ לֵיהּ וְכֵן בְּסוֹף בָּבָא קַמָּא (דַּף קיח:) גַּבֵּי לוֹקֵחַ מִן הָרוֹעִים אַרְבַּע וְחָמֵשׁ צֹאן אֲבָל לֹא שְׁתַּיִם וְשָׁלֹשׁ וּפָרִיךְ הַשְׁתָּא אַרְבַּע זָבְנִינַן חָמֵשׁ מִיבַּעְיָא הָתָם נָמֵי הָוֵי זוֹ וְאֵין צָרִיךְ לוֹמַר זוֹ וּבְפֶרֶק בַּמֶּה אִשָּׁה (שַׁבָּת ד' ס:) גַּבֵּי סַנְדָּל הַמְסֻומָּר פָּרֵיךְ לֵיהּ מִשּׁוּם דִּפְשִׁיטָא לֵיהּ דְּהָווּ דַּוְקָא ד' אוֹ חָמֵשׁ אֲבָל לָא טוּבָא וּבְרֵישׁ פֶּרֶק אע"פ (כְּתֻובּוֹת ד' נז.) מַשְׁהֶה אָדָם אִשְׁתּוֹ שְׁתַּיִם וְשָׁלֹשׁ שָׁנִים וְגַבֵּי תִּינוֹק יוֹנֵק וְהוֹלֵךְ אַרְבַּע וְחָמֵשׁ שָׁנִים (שָׁם ד' ס:) אִיכָּא לְמֵימַר דִּפְשִׁיטָא לֵיהּ דְּהוּא הַדִּין טוּבָא הִלְכָּךְ לָא פָּרֵיךְ לֵיהּ אִי נָמֵי בְּהַהִיא דְּתִינוֹק יוֹנֵק אַרְבַּע וָהּ' שָׁנִים י"ל דְּדַוְקָא קָאָמַר ד' לְבָרִיא וָהּ' לַכָּחוּשׁ:
Bien qu'en de nombreux endroits on enseigne selon la forme « non seulement ceci, mais même cela » (lo zou af zou), néanmoins là où il existe une autre réponse possible, [la guemara] pose quand même la question ; et de plus, là où l'un est entièrement compris dans l'autre, il n'aurait pas fallu l'enseigner du tout. Quant au fait qu'on ne pose pas cette question au début du premier chapitre de Erouvin (2b) ni au début du premier chapitre de Souka (2b), où Rabbi Yehouda déclare valide jusqu'à quarante et cinquante coudées - or maintenant qu'il déclare valide cinquante, faut-il encore préciser quarante ? -, il faut dire que partout où le chiffre n'est pas exclusif (lav davka) mais qu'il en va de même au-delà, [la guemara] ne pose pas cette question ; comme elle répond au début du chapitre Mefanin (Chabbat 126b) : « quatre ou cinq corbeilles » - quatre et cinq, comme disent les gens. Mais celui qui a soulevé la difficulté là-bas - « cinq, on les dégage ; quatre, faut-il le dire ? » - pensait que le chiffre était exclusif, et on lui a répondu qu'il ne l'était pas. Et au chapitre Benot Koutim (Nida 37b), à propos du kochi (le sang des douleurs de l'enfantement) qui rend pure quarante et cinquante jours, [la guemara] lui pose la question parce que là le chiffre est exclusif : le kochi ne rend jamais pure indéfiniment. Et au chapitre Almana Nizonet (Ketoubot 96a), où l'on dit qu'une veuve qui a attendu deux ou trois ans sans réclamer sa pension l'a perdue, [la guemara] lui pose la question bien que là le chiffre ne soit pas exclusif - car à plus forte raison si elle a attendu davantage elle l'a perdue. Il faut dire que c'est parce que là « deux et trois » est du type « ceci, et il n'est pas besoin de dire cela », et c'est pourquoi elle pose la question. De même à la fin de Baba Kama (118b), à propos de celui qui achète aux bergers quatre ou cinq bêtes de petit bétail mais non deux ou trois, [la guemara] demande : maintenant que nous achetons quatre, faut-il préciser cinq ? Là aussi c'est du type « ceci, et il n'est pas besoin de dire cela ». Et au chapitre Bame Icha (Chabbat 60b), à propos de la sandale cloutée, elle pose la question parce qu'il lui était évident que le chiffre était exclusif - quatre ou cinq, mais pas davantage. Et au début du chapitre Af Al Pi (Ketoubot 57a), « un homme peut faire attendre sa femme deux ou trois ans », ainsi qu'à propos du nourrisson qui continue de téter quatre ou cinq ans (ibid. 60b), on peut dire qu'il lui était évident qu'il en va de même au-delà, et c'est pourquoi elle ne pose pas la question. Ou bien encore, dans ce cas du nourrisson qui tête quatre ou cinq ans, on peut dire que le chiffre est bien exclusif : quatre pour un enfant robuste et cinq pour un enfant chétif.
💡 Explication

La guemara revient à la michna du payis, le tirage au sort par les doigts (cf. 22a-22b). Elle attaque par une règle de style : quand un texte énumère un ou deux, le second cas contient déjà le premier - alors pourquoi mentionner un doigt ?

Cette forme d'objection s'appuie sur le principe lo zou af zou (« non seulement ceci, mais même cela »), qui autorise normalement une gradation redondante. Les Tossefot y consacrent ici une des plus longues discussions du traité, pour délimiter exactement quand la guemara accepte cette gradation et quand elle la refuse - la réponse tenant, dans presque tous les cas, à la question de savoir si le chiffre est davka (exclusif) ou non.

6
אָמַר רַב חִסְדָּא, לָא קַשְׁיָא: כָּאן בְּבָרִיא, כָּאן בְּחוֹלֶה. וְהַתַּנְיָא: אַחַת — מוֹצִיאִין, שְׁתַּיִם — אֵין מוֹצִיאִין. בַּמֶּה דְבָרִים אֲמוּרִים — בְּבָרִיא, אֲבָל בְּחוֹלֶה — אֲפִילּוּ שְׁתַּיִם מוֹצִיאִין. וְהַיְּחִידִין מוֹצִיאִין שְׁתַּיִם, וְאֵין מוֹנִין לָהֶן אֶלָּא אַחַת.

Rav Hisda a dit : ce n'est pas une difficulté - ici il s'agit d'un homme bien portant (bari), là d'un malade (holé). Et de fait on a enseigné : un doigt, ils le sortent ; deux, ils ne les sortent pas.

Dans quel cas cela est-il dit ? Chez un bien portant.

Mais chez un malade, ils sortent même deux doigts. Et les isolés (yehidim) sortent deux doigts, et on ne leur en compte qu'un.

📜 Rachi (2)
חוֹלֶה אֵינוֹ יָכוֹל לִכְבֹּשׁ אֶצְבְּעוֹתָיו וּכְשֶׁמּוֹצִיא אַחַת יוֹצְאָהּ חֲבִירְתֵּהּ עִמָּהּ:
Le malade : il ne peut pas maîtriser ses doigts, et quand il en sort un, son voisin sort avec lui.
וִיחִידִים בְּחֻולִּין שֶׁאֵינָן יוֹשְׁבִין עִם שְׁאָר בְּנֵי אָדָם אֶלָּא שׁוֹכְבִין אוֹ יוֹשְׁבִין לְבַדָּם:
Et les isolés : il s'agit de malades qui ne sont pas assis avec les autres, mais qui sont couchés ou assis à part.
💡 Explication

Réponse de Rav Hisda : la michna ne fait pas une gradation de style, elle énonce deux cas réels. Un doigt pour le cohen bari, deux doigts tolérés pour le holé - car, explique Rachi, le malade ne maîtrise plus ses doigts : quand il en tend un, le voisin part avec lui.

La baraita confirme et ajoute une troisième catégorie, les yehidim : selon Rachi, des malades installés à l'écart, assis ou couchés à part des autres. Ils sortent deux doigts - et on ne leur en compte qu'un. Cette dernière clause est la clé de tout ce qui suit : ce n'est pas la quantité de doigts qui compte, c'est le nombre d'hommes qu'ils représentent.

7
וְאֵין מוֹנִין לוֹ אֶלָּא אַחַת? וְהַתַּנְיָא: אֵין מוֹצִיאִין לֹא שָׁלִישׁ וְלֹא גּוּדָל מִפְּנֵי הָרַמָּאִים. וְאִם הוֹצִיא שְׁלִישׁ — מוֹנִין לוֹ, גֹּודֶל — אֵין מוֹנִין לוֹ, וְלֹא עוֹד, [אֶלָּא] שֶׁלּוֹקֶה מִן הַמְמֻונֶּה בַּפְּקִיעַ.

Et on ne leur en compte qu'un ? Mais on a enseigné : on ne sort ni le troisième doigt (chelich - le majeur) ni le pouce (goudal), à cause des tricheurs (mipnei ha-ramaïm).

Et s'il a sorti le troisième doigt - on le lui compte ; le pouce - on ne le lui compte pas, et bien plus : il reçoit des coups du préposé au pakia.

📜 Rachi (6)
אֶלָּא אֶחָד אֵין נִמְנֶה אֶלָּא אִישׁ אֶחָד:
Rien qu'un : on ne compte qu'un seul homme.
אֵין מוֹצִיאִין עִם הָאֶצְבַּע לֹא שָׁלִישׁ וְלֹא גּוּדָל דְּאֵין מוֹצִיאִין שְׁתַּיִם:
On ne sort pas - avec l'index - ni le troisième doigt ni le pouce, car on ne sort pas deux doigts.
וְאִם הוֹצִיא שָׁלִישׁ מוֹנִין לוֹ שֶׁאֵינוֹ רַמַּאי לְפִי שֶׁהוּא נִיכָּר שֶׁאֵינוֹ מִשְּׁנֵי בְּנֵי אָדָם שֶׁאֵין יָכוֹל לְהַרְחִיק זֶה מִזֶּה:
Et s'il a sorti le troisième doigt on le lui compte : car il n'est pas un tricheur, puisqu'on reconnaît bien que [ces doigts] ne proviennent pas de deux personnes, car on ne peut pas les écarter l'un de l'autre.
גֹּודֶל אִם הוֹצִיא גּוּדָל אֵין מוֹנִין לוֹ כְּלָל אֶלָּא מוֹצִיאִין אוֹתוֹ מִבֵּינֵיהֶן:
Le pouce : s'il a sorti le pouce, on ne lui compte rien du tout, mais on l'exclut d'entre eux.
הַמְמֻונֶּה בַּפְּקִיעַ הַמְמֻונֶּה עַל רְצוּעוֹת הַמַּלְקוּת:
Le préposé au pakia : le préposé aux lanières de la flagellation.
שְׁלִישׁ אֶצְבַּע שְׁלִישִׁי אִם הוֹצִיא שְׁלִישִׁי מוֹנִין לוֹ קָא סָלְקָא דַּעְתֵּיהּ מוֹנִין לוֹ שְׁנַיִם:
Chelich : le troisième doigt. S'il a sorti le troisième, on le lui compte - la guemara suppose pour l'instant qu'on lui en compte deux.
💡 Explication

Objection : si l'on ne compte jamais qu'un, pourquoi la baraita distingue-t-elle le majeur du pouce en disant du majeur qu'on le lui compte ? La guemara suppose pour l'instant (Rachi) que cela veut dire on lui en compte deux.

La raison de l'interdit est explicitement sécuritaire : mipnei ha-ramaïm, à cause des tricheurs. Le préposé compte à voix haute autour du cercle ; qui voit le compte approcher pourrait ajouter un doigt pour tomber sur le nombre voulu. Le critère de Rachi est purement optique : le majeur ne s'écarte pas de l'index, donc on voit bien qu'il ne vient pas de deux hommes. Le pouce, lui, s'écarte - donc il peut mentir.

Sanction en deux temps : on ne compte rien, on l'exclut du payis (Rachi), et il est frappé par le préposé. Le Temple ne traite pas la fraude au tirage comme une astuce mais comme une atteinte au service.

🖼️ Schéma
Quels doigts, et pourquoi : le payis face aux tricheurs Le préposé compte à voix haute ; qui voit le compte approcher pourrait ajouter ou retirer un doigt index chelich goudal ETSBA - l'index seul Le doigt normal du payis. On compte : 1 CHELICH - le majeur, sorti avec l'index Interdit à priori (mipnei ha-ramaïm), mais s'il l'a sorti, Rachi : on voit bien que ce ne sont pas deux hommes, car on ne peut pas les écarter l'un de l'autre. GOUDAL - le pouce Il s'écarte loin de l'index : impossible de savoir s'il vient d'une main ou de deux hommes. On ne compte rien - Rachi : on l'exclut du payis - et il reçoit des coups du préposé au pakia. Le critère de Rachi : un doigt qu'on ne peut pas écarter ne peut pas mentir. Le pouce, lui, le peut.
Index, majeur, pouce : le critère est de savoir si le doigt sorti peut ou non faire croire à la présence d'un second homme.
8
מַאי מוֹנִין לוֹ — נָמֵי אַחַת.

Que veut dire « on le lui compte » ? Là aussi : un seul.

💡 Explication

Réponse en quatre mots. Monin lo ne veut pas dire « on lui en compte deux » mais « il entre bien dans le compte » - pour un homme. Le majeur sorti par mégarde ne l'exclut pas du payis ; le pouce, si.

La règle est désormais uniforme sur toute la sougya : on peut sortir deux doigts, on ne compte jamais qu'un homme.

9
מַאי פְּקִיעַ? אָמַר רַב: מִדָּרָא. מַאי מֻדְרָא? אָמַר רַב פָּפָּא: מַטְרְקָא דְטַיָּיעֵי דִּפְסִיק רֵישֵׁיהּ.

Qu'est-ce que le pakia ? Rav a dit : un madra.

Qu'est-ce qu'un madra ? Rav Papa a dit : un fouet (matreka) d'Arabes (tayaei) dont l'extrémité est fendue.

📜 Rachi (2)
מַטְרְקָא דְּטַיָּיעֵי רְצוּעוֹת יִשְׁמְעֵאלִים הָעֲשׂוּיָה שׁוֹט לְסוּסִים:
Un fouet d'Arabes : les lanières des Ismaélites, faites en fouet pour les chevaux.
דִּפְסִיק רֵישֵׁיהּ לְכָךְ קְרוּיָה פְּקִיעָה שֶׁאֵינָהּ רְחָבָה בְּרֹאשָׁהּ כִּשְׁאָר רְצוּעוֹת מַלְקוּת אֶלָּא מַפְסֶקֶת בְּרֹאשָׁהּ לִרְצוּעוֹת דַּקּוֹת כְּדֵי שֶׁיַּרְגִּישׁ בָּהּ הַסּוּס יוֹתֵר וּפְקִיעַ לְשׁוֹן פִּיסּוּק וּסְדָקִים כְּמוֹ מִבְּלָאֵי מִכְנְסֵי הַכֹּהֲנִים מַפְקִיעִין לְשׁוֹן קְרִיעָה:
Dont l'extrémité est fendue : c'est pourquoi on l'appelle pekia, car elle n'est pas large à son extrémité comme les autres lanières de flagellation, mais son extrémité est divisée en fines lanières afin que le cheval la sente davantage. Et pakia est un terme de division et de fentes, comme « des culottes usées des cohanim on faisait des mafki'in » - un terme de déchirure.
💡 Explication

Chaîne de traduction en deux temps, typique de la guemara babylonienne : un terme obscur de la baraita (pakia) est rendu par un mot araméen (madra), lui-même devenu obscur, que Rav Papa doit traduire à son tour par un objet concret.

Rachi décrit l'objet : la cravache que les tayaei (les nomades arabes) utilisent pour les chevaux. Et il donne l'étymologie qui commande tout le passage suivant : on l'appelle pakia parce qu'elle n'est pas large au bout comme les lanières ordinaires de flagellation, mais fendue en fines lanières - pakia est un terme de division et de fente.

10
אָמַר אַבַּיֵּי: מֵרֵישׁ הֲוָה אָמֵינָא הָא דִּתְנַן: בֶּן בֵּיבַאי מְמֻונֶּה עַל הַפְּקִיעַ, אָמֵינָא פְּתִילְתָּא. כְּדִתְנַן: מִבְּלָאֵי מִכְנְסֵי הַכֹּהֲנִים וּמֵהֶמְייָנֵיהֶן, מֵהֶן הָיוּ מַפְקִיעִין וּבָהֶן הָיוּ מַדְלִיקִין. כֵּיוָן דִּשְׁמַעְנָא לְהָא דְּתַנְיָא: וְלֹא עוֹד אֶלָּא שֶׁלּוֹקֶה מִן הַמְמֻונֶּה בַּפְּקִיעַ, אָמֵינָא: מַאי פְּקִיעַ — נִגְדָּא.

Abaye a dit : au début, à propos de ce que nous avons appris dans la michna - « ben Beivai [était] préposé au pakia » -, je disais : la mèche. Comme nous avons appris : « des culottes usées des cohanim et de leurs ceintures, on en fendait des bandes et c'est avec elles qu'on allumait. » Dès lors que j'ai entendu ce qu'on enseigne - « et bien plus, il reçoit des coups du préposé au pakia » -, je dis : qu'est-ce que le pakia ?

La flagellation (nigda).

📜 Rachi (4)
דִּתְנַן בְּמַסֶּכֶת שְׁקָלִים (פ"ה מִשְׁנָה א):
Comme nous avons appris : dans le traité Chekalim (chap. 5, michna 1).
בְּיַבְּאִי שֵׁם הָאִישׁ:
Beivai : nom de l'homme.
הָיוּ מַפְקִיעִין לַעֲשׂוֹת פְּתִילוֹת לְשִׂמְחַת בֵּית הַשּׁוֹאֵבָה בֶּחָג:
Ils en fendaient des bandes : pour en faire des mèches, pour la joie de Beth ha-Choéva pendant la fête [de Souccot].
נִגְדָּא רְצוּעוֹת מַלְקוּת:
Nigda : lanières de flagellation.
💡 Explication

Aveu de méthode. La michna de Chekalim (5,1) ne dit que ben Beivai, préposé au pakia, sans préciser de quoi. Abaye a comblé le vide avec le sens qu'il connaissait par ailleurs : les mèches taillées dans les vêtements usés des cohanim - Rachi précise leur usage, l'illumination de Simhat Beth ha-Choéva à Souccot.

Puis une baraita parle d'un memouneh qui frappe avec le pakia. Abaye révise : le poste de ben Beivai n'était pas celui des luminaires mais celui des châtiments corporels dans le Temple.

Ce que le texte nouveau à corrigé n'est pas la michna - c'est ce qu'Abaye y avait projeté. Les deux sens restent d'ailleurs cohérents entre eux : la même racine p-k-a, fendre, donne la bande de tissu déchirée et la lanière à bout fendu.

🖼️ Schéma
Pakia : un même mot, deux métiers - comment Abaye a changé d'avis La racine p-k-a signifie fendre : elle donne la bande de tissu comme la lanière à bout fendu D'ABORD : la mèche (petilta) Michna Chekalim 5,1 : ben Beivai, memouneh al ha-pakia Des culottes et ceintures usées des cohanim on FENDAIT des bandes, et c'est avec elles qu'on allumait (Rachi : pour Simhat Beth ha-Choéva) puis ENSUITE : la flagellation (nigda) Rav : madra. Rav Papa : matreka de-tayaei de-pasik reicheih Une cravache arabe pour les chevaux, à l'extrémité FENDUE en fines lanières Le raisonnement d'Abaye Mereich hava amina : la michna dit seulement memouneh al ha-pakia, sans dire de quoi. J'ai comblé par le sens connu : les mèches. Keivan de-chamana : la baraita parle d'un memouneh qui FRAPPE avec le pakia - donc le poste était celui des châtiments. Un texte nouveau ne corrige pas la michna : il corrige ce que j'y avais projeté.
Un même mot, deux fonctions au Temple : Abaye révise son identification de ben Beivai en entendant une baraita.
11
מַעֲשֶׂה שֶׁהָיוּ שְׁנֵיהֶן שָׁוִין וְרָצִין וְעוֹלִין בַּכֶּבֶשׁ. תָּנוּ רַבָּנַן: מַעֲשֶׂה בִּשְׁנֵי כֹּהֲנִים שֶׁהָיוּ שְׁנֵיהֶן שָׁוִין, וְרָצִין וְעוֹלִין בַּכֶּבֶשׁ, קָדַם אֶחָד מֵהֶן לְתוֹךְ אַרְבַּע אַמּוֹת שֶׁל חֲבֵירוֹ, נָטַל סַכִּין וְתָקַע לוֹ בְּלִבּוֹ.

« Il arriva que tous deux étaient à égalité, courant et montant sur le kevech (la rampe). » Nos maîtres ont enseigné : il arriva que deux cohanim étaient à égalité, courant et montant sur la rampe ; l'un d'eux devança l'autre dans les quatre coudées - [celui-ci] prit un couteau et le lui planta dans le cœur.

💡 Explication

La michna avait mentionné l'incident qui a fait abolir la course : deux cohanim à égalité, l'un pousse l'autre qui tombe et se casse la jambe. La baraita (une Tossefta) rapporte un second incident, dans le même décor et avec la même formule d'ouverture - mais qui se termine autrement.

La course sur le kevech était la procédure ancienne : celui qui arrivait le premier dans les quatre coudées supérieures de la rampe emportait le service. C'est cette règle de départ qui fixe le lieu exact du drame : le meurtre a lieu au moment précis où la course est perdue.

Le laconisme est voulu : aucune motivation, aucun nom, aucune suite judiciaire. La Tossefta ne raconte pas une affaire criminelle, elle produit une pièce à conviction contre un dispositif.

12
עָמַד רַבִּי צָדוֹק עַל מַעֲלוֹת הָאוּלָם, וְאָמַר: אַחֵינוּ בֵּית יִשְׂרָאֵל שִׁמְעוּ! הֲרֵי הוּא אוֹמֵר ״כִּי יִמָּצֵא חָלָל בָּאֲדָמָה ... וְיֵצְאוּ זְקֵנֶיךָ וְשׁוֹפְטֶיךָ״. אָנוּ, עַל מִי לְהָבִיא עֶגְלָה עֲרוּפָה? עַל הָעִיר, אוֹ עַל הָעֲזָרוֹת? גָּעוּ כָּל הָעָם בִּבְכִיָּה.

Rabbi Tsadok se tint debout sur les marches du oulam (le vestibule du Sanctuaire) et dit : Nos frères, maison d'Israël, écoutez ! Voici ce que dit l'Écriture : « Si l'on trouve un cadavre sur la terre... alors sortiront tes anciens et tes juges » (Deutéronome 21,1-2).

Nous, sur qui incombe-t-il d'apporter la egla aroufa (la génisse à la nuque brisée) ? Sur la ville, ou sur les parvis (azarot) ?

Tout le peuple éclata en sanglots.

📜 Rachi (3)
עַל מַעֲלוֹת הָאוּלָם בְּהַר הַבַּיִת אוּלַמּוֹת הַרְבֵּה בָּנָה שָׁם הוֹרְדּוֹס כְּמוֹ שֶׁכָּתוּב בְּסֵפֶר יוֹסֵף בֶּן גּוּרְיוֹן עַל מַעֲלוֹת הָאוּלָם בְּהַר הַבַּיִת אוּלַמּוֹת גָּרְסִינַן בַּתּוֹסֶפְתָּא:
Sur les marches du oulam : sur le mont du Temple il y avait de nombreux vestibules (oulamim) qu'Hérode y bâtit, comme il est écrit dans le livre de Yossef ben Gourion. « Sur les marches du oulam, sur le mont du Temple » - c'est oulamot que nous lisons dans la Tossefta.
עַל מִי לְהָבִיא מִשֶּׁל מִי תִּלָּקַח מִן הַיּוֹשְׁבִים בָּעִיר אוֹ מִן הַכֹּהֲנִים שׁוֹמְרֵי עֲזָרָה:
Sur qui incombe-t-il d'apporter : aux frais de qui sera-t-elle prise - de ceux qui habitent la ville, ou des cohanim gardiens du parvis ?
גָּעוּ צָעֲקוּ:
Gaou : ils crièrent.
💡 Explication

La egla aroufa (Deutéronome 21) est le rituel du cadavre trouvé aux champs sans qu'on sache qui a frappé : les anciens de la ville la plus proche brisent la nuque d'une génisse et déclarent « nos mains n'ont pas répandu ce sang ». C'est le rituel de la responsabilité collective pour un meurtre que personne n'a commis mais que la collectivité a rendu possible.

Rabbi Tsadok l'applique au Temple. Sa question - la ville, ou les parvis ? - revient à demander : qui doit venir dire qu'il n'y est pour rien ? Jérusalem, ou le sanctuaire lui-même et ses cohanim ?

Rachi éclaire le décor (les vestibules bâtis par Hérode sur le mont du Temple, la variante oulamot de la Tossefta) et l'enjeu concret : aux frais de qui la génisse sera-t-elle prise. La réponse du peuple n'est pas une réponse : gaou kol ha-am bi-vekhiya, ils crièrent en pleurant.

13
בָּא אָבִיו שֶׁל תִּינוֹק וּמְצָאוֹ כְּשֶׁהוּא מְפַרְפֵּר. אָמַר: הֲרֵי הוּא כַּפָּרַתְכֶם, וַעֲדַייִן בָּנַי מְפַרְפֵּר, וְלֹא נִטְמְאָה סַכִּין. לְלַמֶּדְךָ שֶׁקָּשָׁה עֲלֵיהֶם טָהֳרַת כֵּלִים יוֹתֵר מִשְּׁפִיכוּת דָּמִים. וְכֵן הוּא אוֹמֵר: ״וְגַם דָּם נָקִי שָׁפַךְ מְנַשֶּׁה [הַרְבֵּה מְאֹד] עַד אֲשֶׁר מִלֵּא [אֶת] יְרוּשָׁלַיִם פֶּה לָפֶה״.

Le père de l'enfant vint et le trouva encore agonisant (mefarper - pris de convulsions). Il dit : « Le voici, votre expiation !

Mon fils convulse encore, et le couteau n'a donc pas contracté l'impureté. » Pour t'enseigner que la pureté des ustensiles (taharat kelim) leur pesait plus que l'effusion de sang. Et de même il est dit : « Et Menache répandit aussi du sang innocent en très grande quantité, jusqu'à remplir Jérusalem d'un bout à l'autre » (II Rois 21,16).

📜 Rachi (1)
הֲרֵי הוּא כַּפָּרַתְכֶם מִיתָתוֹ תְּכַפֵּר עֲלֵיכֶם:
Le voici votre expiation : sa mort expiera pour vous.
💡 Explication

La phrase du père est halakhiquement exacte. Un cadavre transmet l'impureté ; un mourant, tant qu'il vit, non. Le couteau planté dans le corps de son fils est donc encore tahor - qu'on le retire tout de suite et il restera utilisable au service. Et hare hou kaparatkhem, « qu'il soit votre expiation », est la formule consacrée que l'on prononce sur un mort.

C'est précisément cette exactitude qui fait le scandale. La Tossefta conclut froidement : la pureté des ustensiles leur pesait plus que l'effusion de sang. Elle ne dénonce pas des impies, mais des observants irréprochables dont l'observance a cessé de voir ce qu'elle avait devant elle.

Le verset de Menache ferme le dossier : le roi le plus idolâtre de Juda a rempli Jérusalem de sang innocent - et un Temple en plein fonctionnement peut produire la même surdité.

🖼️ Schéma
Ce que le père regarde : l'inversion que la Tossefta veut te faire voir CE QU'IL Y A DEVANT LUI Son fils, jeune cohen, poignardé sur la rampe, encore mefarper : il convulse, il n'est pas mort Le couteau est encore dans le corps Ce qu'il dit : hare hou kaparatkhem - et le couteau n'est pas devenu tame POURQUOI CETTE PHRASE EST EXACTE Un cadavre rend impur ; un mourant, non. Tant que l'enfant vit, le couteau reste tahor : qu'on le retire tout de suite. Halakhiquement : irréprochable. Humainement : un père qui compte les secondes de pureté d'une lame. Le verdict de la Tossefta : la pureté des ustensiles leur pesait plus que l'effusion de sang Le texte ne raconte pas un crime : il montre une observance intacte devenue aveugle à son objet. D'où le verset sur Menache : Jérusalem remplie de sang innocent d'un bout à l'autre.
Une déclaration halakhiquement irréprochable, et la conclusion que la Tossefta en tire sur ceux qui la prononcent.
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הֵי מַעֲשֶׂה קָדִים? אִילֵּימָא דִּשְׁפִיכוּת דָּמִים, הַשְׁתָּא אַשְּׁפִיכוּת דָּמִים לָא תַּקִּינוּ פַּיְיסָא, אַנִּשְׁבָּרָה רַגְלוֹ תַּקִּינוּ?! אֶלָּא, דְּנִשְׁבְּרָה רַגְלוֹ קָדִים.

Quel événement a précédé ? Si tu dis celui de l'effusion de sang : maintenant, pour une effusion de sang ils n'ont pas institué le payis, et pour une jambe cassée ils l'auraient institué ?!

Il faut donc dire que celui de la jambe cassée a précédé.

💡 Explication

La guemara passe de l'aggada à la chronologie. Deux incidents sur la même rampe : le meurtre (baraita) et la jambe cassée (michna), cette dernière ayant provoqué l'institution du payis. Lequel est le premier ?

Premier raisonnement, purement à fortiori : si un homicide n'avait pas suffi à faire abolir la course, il serait absurde qu'une fracture y suffise. Donc l'accident a précédé.

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וְכֵיוָן דְּתַקִּינוּ פַּייְסָא, אַרְבַּע אַמּוֹת מַאי עֲבִידְתַּייְהוּ? אֶלָּא, לְעוֹלָם דִּשְׁפִיכוּת דָּמִים קָדֵים, וּמֵעִיקָּרָא סְבוּר אַקְרַאי בְּעָלְמָא הוּא. כֵּיוָן דַּחֲזוֹ אֲפִילּוּ מִמֵּילָא אָתוּ לִידֵי סַכָּנָה — תַּקִּינוּ רַבָּנָן פַּיְיסָא.

Mais dès lors qu'ils avaient institué le payis, que faisaient donc là ces quatre coudées ? Il faut donc dire qu'en vérité l'effusion de sang a précédé : au départ ils ont pensé que c'était un fait purement accidentel (akrai be-alma) ; dès lors qu'ils virent que même d'eux-mêmes [sans intention] ils en venaient au danger, les Sages instituèrent le payis.

📜 Rachi (1)
אַרְבַּע אַמּוֹת מַאי עֲבִידְתַּיְיהוּ גַּבֵּי מְרוּצַת שְׁפִיכוּת דָּמִים:
Que faisaient donc là ces quatre coudées : à propos de la course [qui a mené] à l'effusion de sang.
💡 Explication

Contre-objection décisive : si le payis avait déjà été institué après la fracture, il n'y aurait plus eu de course - donc plus de quatre coudées à disputer, et le meurtre de la baraita n'aurait pas eu ce cadre. La chronologie s'inverse : le meurtre a bien précédé.

Reste à expliquer pourquoi il n'a rien changé. La réponse est akrai be-alma : un fait isolé. Devant un homicide, les Sages ont vu la décision d'un homme, pas un vice du dispositif - et l'on ne réforme pas une institution parce qu'un individu a choisi de tuer.

La fracture, elle, dit autre chose : afilou mimeila - même sans intention de nuire, la course produit du danger. Ce n'est plus l'homme qui est dangereux, c'est la procédure. La législation ne répond donc pas à la gravité du dommage mais à sa structure : on légifère contre ce qui se reproduira de soi-même.

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עָמַד רַבִּי צָדוֹק עַל מַעֲלוֹת הָאוּלָם וְאָמַר: אַחֵינוּ בֵּית יִשְׂרָאֵל שָׁמְעוּ! הֲרֵי הוּא אוֹמֵר: ״כִּי יִמָּצֵא חָלָל בָּאֲדָמָה״, אֲנַן, עַל מִי לְהָבִיא? עַל הָעִיר, אוֹ עַל הָעֲזָרוֹת? וִירוּשָׁלַיִם בַּת אֵתוֹיֵי עֶגְלָה עֲרוּפָה הִיא? וְהַתַּנְיָא: עֲשָׂרָה דְּבָרִים נֶאֶמְרוּ בִּירוּשָׁלַיִם, וְזוֹ אַחַת מֵהֶן:

« Rabbi Tsadok se tint sur les marches du oulam et dit : nos frères, maison d'Israël, écoutez ! Voici ce que dit l'Écriture -- si l'on trouve un cadavre sur la terre -- ; nous, sur qui incombe-t-il d'apporter ?

Sur la ville, ou sur les parvis ? » - Mais Jérusalem est-elle susceptible d'apporter une egla aroufa ? Or on a enseigné : dix choses ont été dites de Jérusalem, et celle-ci est l'une d'elles :

📜 Rachi (1)
עֲשָׂרָה דְּבָרִים בְּבָבָא קַמָּא חֲשִׁיב לָהּ בְּפֶרֶק מְרֻובֶּה (בָּבָא קַמָּא דַּף פב:):
Dix choses : dans Baba Kama, il les énumère au chapitre Merouba (Baba Kama 82b).
🗂️ Tossefot (1)
וִירוּשָׁלַיִם אֵינָהּ מְבִיאָה עֶגְלָה עֲרוּפָה כו' וְהַתַּנְיָא כּוּ' תֵּימַהּ לִי מַאי פָּרֵיךְ לֵימָא דִּכְרַבִּי יְהוּדָה ס"ל דְּאָמַר לְעֵיל בְּפ"ק (יוֹמָא דַּף יב.) דִּירוּשָׁלַיִם נִתְחַלְּקָה לִשְׁבָטִים וְאַפֵּי' עֲזָרוֹת אִיכָּא לְמ"ד הָתָם דְּנִתְחַלְּקוּ לִשְׁבָטִים וְיֵשׁ לוֹמַר דִּבְלָאו הָכִי צָרִיךְ לְשַׁנּוֹיֵי כְּדֵי לְהַרְבּוֹת בִּבְכִיָּה דְּהָא לֹא שַׁיָּיךְ עֶגְלָה עֲרוּפָה אֶלָּא הֵיכָא דְּלָא נוֹדַע מִי הִכָּהוּ וְהָכָא הֲרֵי נוֹדַע וְעוֹד דְּקָאָמַר עַל הָעִיר אוֹ עַל הָעֲזָרָה פְּשִׁיטָא דְּעַל הָעֲזָרָה לָא מַיְיתִינַן דְּהָא הָעִיר הַקְּרוֹבָה כְּתִיב וַעֲזָרָה לָאו עִיר הוּא אֶלָּא לְאַפּוֹשֵׁי צַעֲרָא בְּעָלְמָא הוּא דְּקָאָמַר הָכִי:
Cela m'étonne : que demande-t-il donc ? Qu'il dise que [la baraita] est de l'avis de Rabbi Yehouda, qui a dit plus haut au premier chapitre (Yoma 12a) que Jérusalem a bien été partagée entre les tribus - et même pour les parvis, il y a là-bas une opinion selon laquelle ils ont été partagés entre les tribus ! Et il faut dire que, de toute façon, il faut répondre autrement : [Rabbi Tsadok parlait ainsi] afin de redoubler les pleurs. Car la egla aroufa ne s'applique que là où l'on ne sait pas qui l'a frappé, et ici on le savait ! Et de plus, quand il dit « sur la ville ou sur le parvis » - il est évident qu'on n'apporte pas sur le parvis, puisqu'il est écrit « la ville la plus proche » et qu'un parvis n'est pas une ville. Ce n'est donc que pour accroître la douleur qu'il parlait ainsi.
💡 Explication

La guemara reprend le discours de Rabbi Tsadok pour en vérifier la halakha - et la trouve fausse. Une baraita énumère dix choses dites de Jérusalem (Rachi renvoie à Baba Kama 82b) qui la distinguent de toutes les autres villes du pays ; l'une d'elles est justement qu'elle n'apporte pas de egla aroufa, la raison étant qu'elle n'a pas été partagée entre les tribus et n'appartient donc à aucune collectivité qui pourrait en répondre. Le daf s'interrompt sur ce mot : la suite est en 23b.

Les Tossefot vont plus loin et désamorcent la question elle-même par deux arguments imparables : la egla aroufa ne vaut que si on ignore qui a frappé - or ici tout le monde l'a vu ; et le verset dit ha-ir ha-kerova, la ville la plus proche, alors qu'un parvis n'est pas une ville. L'alternative posée par Rabbi Tsadok n'avait donc aucun sens halakhique.

D'où leur conclusion : le-apouchei tsaara be-alma - il parlait ainsi pour accroître la douleur. Rabbi Tsadok ne consultait pas un tribunal, il faisait un discours. La question sans réponse était le discours - et le peuple, lui, a répondu en pleurant.

🖼️ Schéma
La question de Rabbi Tsadok ne pouvait pas avoir de réponse Trois raisons l'invalident - et la lecture des Tossefot sur ce qu'il faisait vraiment 1. Jérusalem est exclue Baraita : dix choses ont été dites de Jérusalem, dont celle-ci - elle n'apporte pas de egla aroufa Rachi : voir Baba Kama 82b 2. On sait qui a frappé La egla aroufa ne vaut que lo noda mi hikahou : quand le meurtrier est inconnu. Ici tout le monde l'a vu. Tossefot 3. Le parvis n'est pas une ville Le verset dit ha-ir ha-kerova, la ville la plus proche. Demander sur la ville OU sur les azarot n'a donc pas de sens. Tossefot Alors pourquoi la poser ? Le-apouchei tsaara be-alma - pour accroître la douleur Rabbi Tsadok ne consulte pas un tribunal : il monte sur les marches du oulam devant tout le peuple. Il applique au Temple le rituel du cadavre anonyme trouvé aux champs - le rituel de la honte collective. La question sans réponse EST le discours : qui doit venir dire qu'il n'y est pour rien ? Le texte le confirme aussitôt : gaou kol ha-am bi-vekhiya - tout le peuple éclata en sanglots.
Trois raisons invalident la question de Rabbi Tsadok - et c'est justement pourquoi, selon les Tossefot, il la posait.
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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).