Sougya : Le folio achève d'abord le troisième chapitre par la parabole de Rech Lakich -- le naphte qu'on mesure seul, le baume qu'on mesure à deux -- puis par deux beraitot jumelles, batiees sur le même moule à trois étages : celui qui se rend impur un peu est rendu impur beaucoup, en bas puis en haut, en ce monde puis dans le monde à venir, et exactement de même pour la sainteté ; entre les deux, l'école de Rabbi Yichmael lit dans un alef manquant que la faute obstrue le cœur. S'ouvre ensuite le quatrième chapitre, Taraf be-kalpi, consacré au tirage au sort des deux boucs de Yom Kippour.
La michna en donne la chorégraphie : le brassage, les deux sorts, le segan à droite et le roch beit av à gauche, la main que l'on fait lever pour que tous voient. La guemara montre que chaque détail vise le même but -- empêcher le kohen gadol de choisir : le brassage soudain, la boîte qui ne contient que deux mains, et l'objection de Ravina qui établit que la kalpi n'est de bois profane que parce que rien d'autre n'est possible, puisque la Tora a égard au bien d'Israël.
Une beraita fait ensuite tirer le segan lui-même, et la divergence se ramène à une seule question : la droite du segan vaut-elle mieux que la gauche du kohen gadol ? Le folio se clôt sur la beraita des quarante ans de Chimon HaTsadik, où cinq signes -- le sort dans la droite, le fil d'écarlate qui blanchit, la lampe occidentale, le feu du bûcher, la bénédiction dans les pains -- passent tous du constant à l'aléatoire, jusqu'à la pénurie qui trie les discrets et les gloutons.
[Celui qui] vient mesurer du naphte, [le marchand] lui dit : mesure-le toi-même. [Celui qui] vient mesurer du baume (afarsemon), il lui dit : attends-moi jusqu'à ce que je mesure avec toi, afin que nous soyons parfumés, moi et toi.
Fin de la parabole de Rech Lakich commencée au folio précédent : celui qui vient se rendre impur, on lui ouvre ; celui qui vient se purifier, on l'aide. Le marchand est le Ciel, la marchandise est l'acte de l'homme.
Le partage ne porte pas sur la permission -- les deux clients repartent avec leur marchandise -- mais sur la proximité. Devant le naphte, le vendeur ouvre la boutique et recule ; devant le baume, il s'approche et prend part à l'opération. L'image est physique : mesurer du baume avec quelqu'un, c'est se parfumer soi-même. L'aide divine n'est pas une récompense ajoutée après coup, c'est la nature même du contact.
On a enseigné à l'école de Rabbi Yichmael : la faute obstrue (metamtemet) le cœur de l'homme, car il est dit : <i>et ne vous rendez pas impurs par eux, ve-nitmetem bam</i> (Vayikra 11,43). Ne lis pas <i>ve-nitmetem</i> (et vous serez rendus impurs), mais <i>ve-nitamtem</i> (et vous serez obstrués).
Le mot du verset est écrit défectif -- sans alef : ve-nitmetem au lieu de ve-nitmeetem. Rachi le note explicitement. Cette lettre manquante est le point d'appui de tout le derach : le mot peut alors se lire sur la racine timtoum, boucher, colmater.
L'énoncé change alors de nature. L'impureté n'est plus un statut rituel extérieur mais une perte de capacité : Rachi glose metamtemet par elle bouche et obstrue [le cœur] à toute sagesse. La faute ne se contente pas de rendre coupable, elle rend moins intelligent -- elle attaque l'organe même qui aurait permis de la reconnaître.
Nos maîtres ont enseigné : <i>ne vous rendez pas impurs par eux, ve-nitmetem bam</i> -- un homme se rend impur un peu, on le rend impur beaucoup ; [il se rend impur] en bas, on le rend impur d'en haut ; [il se rend impur] en ce monde, on le rend impur pour le monde à venir.
Trois axes, tirés du même verset. La quantité (un peu appelle beaucoup), l'étage (l'acte terrestre appelle une réponse céleste), le monde (l'acte présent engage l'a-venir). Le verset se prête à cette lecture parce qu'il contient deux fois la même racine : ne vous rendez pas impurs -- et vous serez rendus impurs.
Rachi tient à préciser la mécanique : on le rend impur beaucoup ne veut pas dire qu'on l'impurifie activement, mais on le laisse se rendre impur beaucoup. Le verset dit alors : ne vous rendez pas impurs par eux -- car si vous vous rendez impurs, vous finirez par être rendus impurs. La sanction est un retrait de retenue, pas une intervention.
Nos maîtres ont enseigné : <i>et vous vous sanctifierez et vous serez saints</i> (Vayikra 11,44) -- un homme se sanctifie un peu, on le sanctifie beaucoup ; [il se sanctifie] en bas, on le sanctifie d'en haut ; [il se sanctifie] en ce monde, on le sanctifie pour le monde à venir.
La beraita jumelle, mot pour mot, sur les trois mêmes axes. Le verset s'y prête tout autant : et vous vous sanctifierez -- l'initiative de l'homme -- et vous serez saints -- ce qui lui revient. Rachi résume la différence d'échelle en trois mots : un peu pour la première moitié du verset, beaucoup pour la seconde.
Rachi rattache alors explicitement cette beraita à la maxime de Rech Lakich : celui qui vient se purifier, on l'aide. C'est la clé de tout le passage : les deux beraitot ont la même forme, mais elles ne décrivent pas le même régime. Du côté de la souillure, le Ciel se retire et laisse faire ; du côté de la sainteté, il ajoute du sien.
Nous revenons vers toi, [chapitre] <i>Amar lahem ha-memouneh</i>.
Hadran alakh -- formule de clôture du troisième chapitre de Yoma, qui portait le nom de son incipit, Amar lahem ha-memouneh (le préposé leur dit). Le chapitre s'ouvrait sur l'aube et les premières immersions du kohen gadol et s'achevait sur la longue sougya aggadique du nom du juste et du nom du méchant.
S'ouvre maintenant le quatrième chapitre, Taraf be-kalpi, entièrement consacré au moment le plus théâtral du service : la désignation par tirage au sort des deux boucs de Yom Kippour.
<b>Michna.</b> Il brassa [les sorts] dans la kalpi et remonta deux sorts : sur l'un était écrit <i>laChem</i> (pour le Nom) et sur l'autre <i>laAzazel</i>. Le segan [se tenait] à sa droite et le roch beit av (chef de la maison paternelle) à sa gauche.
Si celui de <i>Chem</i> monta dans sa droite, le segan lui dit : mon maître le kohen gadol, lève ta droite. Et si celui de <i>Chem</i> monta dans sa gauche, le roch beit av lui dit : mon maître le kohen gadol, lève ta gauche.
Le mot taraf est le premier problème du chapitre. Rachi l'explique par deux termes : soudainement, en brassant et en happant. Ce n'est pas une prise ordinaire mais un geste volontairement brusque -- et la guemara dira aussitôt pourquoi. La kalpi elle-même a déjà été présentée au chapitre précédent (37a).
La michna donne ensuite une chorégraphie : deux hommes encadrent le kohen gadol, chacun affecté à un côté. Ce n'est pas du protocole gratuit : celui qui parle change selon la main où le sort est monté, parce que la parole doit venir du côté concerné. Que le sort laChem monte dans la droite est un simane yafe, un bon présage -- et le lève ta main sert à le rendre visible de toute l'assemblée.
Il les posa sur les deux boucs et dit : <i>laChem hatat</i> (pour l'Éternel, un sacrifice expiatoire). Rabbi Yichmael dit : il n'avait pas besoin de dire <i>hatat</i>, mais seulement <i>laChem</i>.
Et eux répondent après lui : <i>Baroukh chem kevod malkhouto le-olam vaed</i> (béni soit le nom de la gloire de Son règne à jamais).
La désignation devient effective par le geste (poser le sort sur le bouc) accompagné de la parole. Rabbi Yichmael allège la formule : laChem suffit, puisque la nature du sacrifice est déjà connue -- le mot hatat n'ajoute rien à la désignation.
Rachi précise ce qui déclenche la réponse de l'assemblée : lorsqu'il mentionne le Nom. Ce n'est donc pas une réponse à la désignation du bouc mais à la prononciation du Nom explicite, comme aux autres moments du service où le kohen gadol le prononce.
<b>Guemara.</b> Pourquoi me faut-il qu'il brasse dans la kalpi ? Afin qu'il ne vise pas et ne prenne pas [à dessein].
La guemara demande la raison d'un détail apparemment décoratif, et la réponse est brutale : le brassage existe pour neutraliser la volonté du kohen gadol. Rachi développe : qu'il ne palpe pas pour deviner au toucher lequel est celui du Nom et le prenne dans sa droite, parce que c'est un bon présage lorsqu'il monte dans la droite.
Le problème est donc une bonne intention, pas une mauvaise. Le kohen gadol voudrait le bon présage pour Israël -- et c'est précisément cela qui ruinerait la hagrala, qui doit rester un tirage. Un sort choisi n'est plus un sort.
Rava a dit : la kalpi était de bois, elle était profane (chel hol), et elle ne contenait que deux mains.
Trois traits en une phrase, qui vont être examinés séparément. De bois : la matière. Profane : Rachi glose elle n'était pas consacrée -- ce n'est donc pas un kli charet, un ustensile de service. Elle ne contenait que deux mains : la dimension.
Le troisième trait prolonge directement la réponse précédente : une boîte juste assez large pour deux mains ne laisse aucune place au tâtonnement. La forme de l'objet est un dispositif anti-intention.
Ravina objecte : soit, elle ne contenait que deux mains -- afin qu'il ne vise pas et ne prenne pas [à dessein]. Mais [pourquoi] profane ?
Qu'on la consacre ! Si c'était le cas, ce serait un ustensile de service (kli charet) en bois -- or on ne fabrique pas d'ustensile de service en bois.
Et qu'on la fasse en argent, qu'on la fasse en or ! La Tora a eu égard au bien d'Israël.
Ravina trie : il accorde le troisième trait, qui a une raison fonctionnelle déjà donnée, et attaque le second. Pourquoi laisser profane un objet aussi central du service de Yom Kippour ?
La réponse procède par élimination. Consacrer l'objet tel quel produirait un kli charet en bois, ce qui n'existe pas. Reste à changer la matière -- argent ou or -- et là se dresse le principe : ha-Tora hassa al mamonan chel Israël, la Tora a égard au bien d'Israël. Rachi reconstruit ce principe par un kal va-homer tiré du metsora : si la Tora a eu égard à de simples cruchons de terre cuite, à plus forte raison à un bien de valeur ; et si elle a eu égard au bien des metsoraim, à plus forte raison à celui des justes.
Le résultat vaut d'être noté : le statut profane de la kalpi n'est pas une décision positive, c'est le seul point que rien n'exclut.
Notre michna n'est pas conforme à ce tana, car il a été enseigné : Rabbi Yehouda dit au nom de Rabbi Eliezer : le segan et le kohen gadol introduisent leur main dans la kalpi. Si [le sort du Nom] monte dans la droite du kohen gadol, le segan lui dit : mon maître le kohen gadol, lève ta droite.
Et s'il monte dans la droite du segan, le roch beit av dit au kohen gadol : <i>dabber milakh</i> (dis ta parole).
La beraita propose une autre mise en scène : deux hommes tirent, une main chacun, et ce sont deux mains droites. La michna, elle, laisse tout au kohen gadol, qui plonge ses deux mains.
Le cas nouveau est celui où le sort du Nom monte chez le segan. Le kohen gadol n'a alors rien à lever ; on lui demande simplement de prononcer la formule. Rachi explicite ce que veut dire dabber milakh : dis tes paroles -- laChem hatat. La désignation verbale lui reste réservée même lorsque le geste lui a échappé.
Et que le segan le lui dise donc ! Puisque [le sort] n'est pas monté dans sa main, cela lui serrerait le cœur (halcha daate).
Question de cohérence : dans le premier cas c'est le segan qui parle, pourquoi pas dans le second ? La réponse est psychologique, et la guemara ne la déguise pas. Rachi : puisque [le sort] n'est pas monté dans la main du kohen gadol mais dans celle du segan, le kohen gadol serait affaibli si c'était le segan qui le lui disait.
Halcha daate -- littéralement son esprit faiblit -- désigne cette blessure discrète. L'homme qui vient d'être dépassé par son second n'a pas à recevoir de lui l'ordre de parler. Le rite prévoit un tiers pour absorber la gêne.
En quoi divergent-ils ? Un maître tient : la droite du segan vaut mieux que la gauche du kohen gadol.
Et l'autre maître tient : elles sont équivalentes.
La guemara ramène la différence de chorégraphie à une seule question, très précise : entre la droite du second et la gauche du premier, laquelle est préférable ?
Pour la beraita, la droite l'emporte sur le rang : mieux vaut deux mains droites, quitte à faire entrer le segan dans le service. Pour notre michna, les deux se valent -- et dès lors rien ne justifie de faire intervenir quelqu'un d'autre que le kohen gadol. Les deux camps veulent la même chose, le meilleur présage possible ; ils n'évaluent pas de la même façon ce qui compte, la main ou l'homme.
Et qui est ce tana qui diverge d'avec Rabbi Yehouda ? C'est Rabbi Hanina, segan des kohanim.
Car il a été enseigné : Rabbi Hanina, segan des kohanim, dit : pourquoi le segan [se tient-il] à sa droite ? Afin que, s'il survient au kohen gadol une invalidation (passoul), le segan entre et serve à sa place.
La guemara identifie le tana anonyme de notre michna. L'énoncé de Rabbi Hanina donne une raison unique à la présence du segan : la suppléance en cas d'empêchement. Rachi tire la conclusion avec une netteté remarquable, en distinguant deux traditions reçues de ses maîtres : tant qu'il ne survient pas d'invalidation [au kohen gadol], le segan n'accomplit aucun service au monde.
C'est exactement l'inverse de la beraita, où la main du segan participe au tirage. Le segan est donc soit une doublure au repos, soit un officiant d'appoint -- et c'est de ce statut que dépend la chorégraphie de la hagrala.
Nos maîtres ont enseigné : pendant les quarante ans où Chimon HaTsadik officia, le sort montait dans la droite. À partir de là, parfois il montait dans la droite, parfois il montait dans la gauche.
Et le fil d'écarlate (lachon chel zehorit) blanchissait ; à partir de là, parfois il blanchissait, parfois il ne blanchissait pas. Et la lampe occidentale (ner maaravi) brûlait ; à partir de là, parfois elle brûlait, parfois elle s'éteignait.
La beraita convertit la question du présage en histoire. Ce que la michna traitait comme une éventualité -- droite ou gauche -- a d'abord été une constante de quarante ans, puis est devenu aléatoire. Le schéma se répète à l'identique sur chaque signe : et à partir de là, parfois... parfois....
Les deux autres signes sont expliqués par Rachi. Le lachon chel zehorit est une laine cardée et étirée en forme de langue, teinte en rouge, nouée à la tête du bouc envoyé ; elle blanchissait d'elle-même, signe du pardon, selon Yechaya 1,18. Le ner maaravi est le témoignage que la Chekhina réside en Israël : une lampe qui recevait la même mesure d'huile que les autres et brûlait pourtant plus longtemps.
Il faut noter la forme du déclin : aucun signe ne disparaît. Ils cessent seulement d'être fiables. Le retrait de la présence divine se manifeste comme un passage du constant au hasard.
Et le feu du bûcher (maarakha) se renforçait, et les kohanim n'avaient pas besoin d'apporter du bois au bûcher, sauf les deux bûches, pour accomplir la mitsva du bois. À partir de là, parfois il se renforçait, parfois il ne se renforçait pas, et les kohanim ne s'abstenaient pas d'apporter du bois au bûcher tout au long de la journée.
Quatrième signe, sur le même moule. Rachi précise ce que voulait dire se renforçait : le feu brûlait de lui-même, sans ajout de bois, et il n'y avait plus rien à apporter une fois le bûcher disposé le matin.
Les deux bûches qui subsistent ne sont pas un appoint de combustible : Rachi renvoie à notre chapitre plus haut -- ce sont celles de l'après-midi (bein ha-arbayim), qui sont une obligation. Elles restent parce que la mitsva du bois demeure, même quand le feu n'a besoin de personne.
La dernière phrase décrit le nouveau régime par un détail concret : les kohanim ne cessent plus de porter du bois tout au long de la journée. Le miracle s'est retiré, le travail est revenu.
Et une bénédiction fut envoyée dans le omer, dans les deux pains et dans le pain de proposition (le'hem ha-panim) : tout kohen à qui revenait un kazayit, il en était qui le mangeaient et étaient rassasiés, et il en était qui le mangeaient et en laissaient. À partir de là, une malédiction (méera) fut envoyée dans le omer, dans les deux pains et dans le pain de proposition, et à chaque kohen ne revenait qu'une [part grosse comme une] fève.
Les discrets (tsenouin) retiraient leur main, et les gloutons prenaient et mangeaient. Et il advint que l'un prit sa part et la part de son compagnon, et on l'appelait <i>ben [hamtsan]</i> [-- la suite au folio suivant].
Cinquième signe, et le plus concret : il touche la nourriture des kohanim. La bénédiction ne faisait pas grossir les parts, elle changeait leur pouvoir de rassasier -- un kazayit suffisait, et certains en laissaient même. Rachi définit symétriquement la malédiction : elle ne le rassasie pas.
Après, la part tombe sous le kazayit : grosse comme une fève. Rachi souligne le point halakhique -- ce n'est plus un kazayit, donc plus une consommation qui vaut accomplissement. C'est pourquoi les tsenouin retirent leur main : ils refusent de prendre une part qui ne permet pas de manger comme il faut. Les gloutons, eux, prennent.
La beraita s'achève sur un cas d'espèce, coupé en plein milieu par la fin du folio : un homme prit sa part et celle de son compagnon, et on lui donna un surnom. Les Tossefot, qui lisent la suite, demandent déjà pourquoi ce sobriquet lui est resté à lui plutôt qu'aux autres gloutons.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).