Sougya : Le folio se lit en trois mouvements. Il achève d'abord la beraita des quarante ans de Chimon HaTsadik : le surnom de <i>hamtsan</i> reste au glouton jusqu'à sa mort, et deux versets établissent que le mot désigne bien un voleur ; puis vient le récit de sa propre annonce -- le vieillard vêtu de blanc qui, cette année-là, se présente en noir et n'accompagne plus le kohen gadol à la sortie du Saint des Saints.
Une beraita jumelle renverse alors la perspective : quarante ans avant la destruction, le sort ne monte plus dans la droite, le fil d'écarlate ne blanchit plus, la lampe occidentale ne brûle plus -- et les portes du Heikhal se mettent à s'ouvrir seules, jusqu'à ce que Rabban Yo'hanan ben Zakkai les fasse taire au nom d'une prophétie déjà publiée. Le mot Levanon de ce verset ouvre une longue digression sur les surnoms du Temple -- celui qui blanchit les fautes, la forêt qui bourgeonne, les arbres d'or de Chelomo qui nourrissaient la kehouna, se sont desséchés à l'entrée des nations et refleuriront -- puis la guemara revient à la michna pour compter les dix mentions du Nom explicite et mesurer jusqu'où porte le Temple : la voix jusqu'à Yeriho, le gond des portes à huit tehoumin, le parfum du ketoret sur les chèvres, les femmes et la mariée, et jusque dans les ruines de Chilo mille ans après.
Le folio se clôt sur une question de droit pur : la hagrala est-elle meakevet ? Deux versions rangent la même divergence entre Rabbi Yannai et Rabbi Yo'hanan dans deux grilles opposées -- l'une la loge chez Rabbi Nehemya et fait dépendre le ikouv du mot houka, l'autre la loge chez Rabbi Yehouda et le fait dépendre de la répétition de <i>acher ala</i> -- et une beraita, qui déclare le service valide sans tirage au sort, vient départager les deux lectures.
... <i>hamtsan</i> [le happeur], jusqu'au jour de sa mort.
Fin de phrase coupée par le passage d'un folio à l'autre. La beraita des quarante ans de Chimon HaTsadik s'achevait sur la pénurie qui suivit : un homme prit sa part et celle de son compagnon, et on lui donna un surnom -- hamtsan -- qui lui resta jusqu'au jour de sa mort.
Rachi tranche immédiatement le sens du mot : ce n'est pas un sobriquet pittoresque, c'est une qualification juridique. Hamtsan = gazlan, voleur. Le nom n'est pas resté par moquerie mais parce qu'il disait vrai.
Rabba bar (bar) Chila dit : quel est le verset [d'où l'on tire que <i>hamtsan</i> veut dire voleur] ? <i>Mon Dieu, délivre-moi de la main du méchant, de la paume de l'inique et du hometz</i> (Tehilim 71,4). Rava dit : d'ici -- <i>apprenez à bien faire, recherchez le droit, redressez le hamouts</i> (Yechayahou 1,17) : redressez le <i>hamouts</i> [celui qui a été spolié] -- et ne renforcez pas le <i>hometz</i> [le spoliateur].
Deux preuves pour un seul mot. La question est lexicale : sur quoi s'appuie-t-on pour dire que hamtsan désigne un voleur ? Rabba bar bar Chila répond par un verset des Ketouvim, où hometz figure dans une liste de malfaiteurs -- le contexte impose le sens.
Rava choisit un verset de Yechayahou et procède autrement : il lit le mot deux fois. Le verset dit achrou hamouts, et Rava en tire une consigne symétrique : soutenez le hamouts vocalisé ainsi -- le spolié -- et non le hometz vocalisé autrement -- le spoliateur. Une seule graphie, deux personnages opposés.
Rachi signale que cette dernière lecture n'appartient pas vraiment à notre sougya : sa place est dans Sanhédrin 35a, où elle sert à établir une règle de procédure -- on s'occupe d'abord du demandeur.
Nos Maîtres ont enseigné : l'année où mourut Chimon HaTsadik, il leur dit : cette année-ci, il mourra [en parlant de lui-même]. Ils lui dirent : d'où le sais-tu ?
Il leur dit : chaque Yom Kippour, un vieillard vêtu de blanc et enveloppé de blanc se présentait à moi, entrait avec moi et sortait avec moi ; mais aujourd'hui s'est présenté à moi un vieillard vêtu de noir et enveloppé de noir : il est entré avec moi et n'est pas sorti avec moi. Après la fête [de Souccot], il fut malade sept jours et mourut.
La beraita ne raconte pas une prophétie mais une lecture comparative. Chimon HaTsadik dispose d'un rituel répété à l'identique pendant des années ; il note cette année-là deux écarts seulement, et il en tire une conclusion datée.
Les deux écarts ne disent pas la même chose. Le noir annonce le deuil. Mais c'est le second qui est décisif : le vieillard entre avec lui et ne sort pas avec lui. Ce qui l'accompagnait dans le lieu le plus intérieur ne l'en ramène plus. La sortie du Saint des Saints était justement le moment où l'on savait le kohen gadol accepté.
La beraita clôt le récit par une chronologie précise -- après la fête, sept jours de maladie, la mort -- pour marquer que l'annonce s'est vérifiée, et dans le délai annoncé.
Et ses frères les kohanim s'abstinrent de bénir avec le Nom.
Conséquence directe de la mort de Chimon HaTsadik. La birkat kohanim se disait au Temple avec le chem hameforach, le Nom explicite, tel qu'il s'écrit -- ce que l'on ne fait nulle part ailleurs.
Rachi donne le motif en trois mots : chelo hayou kedai, ils n'en étaient plus dignes. Ce n'est pas une interdiction qui tombe d'en haut, c'est un retrait volontaire. La génération se juge elle-même au-dessous de son propre usage.
Nos Maîtres ont enseigné : quarante ans avant la destruction du Temple, le sort ne montait plus dans la [main] droite, le fil d'écarlate (lachon chel zehorit) ne blanchissait plus, et la lampe occidentale (ner maaravi) ne brûlait plus.
Nouvelle beraita, bâtie sur le même matériau que la précédente mais dans l'autre sens. Le folio 39a comptait cinq signes constants sous Chimon HaTsadik, puis intermittents après lui ; ici on reprend trois d'entre eux et on les met à zéro pendant les quarante dernières années.
Les trois retenus sont ceux que la foule pouvait constater à Kippour même : le sort qui monte dans la droite, le fil qui blanchit, la lampe qui reste allumée. Ce sont trois réponses visibles à la journée de l'expiation -- et ce sont elles qui cessent.
Le chiffre de quarante ans est celui qui sépare la mort de Rabban Yo'hanan ben Zakkai et l'année de la destruction : la beraita date donc l'entrée dans une période où le service continue exactement comme avant, sans plus recevoir de réponse.
Et les portes du Heikhal s'ouvraient d'elles-mêmes, jusqu'à ce que Rabban Yo'hanan ben Zakkai les tance. Il lui dit : Heikhal, Heikhal !
Pourquoi t'effraies-tu toi-même ? Je sais de toi que ta fin est d'être détruit, et déjà Zekharia ben Ido a prophétisé sur toi : <i>ouvre tes portes, Levanon, et que le feu dévore tes cèdres</i> (Zekharia 11,1),
Quatrième signe -- mais qui ne fonctionne pas comme les trois autres. Ceux-là étaient des dons qui se retirent ; celui-ci est une annonce qui s'ajoute. Rachi explique le sens du présage : des portes qui s'ouvrent seules sont le signe que les ennemis vont venir et entrer.
La réaction de Rabban Yo'hanan ben Zakkai est frappante : il ne prie pas, il rabroue (gaar). Et son argument n'est pas que le présage est faux -- c'est qu'il est redondant. Je sais de toi que ta fin est d'être détruit : la nouvelle était déjà publiée par Zekharia. Le Temple ne révèle rien, il s'agite.
Le mot Levanon du verset cité va servir de charnière : c'est lui qui ouvre les deux derachot suivantes, et qui fait glisser le passage de la destruction annoncée vers tout autre chose.
Rabbi Yits'hak ben Tavlaï dit : pourquoi [le Temple] est-il appelé Levanon ? Parce qu'il blanchit (malbin) les fautes d'Israël.
Premier retournement du mot. Rabban Yo'hanan ben Zakkai vient de citer Levanon dans un verset d'incendie ; Rabbi Yits'hak ben Tavlaï rattache le même mot à la racine lavan, blanc, et en fait un nom de pardon.
La racine n'est pas choisie au hasard dans ce folio : c'est exactement celle du fil d'écarlate qui blanchit, cité deux segments plus haut comme signe de l'expiation acceptée. Le Temple porte donc dans son nom la fonction même que la beraita vient de déclarer éteinte.
Rav Zoutra bar Toviya dit : pourquoi [le Temple] est-il appelé forêt (yaar), comme il est écrit <i>la maison de la forêt du Levanon</i> (Melakhim I 10,17) ? Pour t'enseigner : de même que la forêt bourgeonne (mélavlev), de même le Temple bourgeonne.
Car Rav Hochaya a dit : lorsque Chelomo bâtit le Temple, il y planta toutes sortes d'arbres à fruits savoureux (megadim) en or, et ils produisaient des fruits en leur saison. Et dès que le vent soufflait sur eux, leurs fruits tombaient, comme il est dit <i>que son fruit bruisse comme le Levanon</i> (Tehilim 72,16) ; et de là venait la subsistance (parnassa) de la kehouna.
Second surnom, seconde derasha. Le Temple est aussi appelé yaar, forêt, et Rav Zoutra bar Toviya en tire non pas une image de densité mais de croissance : la forêt bourgeonne, donc le Temple bourgeonne.
Rav Hochaya donne le fait qui soutient l'image : des arbres en or qui portaient de vrais fruits en leur saison. Le paradoxe est voulu -- le métal, matière morte par excellence, se met à suivre le calendrier agricole. Le miracle n'est pas décoratif : il est économique. Les fruits tombaient au vent et assuraient la parnassa des kohanim, qui n'ont ni champ ni héritage.
Et dès que les nations entrèrent dans le Heikhal, [ces arbres] se desséchèrent, comme il est dit <i>et la fleur du Levanon se fane</i> (Nahoum 1,4). Et le Saint béni soit-Il est destiné à nous la rendre, comme il est dit <i>elle fleurira abondamment, elle exultera de joie et de chants, la gloire du Levanon lui a été donnée</i> (Yechayahou 35,2).
Le cycle se ferme, puis se rouvre. Les arbres d'or ne sont pas pillés : ils se dessèchent. La formulation compte -- ce n'est pas un butin emporté, c'est une vie qui se retire au moment où le lieu cesse d'être inviolable.
La guemara ne s'arrête pas là. Elle cite un troisième verset où revient le même mot Levanon, et cette fois pour la restitution. La séquence complète des versets fait donc passer le lecteur de que le feu dévore tes cèdres à elle fleurira abondamment. Une digression ouverte sur l'annonce de la ruine se termine sur une promesse -- et c'est le même mot qui porte les deux.
<i>Il les posa sur les deux boucs</i> [reprise de la michna]. Nos Maîtres ont enseigné : dix fois le kohen gadol mentionne le Nom en ce jour : trois dans le premier vidouy (confession), trois dans le second vidouy, trois sur le bouc émissaire (saïr ha-michtaléah), et un dans les sorts (goralot).
Retour à la michna après la longue digression. Le point de raccord est le moment où le kohen gadol pose le sort sur le bouc en disant la-HaChem hatat -- une mention du Nom. La guemara en profite pour dresser le compte complet de la journée.
La répartition est parlante : neuf mentions sur dix se trouvent dans des confessions, trois par confession, sur la formule que Rachi rappelle. La dixième est isolée : elle appartient à la hagrala, qui n'est pas une confession. Ce détail va peser plus loin dans le folio, quand on demandera si la hagrala est une avoda (un service) ou non.
Et il est déjà arrivé qu'il dise <i>HaChem</i> et que sa voix fût entendue à Yeriho. Rabba bar bar Hana dit : de Yerouchalayim à Yeriho, il y a dix parsaot.
La beraita ajoute un fait à son décompte : une fois, la voix qui prononçait le Nom porta jusqu'à Yeriho. Rachi précise le sens de la formule ve-khevar amar : il ne s'agit pas d'un usage mais d'un fait ponctuel qui eut lieu une fois.
Rabba bar bar Hana chiffre la distance : dix parsaot, soit quarante mil. La précision transforme l'anecdote en mesure. Elle ouvre la série qui suit, où la guemara va évaluer jusqu'où portent les autres émissions du Temple.
Et le gond des portes du Heikhal s'entendait à huit tehoumin de Chabbat. Les chèvres de Yeriho éternuaient à cause de l'odeur du ketoret.
Les femmes de Yeriho n'avaient pas besoin de se parfumer, à cause de l'odeur du ketoret. La mariée de Yerouchalayim n'avait pas besoin de se parer [de parfums], à cause de l'odeur du ketoret.
Quatre mesures qui prolongent celle de Yeriho. Le gond des portes -- pas les portes elles-mêmes -- s'entend à huit tehoumin de Chabbat, soit huit mil. Les Tossefot s'arrêtent précisément là, car Tamid enseigne qu'on entendait la grande porte depuis Yeriho, quarante mil plus loin. Leur réponse distingue soit l'objet (le gond contre la porte), soit la qualité de la perception : de près on identifie un bruit de gonds, de loin on entend un écho sans savoir de quoi.
Les trois cas suivants portent sur le ketoret, et vont du plus rustique au plus intime : des chèvres qui éternuent, des femmes qui n'ont plus besoin de parfum, une mariée qui n'a plus besoin de se parer. Rachi note l'usage qui rend le dernier cas parlant -- la mariée se pare de parfums ; la ville lui en fournit déjà.
Les Tossefot posent alors la question halakhique inévitable : profiter de l'odeur d'un objet consacré, n'est-ce pas en détourner l'usage ? Ils répondent qu'il n'y a pas de meila sur l'odeur, et que l'interdit ne porte que sur le fait de s'approcher exprès de l'azara pour mieux sentir.
Rabbi (Yossei ben) Dolgai dit : mon père avait des chèvres dans les monts de (Mikhmar), et elles éternuaient à cause de l'odeur du ketoret. Rabbi Hiya bar Avin dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Korha : un vieillard m'a raconté : une fois je suis allé à Chilo, et j'ai senti l'odeur du ketoret d'entre ses murs.
Deux témoignages de nature différente. Le premier est un témoin direct : Rabbi Yossei ben Dolgai parle du troupeau de son propre père, et Rachi précise que Mikhmar est un nom de région. L'anecdote générale de Yeriho reçoit ainsi une confirmation domestique.
Le second change d'axe. Le vieillard n'est pas allé loin dans l'espace mais loin dans le temps : il entre dans les ruines du Michkan de Chilo, abandonné depuis plus de mille ans, et l'odeur du ketoret y tient encore. Rachi le dit sans détour : c'est l'odeur du ketoret qui y fut fait du temps où le Michkan s'y trouvait. Ce qui a été offert une fois ne s'évapore pas.
Rabbi Yannai dit : la montée du sort hors de la kalpi est meakevet [indispensable : son absence invalide] ; la pose [du sort sur le bouc] n'est pas meakevet. Et Rabbi Yo'hanan dit : même la montée n'est pas meakevet.
Nouveau sujet, purement halakhique. La hagrala comporte deux actes : la aliya -- le sort monte de la kalpi dans la main -- et la hanaha -- on pose le sort sur la tête du bouc. La question est de savoir lequel est meakev : sans lequel le service est invalide.
Rachi explique la logique de Rabbi Yannai : rien d'autre ne distingue les deux boucs. Ce qui les sépare, c'est de quel côté le sort est monté -- droite ou gauche. Dès lors, la aliya fixe l'identité de chaque bouc, et la pose ne fait que rendre visible une désignation déjà acquise : elle n'est donc pas indispensable.
Rabbi Yo'hanan va plus loin : même la aliya n'est pas indispensable. Si le kohen appelle simplement l'un hatat et l'autre Azazel, les boucs sont fixés. Il a seulement, dit Rachi, omis une mitsva -- ce qui n'est pas rien, mais n'invalide pas.
Selon Rabbi Yehouda, qui dit que les choses accomplies en habits blancs à l'extérieur ne sont pas meakevot -- tous s'accordent qu'elle n'est pas meakevet. La divergence porte selon Rabbi Nehemya : celui qui dit qu'elle est meakevet [suit] Rabbi Nehemya ; et celui qui dit qu'elle n'est pas meakevet [répond] : cela ne vaut que pour une avoda (un service), or la hagrala n'est pas une avoda.
La guemara ne tranche pas le débat : elle le localise. Tout repose sur un mot de la Tora, houka (statut), écrit dans la section d'Aharei Mot. En règle générale, houka signale qu'un détail est indispensable. Reste à savoir sur quoi il porte.
Rachi renvoie à la mahloket de Yoma 60a. Rabbi Nehemya : houka porte sur tout ce qui se fait en habits blancs, dedans comme dehors. Rabbi Yehouda : houka ne porte que sur ce qui se fait dedans. Or la hagrala se fait dehors -- donc selon Rabbi Yehouda, aucune des deux opinions ne peut la rendre indispensable. La case est vide.
Le désaccord se loge donc entièrement dans la case Rabbi Nehemya. Et l'argument de celui qui allège est technique : houka ne rend indispensable qu'une avoda. Rachi donne le critère de preuve : la hagrala peut être faite par le segan, alors qu'une avoda du jour est invalide si un autre que le kohen gadol l'accomplit. Donc ce n'est pas une avoda.
Certains disent [une autre version] :
Ika de-amri : la guemara garde les mêmes noms, les mêmes opinions et le même mot de la Tora, et redistribue les cases. Ce qui était consensuel devient disputé, et inversement.
Selon Rabbi Nehemya, qui dit qu'elle est meakevet -- tous s'accordent qu'elle est meakevet ;
Le miroir exact du segment 14. Ici, c'est la case Rabbi Nehemya qui est vide : houka porte sur tout ce qui se fait en habits blancs, sans distinguer dedans et dehors, et Rachi le rappelle en quelques mots -- houka est écrit à leur sujet. Personne ne cherche à en exempter la hagrala par l'argument de l'avoda.
La divergence porte selon Rabbi Yehouda. Celui qui dit qu'elle n'est pas meakevet [suit] Rabbi Yehouda ; et celui qui dit qu'elle est meakevet [répond] : ici c'est différent, car le verset a répété <i>acher ala</i> [sur lequel est monté], <i>acher ala</i>, deux fois.
Dans cette version, celui qui rend la hagrala indispensable doit le faire sans houka, puisqu'on raisonne selon Rabbi Yehouda. Il change donc de source : la Tora répète l'expression acher ala (Vayikra 16,9 puis 16,10), et une répétition de l'Écriture vaut clause invalidante. Rachi le formule nettement : le ikouv se déduit d'un verset surabondant, pas de houka.
Les Tossefot mesurent la force de l'argument avec un contre-exemple. La belila (le mélange à l'huile de l'offrande) est écrite plusieurs fois, et pourtant Menahot 18b enseigne que si l'on n'a pas mélangé, l'offrande reste valide. Leur critère : ce qui manque, c'est un tsivouy, une formulation impérative -- une simple répétition ne suffit pas.
Comment celui qui rend la hagrala indispensable répond-il ? En disant qu'ici houka agit partiellement : puisque le mot rend indispensables les autres détails de la section, il suffit que la hagrala soit répétée, si peu que ce soit, pour être entraînée avec elles. La répétition ne crée pas le ikouv toute seule -- elle raccroche la hagrala à un ikouv qui existe déjà.
On objecte : c'est une mitsva de tirer au sort (lehagril), et s'il n'a pas tiré au sort, [le service] est valide (kacher).
Une beraita entre dans le débat, et elle est parfaitement claire : la hagrala est une mitsva, mais son absence n'invalide pas. En d'autres termes, elle n'est pas meakevet.
C'est exactement la formulation que Rachi prêtait plus haut à Rabbi Yo'hanan -- il a seulement omis une mitsva. La beraita devient donc un test : chacune des deux versions doit expliquer de qui elle est.
Soit, selon cette première version où tu disais : selon Rabbi Yehouda tous s'accordent qu'elle n'est pas meakevet -- de qui est cette [beraita] ? Elle est de Rabbi Yehouda.
La première version passe le test sans effort. Puisque, selon elle, personne ne rend la hagrala indispensable dans le système de Rabbi Yehouda, la beraita s'attribue simplement à Rabbi Yehouda -- et elle convient à Rabbi Yannai comme à Rabbi Yo'hanan.
Le mot bichlama (soit, admettons) annonce toujours la moitié facile d'une objection : ce qui suit va être la moitié difficile. Selon la seconde version, la case Rabbi Yehouda est justement celle où l'on diverge, et l'on ne peut plus attribuer la beraita si aisément. Le folio s'arrête ici ; la suite se lit au folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).