Sougya : Le daf clôt d'abord la sougya précédente : puisqu'un enseignement anonyme du Sifra est de Rabbi Yehouda, et qu'il y est dit que le sort seul fait le hatat, le tirage au sort des boucs de Kippour est bien indispensable -- réfutation définitive de l'avis contraire. S'ouvre alors une sougya nouvelle, appelée par le même thème : à quel instant une désignation prend-elle effet ?
Rav Hisda pose que les kinin -- ces paires d'oiseaux dont l'un est hatat et l'autre ola -- ne se départagent qu'à deux moments : la lekiha (prise par le propriétaire) ou l'assiya (acte du kohen) ; Rav Chimi bar Achi le fonde sur les verbes des versets de l'accouchée et du zav. Deux baraitot semblent contredire cette règle.
La première, sur le kal va-homer de ve-assahou hatat, supposait qu'une parole prononcée à l'heure du tirage aurait pu consacrer : Rava la relit en logeant chaque parole dans l'une des deux fenêtres, et la difficulté tombe. La seconde vient du metame mikdash pauvre qui met de l'argent de côté, s'enrichit, puis nomme ses deux tas : l'argent dit ola se trouve verrouillé, donc une parole a bien fixé.
Rav Chechet répond en montrant, grâce à l'avis de Rabbi Hocha'ya (le riche ne s'acquitte pas avec l'offrande du pauvre), que la baraita est de toute façon mal ordonnée et qu'il a parlé des la mise de côté -- laquelle équivaut à la lekiha. Le daf s'achève en pointant l'avis inverse, celui de Rabbi Yochiya, qui prive Rav Chechet de son levier : la suite est en 41b.
Un enseignement anonyme du Sifra, de qui est-il ? De Rabbi Yehouda.
Or il enseigne : « c'est le sort (goral) qui fait le hatat, et ce n'est pas la parole (chem) qui fait le hatat. » Il apparaît donc que, pour lui, le tirage au sort (hagrala) est indispensable (me'akev). C'est une réfutation de celui qui a dit que le tirage au sort n'est pas indispensable.
Réfutation établie.
Clôture de la sougya précédente. La guemara cherchait à savoir si, selon Rabbi Yehouda, le tirage au sort des deux boucs de Kippour est me'akev (indispensable, sans quoi le service est invalide) ou seulement une mitsva de première intention. Elle s'appuie sur une règle d'attribution classique : stam Sifra = Rabbi Yehouda, c'est-à-dire que toute baraita anonyme du Sifra (Torat Kohanim, le midrach halakhique sur le Lévitique) exprime l'avis de Rabbi Yehouda.
Puisque cette baraita anonyme affirme que seul le goral fait le hatat -- et non le chem, la désignation verbale --, Rabbi Yehouda tient bien le tirage pour indispensable. Celui qui soutenait l'inverse est réfuté : tiyouvta, réfutation définitive et non simple difficulté.
Rav Hisda a dit : les kinin (paires d'oiseaux) ne se départagent qu'à la prise par les propriétaires (lekiha), ou à l'accomplissement par le kohen (assiya).
Nouvelle sougya, appelée par le thème précédent : quand une désignation se fixe-t-elle ? Un ken (pluriel kinin) est une paire d'oiseaux apportée par certains obligeants -- l'accouchée, le zav, le metsora, le pauvre -- dont l'un doit être offert en hatat (expiatoire) et l'autre en ola (holocauste). Les deux oiseaux sont identiques : rien ne dit lequel est lequel.
Rav Hisda pose que cette répartition ne peut se cristalliser qu'à deux instants précis : la lekiha, moment où le propriétaire acquiert et consacre les oiseaux, ou la assiya, moment où le kohen accomplit le rite sur l'oiseau. Conséquence pratique : si le propriétaire a spécifié à l'achat, le kohen ne peut plus intervertir -- s'il le fait, l'offrande est passoul (invalide). Mais s'il n'a rien spécifié à l'achat, une déclaration ultérieure ne produit aucun effet : le kohen reste libre.
Rav Chimi bar Achi a dit : quelle est la raison de Rav Hisda ? Parce qu'il est écrit « et elle prendra » (ve-lakeha) et « et il fera » (ve-assa) : ou bien à la prise, ou bien à l'accomplissement.
La source scripturaire de la règle. Deux versets traitent des kinin en nommant leur répartition, et chacun l'attache à un verbe différent :
-- Chez l'accouchée (Lev 12,8) : « et elle prendra deux tourterelles ou deux jeunes pigeons, l'un en ola et l'autre en hatat » -- la répartition est accrochée à la prise, acte du propriétaire.
-- Chez le zav (Lev 15,15) et le metsora : « et le kohen les fera, l'un hatat et l'autre ola » -- la répartition est accrochée à l'accomplissement, acte du kohen.
La Torah ne connaît donc que ces deux moments porteurs. Tout ce qui se dit dans l'intervalle -- beini beini, « entre-deux » selon le mot de Rachi -- est sans portée juridique.
On objecte : « et il le fera hatat » (ve-assahou hatat) -- c'est le sort qui fait le hatat, et ce n'est pas la parole qui fait le hatat.
Première objection contre Rav Hisda, tirée de la baraita du Sifra déjà citée au début du daf. Le verset Lev 16,9 dit d'Aharon qu'il offrira le bouc échu au sort pour le Nom « ve-assahou hatat », « et il le fera hatat ». La baraita en tire une exclusion : seul le goral fait le hatat, pas le chem.
Retenons la structure : une exclusion suppose que, sans elle, on aurait cru le contraire. Les segments suivants exposent le raisonnement qu'il a fallu écarter.
Car j'aurais pu croire -- et n'était-ce pas logique ? -- : si la où le sort ne consacre pas, la parole consacre pourtant, là où le sort consacre, n'est-il pas logique que la parole consacre ?
Le kal va-homer (raisonnement à fortiori) que le verset doit venir briser. Il compare deux domaines :
-- Le cas léger : les kinin. Le tirage au sort n'y a aucun pouvoir consécratoire ; et pourtant, la parole, elle, y consacre.
-- Le cas lourd : les deux boucs de Kippour. Le tirage au sort y consacre bel et bien. À plus forte raison la parole devrait-elle y consacrer !
La logique est celle-ci : la où l'instrument faible (le sort) est efficace, l'instrument fort (la parole) devrait l'être à fortiori. Le verset ve-assahou hatat vient nier cette évidence.
L'Écriture dit donc : « et il le fera hatat » -- c'est le sort qui fait le hatat, et ce n'est pas la parole qui fait le hatat.
Conclusion de la baraita : le verset barre le kal va-homer. Pour les boucs de Kippour, le goral jouit d'un monopole. C'est un cas rare où l'Écriture préfère un procédé matériel et aléatoire à la volonté déclarée de l'officiant.
Or ici, ce n'est ni le moment de la prise ni le moment de l'accomplissement -- et pourtant il enseigne que cela fixerait !
Voici l'objection proprement dite contre Rav Hisda. Elle ne porte pas sur la conclusion de la baraita, mais sur le kal va-homer qu'elle a dû réfuter.
Ce kal va-homer supposait qu'une parole prononcée à l'instant du tirage au sort aurait pu consacrer. Or cet instant n'est ni la lekiha -- les boucs sont déjà acquis depuis longtemps -- ni l'assiya -- aucun rite n'a encore commencé. Si le kal va-homer était même seulement pensable, c'est qu'une parole peut fixer en dehors des deux fenêtres de Rav Hisda. Sa règle serait donc fausse.
Rava a dit : voici ce que la baraita veut dire. Si la où le sort ne consacre pas -- même au moment de la prise, même au moment de l'accomplissement -- la parole, elle, consacre au moment de la prise et au moment de l'accomplissement, alors la où le sort consacre bien qu'il ne soit ni au moment de la prise ni au moment de l'accomplissement, n'est-il pas logique que la parole consacre au moment de la prise et au moment de l'accomplissement ?
Réponse de Rava : le kal va-homer n'a jamais parlé d'une parole prononcée à l'instant du tirage. Il faut y ajouter partout la mention des deux fenêtres, et le raisonnement se renverse élégamment.
Relu ainsi, le contraste est double. Chez les kinin : le sort est impuissant même s'il tombe dans une bonne fenêtre, tandis que la parole y est efficace. Chez les boucs : le sort est puissant alors même qu'il tombe hors des fenêtres -- à plus forte raison la parole devrait-elle l'être dans les fenêtres.
La force du kal va-homer est donc intacte, mais son objet a changé : la parole dont il est question reste toujours logée dans la lekiha ou l'assiya. Rav Hisda n'est plus contredit.
L'Écriture dit donc : « et il le fera hatat » -- c'est le sort qui fait le hatat, et ce n'est pas la parole qui fait le hatat.
Reprise de la conclusion de la baraita, cette fois selon la lecture de Rava. Le verset garde le même office : il retire à la parole tout pouvoir sur les boucs de Kippour, y compris quand elle est prononcée au bon moment. La première objection contre Rav Hisda est écartée.
Viens et écoute : un metame mikdash (celui qui a rendu le Temple impur) pauvre, qui a mis de côté de l'argent (maot) pour son ken, puis s'est enrichi, et a dit ensuite : « ceci pour mon hatat, et cela pour mon ola » --
Seconde objection, tirée du régime du korban olé ve-yored, le « sacrifice qui monte et descend » : son coût s'ajuste à la fortune de celui qui l'apporte. Le metame mikdash -- celui qui est entré au Temple, ou a mangé des offrandes, en état d'impureté, par inadvertance -- en relève.
Trois étages : le riche apporte une hatat animale ; le pauvre, un ken (un oiseau en hatat, un en ola) ; le très pauvre, une offrande de farine. Le cas exposé ici enchaîne : il est pauvre, il met de l'argent de côté pour son ken, puis il s'enrichit -- il doit désormais une bête --, et c'est seulement ensuite qu'il partage son argent en deux tas nommés. Ce mot « ensuite » (ve-ahar kakh) porte toute l'objection.
-- il ajoute et apporte son obligation à partir de l'argent de son hatat, mais il n'ajoute pas et n'apporte pas son obligation à partir de l'argent de son ola.
La règle énoncée par la baraita, et le nœud de l'objection. L'homme est désormais riche : il doit une hatat animale, plus chère que l'oiseau prévu.
-- Sur le tas nommé hatat : il complète de sa poche jusqu'au prix d'une bête et achète sa hatat. Le nom hatat reste le même, seul le support change (oiseau devenu bête).
-- Sur le tas nommé ola : impossible. Ces pièces portent le nom ola ; on ne les détourne pas pour acheter une hatat.
C'est précisément ce blocage qui fait problème : il prouve que la parole a fixé un statut sur cet argent. Or elle a été prononcée après la mise de côté et après l'enrichissement -- ni lekiha, ni assiya.
Or ici, ce n'est ni le moment de la prise ni le moment de l'accomplissement -- et pourtant il enseigne que cela fixe !
Formulation de l'objection, dans les mêmes termes que précédemment (segment 6). La hafracha (mise de côté de l'argent) est passée ; l'homme s'est enrichi ; et c'est seulement après qu'il nomme ses deux tas. Aucun des deux moments porteurs de Rav Hisda n'est en jeu. Pourtant la baraita traite ce nommage comme irrévocable.
Rav Chechet a dit : mais peux-tu vraiment comprendre ainsi ? Rabbi Elazar n'a-t-il pas dit au nom de Rabbi Hocha'ya : un metame mikdash riche qui a apporté le sacrifice du pauvre ne s'est pas acquitté (lo yatsa) ?
Et puisqu'il ne s'acquitte pas, comment cela pourrait-il fixer ?
Rav Chechet ne répond pas encore : il commence par montrer que la baraita, telle qu'elle est ordonnée, est inintelligible pour tout le monde -- pas seulement pour Rav Hisda.
Son levier est l'enseignement de Rabbi Hocha'ya : un riche qui apporte l'offrande du pauvre lo yatsa, il ne s'acquitte pas, même après coup (bediavad). Or, dans le cas de la baraita, l'homme parle alors qu'il est déjà riche. À cet instant, le ken ne peut plus rien pour lui : l'ola qu'il nomme n'est plus une obligation, et l'argent ne peut se lier à un sacrifice qui ne le libérerait pas. Une parole qui désigne une offrande inapte ne fixe rien. La baraita, lue dans cet ordre, ne tient donc pas debout d'elle-même.
Plutôt, que peux-tu bien dire ? Qu'il avait déjà parlé du temps de sa pauvreté.
Ici aussi : qu'il avait déjà parlé des le moment de la mise de côté.
La solution de Rav Chechet, en deux temps.
Premier temps -- forcément, quelle que soit l'école, il faut corriger l'ordre de la baraita : le mot « ensuite » (ve-ahar kakh) est une erreur de transmission. Il faut lire : il a mis de côté et a dit « ceci pour le hatat, cela pour l'ola », puis il s'est enrichi. Ainsi, au moment où il a parlé, il était pauvre et le sacrifice lui convenait.
Second temps -- une fois cette correction admise pour tous, elle sert aussi Rav Hisda : sa parole se situe à l'instant de la hafracha, la mise de côté de l'argent. Or, comme le note Rachi, mettre de l'argent de côté pour un ken équivaut à la lekiha des oiseaux : c'est le geste par lequel le propriétaire prend et consacre. Nous sommes donc bien dans la première fenêtre. La seconde objection tombe.
Mais selon Rabbi Haga au nom de Rabbi Yochiya, qui a dit qu'il s'est acquitté (yatsa) --
Ouverture d'un dernier mouvement, qui se poursuit en 41b. Toute la réponse de Rav Chechet reposait sur l'avis de Rabbi Hocha'ya : puisque le riche ne s'acquitte pas avec l'offrande du pauvre, la baraita était forcément mal ordonnée.
Mais il existe l'avis opposé -- Rabbi Haga au nom de Rabbi Yochiya : le riche qui apporte l'offrande du pauvre yatsa, il s'acquitte après coup. Selon lui, plus rien n'oblige à corriger le texte : la baraita se lit telle quelle, l'homme a bien parlé une fois riche, et sa parole a bien fixé. L'objection contre Rav Hisda ressuscite intacte.
Tossefot souligne l'enjeu : tout le monde admet la règle de Rav Hisda ; la question n'est pas de savoir si elle est vraie, mais comment la concilier avec cette baraita selon la seconde opinion.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).