Sougya : Le feuillet résout d'abord la question laissée ouverte à la fin de 29a : pourquoi ne pas reverser la poignée prélevée de nuit et refaire la kemitsa au matin ? Parce que les ustensiles du service saisissent leur contenu même hors du temps prévu - la poignée porte désormais ce nom et ne redevient pas tevel.
Une baraita, zeh haklal, semble contredire ce principe en appariant strictement le moment du service et celui de la sanctification ; la Guemara s'en dégage par la distinction qui commande tout le daf : être kadoch likrav (apte à monter sur l'autel) et être kadoch lipassel (saisi, donc invalidable) sont deux degrés différents, et seul le premier manque la nuit. Rabbi Zera attaque alors par le le'hem hapanim : la michna de Menahot laisse tranquillement sur la table des pains disposés le dimanche, ce que le principe rendrait impossible.
Rava refuse de déclarer le père de Rabbi Avin réfuté - une baraita ne réfute pas une baraita, elle se concilie - et pose la distinction décisive : une nuit d'avance n'est pas un manque de temps, un jour entier d'avance en est un. Reste le vendredi soir, qui n'est pas mehoussar zeman et devrait donc tout invalider : Ravina répond que le kohen avait retiré le pain avant la nuit, Mar Zoutra qu'un acte fait hors du temps n'est pas un acte du tout - c'est comme si un singe avait disposé le pain.
Tossefot précise que la différence tient à la ma'hchava : croire qu'il fait jour n'est pas savoir que l'on agit hors des règles. Le daf se clôt sur le retour à la michna et la question des mains, laissée en suspens.
Que l'on remette [la poignée dans la minha], que l'on recommence et que la kemitsa soit refaite de jour ! - C'est lui qui enseigne cette baraita et c'est lui qui la commente : les ustensiles du service sanctifient même hors de leur temps.
La question vient tout droit de la fin de 29a. Une minha dont la kemitsa (le prélèvement de la poignée) a été faite de nuit est déclarée invalide et partira au feu. La Guemara s'en étonne : la farine, elle, n'a pas disparu, contrairement à l'oiseau de la melika. Il suffirait de reverser la poignée dans le tas et de recommencer au matin.
La réponse tient dans une formule de méthode - hou tani lah vehou amar lah : le même Amora qui transmet la baraita en fournit la raison, et il la donne de son propre chef, précise Rachi. Cette raison est le principe kelei charet mekadechin chelo bizmano : un ustensile consacre saisit son contenu même quand celui-ci y est placé hors du moment prévu. Dès que la poignée est déposée dans l'ustensile au titre de poignée, elle est définitivement cette poignée-là.
Rachi en tire la conséquence mécanique : elle ne redevient pas tevel (produit dont le prélèvement n'a pas été fait), et par force le reste du tas devient des cheyarim (les restes revenant aux kohanim). La minha se trouve coupée en deux parts dont aucune n'est plus offrable - d'où le feu.
On objecte : Voici la règle - tout ce qui est offert de jour est sanctifié de jour ; tout ce qui est offert de nuit est sanctifié de nuit ; et tout ce qui est offert aussi bien de jour que de nuit est sanctifié aussi bien de jour que de nuit. Or il enseigne en tout cas : tout ce qui est offert de jour est sanctifié de jour - de jour, oui ; de nuit, non !
[Réponse :] Peut-être n'est-il pas sanctifié au point d'être offert, mais il est sanctifié au point de devenir passoul.
La baraita zeh haklal semble ruiner le principe : elle apparie strictement le moment du service et le moment de la sanctification. Ce qui s'offre de jour n'est saisi par l'ustensile que de jour. Par inférence - beyom in, belaila lo - rien ne se sanctifierait la nuit.
La réponse est la clef de tout le daf : dilma eino kadoch likrav, aval kadoch lipassel. Il y a deux degrés de sainteté. Être kadoch likrav, c'est être apte à monter sur l'autel : cela, la nuit ne le donne pas. Être kadoch lipassel, c'est être saisi par la sainteté au point de devenir vulnérable à tout ce qui invalide le saint. La baraita ne nie que le premier degré.
Rachi énumère les invalidations que ce second degré rend possibles : le contact d'un tevoul yom (celui qui s'est immergé mais attend le coucher du soleil), celui d'un mehoussar kippourim (à qui il manque encore des sacrifices), la sortie hors de l'enceinte (yotse), et la lina - le fait d'avoir passé la nuit. Puisque le lever de l'aube fait la lina, la poignée prélevée de nuit est perdue au matin même.
Rabbi Zera objecte : S'il a disposé les pains et les coupelles [d'encens] après le chabbat, et qu'il a fait brûler les coupelles pendant le chabbat - c'est passoul.
Rabbi Zera attaque le principe par un autre biais : le le'hem hapanim, les pains de proposition. Ils doivent être disposés sur la table d'or le chabbat et y demeurer sept jours, jusqu'au chabbat suivant. Ici le kohen les a disposés le dimanche, avec les bazikhin (les coupelles d'encens), puis a fait brûler l'encens le chabbat. La michna de Menahot déclare l'ensemble invalide, car les pains n'ont pas passé leurs sept jours en place : ils sont mehoussar zeman, il leur manque du temps.
Rachi ouvre ici une longue parenthèse critique sur sa propre version du texte. Selon lui il ne faut pas lire passoul : la conclusion de la sougya dira que la disposition du dimanche ne compte pas comme une disposition - c'est comme si le pain était resté dans une boîte. Or ce que la table n'a jamais saisi, elle ne peut pas l'invalider. Rachi invoque à l'appui la suite même de la michna, keitsad yaassé (comment doit-il faire), qui suppose un remède, ainsi que la leçon de Rabbenou Hananel.
Comment doit-il faire ? Il le laissera jusqu'au chabbat suivant - car même s'il est demeuré sur la table de nombreux jours, cela ne fait rien.
Mais pourquoi donc ? Qu'il soit sanctifié et devienne passoul !
La michna donne le remède : ne rien toucher. On laisse le pain sur la table jusqu'au chabbat, puis on le retire et on le redispose selon les règles. La formule ein bekhakh keloum - cela ne fait rien - est le nerf de l'objection : un séjour prolongé sur la table n'a strictement aucun effet juridique.
Or c'est exactement ce que le principe du père de Rabbi Avin interdit de dire. Si les ustensiles saisissent hors de leur temps, la table - qui est un keli charet - aurait dû saisir le pain dès le dimanche et l'invalider aussitôt, comme le précise Rachi. Le remède de la michna serait alors sans objet : on ne répare pas ce qui est déjà perdu.
Rava dit : celui qui objecte, objecte bien ; mais le père de Rabbi Avin, lui aussi, énonce une baraita. Et il tient que la nuit n'est pas un manque de temps, tandis qu'un jour est un manque de temps.
Rava commence par un aveu remarquable : l'objection est bonne. Mais il refuse la conclusion habituelle - teyouvta, réfutation. Rachi en donne la règle de méthode : ce que l'on oppose au père de Rabbi Avin n'est pas une opinion d'Amora, qu'une baraita pourrait balayer ; c'est une baraita contre une baraita. Deux sources tannaitiques ne se réfutent pas l'une l'autre - il faut les concilier.
La conciliation tient dans une seule distinction : laila eino mehoussar zeman, yom mehoussar zeman. Une nuit d'avance n'est pas un manque de temps, parce que la nuit et le jour qui la suit forment une même unité - la minha était déjà destinée à être sanctifiée ce matin-là ; l'ustensile saisit donc. Mais un jour entier d'avance en est un, et à plus forte raison six jours, comme dans le cas du pain disposé le dimanche.
[Mais alors,] quand arrive le crépuscule [du vendredi soir], qu'il soit sanctifié et devienne passoul ! Ravina dit : [il s'agit d'un cas] où il a pris les devants et l'a retiré.
Mar Zoutra - et certains disent Rav Achi - dit : tu peux même dire qu'il ne l'a pas retiré par avance ; puisqu'il l'a disposé autrement que selon sa mitsva, c'est devenu comme si un singe l'avait disposé.
La distinction de Rava se retourne aussitôt contre lui. Le pain est resté sur la table toute la semaine. Arrive le bein hachemachot du vendredi soir : cette nuit-là n'est plus une nuit quelconque, c'est la nuit qui précède le jour du service. Elle n'est donc pas mehoussar zeman - et la table devrait saisir le pain, qui serait alors invalide par lina dès le matin, comme l'explique Rachi.
Deux réponses. Ravina : le kohen a retiré le pain juste avant la tombée de la nuit ; au moment critique, la table est vide. Mar Zoutra, ou Rav Achi, va plus loin : nul besoin de le retirer. Une disposition faite hors du temps n'est juridiquement pas une disposition - naassé kemo chesidro hakof, c'est comme si un singe avait posé le pain là. Un acte sans validité n'engendre aucune sainteté, même différée.
Tossefot demande alors pourquoi l'on n'a pas invoqué le singe plus haut, pour la poignée prélevée de nuit, ce qui aurait tout résolu. Sa réponse porte sur la ma'hchava (l'intention) : là, le kohen croyait qu'il faisait jour - c'est le cas même de notre michna, où la clarté de la lune a trompé l'assemblée - et il voulait donc sanctifier ; ici il savait ce qu'il faisait, et un acte accompli en connaissance de son irrégularité vaut le geste d'un singe.
Telle était la règle au Temple. Soit, pour les pieds - à cause des éclaboussures ; mais les mains, quelle en est la raison ?
Rabbi Abba dit : cela veut dire que...
La Guemara quitte la sougya des ustensiles et revient à la michna, qui posait la règle générale du Temple : quiconque a satisfait un besoin naturel doit s'immerger, et quiconque a urine doit sanctifier ses mains et ses pieds au kiyor (la vasque).
L'objection est de bon sens. Pour les pieds, la raison se voit : les nitsotsot, les éclaboussures. Mais les mains n'ont touché à rien de souillé - pourquoi devraient-elles être sanctifiées ? La réponse de Rabbi Abba s'ouvre sur zot omeret, cela veut dire que - formule qui annonce une règle de tenue et de pudeur développée sur le feuillet suivant. Le daf s'interrompt en pleine phrase.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).