Sougya : Le folio s'ouvre sur une machloket nouvelle : jusqu'à quand le bouc destiné à Azazel doit-il rester vivant ? Rabbi Yehouda arrête l'exigence à l'aspersion du sang de l'autre bouc, lisant « lekhaper » comme la kappara par le sang ; Rabbi Chimon la prolonge jusqu'à la confession, lisant « lekhaper alav » comme la kappara par la parole prononcée sur cette bête-là.
Puis la guemara revient à la question qui domine tout ce passage -- la hagrala, le tirage au sort, est-elle me'akevet, indispensable à la validité du service ? -- et lui oppose trois beraitot successives. La première, où les élèves de Rabbi Akiva demandent si l'on peut faire repasser à droite un sort monté dans la main gauche, et la deuxième, tirée du Sifra sur les mots « acher ala », sont l'une et l'autre neutralisées par Rava, qui les relit sans rien changer à leur lettre : on déplace le sort avec son bouc, et l'on parle de la durée pendant laquelle le sort doit demeurer posé.
La troisième résiste : « veassahou hatat » enseigne que le sort seul confère le statut de hatat, et que la désignation verbale ne le peut pas -- renversant la répartition qui vaut pour les kinim, où le sort ne fixe rien et la parole fixe tout. La beraita prend soin d'expliquer qu'un kal va-homer allait dans le sens contraire, et que seul le verset l'empêche.
Deux longues gloses de Tossefot accompagnent ce final : l'une teste la réversibilité de l'exclusivité en la comparant au « yigalenou » de l'esclave hébreu, l'autre demande comment on peut raisonner sur Kippour, régime sorti de la règle générale, et en tire une règle générale sur les limites du kal va-homer.
« Il sera placé vivant devant HaChem pour faire kappara (expiation) sur lui » (Vayikra 16:10). Jusqu'à quand doit-il rester debout vivant ?
Jusqu'au moment de l'aspersion du sang de son compagnon [le bouc offert à HaChem] -- paroles de Rabbi Yehouda. Rabbi Chimon dit : jusqu'au moment du viddouy devarim (la confession verbale prononcée sur lui).
Nouvelle beraita, nouvelle machloket, mais la question de fond reste celle du folio précédent : qu'est-ce qui est me'akev (bloquant) dans le service des deux boucs ? Ici l'objet est le bouc pour Azazel, dont le verset exige qu'il soit placé vivant devant HaChem. Rachi établit d'abord ce que ce mot « vivant » ajoute : non pas une règle de calendrier, mais une règle de remplacement -- si la bête meurt avant la borne, il faut un autre bouc.
Reste à fixer la borne. Rabbi Yehouda la place au matan damim, l'aspersion du sang du bouc pour HaChem ; Rabbi Chimon la repousse jusqu'au viddouy, la confession prononcée sur le bouc envoyé. L'ordre des versets de Vayikra 16 place l'aspersion avant la confession : la divergence porte donc sur un intervalle réel du service.
La troisième glose de Rachi est précieuse : il rapporte une lecture reçue selon laquelle cette machloket serait le prolongement du débat sur la hagrala -- et il la rejette explicitement (« il est impossible de la soutenir »). La beraita a sa propre logique, exposée au segment suivant.
Sur quoi divergent-ils ? Comme il a été enseigné dans une beraita : « lekhaper » (pour expier) -- le verset parle de la kappara par le sang ; et de même il est dit : « quand il aura achevé d'expier le sanctuaire » (Vayikra 16:20).
De même que là-bas il s'agit de la kappara par le sang, de même ici il s'agit de la kappara par le sang -- paroles de Rabbi Yehouda.
La guemara donne la mécanique du désaccord : les deux Tanaim lisent le même mot, lekhaper, mais lui donnent deux référents. Rabbi Yehouda procède par gezera chava de vocabulaire : le même verbe « expier » apparaît au verset 20, où il désigne sans ambiguïté l'aspersion du sang dans le kodech. Le sens y est fixé ; on l'importe au verset 10.
Rachi ajoute la pièce qui verrouille l'argument : le verset 20 enchaîne immédiatement sur « il présentera le bouc vivant ». Le mot « vivant » réapparaît donc juste après la kappara par le sang -- signe que c'est bien jusque-là que l'exigence de vie court.
Rabbi Chimon dit : « pour faire kappara sur lui » -- le verset parle de la kappara par les paroles [la confession].
Rabbi Chimon ne conteste pas que « lekhaper » puisse désigner le sang ailleurs ; il s'appuie sur les deux mots suivants : alav, « sur lui ». Une kappara faite sur ce bouc-là ne peut pas être l'aspersion du sang de l'autre bouc : la seule kappara qui s'exerce sur le bouc d'Azazel lui-même est le viddouy, la confession que le kohen gadol prononce les mains posées sur sa tête (Vayikra 16:21).
D'où la formule : « kappara par les devarim », par la parole, opposée terme à terme à la « kappara par les damim », par le sang, de Rabbi Yehouda.
Viens et écoute [une preuve] : les élèves de Rabbi Akiva lui demandèrent : « [le sort pour HaChem] est monté dans la [main] gauche -- peut-on le faire repasser à droite ? » Il leur dit : « Ne donnez pas aux minim (les sectaires) l'occasion de vous dominer. »
Retour brutal à la question de la hagrala, avec un ta chema : une beraita où les élèves de Rabbi Akiva interrogent un incident de procédure. Le kohen gadol plonge les deux mains dans la kalpi et remonte un sort par main ; le bouc de droite reçoit le sort de la main droite. Si le sort « pour HaChem » sort dans la main gauche, la configuration est jugée moins favorable.
La réponse de Rabbi Akiva ne parle pas de din mais de politique : ne pas offrir aux minim l'occasion de dire que la halakha se plie aux préférences des Sages. Rachi, qui lit tsedoukim là où nos éditions ont minim, précise le mécanisme : ce qui est en jeu, c'est l'autorité de la Torah orale devant ceux qui la contestent.
La raison [du refus] est « né donnez pas aux minim l'occasion de dominer » -- donc sans cela, on le ferait bien repasser ! Or n'as-tu pas dit que la hagrala est bloquante ?
Et dès lors que la [main] gauche l'a fixé, comment pourrait-on le faire repasser ?
La guemara exploite le dioukk : Rabbi Akiva n'a invoqué qu'un motif externe. S'il n'y avait pas les minim, le transfert serait donc licite. Mais si la hagrala est me'akevet, c'est le tirage lui-même qui a fixé les statuts : le bouc de gauche est désormais celui pour HaChem, et aucun geste ultérieur ne peut le déplacer. Rachi précise ce que le transfert impliquerait concrètement : le sort d'Azazel irait à gauche, donc les rôles s'inverseraient.
Tossefot ferme une sortie facile. On aurait pu dire que Rabbi Akiva parle selon Rabbi Chimon, pour qui la hagrala ne bloque pas -- mais Rabbi Yehouda et Rabbi Nehemya étaient aussi ses élèves : rien ne permet de rattacher cette beraita à l'un plutôt qu'à l'autre. La difficulté reste donc entière, et il faudra la résoudre autrement.
Rava dit : voici ce qu'ils demandaient : « le sort est monté dans la [main] gauche -- peut-on le faire passer, lui et son bouc, à droite ? » Il leur dit : « Ne donnez pas aux minim l'occasion de vous dominer. »
Rava désamorce la preuve par une relecture minimale de la question. Les élèves ne demandaient pas d'échanger les statuts, mais de déplacer le sort avec son bouc vers la droite : le bouc pour HaChem se retrouverait à droite sans que rien de son statut n'ait bougé. C'est une question de placement, pas de désignation.
Ainsi lue, la beraita ne dit plus rien sur le caractère bloquant de la hagrala -- et la réponse de Rabbi Akiva garde tout son sens : même un simple déplacement, aux yeux d'un observateur hostile, ressemblerait à une halakha qu'on arrange.
Viens et écoute : si le verset avait dit seulement « le bouc sur lequel [est] le sort », j'aurais dit qu'il doit le poser sur lui ; c'est pourquoi le verset dit « est monté » -- dès lors qu'il est monté, il n'y a plus besoin.
Deuxième ta chema, tiré du Sifra, et cette fois dans le sens inverse : il viserait à prouver que la hagrala est bloquante. La beraita joue sur deux formulations du verset (Vayikra 16:9) : « le bouc sur lequel le sort » suggérerait une pose matérielle du billet sur la tête de la bête ; « sur lequel il est monté » déplace l'accent sur la montée hors de la kalpi.
Rachi tranche le sens de « plus besoin » : le sort n'a pas à demeurer posé. Il maintient toutefois que l'aliya et la hanacha restent l'une et l'autre une mitsva -- distinction que la guemara va immédiatement mettre à l'épreuve.
À quel égard [« il n'y a plus besoin »] ? Si tu dis : au titre de la mitsva -- cela impliquerait que la hanacha (la pose) ne serait même pas une mitsva ?
Donc non : [c'est] au titre du caractère bloquant. Et apprends-en que la hagrala est bloquante, tandis que la hanacha ne l'est pas !
La guemara serre le sens de la formule. Deux lectures possibles : « plus besoin » au titre de la mitsva, ou au titre de l'ikouv (le caractère bloquant). La première est écartée : la pose du sort fait partie du service décrit par la Torah, il est intenable qu'elle ne soit même pas une mitsva.
Reste donc la seconde : la beraita signale que la hanacha ne bloque pas. Mais si elle prend la peine de le dire, c'est qu'elle oppose la hanacha à l'aliya -- et la preuve recherchée est faite : la hagrala, elle, est me'akevet.
Rava dit : voici ce que [la beraita] dit : si le verset avait dit « sur lequel [est le sort] », j'aurais dit qu'il doit le poser sur lui jusqu'au moment de la chehita (l'abattage) ; c'est pourquoi le verset dit « sur lequel il est monté » -- dès lors qu'il est monté, il n'y a plus besoin.
Rava applique le même procédé qu'au segment 5 : il ne conteste pas la beraita, il change ce sur quoi porte le mot « besoin ». La question n'est ni la mitsva ni l'ikouv, mais la durée : fallait-il que le sort reste sur la tête du bouc jusqu'à la chehita ? Le mot « monté » répond que non -- une fois posé un instant, il peut être retiré.
Ainsi comprise, la beraita ne compare plus l'aliya à la hanacha et ne dit rien du caractère bloquant. Deuxième preuve neutralisée ; il n'en reste qu'une.
Viens et écoute : « et il en fera un hatat (sacrifice expiatoire) » (Vayikra 16:9) -- c'est le goral (le sort) qui en fait un hatat, et ce n'est pas le chem (la désignation verbale) qui en fait un hatat.
Troisième et dernière preuve, et la plus forte. Le Sifra lit « veassahou hatat » -- « et il en fera un hatat » -- comme une exclusivité : seul le goral confère ce statut, et le chem, le simple fait de nommer la bête, ne le confère pas. Rachi précise le cas visé : le kohen a nommé le bouc sans avoir tiré les sorts.
Si aucune parole ne peut faire ce que fait le sort, alors le sort n'est pas une simple procédure d'organisation : il est l'acte constitutif du statut, donc me'akev. Cette fois Rava ne relit rien, et la guemara conclura par une teyouvta.
Tossefot, dans une glose très dense, pose la question symétrique : pourquoi ne pas retourner l'exclusivité pour étendre le pouvoir du sort partout ? Il répond que « veassahou » restreint dans les deux sens, compare longuement avec le « yigalenou » de l'esclave hébreu (Kidouchin 15b), puis s'en sert pour résoudre une difficulté de structure : d'où vient, au juste, l'ikouv pour celui qui tient la hagrala bloquante ?
Car on aurait pu penser [le contraire] : n'est-ce pas une déduction logique ? Si la où le sort ne consacre pas, la désignation verbale consacre -- là où le sort consacre, n'est-il pas logique que la désignation verbale consacre ?
La beraita explique pourquoi un verset était nécessaire : sans lui, un kal va-homer imposait la conclusion inverse. Rachi fournit les deux termes de la comparaison. Le cas où le sort ne consacre pas, ce sont les kinim -- les paires d'oiseaux du zav, de la zava, de l'accouchée : y écrire « hatat » et « ola » sur deux billets ne fixe rien. Et pourtant, là, le chem fixe : nommer les oiseaux les détermine dès l'achat.
Le raisonnement s'impose alors : si la parole suffit là où le sort est impuissant, elle devrait à plus forte raison suffire ici, où le sort est tout-puissant. C'est précisément cette logique que « veassahou hatat » vient interrompre.
Tossefot rapporte l'objection de son maître Rabbi Chmouel bar Menahem : le service de Kippour est un davar hadach, un régime sorti de la règle générale -- comment en tirer ou lui appliquer un raisonnement ? La réponse construit une règle fine : d'un davar hadach on dérive par kal va-homer ou ma matsinou tant qu'il n'y a rien à objecter ; d'une chose sortie pour enseigner sur toute la généralité, on dérive même malgré une objection. Yevamot 7a est convoqué pour prouver cette distinction.
C'est pourquoi le verset dit : « et il en fera un hatat » -- c'est le sort qui fait le hatat, et ce n'est pas la désignation verbale qui fait le hatat.
Conclusion de la beraita, qui reprend mot pour mot son ouverture : le verset coupe le kal va-homer. Le goral a ici un pouvoir que le chem n'a pas, et la logique ne peut pas étendre à Kippour ce qui vaut pour les kinim.
Pour la sougya, la portée est claire : si rien ne peut suppléer le tirage au sort, c'est que le tirage constitue le statut des boucs et non seulement leur répartition. La hagrala est donc me'akevet -- ce dont la suite du texte tirera la teyouvta contre l'opinion adverse.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).