Yoma 40a -- La hagrala est-elle bloquante ? Le mot higril mis à l'épreuve

Yoma 40a

Sougya : Ce folio poursuit sans répit une seule question, héritée de la fin de 39b : le tirage au sort qui désigne lequel des deux boucs de Kippour ira à HaChem et lequel a Azazel est-il me'akev, c'est-à-dire indispensable à la validité du service ? Dans la seconde version du débat, Rabbi Yannai soutient qu'il l'est même selon Rabbi Yehouda, et trois beraitot successives viennent lui faire pièce.

La défense repose chaque fois sur la même découverte : le mot hagrala recouvre deux gestes distincts -- l'aliya, le sort qui monte de l'urne, que le verset a répétée et qui bloque, et la hanacha, la pose du sort sur la tête du bouc, mentionnée une seule fois et que personne ne tient pour bloquante. Contre la deuxième beraita, la guemara fait répondre Rabbi Chimon sous condition, sans qu'il ait à trancher le sens du mot : une divergence si vous parlez de l'aliya, deux si vous parlez de la pose.

La troisième attaque, la plus technique, oblige à parcourir tout l'ordre des services du taureau et du bouc pour trouver quel couple d'actes la beraita peut viser ; par élimination il ne reste que la hagrala, et deux sorties s'offrent alors -- attribuer la beraita à Rabbi Chimon, ou distinguer l'ordre, rendu bloquant par le mot houka qui ne couvre pas l'extérieur, de l'existence même du geste, rendue bloquante par la répétition du verset. Le folio se termine sur une transition où Rachi et Tossefot lisent le texte différemment, Tossefot rattachant la suite à la hagrala et déployant, sur le bouc mort en cours de service, toute la logique qui sépare Rabbi Yehouda de Rabbi Chimon.

Que veut dire "lo higril" ? Les trois gestes du sort Tout le folio repose sur une ambiguïté de vocabulaire : le mot hagrala recouvre deux gestes distincts. 1. ALIYA la hagrala proprement dite le kohen gadol plonge les mains dans la kalpi (l'urne) et les deux sorts montent, un par main 2. HANACHA la pose des sorts il pose le sort de la main droite sur la tête du bouc de droite, celui de gauche sur l'autre 3. VIDDOUY la confession sur le bouc envoyé (Azazel) : vehitvada alav -- il confessera sur lui les fautes d'Israël "lo higril" -- il n'a pas tiré les sorts l'expression peut viser 1 ou 2 : c'est toute la question Le critère : tana bah kra -- le verset a-t-il répété le geste ? ALIYA : le verset la répète "le bouc sur lequel est monté le sort" (Vay. 16:9) "et le bouc sur lequel est monté le sort" (16:10) => me'akev : sans elle, rien ne vaut c'est le point que Rabbi Yannai défend HANACHA : le verset ne la dit qu'une fois "Aharon posera sur les deux boucs des sorts" (Vay. 16:8) -- une seule mention => pas me'akev : tout le monde l'admet d'où la relecture "mitsva de poser"
Aliya, hanacha, viddouy : les trois gestes que le mot hagrala peut recouvrir, et le critère du verset répété.
Seconde version du débat : trois attaques contre Rabbi Yannai Selon cette lecture, Yannai et Yo'hanan divergent chez Rabbi Yehouda ; chez Rabbi Nehemya, tous admettent que c'est me'akev. Rabbi Yo'hanan : lo me'akva chez Rabbi Yehouda, la hagrala n'est pas bloquante Rabbi Yannai : me'akva bloquante même chez Rabbi Yehouda, à fortiori chez Nehemya Attaque 1 (seg. 0-1) beraita : mitsva de tirer les sorts ; s'il n'a pas tiré, c'est kacher c'est Rabbi Yehouda aucune difficulté réponse : relire "mitsva de POSER" la beraita ne parle pas de l'aliya mais de la hanacha Tossefot : ce n'est pas une correction, c'est une glose du mot higril, que la Tossefta atteste tel quel Attaque 2 (seg. 2-4) seifa : Rabbi Chimon dit lo higril kacher, lo hitvada passoul la relecture "poser" rendrait Rabbi Chimon partisan d'une aliya bloquante -- impossible réponse : Rabbi Chimon ne savait pas il répond sous condition, sans trancher le sens que les Sages donnaient au mot higril => voir le schéma du segment 4 Attaque 3 (seg. 5-13) beraita : le taureau est me'akev pour le bouc, le bouc ne l'est pas pour le taureau le seul acte du bouc qui précède le sang du taureau à l'intérieur, c'est la hagrala -- donc non bloquante deux réponses (a) la beraita est de Rabbi Chimon, qui seul dit que la hagrala n'est pas bloquante (b) c'est Rabbi Yehouda : seul l'ORDRE n'est pas bloquant ; supprimer la hagrala le reste
Les trois ta chema lancés contre Rabbi Yannai et les réponses qui les désamorcent.
L'ordre des avodot de Kippour (Rachi, seg. 5) Taureau (par) et bouc (sa'ir) alternent. C'est cette alternance que la beraita de la 3e attaque met à l'épreuve. Saint des Saints Heikhal Autel intérieur Azara / parvis 1. Viddouy I sur le taureau (pour lui et sa maison) 2. HAGRALA les sorts sur les deux boucs -- l'objet du débat 3. Viddouy II sur le taureau (pour les kohanim) 4. Chehita du taureau (abattage) 5. Ketoret cuiller et encensoir entre les barres 6. Sang du taureau sur le kaporet (matnot bifnim) 7. Chehita du bouc pour HaChem (sa'ir hapenimi) 8. Sang du bouc sur le kaporet (matnot bifnim) 9. Sang taureau sur le parochet (dans le Heikhal) 10. Sang bouc sur le parochet (dans le Heikhal) 11. Mélange des sangs, autel intérieur "il prendra du sang du taureau et du sang du bouc" (Vay. 16:18) c'est l'acte que le seg. 10 propose d'avancer -- en vain Règle de la beraita avancer un acte du BOUC avant l'acte du TAUREAU qui le précède = nul avancer un acte du TAUREAU avant l'acte du BOUC qui le précède = valide Le mot houka (Vay. 16:29) rend l'ordre bloquant pour tout ce qui se fait à l'INTÉRIEUR ; hors du Saint des Saints, Rabbi Yehouda tient que ce qui se fait en vêtements blancs n'est pas bloquant.
L'ordre complet des services du taureau et du bouc, tel que Rachi le récapitule au segment 5.
1
אֶלָּא לְהָךְ לִישָּׁנָא דְּאָמְרַתְּ פְּלִיגִי, בִּשְׁלָמָא לְמַאן דְּאָמַר לָא מְעַכְּבָא, הָא מַנִּי — רַבִּי יְהוּדָה הִיא,

Mais selon cette version-là, celle où tu as dit qu'ils divergent : soit, pour celui qui dit qu'elle n'est pas me'akevet (bloquante), cette [beraita], de qui est-elle ? Elle est de Rabbi Yehouda.

📜 Rachi (1)
אֶלָּא לְהָךְ לִישָּׁנָא דְּאָמְרַתְּ אַלִּיבָּא דְּרַבִּי יְהוּדָה פְּלִיגִי וְאָמַר רַבִּי יַנַּאי מְעַכְּבָא וְכָל שֶׁכֵּן לְרַבִּי נְחֶמְיָה הָא מַנִּי לָא רַבִּי יְהוּדָה וְלָא רַבִּי נְחֶמְיָה:
Mais selon cette version-là, celle où tu as dit -- à savoir qu'ils divergent selon Rabbi Yehouda, et que Rabbi Yannai a dit qu'elle est me'akevet (et à plus forte raison selon Rabbi Nehemya) : cette [beraita], de qui est-elle ? Ni de Rabbi Yehouda, ni de Rabbi Nehemya.
💡 Explication

Le folio reprend en plein vol la discussion ouverte à la fin de 39b. Deux lechonot (versions) rapportent la même divergence entre Rabbi Yannai et Rabbi Yo'hanan sur une seule question : la hagrala, le tirage au sort qui désigne lequel des deux boucs ira à HaChem et lequel a Azazel, est-elle me'akevet -- bloquante, c'est-à-dire indispensable à la validité du service ?

Dans la seconde version, celle qu'on examine ici, la divergence est logée chez Rabbi Yehouda : Rabbi Yo'hanan dit qu'elle n'est pas bloquante, Rabbi Yannai qu'elle l'est ; chez Rabbi Nehemya, en revanche, tous deux s'accordent à la dire bloquante. Une beraita qui déclare le service valide sans hagrala trouve donc facilement place chez Rabbi Yo'hanan -- elle est simplement de Rabbi Yehouda. Le problème ne commence qu'au segment suivant, pour Rabbi Yannai.

2
אֶלָּא לְמַאן דְּאָמַר מְעַכְּבָא, הָא מַנִּי? תָּנֵי: מִצְוָה לְהַנִּיחַ.

Mais pour celui qui dit qu'elle est me'akevet, cette [beraita], de qui est-elle ? Enseigne [plutôt] : c'est une mitsva de poser [les sorts].

📜 Rachi (1)
תָּנֵי מִצְוָה לְהַנִּיחַ וְאִם לֹא הִנִּיחַ כָּשֵׁר וּבְהָא כֻּולֵּי עָלְמָא מוֹדוֹ דְּבִנְתִינָה לָא תְּנָא בָּהּ קְרָא אֶלָּא חֲדָא זִימְנָא הוּא דִּכְתִיב וְנָתַן אַהֲרֹן וְגוֹ' אֲבָל בַּעֲלִייָּה תְּנָא בֵּהּ קְרָא דִּכְתִיב וְהִקְרִיב אַהֲרֹן אֶת הַשָּׂעִיר אֲשֶׁר עָלָה עָלָיו וְגוֹ' וּכְתִיב וְהַשָּׂעִיר אֲשֶׁר עָלָה:
Enseigne : c'est une mitsva de poser -- et s'il n'a pas posé, c'est kacher. Et sur ce point tout le monde s'accorde, car au sujet de la pose (netina) le verset ne l'a enseigné qu'une seule fois, puisqu'il est écrit : "et Aharon posera..." ; tandis qu'au sujet de la montée (aliya) le verset l'a répété, car il est écrit "et Aharon présentera le bouc sur lequel est monté le sort..." et il est écrit "et le bouc sur lequel est monté...".
🗂️ Tossefot (2)
תָּנֵי מִצְוָה לְהַנִּיחַ ה"נ הֲוָה מָצֵי לְשַׁנּוּיֵי הָא מַנִּי רַבִּי שִׁמְעוֹן הִיא דְּאָמַר הַגְרָלָה לָא מְעַכְּבָא וְאַחַ"כּ מָצָאתִי בָּרַייְתָא זוֹ שְׁנוּיָה בַּתּוֹסֶפְתָּא [פ"ג] וְסָמוּךְ לָהּ שְׁנוּיָה פְּלוּגְתָּא דִּבְסָמוּךְ דְּרַבִּי יְהוּדָה וְרַבִּי שִׁמְעוֹן יַעֲמֹד חַי וְכוּ' וּמַסִּיק דִּבְרֵי רַבִּי יְהוּדָה וְרַבִּי שִׁמְעוֹן אוֹמֵר וְכוּ' וּמִדְּסֵיפָא ר"ש רֵישָׁא לָאו רַבִּי שִׁמְעוֹן:
Enseigne : c'est une mitsva de poser -- ici aussi il aurait pu répondre : de qui est cette [beraita] ? Elle est de Rabbi Chimon, qui dit que la hagrala n'est pas me'akevet. Et j'ai trouvé ensuite cette beraita enseignée dans la Tossefta [chap. 3] ; tout près d'elle y est enseignée la divergence citée juste après entre Rabbi Yehouda et Rabbi Chimon à propos de "il sera placé vivant", etc., et elle conclut : "paroles de Rabbi Yehouda ; et Rabbi Chimon dit, etc.". Or puisque la fin (seifa) est de Rabbi Chimon, le début (recha) n'est pas de Rabbi Chimon.
הָא דְּקָאָמַר תָּנֵי מִצְוָה לְהַנִּיחַ אֵינוֹ מַגִּיהַּ הַבָּרַייְתָא אֶלָּא פָּרוֹשֵׁי קָא מְפָרֵשׁ מַאי לֹא הִגְרִיל לֹא הִנִּיחַ הַגּוֹרָל:
Ce qu'il dit -- "enseigne : c'est une mitsva de poser" -- ne corrige pas la beraita : il ne fait que l'expliquer. Que signifie "il n'a pas tiré les sorts" ? Il n'a pas posé le sort.
💡 Explication

Voici la manœuvre centrale du folio. Pour sauver Rabbi Yannai, la guemara ne rejette pas la beraita : elle en relit un mot. Lehagril (tirer les sorts) devient lehaniah (poser). Car le rituel comporte deux gestes distincts : le sort qui monte de la kalpi (l'urne) dans la main du kohen gadol -- l'aliya, la hagrala proprement dite -- puis le sort qu'on pose sur la tête du bouc -- la hanacha.

Rachi donne le critère qui les sépare : tana bah kra, le verset l'a répété. La montée est mentionnée deux fois par la Torah, donc elle bloque ; la pose n'apparaît qu'une fois, donc elle ne bloque pas. La beraita, relue ainsi, ne dit plus rien contre Rabbi Yannai.

Tossefot précise un point de méthode important : cette relecture n'est pas une correction du texte (on ne touche pas à la beraita, que la Tossefta atteste telle quelle), mais une glose du mot. Et Tossefot demande au passage pourquoi la guemara se donne tant de mal, alors qu'il suffisait d'attribuer la beraita à Rabbi Chimon -- la réponse étant que la suite de la Tossefta montre que le début n'est pas de lui.

3
תָּא שְׁמַע: מִצְוָה לְהַגְרִיל וּלְהִתְוַדּוֹת. לֹא הִגְרִיל וְלֹא הִתְוַדָּה — כָּשֵׁר. וְכִי תֵּימָא הָכִי נָמֵי לְהַנִּיחַ, אֵימָא סֵיפָא, רַבִּי שִׁמְעוֹן אוֹמֵר: לֹא הִגְרִיל — כָּשֵׁר, לֹא הִתְוַדָּה — פָּסוּל.

Viens et entends : c'est une mitsva de tirer les sorts et de confesser. S'il n'a pas tiré les sorts et n'a pas confessé -- c'est kacher.

Et si tu dis qu'ici aussi [il faut lire] "de poser", dis donc la fin [de la beraita] : Rabbi Chimon dit -- s'il n'a pas tiré les sorts, c'est kacher ; s'il n'a pas confessé, c'est passoul (invalide).

📜 Rachi (1)
וּלְהִתְוַדּוֹת עַל שָׂעִיר הַמִּשְׁתַּלֵּחַ כְּדִכְתִיב וְהִתְוַדָּה עָלָיו וְגוֹ':
Et de confesser -- sur le bouc envoyé (sa'ir hamichtaleah), comme il est écrit : "et il confessera sur lui...".
💡 Explication

Deuxième attaque. Une autre beraita joint la hagrala au viddouy (la confession que le kohen gadol prononce sur le bouc envoyé à Azazel) et déclare le service valide en l'absence des deux. La même relecture serait disponible -- lire "poser" au lieu de "tirer" -- si la beraita s'arrêtait là.

Mais elle a une seifa (une clause finale) : Rabbi Chimon y sépare les deux cas, kacher pour la hagrala, passoul pour le viddouy. Et cette clause résiste à la relecture, comme le segment suivant va le montrer.

4
מַאי ״לֹא הִגְרִיל״? אִילֵּימָא לֹא הִנִּיחַ, מִכְּלָל דְּרַבִּי שִׁמְעוֹן סָבַר הַגְרָלָה מְעַכְּבָא, וְהַתַּנְיָא: מֵת אֶחָד מֵהֶן, מֵבִיא חֲבֵירוֹ שֶׁלֹּא בְּהַגְרָלָה, דִּבְרֵי רַבִּי שִׁמְעוֹן.

Que signifie "il n'a pas tiré les sorts" ? Si l'on dit qu'il n'a pas posé [le sort], il en résulterait que Rabbi Chimon tient que la hagrala est me'akevet -- or n'a-t-on pas enseigné : "si l'un des deux [boucs] est mort, il amène son compagnon sans hagrala, paroles de Rabbi Chimon" ?

📜 Rachi (2)
אִילֵּימָא לֹא הִנִּיחַ בְּהָהוּא הוּא דְּקָאָמַר רַבִּי שִׁמְעוֹן כָּשֵׁר אֲבָל עֲלִיָּיתוֹ מִתּוֹךְ קַלְפִּי אִית לֵיהּ לְרַבִּי שִׁמְעוֹן דִּמְעַכְּבָא:
Si l'on dit : il n'a pas posé -- c'est de ce cas-là que Rabbi Chimon dit "kacher" ; mais la montée [du sort] hors de la kalpi, Rabbi Chimon tiendrait qu'elle est me'akevet.
וְהָתַנְיָא מֵת אֶחָד מֵהֶן לְאַחַר הַגְרָלָה דְּאִי אֶפְשָׁר עוֹד לְהַגְרִיל אֶלָּא אִם כֵּן יָבִיא שְׁנַיִם אֲחֵרִים וְיֵלֵךְ אֶחָד לְאִיבּוּד כִּדְאָמְרִי' בְּפֶ' שְׁנֵי שְׂעִירֵי (לְקַמָּן יוֹמָא דַּף סב.): מֵבִיא אֶחָד מִן הַשּׁוּק תַּחַת זֶה שֶׁמֵּת וִיהֵא חֲבֵירוֹ שֶׁל זֶה הָעוֹמֵד וְאֵין צָרִיךְ לְהַגְרִיל:
Or n'a-t-on pas enseigné : si l'un des deux est mort -- après la hagrala, car il n'est plus possible de tirer les sorts à nouveau, à moins d'amener deux autres [boucs] et d'en laisser un se perdre, comme nous le disons au chapitre Chenei Se'irei (plus loin, Yoma 62a) : il amène un [bouc] du marché à la place de celui qui est mort, et il sera le compagnon de celui qui reste debout, sans qu'il soit besoin de tirer les sorts.
💡 Explication

Le raisonnement est un raisonnement à contrario. Si, dans la bouche de Rabbi Chimon, "il n'a pas tiré les sorts, c'est kacher" signifiait seulement "il n'a pas posé", alors sa tolérance s'arrêterait là : la montée du sort hors de l'urne, elle, resterait bloquante pour lui.

Or une autre beraita le montre bien plus permissif : si l'un des deux boucs meurt après le tirage, Rabbi Chimon fait remplacer le mort sans nouveau tirage -- le bouc de remplacement reçoit sa désignation du seul fait d'être le compagnon du survivant. Rabbi Chimon ne peut donc pas tenir l'aliya pour bloquante, et la relecture s'effondre : sa clause parlait bien du tirage lui-même, ce qui relance la difficulté contre Rabbi Yannai.

5
רַבִּי שִׁמְעוֹן לָא יָדַע מַאי קָאָמְרִי רַבָּנַן, וְהָכִי קָאָמַר לְהוּ: אִי הַגְרָלָה — הַגְרָלָה מַמָּשׁ קָא אָמְרִיתוּ, פָּלֵיגְנָא עֲלַייְכוּ בַּחֲדָא. אִי הַגְרָלָה דְּקָאָמְרִיתוּ הַיְינוּ הַנָּחָה — פָּלֵיגְנָא עֲלַייְכוּ בָּתַרְתִּי.

Rabbi Chimon ne savait pas ce que disaient les Sages, et voici ce qu'il leur a dit : si par "hagrala" vous entendez la hagrala proprement dite, je diverge de vous sur un seul point ; si la "hagrala" dont vous parlez est la pose, je diverge de vous sur deux points.

📜 Rachi (2)
רַבִּי שִׁמְעוֹן לָא יָדַע כּוּ' לְעוֹלָם לֹא הִגְרִיל דְּקָאָמַר תַּנָּא קַמָּא כָּשֵׁר לֹא הִנִּיחַ הוּא וּדְקַשְׁיָא לָךְ הֵיכִי קָאָמַר ר"ש עֲלָהּ לֹא הִגְרִיל כָּשֵׁר אִי הַגְרָלָה זוֹ הַייְנוּ הַנָּחָה מַשְׁמַע דְּאִי לֹא הֶעֱלָה פָּסוּל לְרַבִּי שִׁמְעוֹן לָא תִּקְשֵׁי דְּלָא הִגְרִיל דְּקָאָמַר ר' שִׁמְעוֹן לֹא הִגְרִיל מַמָּשׁ קָאָמַר וְלָא הֲוָה יָדַע דְּלָא הִגְרִיל דְּקָאָמַר ת"ק אַהַנָּחָה הוּא דְּקָאֵי וְהָכִי קָאָמַר לְהוּ ר' שִׁמְעוֹן לְרַבָּנָן אִי לֹא הִגְרִיל כָּשֵׁר דְּקָאָמְרִיתוּ הַיְינוּ בַּעֲלִייָּה דְּהוּא הַגְרָלָה מַמָּשׁ פְּלִיגְנָא עֲלַיְיכוּ בַּחֲדָא בְּלֹא הִתְוַדָּה:
Rabbi Chimon ne savait pas, etc. -- en vérité, le "il n'a pas tiré les sorts" dont le tanna kamma dit qu'il est kacher signifie bien "il n'a pas posé". Et ta difficulté -- comment Rabbi Chimon peut-il dire à ce propos "il n'a pas tiré les sorts : kacher", si cette hagrala-là est la pose, ce qui impliquerait que, s'il n'a pas fait monter [le sort], ce serait passoul selon Rabbi Chimon -- n'en est pas une : car le "il n'a pas tiré les sorts" que dit Rabbi Chimon vise la hagrala proprement dite, et il ne savait pas que le "il n'a pas tiré les sorts" du tanna kamma portait sur la pose. Et voici ce que Rabbi Chimon dit aux Sages : si le "il n'a pas tiré les sorts : kacher" que vous énoncez porte sur la montée, qui est la hagrala proprement dite, alors je diverge de vous sur un seul point, celui de "il n'a pas confessé".
וְאִי הַגְרָלָה דְּקָאָמְרִיתוּ הַיְינוּ הַנָּחָה אֲבָל עֲלִייָּה לְדִידְכוּ מְעַכְּבָא פָּלֵיגְנָא בָּתַרְתִּי דִּלְדִידִי הַגְרָלָה לָא מְעַכְּבָא כְּלָל וְהַוִּידּוּי מְעַכֵּב וּלְקַמָּן מְפָרֵשׁ טַעְמָא דְּתַרְוַיְיהוּ בְּוִידּוּי:
Et si la hagrala dont vous parlez est la pose -- la montée étant, selon vous, bloquante -- alors je diverge sur deux points : car selon moi la hagrala n'est pas bloquante du tout, et le viddouy, lui, est bloquant. Et plus loin [la guemara] expliquera la raison de l'un et de l'autre au sujet du viddouy.
🗂️ Tossefot (1)
רַבִּי שִׁמְעוֹן לָא יָדַע וְאִם תֹּאמַר לֵימָא דְּשַׁפִּיר יָדַע וְלֹא הִגְרִיל דְּרַבִּי שִׁמְעוֹן הַיְינוּ עָלָה כִּי הֵיכִי דִּמְפָרְשִׁי נַמֵּי הַשְׁתָּא לְלֹא הִגְרִיל דִּידֵיהּ עָלָה אע"ג דְּלָא הִגְרִיל דְּרַבָּנָן מְסַפְּקָא לֵיהּ אִי הָוֵי הִנִּיחַ אוֹ עָלָה וְי"ל אִי רַבִּי שִׁמְעוֹן פְּשִׁיטָא לֵיהּ דְּלָא הִגְרִיל דְּרַבָּנָן הַייְנוּ לֹא הִנִּיחַ א"כ הֲוָה לֵיהּ לְמֵימַר אִיהוּ לֹא עָלָה הַגּוֹרָל אֲבָל הַשְׁתָּא נִיחָא מִשּׁוּם דִּמְסַפְּקָא לֵיהּ דִּילְמָא רַבָּנָן אָמְרִי לֹא עָלָה וְקָרוּ לֵיהּ לֹא הִגְרִיל נְקַט נָמֵי לֹא הִגְרִיל:
Rabbi Chimon ne savait pas -- et si tu demandes : disons donc qu'il savait fort bien, et que son "il n'a pas tiré les sorts" désigne la montée, exactement comme on l'explique maintenant pour sa propre formule, même si, quant au "il n'a pas tiré les sorts" des Sages, il hésite entre la pose et la montée. On peut répondre : si Rabbi Chimon avait tenu pour évident que le "il n'a pas tiré les sorts" des Sages signifiait "il n'a pas posé", il aurait dû dire lui-même "le sort n'est pas monté". Mais tel quel, tout s'explique : parce qu'il hésite -- peut-être les Sages disent-ils "le sort n'est pas monté" et appellent-ils cela "il n'a pas tiré les sorts" -- il a repris lui aussi l'expression "il n'a pas tiré les sorts".
💡 Explication

La réponse est d'une élégance rare : elle sauve la relecture du segment 1 sans forcer Rabbi Chimon à tenir l'aliya pour bloquante. Rabbi Chimon, dit la guemara, ne savait pas lui-même dans quel sens les Sages employaient le mot ; sa phrase est donc une réponse conditionnelle, valable dans les deux hypothèses.

Si les Sages parlaient de l'aliya, Rabbi Chimon les rejoint sur ce point et ne se sépare d'eux que sur le viddouy : une divergence. S'ils parlaient de la seule hanacha -- tenant l'aliya pour bloquante -- alors il se sépare d'eux deux fois : sur la hagrala et sur le viddouy. Il compte donc ses désaccords au lieu de trancher le sens du mot.

Tossefot pousse la question : pourquoi ne pas dire simplement qu'il savait ? Réponse : s'il avait su, il aurait choisi une expression sans ambiguïté ("le sort n'est pas monté") ; c'est précisément parce qu'il hésite qu'il reprend le mot flottant de ses interlocuteurs.

🖼️ Schéma
La réponse conditionnelle de Rabbi Chimon Il ignore ce que les Sages entendent par higril, alors il répond aux deux hypothèses à la fois. "Si par higril vous voulez dire..." l'ALIYA (hagrala mamach) alors nous sommes déjà d'accord sur elle la HANACHA seulement l'aliya restant bloquante selon vous je diverge sur UN point hagrala : d'accord, non bloquante viddouy : je dis bloquant, vous non => 1 seule divergence : le viddouy je diverge sur DEUX points hagrala : je dis non bloquante du tout viddouy : je dis bloquant, vous non => 2 divergences
Rabbi Chimon répond aux deux lectures possibles du mot higril, sans avoir à choisir entre elles.
6
תָּא שְׁמַע: פַּר מְעַכֵּב אֶת הַשָּׂעִיר,

Viens et entends : le taureau est me'akev pour le bouc,

📜 Rachi (1)
פַּר מְעַכֵּב אֶת הַשָּׂעִיר אִם הִקְדִּים אַחַת מִן הָעֲבוֹדוֹת שֶׁל שָׂעִיר הַמְאֻוחָרוֹת לְשֶׁל פָּר וַעֲשָׂאָהּ קֹודֶם לְפַר הַפָּר שֶׁהוּא רָאוּי לִיקָּדֵם לָהּ מְעַכְּבָא וּפוֹסְלָהּ וְאֵינָהּ עוֹלָה לוֹ וְצָרִיךְ לַחֲזֹור וְלַעֲשׂוֹתָהּ לְאַחַר הַפָּר וְסֵדֶר עֲבוֹדוֹתֵיהֶן כָּךְ הִיא בַּפָּרָשָׁה בַּתְּחִילָּה מִתְוַדֶּה עַל הַפָּר וִידּוּי רִאשׁוֹן וְאַחַ"כּ מַגְרִיל עַל הַשָּׂעִיר וְאַחַר כָּךְ מִתְוַדֶּה עַל הַפָּר וִידּוּי שֵׁנִי וּשְׁחָטוֹ וּמַכְנִיס כַּף וּמַחְתָּה וְנוֹתֵן אֶת הַקְּטֹורֶת עַל הָאֵשׁ (וְגוֹ') וְנוֹתֵן מִדַּם הַפָּר עַל הַכַּפֹּורֶת וְאַחַר כָּךְ שׁוֹחֵט אֶת הַשָּׂעִיר וְנוֹתֵן מִמֶּנּוּ עַל הַכַּפֹּורֶת וְאַחַר כָּךְ נוֹתֵן מִדַּם הַפָּר עַל הַפָּרֹוכֶת וְאַחַר כָּךְ מִדַּם הַשָּׂעִיר וְאַחַר כָּךְ מְעָרֵב דָּמִים וְנוֹתֵן עַל מִזְבֵּחַ הַפְּנִימִי:
Le taureau est me'akev pour le bouc -- s'il a avancé l'un des services du bouc qui viennent après ceux du taureau et l'a accompli avant [le service du] taureau, le taureau, qui devait le précéder, est bloquant et l'invalide : ce service ne lui compte pas, et il devra le refaire après celui du taureau. Et voici l'ordre de leurs services d'après la section [de la Torah] : au début il confesse sur le taureau le premier viddouy ; ensuite il tire les sorts sur le bouc ; ensuite il confesse sur le taureau le second viddouy ; il l'égorge ; il fait entrer la cuiller et l'encensoir et dépose le ketoret (l'encens) sur le feu ; il asperge du sang du taureau sur le kaporet ; ensuite il égorge le bouc et asperge de son sang sur le kaporet ; ensuite il asperge du sang du taureau sur le parochet ; ensuite du sang du bouc ; ensuite il mélange les sangs et en dépose sur l'autel intérieur.
💡 Explication

Troisième et dernière attaque, la plus technique. Elle part d'une beraita sur l'ordre des services : taureau et bouc alternent tout au long de la journée, et la beraita pose une asymétrie -- déranger l'ordre dans un sens invalide, dans l'autre non.

Rachi profite du passage pour récapituler la séquence entière. Retenir cette liste rend la suite du folio lisible : toute la discussion consistera à chercher quel couple d'actes la beraita peut bien avoir en vue.

7
וְשָׂעִיר אֵין מְעַכֵּב אֶת הַפָּר בְּמַתָּנוֹת שֶׁבִּפְנִים.

et le bouc n'est pas me'akev pour le taureau, dans les aspersions [faites] à l'intérieur.

📜 Rachi (2)
אֲבָל הַשָּׂעִיר אֵינוֹ מְעַכֵּב אֶת הַפָּר אִם הִקְדִּים עֲבוֹדַת הַפָּר וְהוּא מִן הַמְאֻוחָרוֹת לְשֶׁל שָׂעִיר וַעֲשָׂאָהּ לִפְנֵי שָׂעִיר אֵין הַשָּׂעִיר שֶׁהָיָה רָאוּי לִיקָּדֵם לָהּ פּוֹסְלָהּ:
Mais le bouc n'est pas me'akev pour le taureau -- s'il a avancé un service du taureau qui vient après ceux du bouc et l'a accompli avant [le service du] bouc, le bouc, qui devait le précéder, ne l'invalide pas.
בַּמַּתָּנוֹת שֶׁבִּפְנִים קָאָמְרִי דְּסֵדֶר הַפָּר מְעַכֵּב אֶת הַשָּׂעִיר:
Dans les aspersions de l'intérieur -- c'est de celles-là qu'ils disent que l'ordre du taureau est bloquant pour le bouc.
8
בִּשְׁלָמָא פַּר מְעַכֵּב אֶת הַשָּׂעִיר: דְּאִי אַקְדְּמֵיהּ לְשָׂעִיר מִקַּמֵּי פַּר — לָא עֲבַד וְלֹא כְּלוּם. אֶלָּא שָׂעִיר אֵין מְעַכֵּב אֶת הַפָּר — מַאי נִיהוּ?

Soit, "le taureau est me'akev pour le bouc" : car s'il a fait passer le bouc avant le taureau, il n'a rien fait du tout. Mais "le bouc n'est pas me'akev pour le taureau" -- de quoi s'agit-il ?

📜 Rachi (2)
אִי אָקָדֶמְיָה לַשָּׂעִיר עַל בֵּין הַבַּדִּים מִקַּמֵּי פַּר לֹא עָשָׂה כְּלוּם:
S'il a fait passer le bouc -- [l'aspersion] entre les barres (bein habadim) avant celle du taureau, il n'a rien fait.
אֶלָּא שָׂעִיר אֵינוֹ מְעַכֵּב אֶת הַפָּר מַאי נִיהוּ אֵיזֶה עֲבוֹדָה מָצִינוּ בְּשָׂעִיר הַקּוֹדֶמֶת לְשֶׁל פַּר בְּמַתְּנוֹת פָּנִים דְּנֵימָא עֲלָהּ שֶׁאִם שִׁינָּה לְהַקְדִּים אֶת שֶׁל פַּר לְפָנֶיהָ אֵין הַשָּׂעִיר הָרָאוּי לִיקָּדֵם לָהּ פּוֹסְלָהּ:
Mais le bouc n'est pas me'akev pour le taureau, de quoi s'agit-il -- quel service du bouc trouvons-nous qui précède un service du taureau parmi les aspersions de l'intérieur, dont on pourrait dire que, s'il a changé l'ordre en plaçant celui du taureau avant lui, le bouc qui devait le précéder ne l'invalide pas ?
💡 Explication

La première moitié de la beraita se comprend d'elle-même : le sang du taureau précède le sang du bouc entre les barres de l'arche, et intervertir les deux annule purement et simplement l'acte fait trop tôt.

Mais la seconde moitié exige de trouver un cas concret : parmi les aspersions faites à l'intérieur du Saint des Saints, quel acte du bouc précède un acte du taureau ? C'est cette recherche qui va occuper les segments 8 à 13 -- et la guemara n'en trouvera pas d'autre que la hagrala.

9
אִילֵּימָא דְּאִי אַקְדֵּים מַתָּנוֹת דְּפַר בַּהֵיכָל מִקַּמֵּי מַתָּנוֹת דְּשָׂעִיר בִּפְנִים — ״חֻוקָּה״ כְּתִיב בְּהוּ.

Si l'on dit : du cas où il a fait passer les aspersions du taureau dans le Heikhal avant les aspersions du bouc à l'intérieur -- mais "houka" est écrit à leur sujet !

📜 Rachi (2)
בַּהֵיכָל עַל הַפָּרֹוכֶת:
Dans le Heikhal -- sur le parochet.
חֻוקָּה כְּתִיבָא בְּהוּ דְּהָא אֲפִילּוּ רַבִּי יְהוּדָה מוֹדֶה דְּאַדְּבָרִים הַנַּעֲשִׂין בִּפְנִים כְּתִיב חֻוקָּה וַהֲרֵי שִׁינָּה זֶה בַּעֲבוֹדוֹת פָּנִים שֶׁהֲרֵי הִקְדִּים לָהּ אֶת שֶׁל חוּץ שֶׁהִיא מְאֻוחֶרֶת לָהּ:
"Houka" est écrit à leur sujet -- car même Rabbi Yehouda concède que "houka" est écrit au sujet des actes accomplis à l'intérieur ; or celui-ci a bien changé l'ordre au sein des services intérieurs, puisqu'il a placé avant l'un d'eux un service extérieur qui lui est postérieur.
💡 Explication

Premier candidat, écarté aussitôt. Le mot houka ("ce sera pour vous une loi", Vayikra 16:29) est le marqueur biblique de ce qui est indispensable : partout où il porte, l'ordre prescrit devient bloquant.

Or il porte sur tout ce qui se fait à l'intérieur du Saint des Saints -- et sur ce point même Rabbi Yehouda, pourtant le plus permissif, ne discute pas. Avancer une aspersion faite dans le Heikhal (sur le parochet) au détriment d'une aspersion faite à l'intérieur, c'est déranger l'ordre des services intérieurs : la beraita ne peut donc pas déclarer cela valide.

10
אֶלָּא לָאו, דְּאַקְדֵּים מַתָּנוֹת דְּפַר בִּפְנִים מִקַּמֵּי הַגְרָלָה. וּמִדְּסִדְרָא לָא מְעַכְּבָא — (עִיקָּרָא) הַגְרָלָה נָמֵי לָא מְעַכְּבָא!

N'est-ce donc pas [du cas] où il a fait passer les aspersions du taureau à l'intérieur avant la hagrala ? Et puisque l'ordre n'est pas bloquant, la hagrala non plus n'est pas bloquante !

📜 Rachi (2)
אֶלָּא לָאו דְּאַקְדֵּים מַתָּנוֹת דְּפַר בִּפְנִים מִקַּמֵּי הַגְרָלָה דְּשָׂעִיר דְּעַל כָּרְחֲךָ אִינָךְ מוֹצֵא עֲבוֹדוֹת שָׂעִיר קֹודֶם מַתָּנוֹת דְּפַר בִּפְנִים אֶלָּא זוֹ וְקָתָנֵי דְּלָא מְעַכְּבָא:
Plutôt, n'est-ce pas qu'il a fait passer les aspersions du taureau à l'intérieur avant la hagrala -- du bouc ; car nécessairement, tu ne trouveras aucun service du bouc antérieur aux aspersions du taureau à l'intérieur, sinon celle-ci -- et [la beraita] enseigne qu'elle n'est pas bloquante.
וּמִדְּסִידְרָא לָא מְעַכְּבָא הַגְרָלָה נָמֵי לָא מְעַכְּבָא אֲפִילּוּ עָקַר לָהּ לְגַמְרֵי אַלְמָא אִיכָּא לְמָאֵן דְּאָמַר הַגְרָלָה לָא מְעַכְּבָא וְקַשְׁיָא לְמָאֵן דְּאָמַר אֲפִילּוּ לְרַבִּי יְהוּדָה מְעַכְּבָא וְכָל שֶׁכֵּן לְרַבִּי נְחֶמְיָה הָא מַנִּי:
Et puisque son ordre n'est pas bloquant, la hagrala non plus n'est pas bloquante -- même s'il l'a supprimée entièrement. Il y a donc bien un avis selon lequel la hagrala n'est pas bloquante, ce qui fait difficulté pour celui qui dit que, même selon Rabbi Yehouda, elle est bloquante (et à plus forte raison selon Rabbi Nehemya) : de qui serait alors cette [beraita] ?
💡 Explication

Par élimination, il ne reste qu'un candidat : le seul acte du bouc qui précède les aspersions du sang du taureau à l'intérieur, c'est la hagrala elle-même (voir la frise de l'ordre des services : le tirage au sort vient très tôt, bien avant tout sang).

Et la conclusion tombe, redoutable : si l'on peut déplacer la hagrala après le sang du taureau sans invalider quoi que ce soit, c'est qu'elle ne bloque pas -- et Rachi tire le trait jusqu'au bout : même si on la supprimait entièrement. Rabbi Yannai, qui soutient qu'elle bloque y compris chez Rabbi Yehouda, n'a alors plus aucun tanna à qui attribuer cette beraita.

🖼️ Schéma
Chasse au cas : "le bouc n'est pas me'akev pour le taureau" -- de quoi parle-t-on ? Trois candidats sont examinés. Deux tombent, le troisième décide du sort de Rabbi Yannai. Candidat A -- sang du taureau sur le PAROCHET avancé avant le sang du bouc à l'INTÉRIEUR (seg. 8) Ce serait valide après coup, dit la beraita. REJETÉ : houka est écrit sur l'intérieur Même Rabbi Yehouda l'admet : l'ordre y est bloquant. Candidat B -- sang du taureau sur l'AUTEL intérieur avancé avant le sang du bouc dans le HEIKHAL (seg. 10) Ce serait Rabbi Yehouda : hors du Saint des Saints, en vêtements blancs, l'ordre n'est pas bloquant. REJETÉ : la beraita dit bien "à l'intérieur" Or ces deux actes-là se font dehors : la clause finale ne colle pas. Candidat C -- sang du taureau à l'INTÉRIEUR avancé avant la HAGRALA (seg. 9) Seul acte du bouc antérieur au sang du taureau à l'intérieur : la hagrala. Il reste donc seul en lice. Si déranger son ordre ne bloque pas, on en déduirait que la supprimer ne bloque pas non plus. Sortie 1 (seg. 12) : la beraita est de Rabbi Chimon Sortie 2 (seg. 13) : ordre non bloquant, hagrala bloquante
Les trois cas candidats et leur sort : seule la hagrala tient debout, et c'est justement le problème.
11
לֹא, דְּאַקְדֵּים מַתָּנוֹת דְּפַר בְּמִזְבֵּחַ מִקַּמֵּי מַתָּנוֹת דְּשָׂעִיר בַּהֵיכָל, וְרַבִּי יְהוּדָה הִיא, דְּאָמַר: דְּבָרִים הַנַּעֲשִׂין בְּבִגְדֵי לָבָן בַּחוּץ — לָא מְעַכְּבִי.

Non : [il s'agit du cas] où il a fait passer les aspersions du taureau sur l'autel avant les aspersions du bouc dans le Heikhal -- et c'est Rabbi Yehouda, qui dit : les actes accomplis en vêtements blancs à l'extérieur ne sont pas bloquants.

📜 Rachi (1)
דְּאַקְדִּים מַתָּנוֹת דְּפַר עַל מִזְבֵּחַ הַפְּנִימִי כְּדִכְתִיב (וַיִּקְרָא ט״ז:י״ח) וְלָקַח מִדַּם הַפָּר וּמִדַּם הַשָּׂעִיר וְגוֹ' וְהָיָה לוֹ לְאַחֲרוֹ עַד גְּמַר מַתְּנוֹת הַפָּרֹוכֶת:
Il a fait passer les aspersions du taureau -- sur l'autel intérieur, comme il est écrit (Vayikra 16:18) "et il prendra du sang du taureau et du sang du bouc..." ; or il aurait dû les retarder jusqu'à l'achèvement des aspersions sur le parochet.
💡 Explication

Tentative de sauvetage : on cherche un couple d'actes qui soit hors du Saint des Saints, là où houka ne porte pas. Le mélange des sangs sur l'autel intérieur (étape 11) aurait dû venir après les aspersions sur le parochet (étapes 9 et 10) ; l'avancer serait valide, selon le principe de Rabbi Yehouda : ce qui se fait en vêtements blancs à l'extérieur -- c'est-à-dire hors du Saint des Saints, dans la tenue des services du jour -- n'est pas bloquant.

12
וְהָא בְּמַתָּנוֹת שֶׁבִּפְנִים קָתָנֵי!

Mais [la beraita] enseigne bien "dans les aspersions de l'intérieur" !

💡 Explication

La tentative échoue sur un mot. La beraita a elle-même circonscrit son propos : bematanot chebifnim, dans les aspersions de l'intérieur. Or le mélange des sangs sur l'autel et les aspersions sur le parochet se font tous deux dehors. Le candidat B ne colle pas à la lettre du texte.

13
אֶלָּא: הָא מַנִּי — רַבִּי שִׁמְעוֹן הִיא, דְּאָמַר: הַגְרָלָה לָא מְעַכְּבָא.

Plutôt : de qui est-elle ? Elle est de Rabbi Chimon, qui dit : la hagrala n'est pas bloquante.

💡 Explication

Première sortie. On accepte la lecture du segment 9 -- la beraita vise bien la hagrala -- mais on refuse d'en faire une objection contre Rabbi Yannai : elle est de Rabbi Chimon, le seul à soutenir ouvertement que la hagrala n'est pas bloquante. Or Rabbi Yannai n'avait jamais parlé que de Rabbi Yehouda et de Rabbi Nehemya. Sa thèse reste intacte.

14
וְאִיבָּעֵית אֵימָא: לְעוֹלָם רַבִּי יְהוּדָה הִיא, וּנְהִי דִּכְסִדְרָא לָא מְעַכְּבָא — הַגְרָלָה מִיהָא מְעַכְּבָא.

Et si tu veux, dis : en vérité, c'est Rabbi Yehouda ; et bien que l'ordre ne soit pas bloquant, la hagrala, elle, l'est tout de même.

📜 Rachi (1)
וּנְהִי דִּבְסִדְרָא לָא מְעַכְּבָא הַגְרָלָה דְּהָא לְרַבִּי יְהוּדָה לָא כְּתִיבָה חֻוקָּה אַדְּבָרִים הַנַּעֲשִׂים בַּחוּץ הַגְרָלָה מִיהָא כִּי עָקַר לָהּ לְגַמְרֵי מְעַכְּבָא דִּתְנָא בָּהּ קְרָא כְּדַאֲמָרָן:
Et bien que dans l'ordre elle ne soit pas bloquante -- [à savoir] la hagrala, puisque selon Rabbi Yehouda "houka" n'est pas écrit au sujet des actes accomplis à l'extérieur ; la hagrala, en revanche, lorsqu'il la supprime entièrement, est bien bloquante, puisque le verset l'a répétée, comme nous l'avons dit.
💡 Explication

Seconde sortie, et la plus intéressante : elle brise l'inférence que le segment 9 tenait pour évidente. De "déranger l'ordre ne bloque pas", on ne peut pas conclure "supprimer ne bloque pas". Ce sont deux exigences distinctes, appuyées sur deux sources distinctes.

L'ordre ne devient bloquant que par le mot houka, qui ne couvre pas, selon Rabbi Yehouda, ce qui se fait hors du Saint des Saints -- et la hagrala se fait dehors. L'existence de la hagrala, elle, est rendue bloquante par un tout autre mécanisme : tana bah kra, le verset l'a répétée (voir Rachi au segment 1). La beraita peut donc être de Rabbi Yehouda sans contredire Rabbi Yannai.

15
וְאַזֵּדוֹ לְטַעְמַיְיהוּ, דְּתַנְיָא:

Et [Rabbi Yehouda et Rabbi Chimon] suivent chacun leur ligne de raisonnement, car il a été enseigné :

📜 Rachi (1)
וְאַזֵּדוֹ לְטַעְמַיְיהוּ אַפְּלוּגְתָּא דְּלָא הִתְוַדָּה קָאֵי וּמִיקַּמֵּי תָּא שְׁמַע פַּר מְעַכֵּב אֶת הַשָּׂעִיר גָּרְסִינַן לֵיהּ:
Et ils suivent leur ligne de raisonnement -- cela se rapporte à la divergence sur "il n'a pas confessé", et il faut le lire avant "Viens et entends : le taureau est me'akev pour le bouc".
🗂️ Tossefot (1)
וְאַזֵּדוֹ לְטַעְמַייְהוּ דְּתַנְיָא יַעֲמֹד חַי כו' פרש"י דְּאַוִּידּוּי קָאֵי וְאָמַר שֶׁיֵּשׁ לִגְרֹוס אוֹתוֹ לְעֵיל קֹודֶם ת"ש פַּר מְעַכֵּב אֶת הַשָּׂעִיר ול"נ כְּגִירְסַת הַסְּפָרִים וְקָאֵי אַהַגְרָלָה וּמִשּׁוּם דְּקָאָמַר אִי בָּעֵית אֵימָא ר"ש דְּאָמַר הַגְרָלָה לָא מְעַכְּבָא וְאִי בָּעֵית אֵימָא רַבִּי יְהוּדָה נְהִי דִּבְסִידְרָא לָא מְעַכְּבָא הַגְרָלָה מְעַכְּבָא הֵיכָא דְּלָא עָלָה הַגּוֹרָל כְּלָל כו' וְאַזֵּדוֹ לְטַעְמַייְהוּ דְּכִי הֵיכִי דִּפְלִיג ר' יְהוּדָה אַרַבִּי שִׁמְעוֹן הֵיכָא דְּלָא עָלָה הַגּוֹרָל מֵעוֹלָם הָכָא נָמֵי פְּלִיג הֵיכָא דְּעָלָה הַגּוֹרָל וּמֵת הַמִּשְׁתַּלֵּחַ קֹודֶם מַתַּן דָּמִים דְּשָׂעִיר הַפְּנִימִי דִּסְבִירָא לֵיהּ לְרַבִּי יְהוּדָה יִשָּׁפֵךְ הַדָּם וְיָבִיא שְׁנַיִם אֲחֵרִים וְיַגְרִיל עֲלֵיהֶם בַּתְּחִילָּה דְּתַנְיָא יָעֳמַד חַי עַד מָתַי יְהֵא זָקוּק לִחְיוֹת עַד מַתַּן דָּמִים שֶׁל חֲבֵירוֹ וּלְכַפֵּר עָלָיו דִּקְרָא הָוֵי פֵּירוּשׁ עַד שֶׁיִּכְפְּרוּ בַּחֲבֵירוֹ וְר' שִׁמְעוֹן סָבַר אֵין צָרִיךְ וּלְכַפֵּר עָלָיו אַשָּׂעִיר הַמִּשְׁתַּלֵּחַ קָאֵי וְה"ק וְהַשָּׂעִיר אֲשֶׁר עָלָה עָלָיו הַגּוֹרָל לַעֲזָאזֵל יָעֳמַד חַי עַד שֶׁיְּכַפֵּר עָלָיו בְּוִידּוּי וְאִם מֵת קֹודֶם וִידּוּי מֵבִיא אַחֵר בְּלֹא הַגְרָלָה וְאִם מֵת אַחַר וִידּוּי אֵין צָרִיךְ לְהָבִיא אַחֵר אַף ע"פ שֶׁלֹּא שִׁילְּחוּ עֲדַיִין דְּשִׁילּוּחַ אֵינוֹ מְעַכֵּב וְאִם מֵת הַמִּשְׁתַּלֵּחַ קֹודֶם וִידּוּי וְקֹודֶם זְרִיקַת דְּמֵי חֲבֵירוֹ יִזָּרֵק הַדָּם שֶׁל חֲבֵירוֹ וּמֵבִיא שָׂעִיר אַחֵר בְּלֹא הַגְרָלָה וּמִתְוַדֶּה עָלָיו וְלֹא יַגְרִיל אֲפִילּוּ לְמִצְוָה דְּאֵין הַגְרָלָה אֶלָּא בִּשְׁנַיִם כְּדִכְתִיב עַל שְׁנֵי הַשְּׂעִירִים וְאִם הָיָה מֵבִיא שְׁנַיִם הָיָה צָרִיךְ לִשְׁפֹּוךְ הַדָּם אוֹ לְאַבֵּד אֶת הַשֵּׁנִי. (עִמּוֹ) שֶׁיַּעֲלֶה עָלָיו הַגּוֹרָל לַשֵּׁם וּכְמוֹ שֶׁפֵּירַשׁ' דִּלְרַבִּי יְהוּדָה כְּשֶׁמֵּת הַמִּשְׁתַּלֵּחַ צָרִיךְ לְהָבִיא שְׁנַיִם אֲחֵרִים וּלְהַגְרִיל עֲלֵיהֶם בַּתְּחִילָּה הָכִי תְּנַן לְקַמָּן בְּפֶרֶק שְׁנֵי שְׂעִירֵי (יוֹמָא ד' סב.) וּמְסַייֵּם עֲלָהּ וְהַשֵּׁנִי יִרְעֶה עַד שֶׁיִּסְתָּאֵב רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר תָּמוּת וְעוֹד א"ר יְהוּדָה מֵת הַמִּשְׁתַּלֵּחַ יִשָּׁפֵךְ הַדָּם ובת"כ נָמֵי אִיכָּא בְּהֶדְיָא מֵת אֶחָד מֵהֶם מִשֶּׁהִגְרִיל יָבִיא שְׁנַיִם אֲחֵרִים וְיַגְרִיל דִּבְרֵי רַבִּי יְהוּדָה וּמֵהַאי קְרָא נָפְקָא לָן לְרַבִּי יְהוּדָה דְּמִיָּד בָּתַר פְּלוּגְתָּא דְּרַבִּי יְהוּדָה וְרַבִּי שִׁמְעוֹן גָּרְסִינַן הָתָם לְשַׁלַּח אוֹתוֹ שֶׁאִם נִשְׁפַּךְ הַדָּם יָמוּת הַמִּשְׁתַּלֵּחַ מֵת הַמִּשְׁתַּלֵּחַ יִשָּׁפֵךְ הַדָּם וְהַאי מִילְּתָא אֲתַאן לְרַבִּי יְהוּדָה דְּרַבִּי שִׁמְעוֹן סְבִירָא לֵיהּ מֵת אֶחָד מֵהֶן מֵבִיא חֲבֵירוֹ בְּלֹא הַגְרָלָה אֶלָּא וַדַּאי רַבִּי יְהוּדָה הִיא וּדְרֵישׁ יַעֲמֹד חַי כְּדֵי לְכַפֵּר בּוֹ כֵּיוָן שֶׁאִם מֵת הַמִּשְׁתַּלֵּחַ לֹא יוּכַל לְכַפֵּר עוֹד בַּחֲבֵירוֹ אֶלָּא יִשָּׁפֵךְ הַדָּם וּדְרֵישׁ נָמֵי לְכַפֵּר עָלָיו לְשַׁלַּח אֹותוֹ שֶׁאִם רוֹצֶה לְשַׁלַּח אוֹתוֹ אֵינוֹ יָכוֹל לְשַׁלְּחוֹ אֶלָּא אִם כֵּן כִּפֵּר בַּחֲבֵירוֹ אֲבָל אִם נִשְׁפַּךְ הַדָּם יָמוּת הַמִּשְׁתַּלֵּחַ וְכֵיוָן דִּלְר' יְהוּדָה מִיעַכְּבִי אַהֲדָדֵי וְצָרִיךְ לְהָבִיא שְׁנַיִם אֲחֵרִים כָּל הֵיכָא דְקָרֵינַן בֵּיהּ וְלָקְחוּ שְׁנֵי הַשְּׂעִירִים קְרִי בֵיהּ נָמֵי וְנָתַן עַל שְׁנֵי הַשְּׂעִירִים גּוֹרָלוֹת אֲבָל לְר' שִׁמְעוֹן דְּדָרֵישׁ עַד שְׁעַת כַּפָּרַת דְּבָרִים דְּאֵינָן תְּלוּיִין זֶה בָּזֶה אֶלָּא שָׂעִיר הַמִּשְׁתַּלֵּחַ תָּלוּי בַּמַּעֲשֶׂה שֶׁבְּגוּפוֹ וְאִם נִשְׁפַּךְ הַדָּם לֹא יָמוּת הַמִּשְׁתַּלֵּחַ אֶלָּא יִתְוַדֶּה עָלָיו כֵּיוָן שֶׁהוּא חַי מֵבִיא אַחֵר שֶׁלֹּא בְּהַגְרָלָה דְּלָא קָרֵינַן בֵּיהּ וְלָקַח אֶת שְׁנֵי הַשְּׂעִירִים לָא קָרֵינַן בֵּיהּ נָמֵי וְנָתַן עַל שְׁנֵי הַשְּׂעִירִים גּוֹרָלוֹת וא"ת אִם כֵּן תִּיקְשֵׁי מִכָּאן לָמֶ"ד אַלִּיבָּא דְּר' יְהוּדָה דְּהַגְרָלָה לָא מְעַכְּבָא וְי"ל דְּאִיכָּא לְמֵימַר הָא דְּיִשָּׁפֵךְ הַדָּם כְּשֶׁמֵּת הַמִּשְׁתַּלֵּחַ לָאו הַיְינוּ מִשּׁוּם הַגְרָלָה אֶלָּא מִשּׁוּם דְּבָעֵינַן וְלָקַח אֶת שְׁנֵי הַשְּׂעִירִים שֶׁיְּהוּ נִיקָּחֵין כְּאַחַת א"נ כֵּיוָן דְּהֻוקְבְּעוּ כְּבָר כְּאַחַת אִם מֵת אֶחָד מֵהֶן גַּם הַשֵּׁנִי יִדָּחֶה הִלְכָּךְ צָרִיךְ לְהָבִיא אֲחֵרִים וְכֵיוָן דְּלָא סַגִּי דְּלָא מַיְיתֵי אַחֲרֵינִי מַגְרִיל עֲלֵיהֶם לְמִצְוָה וְלֵר' שִׁמְעוֹן לְמִצְוָה נָמֵי לֹא כֵּיוָן דִּסְבִירָא לֵיהּ דְּאֵינוֹ מֵבִיא אֶלָּא אֶחָד אֵין שַׁיָּיךְ בּוֹ הַגְרָלָה:
Et ils suivent leur ligne de raisonnement, car il a été enseigné : "il sera placé vivant", etc. -- Rachi explique que cela se rapporte au viddouy, et qu'il faut lire ce passage plus haut, avant "Viens et entends : le taureau est me'akev pour le bouc". Mais il me semble [qu'il faut garder] la version des livres, et que cela se rapporte à la hagrala. En effet, puisqu'il a dit "si tu veux, dis : c'est Rabbi Chimon, qui tient que la hagrala n'est pas bloquante ; et si tu veux, dis : c'est Rabbi Yehouda -- bien que l'ordre ne soit pas bloquant, la hagrala l'est là où le sort n'est pas monté du tout", etc., alors "ils suivent leur ligne de raisonnement" signifie : de même que Rabbi Yehouda diverge de Rabbi Chimon dans le cas où le sort n'est jamais monté, de même il diverge dans le cas où le sort est monté, puis où le bouc envoyé est mort avant l'aspersion du sang du bouc intérieur. Car Rabbi Yehouda tient que le sang doit être répandu et qu'il faut amener deux autres [boucs] et tirer les sorts sur eux depuis le début, comme il a été enseigné : "il sera placé vivant" -- jusqu'à quand doit-il rester en vie ? Jusqu'à l'aspersion du sang de son compagnon ; et "pour expier par lui" -- le verset signifie : jusqu'à ce que l'on ait expié par son compagnon. Et Rabbi Chimon tient que ce n'est pas nécessaire : "pour expier sur lui" se rapporte au bouc envoyé, et voici le sens : "et le bouc sur lequel est monté le sort pour Azazel sera placé vivant" jusqu'à ce qu'on expie sur lui par le viddouy. S'il est mort avant le viddouy, on en amène un autre sans hagrala ; s'il est mort après le viddouy, il n'est pas nécessaire d'en amener un autre, même si on ne l'a pas encore envoyé, car l'envoi n'est pas bloquant. Et si le bouc envoyé est mort avant le viddouy et avant l'aspersion du sang de son compagnon, on asperge le sang de son compagnon, on amène un autre bouc sans hagrala et on confesse sur lui ; et l'on ne tirera pas les sorts, même à titre de mitsva, car il n'y a de hagrala qu'avec deux [boucs], comme il est écrit "sur les deux boucs" ; et s'il en amenait deux, il faudrait répandre le sang ou faire perdre le second, celui sur lequel serait monté le sort "pour HaChem". Et comme nous l'avons expliqué, selon Rabbi Yehouda, quand le bouc envoyé est mort il faut amener deux autres [boucs] et tirer les sorts sur eux depuis le début : ainsi l'enseigne la michna plus loin, au chapitre Chenei Se'irei (Yoma 62a), qui conclut : "et le second paîtra jusqu'à ce qu'il devienne impropre ; Rabbi Yehouda dit : il mourra" ; et Rabbi Yehouda a dit encore : "si le bouc envoyé est mort, le sang sera répandu". Et dans le Torat Kohanim aussi il y a explicitement : "si l'un d'eux est mort après qu'il a tiré les sorts, il en amène deux autres et tire les sorts, paroles de Rabbi Yehouda". Et c'est de ce verset que nous le déduisons pour Rabbi Yehouda, car immédiatement après la divergence entre Rabbi Yehouda et Rabbi Chimon on lit là-bas : "pour l'envoyer" -- que si le sang a été répandu, le bouc envoyé doit mourir ; et si le bouc envoyé est mort, le sang doit être répandu. Or cette règle vient selon Rabbi Yehouda, car Rabbi Chimon tient que si l'un d'eux est mort, on amène son compagnon sans hagrala. C'est donc bien Rabbi Yehouda, et il expose "il sera placé vivant" -- afin d'expier par lui : puisque, si le bouc envoyé est mort, on ne peut plus expier par son compagnon, mais le sang doit être répandu ; et il expose de même "pour expier sur lui, pour l'envoyer" : que s'il veut l'envoyer, il ne le peut qu'après avoir expié par son compagnon ; mais si le sang a été répandu, le bouc envoyé doit mourir. Et puisque, selon Rabbi Yehouda, les deux se conditionnent mutuellement et qu'il faut amener deux autres [boucs], partout où l'on peut lire "et il prendra les deux boucs", on lit aussi "et il posera sur les deux boucs des sorts". Mais selon Rabbi Chimon, qui expose [le verset] jusqu'au moment de l'expiation, ce sont des choses qui ne dépendent pas l'une de l'autre : le bouc envoyé dépend de ce qui se fait sur son propre corps ; si le sang a été répandu, le bouc envoyé ne mourra pas, mais on confessera sur lui ; et puisqu'il est vivant, on en amène un autre sans hagrala, car nous ne lisons pas à son sujet "et il prendra les deux boucs", et nous ne lisons donc pas non plus "et il posera sur les deux boucs des sorts". Et si tu demandes : cela ferait alors difficulté pour celui qui dit que, selon Rabbi Yehouda, la hagrala n'est pas bloquante ! On peut répondre : on peut dire que ce "le sang sera répandu" lorsque le bouc envoyé est mort ne tient pas à la hagrala, mais à ce que nous exigeons "et il prendra les deux boucs" -- qu'ils soient pris ensemble ; ou bien : puisqu'ils ont déjà été fixés ensemble, si l'un d'eux meurt le second est écarté lui aussi, et il faut donc en amener d'autres ; et puisqu'on ne peut faire autrement que d'en amener d'autres, on tire les sorts sur eux à titre de mitsva. Et selon Rabbi Chimon, même à titre de mitsva ce n'est pas le cas, puisqu'il tient qu'on n'en amène qu'un seul, et la hagrala ne s'y applique pas.
💡 Explication

Le folio se clôt sur une transition, et sur une divergence de gorsa (de version du texte) entre Rachi et Tossefot. Rachi déplace cette ligne : pour lui, "ils suivent leur ligne de raisonnement" se rattache au débat sur le viddouy et devrait figurer avant le "Viens et entends" du segment 5.

Tossefot défend au contraire la version des livres : la phrase se rattache à la hagrala. Le lien devient alors très clair -- Rabbi Yehouda et Rabbi Chimon divergent sur le sort perdu avant le tirage, et ils divergent de la même façon sur le bouc mort après le tirage : chez Rabbi Yehouda les deux boucs se tiennent l'un l'autre ("il prendra les deux boucs"), si bien que la mort de l'un fait répandre le sang de l'autre et impose un nouveau couple avec un nouveau tirage ; chez Rabbi Chimon chacun vaut par ce qui se fait sur son propre corps, et un remplaçant suffit, sans tirage.

Tossefot termine en désamorçant l'objection prévisible : le "le sang sera répandu" de Rabbi Yehouda peut tenir non à la hagrala, mais à l'exigence que les deux boucs soient pris ensemble -- ce qui laisse intacte la position de celui qui dit que, chez Rabbi Yehouda, la hagrala n'est pas bloquante.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).