Sougya : Le daf ferme d'abord la longue sougya de la para adouma. Abaye montre que Rabbi Yehouda est nécessairement en désaccord avec la michna de Para, puisque le passage relève du régime « un sens en chasse un autre ».
Une dernière deracha, sur le mot superflu tahor, admet le tevoul yom au service de la para -- la position même que l'on affichait publiquement pour démentir les Sadducéens. Rabbi Assi livre alors l'aveu qui résume tout : Rabbi Yo'hanan et Rech Lakich n'ont rien tiré de cette paracha, guère plus qu'un renard n'emporte de terre d'un champ labouré.
Reste la question pratique : un non-kohen peut-il égorger la vache rousse ? Rabbi Yo'hanan renvoie la baraita enseigner dehors et contredit même le maître dont il tient la tradition, au nom d'une règle sans exception -- on n'a jamais trouvé de chehita qu'un zar rende invalide.
Le traité revient ensuite à son fil propre, le service de Yom Kippour : pourquoi la seconde confession inclut les kohanim alors que la première ne les nommait pas (un coupable ne plaide pas pour un coupable), puis la michna du sang brassé pendant l'absence du kohen gadol et de la pelle à braises, avec sa longue série de bekhol yom / ve-hayom -- métal, contenance, poids, manche, couleur de l'or, quantité et mouture de la ketoret, montée de la rampe, kidouch des mains, nombre de bûchers. La guemara s'ouvre sur une contradiction frontale entre la michna et Lévitique 16,17, que Rav Yehouda résout en déplaçant non le texte mais le point d'où l'on compte les rangées de dalles.
Et Rabbi Yehouda ne serait donc pas en désaccord !
Fin de l'objection ouverte à la page précédente. La michna du traité Para (12,10) énumère ceux qui sont écartés de la hazaa (l'aspersion des eaux lustrales) : le tomtoum, l'androgyne, la femme et le mineur dépourvu de discernement. Cette michna est stam -- anonyme --, ce qui laisse entendre que tout le monde y souscrit, Rabbi Yehouda compris. Or on vient d'établir que Rabbi Yehouda lit la paracha autrement que les Sages : il devrait donc s'opposer à cette michna.
La formule hébraïque est une exclamation d'étonnement, non une affirmation : comment ?! Rabbi Yehouda ne serait pas en désaccord ?
Abaye dit : puisque le Maître (Oulla) a dit « un sens en chasse un autre, et un sens (vaut) de lui-même » -- il est bien en désaccord.
Abaye répond que le silence de la michna ne prouve rien. Le principe posé par Oulla comporte deux régimes : machma motsi mi-yad machma (la condition posée à une étape est chassée par celle de l'étape suivante) et machma mi-meila (la condition acquise court d'elle-même jusqu'à la fin). Or, dans le passage discuté, on est nécessairement dans le premier régime -- comme Rachi le précise, on ne peut pas y lire un machma mi-meila. Dès lors, Rabbi Yehouda, qui lit la séquence des versets autrement que les Sages, aboutit forcément à une autre liste de gens aptes : il est donc en désaccord avec la michna, même si la michna ne le dit pas.
« Et l'homme pur (tahor) aspergera l'impur » (Nb 19,19). (Le mot) « pur » implique par contrecoup qu'il était (encore) impur : cela enseigne au sujet du tevoul yom qu'il est kacher pour la para (adouma).
Nouvelle deracha, sur un mot qui semble redondant. Le verset traite déjà d'un homme pur : préciser tahor serait donc superflu -- sauf à désigner une pureté d'un genre particulier, une pureté qui vient de sortir de l'impureté et n'est pas encore achevée. C'est exactement le statut du tevoul yom : il s'est immergé, mais il doit attendre le coucher du soleil pour être pleinement pur.
Le point est loin d'être théorique : les Sadducéens exigeaient au contraire que le kohen qui brûle la para ait attendu le coucher du soleil, et la michna de Para (3,7) raconte que l'on rendait le kohen volontairement tevoul yom pour démentir les Sadducéens. Tossefot ajoute la portée de la règle : acquise sur la hazaa, elle s'étend par kal va-homer à tous les autres services de la para.
Rabbi Assi dit : lorsque Rabbi Yo'hanan et Rech Lakich s'appliquaient à (la paracha de) la para, ils n'en faisaient monter qu'autant qu'un renard fait monter (de terre) d'un champ labouré. Ils disaient plutôt : « un sens en chasse un autre, et un sens (vaut) de lui-même ».
Aveu remarquable, et signature de toute la sougya. Rabbi Yo'hanan et Rech Lakich, les deux plus grands dialecticiens de leur génération, ont cherché la règle qui dirait quand un verset chasse la condition précédente et quand il la laisse courir. Ils ne l'ont pas trouvée. L'image araméenne est cinglante : ce qu'un renard emporte d'un champ fraîchement labouré, c'est ce qui colle à ses pattes -- presque rien.
La conclusion n'est donc pas une doctrine mais un constat : les deux régimes existent, le texte décide au cas par cas, et l'exégète suit. C'est ce qui explique pourquoi la paracha de la para est traditionnellement tenue pour le hok par excellence : même sa grammaire résiste.
Un tanna enseigna devant Rabbi Yo'hanan : toutes les chehitot sont valides (accomplies) par un zar (non-kohen), à l'exception de celle de la para. Rabbi Yo'hanan lui dit : sors enseigner cela dehors !
Nous n'avons pas trouvé de chehita qui soit invalide (accomplie) par un zar.
Le tanna n'est pas ici un maître de la Michna mais un récitant : un homme dont la mémoire conserve les baraitot et qui les débite à la demande dans la maison d'étude. Rabbi Yo'hanan ne discute pas la baraita, il la bannit : poc tani le-bara, va l'enseigner dehors.
Sa raison tient en une phrase : dans tout le Temple, la chehita est le seul geste du sacrifice qu'un non-kohen peut accomplir -- c'est même la preuve classique que la chehita n'est pas une avoda. Admettre une exception pour la para, ce serait ruiner la règle.
Et Rabbi Yo'hanan (était à ce point ferme) : il va sans dire qu'il n'écouta pas le tanna, mais il n'écouta même pas son propre maître. Car Rabbi Yo'hanan a dit au nom de Rabbi Chimon ben Yehotsadak : la chehita de la para (accomplie) par un zar est passoul (invalide).
Et moi, je dis : elle est kachère -- nous n'avons pas trouvé de chehita qui soit invalide (accomplie) par un zar.
Le détail est saisissant : Rabbi Yo'hanan transmet lui-même la position de son maître Rabbi Chimon ben Yehotsadak, puis ajoute dans la même phrase et moi je dis... pour la refuser. La fidélité de la transmission et le désaccord de fond cohabitent sans se gêner.
Sur le fond, ce débat prolonge celui de la page précédente. Pour Rav, ve-chahat otah lefanav place la chehita entre les mains d'Elazar : elle est donc une avoda dont le zar est écarté. Pour Chmouel, lefanav signifie seulement sous ses yeux : un zar égorge, Elazar surveille. Rabbi Yo'hanan campe dans le second camp, et il y campe seul contre sa propre chaîne de transmission.
« Il vient auprès de son taureau une seconde fois » (michna). Qu'y a-t-il de différent dans le premier viddouy (confession), où il ne dit pas « et les fils d'Aharon, ton peuple saint », et qu'y a-t-il de différent dans le second viddouy, où il dit « et les fils d'Aharon, ton peuple saint » ?
Retour au fil du traité : la guemara reprend la michna du seder ha-avoda laissée plus haut. Le kohen gadol confesse deux fois sur le même taureau, avant et après le tirage au sort des deux boucs. La formule change entre les deux : la première fois moi et ma maison, la seconde moi, ma maison, et les fils d'Aharon ton peuple saint.
La question porte donc sur l'ordre : pourquoi ne pas inclure les kohanim dès le début ?
L'école de Rabbi Yichmael a enseigné : ainsi le veut la midat ha-din (la mesure de la justice) : mieux vaut qu'un innocent (zakai) vienne obtenir l'expiation pour le coupable (hayav), plutôt qu'un coupable vienne obtenir l'expiation pour un coupable.
La réponse ne relève pas de la liturgie mais du droit : tant que le kohen gadol porte lui-même sa faute, il ne peut pas plaider pour autrui. La première confession le lave, lui et sa maison ; devenu zakai, il est alors en position d'intervenir pour ses frères kohanim lors de la seconde.
Rachi formule le principe en une ligne : après s'être confessé pour lui-même et être devenu innocent, il est apte à obtenir l'expiation pour autrui. C'est aussi le raisonnement qui commande l'ordre général du jour : expiation du plus proche au plus lointain, de soi à sa maison, de sa maison à la tribu, de la tribu à tout Israël.
MICHNA. Il l'égorgea et recueillit son sang dans un mizrak (bassin du service), et il le donne à celui qui le remue (le memares) sur le quatrième rovéd (rangée de dalles) du Heikhal, afin qu'il ne se fige pas.
Il prit une mah'ta (pelle à braises), monta au sommet de l'autel, écarta les braises de-ci de-là, et ramassa des braises intérieures déjà consumées ; il descendit et la posa sur le quatrième rovéd de la azara.
La michna enchaîne deux opérations qui doivent se dérouler en parallèle. D'un côté le sang du taureau, recueilli au mizrak : le kohen gadol va s'absenter le temps d'offrir la ketoret dans le Saint des Saints, et un sang laissé au repos coagule -- il deviendrait impropre à l'aspersion. On confie donc le bassin à un memares qui le brasse sans arrêt.
De l'autre côté le feu. Le kohen gadol monte à l'autel extérieur, écarte la couche supérieure de braises et prend celles du dedans, déjà consumées : de la braise incandescente sans flamme, qui ne s'embrasera pas trop tôt. Le rovéd désigne, précise Rachi, une rangée de dalles de marbre du dallage : c'est une unité de repérage, pas un objet.
Chaque jour il ramassait (les braises) avec (une pelle) d'argent et les versait dans une (pelle) d'or ; et aujourd'hui il ramasse avec celle d'or, et c'est avec elle qu'il faisait entrer (les braises).
Début de la longue série des bekhol yom / ve-hayom : chaque jour on faisait ainsi, et aujourd'hui autrement. Le principe ordinaire est celui de l'économie du métal précieux -- la Torah a ménagé l'argent d'Israël : on ramasse avec une pelle d'argent, qui s'use, et on transvase dans l'or, qui sert seulement à porter.
À Yom Kippour ce détour saute. Rachi donne la clé de toute la série : houlchat kohen gadol, la faiblesse du kohen gadol. Il jeûne, il officie seul du matin au soir : on lui épargne le transvasement.
Chaque jour il ramasse avec (une pelle) de quatre kav et verse dans une de trois kav ; et aujourd'hui il ramasse avec celle de trois kav, et c'est avec elle qu'il faisait entrer. Rabbi Yossi dit : chaque jour il ramasse avec (une pelle) d'un sea et verse dans une de trois kav ; et aujourd'hui il ramasse avec celle de trois kav, et c'est avec elle qu'il faisait entrer.
Même structure, appliquée cette fois à la contenance. Le transvasement quotidien fait perdre des braises en route : on ramasse large pour n'en garder que trois kav. Rabbi Yossi durcit l'écart : la pelle du quotidien contient un sea, soit six kav -- le double de ce qui sera finalement porté.
La conséquence est la même dans les deux avis : à Yom Kippour, on ramasse d'emblée la mesure utile.
Chaque jour elle était lourde, et aujourd'hui légère. Chaque jour son manche était court, et aujourd'hui long.
Chaque jour son or était vert, et aujourd'hui rouge. Paroles de Rabbi Menahem.
Trois dernières différences sur l'objet lui-même. Le manche long est le détail le plus parlant : selon Rachi, il permet au kohen gadol de tenir la pelle assez bas pour que son avant-bras vienne la soutenir -- un levier, pas un ornement.
L'or rouge (zahav parvayim dans d'autres sources) est un or plus pur et plus lourd ; l'or vert, allié, est celui du service ordinaire. Le nom de Rabbi Menahem, rarissime dans la Michna, ne signe peut-être que la dernière clause, celle de la couleur.
Chaque jour il offre un peras (un demi-mane) le matin et un peras l'après-midi ; et aujourd'hui il ajoute le plein de ses deux mains. Chaque jour elle était fine (daka), et aujourd'hui plus fine que fine.
On passe de la pelle à ce qu'elle sert : la ketoret. Le rythme quotidien est fixé -- un demi-mane le matin, un demi-mane l'après-midi, sur l'autel intérieur. Yom Kippour n'annule rien, il ajoute : la poignée que le kohen gadol emporte dans le Saint des Saints vient en surplus des deux perassim ordinaires.
La seconde clause est une exigence de la Torah elle-même (Lv 16,12 : ketoret samim daka) : cette ketoret-là, on la remettait au mortier la veille du jour pour la rebroyer -- daka min ha-daka, plus fine que fine.
Chaque jour les kohanim montent par le côté est de la rampe (kevech) et descendent par son côté ouest ; et aujourd'hui le kohen gadol monte par le milieu et descend par le milieu. Rabbi Yehouda dit : toujours le kohen gadol monte par le milieu et descend par le milieu.
Nouvelle cause : ici ce n'est plus la fatigue, c'est le kavod. La rampe est au sud de l'autel ; celui qui la gravit a donc le nord devant lui et l'est à sa droite. Comme tous les tournants du service se font par la droite, monter à l'est puis redescendre à l'ouest évite de contourner l'autel sans nécessité.
Le kohen gadol, lui, prend le milieu : selon Rachi, il montre son rang et l'affection portée à Israël dont il est l'envoyé, et se comporte en familier de la maison. Rabbi Yehouda conteste seulement que ce soit propre au jour : selon lui, c'est toute l'année le privilège du kohen gadol -- ce sera aussi sa position pour le kidouch à l'aiguière, dans la clause suivante.
Chaque jour le kohen gadol sanctifie ses mains et ses pieds à partir du kiyor (la vasque) ; et aujourd'hui, à partir de l'aiguière d'or (kiton). Rabbi Yehouda dit : toujours le kohen gadol sanctifie ses mains et ses pieds à partir de l'aiguière d'or.
Même couple que la clause précédente, et même dissidence de Rabbi Yehouda : ce n'est pas la spécificité du jour, c'est le statut permanent du kohen gadol.
Tossefot lève la difficulté technique que la clause soulève : la Torah prescrit le kiyor pour le kidouch des mains et des pieds. Comment une simple aiguière ferait-elle l'affaire ? Réponse (Zevahim 22a) : le verset ils se laveront vient inclure les autres keli charet (ustensiles du service). L'aiguière d'or en est un.
Chaque jour il y avait là quatre ma'arakhot (bûchers), et aujourd'hui cinq -- paroles de Rabbi Meir. Rabbi Yossi dit : chaque jour trois, et aujourd'hui quatre.
Rabbi Yehouda dit : chaque jour deux, et aujourd'hui trois.
Dernière clause de la série, et la seule où les trois tanaim s'écartent sur le nombre tout en s'accordant sur l'écart : quel que soit le compte ordinaire, Yom Kippour en ajoute exactement un.
Ce bûcher supplémentaire est celui d'où l'on tire les braises de la ketoret du Saint des Saints. Rachi renvoie explicitement à la suite : la guemara l'explique -- le détail des ma'arakhot et de leurs sources scripturaires occupera la page suivante.
GUEMARA. Mais n'est-il pas écrit : « Et aucun homme ne sera dans la Tente d'assignation (quand il y entrera pour faire l'expiation dans le sanctuaire, jusqu'à sa sortie) » (Lv 16,17) ?
Rav Yehouda dit : enseigne « (le quatrième rovéd) DU Heikhal ».
La guemara ouvre sur la première clause de la michna, et frappe fort : la michna place le memares dans le Heikhal, alors que le verset chasse tout homme de la Tente d'assignation pendant que le kohen gadol y officie. Rachi précise que ce verset est justement rapporté, plus loin dans notre sougya, au moment de la ketoret -- c'est-à-dire exactement l'instant où le sang est brassé.
La réponse de Rav Yehouda est un modèle d'économie : tani, enseigne autrement -- non pas chebaheikhal (qui est dans le Heikhal) mais chel heikhal (du Heikhal). Le rovéd reste le quatrième, mais on compte depuis l'entrée du Heikhal vers l'extérieur : le memares se tient dans la azara, tout près, et le verset est respecté.
Tossefot exploite ce cadre pour la question voisine : jusqu'où faut-il se retirer ? Le retrait de l'espace entre le Oulam et l'autel n'est que de-rabbanan et ne vise que ceux qui s'y trouveraient sans nécessité ; celui du Heikhal, lui, est de-oraita.
Nos maîtres ont enseigné : « Et aucun homme ne sera dans la Tente d'assignation »,
Le daf s'interrompt sur l'ouverture d'une baraita qui va détailler la portée exacte du verset : quels espaces faut-il évacuer, et à quels moments du service. La suite -- Heikhal, espace entre le Oulam et l'autel, temps de la ketoret et temps des aspersions -- se lit en 44a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).