Sougya : Le daf s'ouvre sur une baraita qui aligne cinq versions de l'annonce de l'aube au Temple, de la simple lueur jusqu'au peuple déjà debout -- surenchère de précision commandée par le souvenir d'un tamid abattu de nuit. De là, Rav Safra fait basculer la discussion sur une autre horloge d'ombre : la prière d'Abraham commence dès que les murs noircissent.
Rav Yossef refuse d'apprendre la halakha d'un homme antérieur au don de la Torah ; Rava lui oppose la baraita sur la circoncision, où le tana tire de va-yachkem Avraham le principe des zélés qui devancent, puis déplace l'objection : ce qui gênait vraiment, c'est que le tamid de la veille de Pessa'h tombant veille de Chabbat soit abattu à six heures et demie et non dès midi. Trois réponses ferment la brèche -- les murs du Temple ne sont pas d'aplomb, Abraham était astronome, Abraham était un ancien de la yechiva -- et la troisième ouvre une longue séquence sur la chaîne ininterrompue de l'étude : l'Égypte, le désert, Abraham, Its'hak, Yaakov, et jusqu'à Eliezer, doleh ou-machke, qui puisait et faisait boire la Torah de son maître.
Rav en tire qu'Abraham a accompli la Torah entière, jusqu'à l'erouv tavchilin, sur la foi du pluriel torotai. La Guemara revient alors à la michna pour répartir les voix du dialogue du guetteur -- qui dit oui ? -- puis explique comment la lune put être confondue avec l'aube : un jour nuageux, sa colonne aussi se fend de-ci de-là.
Rav Papa en tire que le jour nuageux est tout entier soleil, avec ses conséquences pour le séchage des peaux et la pâte de Pessa'h, et Rav Nahman clôt par deux formules imagées sur la chaleur moite et les rais éblouissants du soleil.
GUEMARA. Il a été enseigné (dans une baraita) : Rabbi Yichmael dit : « Barak barkai » (l'éclair a brillé).
Rabbi Akiva dit : « Ala barkai » (la lueur est montée). Nahouma ben Apakchion dit : « Il y a de la lueur même à Hebron ».
Matya ben Chmouel (dit) : le préposé aux tirages au sort (payissot) dit : « Toute la face de l'orient s'est éclairée, jusqu'à Hebron ». Rabbi Yehouda ben Betera dit : « Toute la face de l'orient s'est éclairée jusqu'à Hebron, et tout le peuple est sorti, chacun à son travail ».
La Guemara ouvre en alignant cinq versions de la formule que le guetteur devait crier. Elles ne diffèrent pas par le style mais par le seuil de certitude exigé : une lueur (Rabbi Yichmael), une lueur montante (Rabbi Akiva), une lueur qui porte jusqu'à Hebron au sud (Nahouma ben Apakchion), toute la face de l'orient éclairée (Matya ben Chmouel), et enfin le peuple déjà debout et sorti (Rabbi Yehouda ben Betera).
Le déclencheur de cette surenchère est connu : la michna vient de raconter qu'une fois, la lune fut prise pour l'aube et le tamid abattu de nuit -- donc passoul, sans remède. Chaque tana propose sa formule comme la garantie minimale contre ce ratage.
S'il en est ainsi, il ferait déjà grand jour ! — C'est de sortir pour embaucher des ouvriers que nous parlons.
Objection sur la version la plus longue, celle de Rabbi Yehouda ben Betera : si l'on attend que tout le peuple soit sorti au travail, on est bien après le lever du soleil, et non à l'aube -- or le tamid doit être abattu dès le point du jour.
La réponse retourne la phrase : ce n'est pas l'ouvrier qui part travailler, c'est le maître de maison qui se lève tôt pour trouver des ouvriers à embaucher. Or celui-là se lève bien avant le jour. La formule reste donc un signe de l'aube.
Rav Safra a dit : la prière d'Abraham (celle de l'après-midi), à partir du moment où les murs noircissent.
La Guemara bascule sur une autre horloge d'ombre. Rav Safra fixe le début de la prière de l'après-midi telle qu'Abraham la disait : dès l'instant où les murs commencent à noircir, c'est-à-dire au tout début de la septième heure, sitôt midi passé.
Rachi explique la géométrie : un mur tourné vers l'orient a blanchi au lever du soleil ; à midi le soleil est au zénith et ne projette d'ombre que sous les corps ; des que le soleil bascule vers l'ouest, l'arête du sommet du mur ombre sa propre face verticale et le mur noircit. C'est le premier signe visible que les ombres du soir s'inclinent -- donc que bein ha-arbayim a commencé.
Rav Yossef a dit : allons-nous nous lever et apprendre (une halakha) d'Abraham ?! Rava a dit : le tana, lui, a bien appris d'Abraham, et nous, nous n'apprendrions pas de lui ?!
Car il a été enseigné : « Et au huitième jour, la chair de son prépuce sera circoncise » (Lévitique 12,3) — cela enseigne que tout le jour est valable pour la circoncision ; simplement, les zélés devancent pour les mitsvot, ainsi qu'il est dit : « Abraham se leva de bon matin et sella (son âne) », etc. (Genèse 22,3).
Rav Yossef refuse le procédé : Abraham a vécu avant le don de la Torah, sa conduite ne peut donc fonder une règle horaire pour nous.
Rava réplique par un précédent tanaitique. La baraita sur la mila établit que tout le jour est valable, puis ajoute le principe des zerizin makdimin le-mitsvot -- les zélés devancent -- et le prouve précisément par va-yachkem Avraham ba-boker. Si le tana a appris d'Abraham, l'objection de principe de Rav Yossef tombe.
Plutôt, Rava a dit : voici ce qui faisait difficulté à Rav Yossef. Car nous avons appris : lorsque la veille de Pessa'h tombe la veille de Chabbat, (le tamid) est abattu à six heures et demie et offert à sept heures et demie.
Or, qu'on l'abatte dès que les murs noircissent !
Rava requalifie l'objection : ce n'est pas le principe (apprendre d'Abraham) qui gênait Rav Yossef, c'est un conflit d'horaires.
Le cas est celui de la plus grande hâte possible : veille de Pessa'h tombant veille de Chabbat, il faut abattre le tamid tôt pour que tous les agneaux pascals soient abattus et rôtis avant l'entrée de Chabbat. Et pourtant la michna fixe la chehita à six heures et demie, non à midi. Si bein ha-arbayim commençait vraiment dès que les murs noircissent -- c'est-à-dire dès le début de la septième heure -- on aurait gagné une demi-heure. Preuve, semble-t-il, qu'on n'apprend pas d'Abraham.
Quelle est la difficulté ? Peut-être que les murs du Temple ne noircissent qu'à six heures et demie, parce qu'ils ne sont pas parfaitement d'aplomb.
Ou bien : Abraham est différent, car une grande science des astres (itstagninout) était dans son cœur. Ou bien : parce qu'il était un ancien assis à la yechiva.
Car Rabbi Hama fils de Rabbi Hanina a dit : de tous les jours de nos pères, l'étude (yechiva) ne s'est jamais séparée d'eux.
La Guemara démonte l'objection par trois voies. La première est architecturale : les murs du Temple n'étaient pas rigoureusement verticaux mais en fruit -- larges à la base, rétrécis vers le haut. L'arête supérieure ne vient donc ombrer la face qu'un peu plus tard : précisément à six heures et demie. Aucun conflit.
Les deux autres portent sur l'homme et non sur le mur : Abraham était astronome (itstagninout), capable de lire l'instant exact du basculement solaire que d'autres n'identifient qu'après une demi-heure ; et il était zaken yochev bi-yechiva, ancien de l'étude. Cette dernière réponse va commander toute la suite du daf.
Ils étaient en Égypte — l'étude était avec eux, ainsi qu'il est dit : « Va et rassemble les anciens d'Israël » (Exode 3,16). Ils étaient au désert — l'étude était avec eux, ainsi qu'il est dit : « Rassemble-moi soixante-dix hommes parmi les anciens d'Israël » (Nombres 11,16).
Abraham notre père était un ancien assis à la yechiva, ainsi qu'il est dit : « Et Abraham était vieux, avancé en jours » (Genèse 24,1). Its'hak notre père était un ancien assis à la yechiva, ainsi qu'il est dit : « Et il advint, lorsque Its'hak fut vieux » (Genèse 27,1).
Yaakov notre père était un ancien assis à la yechiva, ainsi qu'il est dit : « Et les yeux d'Israël étaient alourdis par la vieillesse » (Genèse 48,10).
La preuve repose à chaque fois sur un mot de trop. Si le verset dit déjà « avancé en jours », le mot zaken ne peut plus désigner l'âge : il désigne donc celui qui a acquis la sagesse. Même lecture pour Its'hak, qui dit lui-même au verset suivant « j'ai vieilli », et pour Yaakov, dont les yeux étaient déjà dits alourdis.
La liste remonte l'histoire dans les deux sens : l'Égypte et le désert prouvent que l'institution ne s'est jamais interrompue ; les trois pères prouvent qu'elle était là dès l'origine.
Eliezer, serviteur d'Abraham, était un ancien assis à la yechiva, ainsi qu'il est dit : « Abraham dit à son serviteur, l'ancien de sa maison, qui gouvernait tout ce qui était à lui » (Genèse 24,2). Rabbi Elazar a dit : (cela veut dire) qu'il gouvernait dans la Torah de son maître.
« C'est Damessek Eliezer » (Genèse 15,2) — Rabbi Elazar a dit : (Damessek veut dire) qu'il puisait et faisait boire aux autres de la Torah de son maître.
La chaîne s'étend au-delà de la lignée : même le serviteur était un homme d'étude. La preuve est fine -- un serviteur ne peut pas être dit « gouverner les biens », puisque sa main est juridiquement la main de son maître ; le gouvernement dont parle le verset doit donc porter sur autre chose : sur la Torah de son maître.
Le nom même le dit : Damessek est lu en notarikon -- doleh ou-machke, il puise et fait boire. Non seulement il avait reçu, mais il transmettait à d'autres.
Rav a dit : Abraham notre père a accompli la Torah tout entière, ainsi qu'il est dit : « Parce qu'(ekev) Abraham a écouté ma voix », etc. (Genèse 26,5).
Rav Chimi bar Hiya dit à Rav : mais dis plutôt qu'il s'agit des sept mitsvot (des fils de Noé) ! — Mais il y a aussi la circoncision ! — Dis alors : les sept mitsvot et la circoncision ! Il lui dit : s'il en est ainsi, à quoi bon « mes commandements et mes Torot » ?
La discussion procède par minimalisation successive. Rav Chimi bar Hiya essaie de réduire le verset au plus petit contenu possible : les sept mitsvot des fils de Noé, seules obligatoires avant le Sinaï. On lui oppose la mila, qui n'en fait pas partie et qu'Abraham a pourtant reçue. Il ajuste : les sept plus la mila.
Rav tranche par l'économie du verset : si le contenu se limitait à cela, les mots mitsvotai ve-torotai resteraient sans emploi. Un verset ne parle pas pour rien -- donc Abraham a accompli davantage, et en fait la Torah entière.
Rav a dit — et certains disent : Rav Achi — Abraham notre père a accompli même l'erouv tavchilin, ainsi qu'il est dit : « mes Torot » — l'une la Torah écrite, l'autre la Torah orale.
Le point extrême de l'affirmation. L'erouv tavchilin n'est pas une halakha reçue de Moché au Sinaï : c'est une institution rabbinique, décidée des siècles après Abraham, pour permettre de cuisiner un jour de fête en vue de Chabbat.
L'appui est grammatical : torotai est au pluriel. Deux Torot -- l'écrite et l'orale. Or la Torah orale contient aussi ce qui sera institué plus tard par les Sages. Abraham l'aurait donc anticipé jusque dans ses détails rabbiniques.
« Matya ben Chmouel dit », etc., « et il répond : oui ». Qui dit « oui » ?
Si tu dis que c'est celui qui se tient sur le toit — il rêve et il interprète lui-même ?! Mais alors, celui qui se tient à terre — d'où le sait-il ?
Retour à la michna. Elle rapporte un dialogue -- une question, puis un « hen » (oui) -- sans nommer les voix. La Guemara veut savoir qui répond.
Les deux hypothèses semblent d'abord bloquées. Si c'est l'homme du toit, alors il pose la question et il y répond : Rachi rend l'expression araméenne par l'image de celui qui rêve et interprète son propre rêve. Et si c'est celui d'en bas, comment saurait-il -- il ne voit rien, c'est bien pour cela qu'on a posté un guetteur.
Si tu veux, dis : c'est celui qui se tient à terre ; et si tu veux, dis : c'est celui qui se tient sur le toit. Si tu veux dire que c'est celui qui se tient sur le toit : lui a dit « Toute la face de l'orient s'est éclairée ! » ; celui qui se tient à terre lui a dit : « Jusqu'à Hebron ? » ; et lui a répondu : « Oui ! »
Première répartition des voix. L'homme du toit constate ; l'homme d'en bas demande une précision -- « jusqu'à Hebron ? », c'est-à-dire : la clarté a-t-elle porte assez loin ? -- et l'homme du toit confirme.
Dans cette lecture, celui qui voit est celui qui répond : le « oui » porte bien sur un fait observé, et l'objection est levée.
Et si tu veux, dis : c'est celui qui se tient à terre : lui a dit « Toute la face de l'orient s'est-elle éclairée ? » ; l'autre lui a dit : « Jusqu'à Hebron ? » ; et il lui a répondu : « Oui ! »
Seconde répartition, exactement inverse. C'est l'homme d'en bas qui lance la question -- « toute la face de l'orient s'est-elle éclairée ? » -- l'homme du toit qui demande de quoi on parle au juste (« jusqu'à Hebron ? »), et l'homme d'en bas qui répond « oui, telle est bien ma question ».
Le « oui » ne confirme donc plus un fait mais une intention de question : c'est ce qui permet à celui qui ne voit rien de le prononcer sans absurdité. Rachi ajoute, au nom du Talmud de Jérusalem, pourquoi Hebron : pour rappeler le mérite des pères qui y sont ensevelis.
« Et pourquoi cela leur fut-il nécessaire ? », etc. Et se confondent-elles vraiment ?
N'a-t-il pas été enseigné : Rabbi dit : la colonne (timor) de la lune ne ressemble pas à la colonne du soleil ; la colonne de la lune s'élève tout droit comme un bâton, la colonne du soleil se fend de-ci de-là. On a enseigné dans l'école de Rabbi Yichmael : c'était un jour nuageux, et alors elle aussi se fend de-ci de-là.
Rav Papa a dit : apprends-en qu'un jour nuageux est tout entier soleil.
La michna avait justifié tant de précautions par un accident : une fois, la lune fut prise pour l'aube. La Guemara conteste : les deux lumières ne se ressemblent pas. La colonne de la lune monte d'un seul jet, droite comme un bâton ; la colonne du soleil -- l'aube -- se fend et se disperse. Rachi note que timor vient de timrot achan, les colonnes de fumée, parce qu'elle se dresse et monte.
L'école de Rabbi Yichmael sauve le récit par une circonstance : c'était un jour nuageux. La lueur lunaire, morcelée par les trouées entre les nuages, apparaît alors elle aussi éclatée -- et devient indiscernable de l'aube. Rav Papa en tire une règle physique générale : yoma de-iva koulei chimcha, un jour nuageux est tout entier soleil, car la lumière perce partout au lieu d'entrer par une seule ouverture.
Quelle en est la conséquence pratique ? Pour étendre des peaux.
Ou bien, selon ce que Rava a enseigné : une femme ne pétrira ni au soleil, ni avec de l'eau chauffée au soleil.
La règle de Rav Papa n'est pas une curiosité : elle a deux nafka minot concrètes. La première touche le travail du cuir -- si le soleil perce partout un jour nuageux, il n'y a plus d'endroit ombragé où étendre les peaux à sécher sans les exposer.
La seconde touche Pessa'h : Rava interdit de pétrir la pâte au soleil ou avec de l'eau chauffée au soleil, la chaleur accélérant la fermentation et risquant le hamets. Un jour nuageux, il n'existe donc dehors aucun endroit où pétrir en sécurité.
Rav Nahman a dit : la chaleur moite du soleil (zouhama de-chimcha) est plus dure que le soleil lui-même, et ton signe : la jarre de vinaigre. Les rais éblouissants du soleil (chevrirei de-chimcha) sont plus durs que le soleil lui-même, et ton signe : la gouttière.
Deux formules qui prolongent la physique du jour nuageux, chacune munie de son simanikh -- un aide-mémoire qui est aussi une explication.
La jarre de vinaigre : tant qu'elle est bien bouchée, l'odeur s'accumule ; qu'on y perce un trou et il en sort une bouffée bien plus forte que d'un récipient resté ouvert. De même la chaleur retenue derrière les nuages perce avec violence par la moindre trouée. La gouttière : une goutte qui tombe sans cesse sur un homme l'accable plus qu'une immersion complète -- le rayon concentré par une petite ouverture des nuages éblouit davantage que le plein soleil regardé à découvert. Rachi note que chevrirei traduit sanverim, les éblouissements de Genèse 19.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).