Sougya : Le daf achève d'abord la baraita ouverte à la fin de 43b sur le verset « et aucun homme ne sera dans la Tente d'assignation ». Quatre segments de verset, quatre lois : ohel moed resserre l'interdit sur le sanctuaire et épargne la azara ; bakodesh l'étend à Chilo et au Temple de Jérusalem ; bevo-o lekhaper l'étend de l'encensement à l'application des sangs ; ad tseto en fait un interdit continu jusqu'à la sortie du kohen gadol.
La fin du verset donne enfin l'ordre de l'expiation -- lui, sa maison, les kohanim, tout Israël -- et c'est elle que Rava, Rabbi Yits'hak bar Avdimi et Rabbi Elazar font travailler à rebours : la seule expiation identique pour ces quatre cercles étant la ketoret, c'est bien de l'encensement que la baraita partait. De là, une incidente magnifique : la ketoret expie, et elle expie le lachon hara, car une chose faite en secret répare un acte fait en secret.
Le daf bascule alors sur sa vraie sougya. Rabbi Elazar soutient que la michna qui fait évacuer l'espace entre le Oulam et l'autel ne vise que l'encensement du Heikhal, jamais celui du Saint des Saints : le retrait se propage d'un cran, pas de deux.
Rav Ada bar Ahava lui oppose la baraita de Rabbi Yossi, et la guemara mène alors deux attaques et deux parades sans jamais corriger un mot du texte -- elle se contente de déplacer ce que signifie « hors du moment de l'encensement ». La phrase reste ouverte : la suite se lit en 44b.
On pourrait penser (que l'interdiction vaut) même dans la azara -- l'enseignement dit : « dans la Tente d'assignation ». Je n'ai (ainsi) que la Tente d'assignation qui était dans le désert ; Chilo et la Maison d'éternité, d'où (les tire-t-on) ?
L'enseignement dit : « dans le sanctuaire ».
Le daf s'ouvre au milieu de la baraita commencée à la fin de 43b sur le verset Lévitique 16,17 : « Et aucun homme ne sera dans la Tente d'assignation lorsqu'il entrera pour expier dans le sanctuaire, jusqu'à sa sortie. » La baraita procède par un balancement classique : yakhol (on pourrait penser) pose une hypothèse trop large, talmud lomar (l'enseignement dit) la corrige par un mot du verset.
Premier mouvement, restrictif : on aurait pu évacuer toute la azara, le parvis entier ; les mots be-ohel moed resserrent l'interdit sur le sanctuaire proprement dit. Second mouvement, extensif : ohel moed désigne littéralement la Tente du désert -- le mot ba-kodech vient étendre la règle à Chilo et au beit olamim, la Maison d'éternité, c'est-à-dire le Temple de Jérusalem.
Tossefot ouvre ici une longue enquête comparative : partout dans le Chas on trouve ce même besoin d'un verset pour étendre du michkan au Mikdach, alors qu'ailleurs (Houlin 24a, Erouvin 2a) on se contente de dire que l'un porte le nom de l'autre. Sa réponse tient à la toum'a : michkan et Mikdach y sont réellement distincts, ce qui aurait pu justifier de les séparer aussi ailleurs.
Je n'ai (ainsi) que le moment de l'encensement ; le moment de l'application des sangs, d'où (le tire-t-on) ? L'enseignement dit : « lorsqu'il entrera pour expier ».
Je n'ai (ainsi) que son entrée ; sa sortie, d'où ? L'enseignement dit : « jusqu'à sa sortie ».
La baraita poursuit ses extensions, et cette fois sur l'axe du temps. Première extension : l'interdit ne vise pas seulement l'instant de la haktara (l'encensement), mais aussi le matan damim, l'application des sangs du taureau et du bouc à l'intérieur -- car c'est bevo-o lekhaper, « lorsqu'il entrera pour expier », et l'expiation proprement dite se fait par le sang.
Seconde extension : l'interdit ne s'éteint pas une fois le kohen gadol entré. Ad tseto, « jusqu'à sa sortie », en fait un interdit continu : tant que le kohen gadol n'est pas ressorti, le sanctuaire doit rester vide. Retiens le mot lekhaper : c'est le mot superflu dont Tossefot se servira au segment 8 pour expliquer pourquoi les Sages ont décrété plus sévèrement sur l'encens que sur le sang.
« Et il expiera pour lui, pour sa maison et pour toute l'assemblée d'Israël » (Lv 16,17) : son expiation précède celle de sa maison, l'expiation de sa maison précède celle de ses frères les kohanim, et l'expiation de ses frères les kohanim précède celle de toute l'assemblée d'Israël.
Dernière clause de la baraita, qui quitte la question du retrait pour lire l'ordre inscrit dans la fin du verset. Quatre cercles concentriques : lui, sa maison (son épouse), ses frères les kohanim, puis toute l'assemblée d'Israël -- et l'ordre du verset est un ordre de priorité réelle, pas une simple énumération.
C'est le principe déjà rencontré en 43b à propos des deux viddouyim (confessions) : un coupable ne plaide pas pour un coupable. Le kohen gadol doit d'abord se rendre lui-même innocent avant de pouvoir expier pour son foyer, puis pour sa tribu, puis pour le peuple. Ce même membre de phrase va servir, au segment suivant, à une tout autre fin.
Le Maître a dit : « Je n'ai (ainsi) que le moment de l'encensement. » D'où cela ressort-il ? Rava a dit -- et de même a dit Rabbi Yits'hak bar Avdimi, et de même a dit Rabbi Elazar : le verset dit « et il expiera pour lui, pour sa maison et pour toute l'assemblée d'Israël » ; quelle est l'expiation qui est identique pour lui, pour sa maison, pour ses frères les kohanim et pour toute l'assemblée d'Israël ?
Tu dois dire : c'est l'encensement de la ketoret.
La guemara commence son travail sur la baraita et revient à son tout premier mot. La baraita disait : « je n'ai que le moment de l'encensement » -- mais d'où tenait-elle que le point de départ était l'encensement ? Le verset ne prononce jamais le mot ketoret. Mai machma ? : qu'est-ce qui, dans les mots, le laisse entendre ?
La réponse -- rapportée au nom de trois maîtres à la fois, signe qu'elle était tenue pour solide -- fait travailler la fin du verset sur son début. Puisque la conclusion parle d'une expiation qui vaut à la fois pour le kohen gadol, sa maison, les kohanim et tout Israël, il faut chercher l'unique service de Yom Kippour dont le bénéficiaire soit exactement ce quatuor. Ce n'est pas le sang : Rachi rappelle que le taureau expie pour le kohen gadol et ses frères kohanim, le bouc pour Israël -- chacun a sa part, aucun n'a le tout. Seule la ketoret couvre tout le monde à la fois.
Et la ketoret expie ? Oui, car Rabbi 'Hananya a enseigné : nous avons appris de la ketoret qu'elle expie, ainsi qu'il est dit « et il mit la ketoret et il expia pour le peuple » (Nb 17,12).
Et l'école de Rabbi Yichmael a enseigné : pour quoi la ketoret expie-t-elle ? Pour le lachon hara (la médisance).
Que vienne une chose (accomplie) en secret et qu'elle expie un acte (accompli) en secret.
Objection incidente, mais de fond : le vocabulaire de la kapara (expiation) appartient normalement aux korbanot, aux offrandes du sang. Un encens qui expie -- est-ce une catégorie réelle ? La guemara répond par un verset narratif : lors de la révolte de Korah, Aharon prend l'encens, court entre les vivants et les morts, et le fléau s'arrête. L'Écriture y écrit textuellement vayekhaper al ha-am.
L'école de Rabbi Yichmael précise la spécialité de cette expiation : le lachon hara. Le raisonnement est de mesure pour mesure, et il est parfait : la médisance est l'acte be-hashai par excellence -- on la murmure à l'écart, jamais devant celui qu'elle vise. Que l'expie donc le service le plus discret du Temple, celui qui se fait dans un sanctuaire évacué de toute présence humaine. Rachi ferme la boucle : l'affaire de Korah était bien du lachon hara, puisque l'accusation portée contre Moche et Aharon fut « c'est vous qui avez fait mourir le peuple de l'Éternel ».
Nous avons appris là-bas (dans une michna) : on se retire de l'espace entre le Oulam et l'autel au moment de l'encensement. Rabbi Elazar a dit : on n'a enseigné cela qu'au moment de l'encensement du Heikhal ; mais au moment de l'encensement du Saint des Saints (lifnai ve-lifnim), c'est du Heikhal que l'on se retire -- de l'espace entre le Oulam et l'autel, on ne se retire pas.
Nouvelle pièce au dossier, et c'est elle qui va porter tout le reste du daf. Une michna enseigne qu'on évacue bein ha-oulam ve-la-mizbeah, l'espace à ciel ouvert de vingt-deux coudées entre le vestibule et l'autel extérieur, au moment de l'encensement. Mais duquel des deux encensements parle-t-elle ?
Rabbi Elazar tranche : uniquement celui du Heikhal, l'encens quotidien de l'autel d'or, matin et soir. La raison, donnée par Rachi, est purement topographique : cet espace extérieur est contigu à l'autel d'or ; on est littéralement à la porte du service. En revanche, quand le service se fait au Saint des Saints, le retrait ne se propage que d'un cran : le Heikhal, qui y touche, se vide -- l'espace extérieur, trop éloigné, reste peuple.
La règle sous-jacente vaut la peine d'être formulée : le retrait rayonne d'un seul cran à partir du lieu du service. C'est cette règle simple que la baraita de Rabbi Yossi va sembler contredire.
Rav Ada bar Ahava objecta -- et certains rapportent cela sans nom d'auteur (kedi) : Rabbi Yossi dit : de même qu'on se retire de l'espace entre le Oulam et l'autel au moment de l'encensement, de même on se retire au moment de l'application (du sang) du taureau du kohen oint, du taureau (apporté) pour une décision erronée de la communauté, et des boucs de l'idolâtrie.
L'attaque. Rav Ada bar Ahava produit une baraita de Rabbi Yossi qui aligne sur l'encensement trois autres services, tous des matan damim qui se font dans le Heikhal (sur le parokhet et sur l'autel d'or) : le par kohen machia'h (le taureau du kohen gadol qui a fauté sur sa propre décision), le par helem davar chel tsibbour (le taureau apporté quand le Sanhédrin s'est trompé et que la communauté a agi en conséquence), et les se'irei avoda zara (les boucs pour une idolâtrie collective commise sur décision du beit din).
Tossefot signale une élégance de rédaction : Rabbi Yossi aurait pu ajouter à sa liste le taureau et le bouc de Yom Kippour eux-mêmes, mais il ne l'a pas fait parce que la formule n'aurait pas été pessika, nette -- une partie de leurs aspersions se fait dans le Heikhal, une autre dans le Saint des Saints, et le cas aurait donc été mixte.
Dès lors, quelle supériorité (ma'ala) y a-t-il entre le Heikhal et l'espace entre le Oulam et l'autel ? Sinon que, dans le Heikhal, on se retire aussi bien au moment de l'encensement qu'en dehors du moment de l'encensement, tandis que de l'espace entre le Oulam et l'autel on ne se retire qu'au moment de l'encensement.
La baraita se pose elle-même la question que son enseignement appelle : si l'espace extérieur s'évacue aussi pour les aspersions, que reste-t-il de propre au Heikhal ? Le mot ma'ala désigne ici un degré de sévérité supplémentaire, un cran de sainteté qui se traduit par une règle plus stricte.
Réponse de la baraita : dans le Heikhal on se retire bein bich'at haktara ou-vein chelo bich'at haktara -- pendant l'encensement et hors de l'encensement ; dehors, seulement pendant l'encensement. Tout va se jouer sur ces six mots. À ce stade, la guemara les entend comme Rachi le note : « hors encensement » = pendant l'application des sangs. La supériorité serait donc encens contre sang. Tossefot prévient d'ailleurs une objection évidente : matériellement, les supériorités du Heikhal sont innombrables (l'autel d'or, la menora, la table y sont) -- la baraita ne parle que de la perisha, du régime de retrait.
En tout cas, au moment de l'encensement, on se retire (bien). N'est-ce pas au moment de l'encensement du Saint des Saints ?
Voici le fil de l'objection contre Rabbi Elazar, tiré en une phrase. Peu importe le détail des supériorités : la baraita affirme, au minimum, qu'au moment de l'encensement on évacue bien l'espace entre le Oulam et l'autel. Et de quel encensement s'agit-il, sinon de celui du Saint des Saints, dont toute la sougya parle depuis le début ? Si c'est le cas, Rabbi Elazar est réfuté frontalement.
Tossefot pose ici la vraie question de fond, celle qu'on ne voit pas en lisant vite : dans l'hypothèse où l'on évacue effectivement l'espace extérieur pour l'encensement du Saint des Saints, pourquoi ne pas l'évacuer aussi pour les aspersions qui s'y font ? Les deux, après tout, dérivent du même verset (segment 1). Sa réponse est un principe de graduation rabbinique : l'encensement est écrit explicitement dans le verset, l'aspersion ne s'en tire que du mot superflu lekhaper -- les Sages ont donc décrété plus sévèrement sur ce que le texte nomme que sur ce qu'il implique.
Non : au moment de l'encensement du Heikhal. Si (c'est) ainsi -- (comment dire) « quelle supériorité », et rien de plus ?
Mais il y a bien cette supériorité-ci : du Heikhal on se retire aussi bien au moment de son propre encensement qu'au moment de l'encensement du Saint des Saints, tandis que de l'espace entre le Oulam et l'autel on ne se retire qu'au moment de l'encensement du Heikhal !
La parade, puis la contre-attaque. La parade : la baraita ne visait pas l'encensement du Saint des Saints mais celui du Heikhal. Rachi rend la lecture entière : de même qu'on évacue l'espace extérieur pour l'encens quotidien du Heikhal, de même on l'évacue pour l'aspersion du taureau du kohen oint -- qui se fait, elle aussi, dans le Heikhal. Rien ici ne concerne le Saint des Saints, donc rien ne contredit Rabbi Elazar.
La contre-attaque, et elle est fine : sur cette lecture, la baraita a mal compté. Elle annonce une supériorité du Heikhal (encens contre sang), alors qu'il en existe une seconde, toute aussi réelle -- le Heikhal se vide pour ses deux encensements, le sien et celui du Saint des Saints, tandis que l'espace extérieur ne se vide que pour un seul. Or la baraita écrivait ela, « sinon que » : une seule et unique. Le compte ne tombe pas juste.
(Mais) voici bien ce qui est enseigné : « sinon que, dans le Heikhal, on se retire aussi bien au moment de l'encensement qu'en dehors du moment de l'encensement, tandis que de l'espace entre le Oulam et l'autel on ne se retire pas »
La résolution, et elle est d'une économie remarquable : ha katani -- c'est précisément cela que la baraita enseigne. La supériorité unique qu'elle annonce n'est pas celle qu'on croyait ; c'est exactement celle qu'on vient de lui opposer.
Tout tient à un terme implicite. Quand la baraita dit chelo bich'at haktara, « hors du moment de l'encensement », il faut compléter : hors du moment de l'encensement du Heikhal -- ce qui désigne, non pas l'aspersion du sang comme on l'avait d'abord entendu, mais l'encensement du Saint des Saints. La supériorité du Heikhal est donc : il se vide pour les deux encensements, l'espace extérieur pour le sien seulement. Une seule supériorité, le compte tombe juste, et Rabbi Elazar tient debout.
Notez le geste : la guemara n'a rien corrigé -- ni la baraita, ni Rabbi Elazar. Elle a seulement changé le mot sous-entendu après haktara. C'est exactement le mouvement de 43b, où Rav Yehouda ne déplaçait pas le verset mais le point d'où l'on compte les rangées de dalles. La phrase s'interrompt ici : la suite -- ce dont on ne se retire pas, et la fin de la sougya -- se lit en 44b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).