Sougya : Ce folio poursuit sans répit une seule question, héritée de la fin de 39b : le tirage au sort qui désigne lequel des deux boucs de Kippour ira à HaChem et lequel a Azazel est-il me'akev, c'est-à-dire indispensable à la validité du service ? Dans la seconde version du débat, Rabbi Yannai soutient qu'il l'est même selon Rabbi Yehouda, et trois beraitot successives viennent lui faire pièce.
La défense repose chaque fois sur la même découverte : le mot hagrala recouvre deux gestes distincts -- l'aliya, le sort qui monte de l'urne, que le verset a répétée et qui bloque, et la hanacha, la pose du sort sur la tête du bouc, mentionnée une seule fois et que personne ne tient pour bloquante. Contre la deuxième beraita, la guemara fait répondre Rabbi Chimon sous condition, sans qu'il ait à trancher le sens du mot : une divergence si vous parlez de l'aliya, deux si vous parlez de la pose.
La troisième attaque, la plus technique, oblige à parcourir tout l'ordre des services du taureau et du bouc pour trouver quel couple d'actes la beraita peut viser ; par élimination il ne reste que la hagrala, et deux sorties s'offrent alors -- attribuer la beraita à Rabbi Chimon, ou distinguer l'ordre, rendu bloquant par le mot houka qui ne couvre pas l'extérieur, de l'existence même du geste, rendue bloquante par la répétition du verset. Le folio se termine sur une transition où Rachi et Tossefot lisent le texte différemment, Tossefot rattachant la suite à la hagrala et déployant, sur le bouc mort en cours de service, toute la logique qui sépare Rabbi Yehouda de Rabbi Chimon.
Mais selon cette version-là, celle où tu as dit qu'ils divergent : soit, pour celui qui dit qu'elle n'est pas me'akevet (bloquante), cette [beraita], de qui est-elle ? Elle est de Rabbi Yehouda.
Le folio reprend en plein vol la discussion ouverte à la fin de 39b. Deux lechonot (versions) rapportent la même divergence entre Rabbi Yannai et Rabbi Yo'hanan sur une seule question : la hagrala, le tirage au sort qui désigne lequel des deux boucs ira à HaChem et lequel a Azazel, est-elle me'akevet -- bloquante, c'est-à-dire indispensable à la validité du service ?
Dans la seconde version, celle qu'on examine ici, la divergence est logée chez Rabbi Yehouda : Rabbi Yo'hanan dit qu'elle n'est pas bloquante, Rabbi Yannai qu'elle l'est ; chez Rabbi Nehemya, en revanche, tous deux s'accordent à la dire bloquante. Une beraita qui déclare le service valide sans hagrala trouve donc facilement place chez Rabbi Yo'hanan -- elle est simplement de Rabbi Yehouda. Le problème ne commence qu'au segment suivant, pour Rabbi Yannai.
Mais pour celui qui dit qu'elle est me'akevet, cette [beraita], de qui est-elle ? Enseigne [plutôt] : c'est une mitsva de poser [les sorts].
Voici la manœuvre centrale du folio. Pour sauver Rabbi Yannai, la guemara ne rejette pas la beraita : elle en relit un mot. Lehagril (tirer les sorts) devient lehaniah (poser). Car le rituel comporte deux gestes distincts : le sort qui monte de la kalpi (l'urne) dans la main du kohen gadol -- l'aliya, la hagrala proprement dite -- puis le sort qu'on pose sur la tête du bouc -- la hanacha.
Rachi donne le critère qui les sépare : tana bah kra, le verset l'a répété. La montée est mentionnée deux fois par la Torah, donc elle bloque ; la pose n'apparaît qu'une fois, donc elle ne bloque pas. La beraita, relue ainsi, ne dit plus rien contre Rabbi Yannai.
Tossefot précise un point de méthode important : cette relecture n'est pas une correction du texte (on ne touche pas à la beraita, que la Tossefta atteste telle quelle), mais une glose du mot. Et Tossefot demande au passage pourquoi la guemara se donne tant de mal, alors qu'il suffisait d'attribuer la beraita à Rabbi Chimon -- la réponse étant que la suite de la Tossefta montre que le début n'est pas de lui.
Viens et entends : c'est une mitsva de tirer les sorts et de confesser. S'il n'a pas tiré les sorts et n'a pas confessé -- c'est kacher.
Et si tu dis qu'ici aussi [il faut lire] "de poser", dis donc la fin [de la beraita] : Rabbi Chimon dit -- s'il n'a pas tiré les sorts, c'est kacher ; s'il n'a pas confessé, c'est passoul (invalide).
Deuxième attaque. Une autre beraita joint la hagrala au viddouy (la confession que le kohen gadol prononce sur le bouc envoyé à Azazel) et déclare le service valide en l'absence des deux. La même relecture serait disponible -- lire "poser" au lieu de "tirer" -- si la beraita s'arrêtait là.
Mais elle a une seifa (une clause finale) : Rabbi Chimon y sépare les deux cas, kacher pour la hagrala, passoul pour le viddouy. Et cette clause résiste à la relecture, comme le segment suivant va le montrer.
Que signifie "il n'a pas tiré les sorts" ? Si l'on dit qu'il n'a pas posé [le sort], il en résulterait que Rabbi Chimon tient que la hagrala est me'akevet -- or n'a-t-on pas enseigné : "si l'un des deux [boucs] est mort, il amène son compagnon sans hagrala, paroles de Rabbi Chimon" ?
Le raisonnement est un raisonnement à contrario. Si, dans la bouche de Rabbi Chimon, "il n'a pas tiré les sorts, c'est kacher" signifiait seulement "il n'a pas posé", alors sa tolérance s'arrêterait là : la montée du sort hors de l'urne, elle, resterait bloquante pour lui.
Or une autre beraita le montre bien plus permissif : si l'un des deux boucs meurt après le tirage, Rabbi Chimon fait remplacer le mort sans nouveau tirage -- le bouc de remplacement reçoit sa désignation du seul fait d'être le compagnon du survivant. Rabbi Chimon ne peut donc pas tenir l'aliya pour bloquante, et la relecture s'effondre : sa clause parlait bien du tirage lui-même, ce qui relance la difficulté contre Rabbi Yannai.
Rabbi Chimon ne savait pas ce que disaient les Sages, et voici ce qu'il leur a dit : si par "hagrala" vous entendez la hagrala proprement dite, je diverge de vous sur un seul point ; si la "hagrala" dont vous parlez est la pose, je diverge de vous sur deux points.
La réponse est d'une élégance rare : elle sauve la relecture du segment 1 sans forcer Rabbi Chimon à tenir l'aliya pour bloquante. Rabbi Chimon, dit la guemara, ne savait pas lui-même dans quel sens les Sages employaient le mot ; sa phrase est donc une réponse conditionnelle, valable dans les deux hypothèses.
Si les Sages parlaient de l'aliya, Rabbi Chimon les rejoint sur ce point et ne se sépare d'eux que sur le viddouy : une divergence. S'ils parlaient de la seule hanacha -- tenant l'aliya pour bloquante -- alors il se sépare d'eux deux fois : sur la hagrala et sur le viddouy. Il compte donc ses désaccords au lieu de trancher le sens du mot.
Tossefot pousse la question : pourquoi ne pas dire simplement qu'il savait ? Réponse : s'il avait su, il aurait choisi une expression sans ambiguïté ("le sort n'est pas monté") ; c'est précisément parce qu'il hésite qu'il reprend le mot flottant de ses interlocuteurs.
Viens et entends : le taureau est me'akev pour le bouc,
Troisième et dernière attaque, la plus technique. Elle part d'une beraita sur l'ordre des services : taureau et bouc alternent tout au long de la journée, et la beraita pose une asymétrie -- déranger l'ordre dans un sens invalide, dans l'autre non.
Rachi profite du passage pour récapituler la séquence entière. Retenir cette liste rend la suite du folio lisible : toute la discussion consistera à chercher quel couple d'actes la beraita peut bien avoir en vue.
et le bouc n'est pas me'akev pour le taureau, dans les aspersions [faites] à l'intérieur.
Soit, "le taureau est me'akev pour le bouc" : car s'il a fait passer le bouc avant le taureau, il n'a rien fait du tout. Mais "le bouc n'est pas me'akev pour le taureau" -- de quoi s'agit-il ?
La première moitié de la beraita se comprend d'elle-même : le sang du taureau précède le sang du bouc entre les barres de l'arche, et intervertir les deux annule purement et simplement l'acte fait trop tôt.
Mais la seconde moitié exige de trouver un cas concret : parmi les aspersions faites à l'intérieur du Saint des Saints, quel acte du bouc précède un acte du taureau ? C'est cette recherche qui va occuper les segments 8 à 13 -- et la guemara n'en trouvera pas d'autre que la hagrala.
Si l'on dit : du cas où il a fait passer les aspersions du taureau dans le Heikhal avant les aspersions du bouc à l'intérieur -- mais "houka" est écrit à leur sujet !
Premier candidat, écarté aussitôt. Le mot houka ("ce sera pour vous une loi", Vayikra 16:29) est le marqueur biblique de ce qui est indispensable : partout où il porte, l'ordre prescrit devient bloquant.
Or il porte sur tout ce qui se fait à l'intérieur du Saint des Saints -- et sur ce point même Rabbi Yehouda, pourtant le plus permissif, ne discute pas. Avancer une aspersion faite dans le Heikhal (sur le parochet) au détriment d'une aspersion faite à l'intérieur, c'est déranger l'ordre des services intérieurs : la beraita ne peut donc pas déclarer cela valide.
N'est-ce donc pas [du cas] où il a fait passer les aspersions du taureau à l'intérieur avant la hagrala ? Et puisque l'ordre n'est pas bloquant, la hagrala non plus n'est pas bloquante !
Par élimination, il ne reste qu'un candidat : le seul acte du bouc qui précède les aspersions du sang du taureau à l'intérieur, c'est la hagrala elle-même (voir la frise de l'ordre des services : le tirage au sort vient très tôt, bien avant tout sang).
Et la conclusion tombe, redoutable : si l'on peut déplacer la hagrala après le sang du taureau sans invalider quoi que ce soit, c'est qu'elle ne bloque pas -- et Rachi tire le trait jusqu'au bout : même si on la supprimait entièrement. Rabbi Yannai, qui soutient qu'elle bloque y compris chez Rabbi Yehouda, n'a alors plus aucun tanna à qui attribuer cette beraita.
Non : [il s'agit du cas] où il a fait passer les aspersions du taureau sur l'autel avant les aspersions du bouc dans le Heikhal -- et c'est Rabbi Yehouda, qui dit : les actes accomplis en vêtements blancs à l'extérieur ne sont pas bloquants.
Tentative de sauvetage : on cherche un couple d'actes qui soit hors du Saint des Saints, là où houka ne porte pas. Le mélange des sangs sur l'autel intérieur (étape 11) aurait dû venir après les aspersions sur le parochet (étapes 9 et 10) ; l'avancer serait valide, selon le principe de Rabbi Yehouda : ce qui se fait en vêtements blancs à l'extérieur -- c'est-à-dire hors du Saint des Saints, dans la tenue des services du jour -- n'est pas bloquant.
Mais [la beraita] enseigne bien "dans les aspersions de l'intérieur" !
La tentative échoue sur un mot. La beraita a elle-même circonscrit son propos : bematanot chebifnim, dans les aspersions de l'intérieur. Or le mélange des sangs sur l'autel et les aspersions sur le parochet se font tous deux dehors. Le candidat B ne colle pas à la lettre du texte.
Plutôt : de qui est-elle ? Elle est de Rabbi Chimon, qui dit : la hagrala n'est pas bloquante.
Première sortie. On accepte la lecture du segment 9 -- la beraita vise bien la hagrala -- mais on refuse d'en faire une objection contre Rabbi Yannai : elle est de Rabbi Chimon, le seul à soutenir ouvertement que la hagrala n'est pas bloquante. Or Rabbi Yannai n'avait jamais parlé que de Rabbi Yehouda et de Rabbi Nehemya. Sa thèse reste intacte.
Et si tu veux, dis : en vérité, c'est Rabbi Yehouda ; et bien que l'ordre ne soit pas bloquant, la hagrala, elle, l'est tout de même.
Seconde sortie, et la plus intéressante : elle brise l'inférence que le segment 9 tenait pour évidente. De "déranger l'ordre ne bloque pas", on ne peut pas conclure "supprimer ne bloque pas". Ce sont deux exigences distinctes, appuyées sur deux sources distinctes.
L'ordre ne devient bloquant que par le mot houka, qui ne couvre pas, selon Rabbi Yehouda, ce qui se fait hors du Saint des Saints -- et la hagrala se fait dehors. L'existence de la hagrala, elle, est rendue bloquante par un tout autre mécanisme : tana bah kra, le verset l'a répétée (voir Rachi au segment 1). La beraita peut donc être de Rabbi Yehouda sans contredire Rabbi Yannai.
Et [Rabbi Yehouda et Rabbi Chimon] suivent chacun leur ligne de raisonnement, car il a été enseigné :
Le folio se clôt sur une transition, et sur une divergence de gorsa (de version du texte) entre Rachi et Tossefot. Rachi déplace cette ligne : pour lui, "ils suivent leur ligne de raisonnement" se rattache au débat sur le viddouy et devrait figurer avant le "Viens et entends" du segment 5.
Tossefot défend au contraire la version des livres : la phrase se rattache à la hagrala. Le lien devient alors très clair -- Rabbi Yehouda et Rabbi Chimon divergent sur le sort perdu avant le tirage, et ils divergent de la même façon sur le bouc mort après le tirage : chez Rabbi Yehouda les deux boucs se tiennent l'un l'autre ("il prendra les deux boucs"), si bien que la mort de l'un fait répandre le sang de l'autre et impose un nouveau couple avec un nouveau tirage ; chez Rabbi Chimon chacun vaut par ce qui se fait sur son propre corps, et un remplaçant suffit, sans tirage.
Tossefot termine en désamorçant l'objection prévisible : le "le sang sera répandu" de Rabbi Yehouda peut tenir non à la hagrala, mais à l'exigence que les deux boucs soient pris ensemble -- ce qui laisse intacte la position de celui qui dit que, chez Rabbi Yehouda, la hagrala n'est pas bloquante.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).