Sougya : Le daf achève d'abord la baraita du retrait (perisha) : le Heikhal a deux motifs d'évacuation, l'espace bein ha-oulam ve-la-mizbeach un seul -- Rava répond que cela ne fait qu'un seul et même « nom de retrait ». Il justifie ensuite l'extension du retrait aux trois autres sacrifices intérieurs, par une gezera chava sur le mot kappara.
S'ouvre alors la question de fond : les degrés de sainteté du Temple (les ma'alot de la michna de Kelim) sont-ils de la Torah ? Rav Aha bar Ahava le déduit du fait que le décret s'arrête exactement à l'espace bein ha-oulam ; la guemara rejette : ce qui fixe la limite, c'est que l'autel extérieur rende la séparation visible.
Rava tente une seconde déduction -- le Oulam partagerait la sainteté du Heikhal, faute de quoi on aurait un décret protégeant un décret -- et elle est rejetée de même : Oulam et bein ha-oulam ne forment qu'une seule kedoucha, donc un seul décret. La seconde moitié du daf commente la michna sur la mahta, l'encensoir à braises : six différences entre le rite quotidien et celui de Kippour, commandées par deux principes -- la Torah ménage les biens d'Israël, et l'on ménage la faiblesse du grand prêtre à jeun.
Suivent l'arithmétique des kav renversés (Rav Hisda et Rav Achi harmonisent deux baraitot contradictoires), l'énigme du niachtik (anneau sonore selon Rachi, étui de cuir selon le Yerouchalmi), et l'ouverture de la liste des sept ors, interrompue en pleine phrase.
-- si ce n'est au moment de l'encensement (haktara).
Mais il y a encore ce degré (ma'ala) : du Heikhal on se retire aussi bien pour sa propre sanctification (kedoucha didei -- l'application des sangs à l'intérieur du Heikhal) que pour la sanctification de lifnai ve-lifnim (le Saint des saints), alors que de l'espace entre le Oulam et l'autel on ne se retire que pour la sanctification du Heikhal ! Rava dit : c'est un seul et même nom de retrait (chem perisha ahat hi).
La baraita comparait le Heikhal et l'espace bein ha-oulam ve-la-mizbeach et n'y comptait qu'une seule différence. Objection : il y en a une seconde, et elle est de taille. Du Heikhal on sort pour deux raisons distinctes -- quand on officie dans le Heikhal (kedoucha didei) et quand on officie au-delà, dans le Saint des saints. De l'espace bein ha-oulam, on ne sort que pour la première.
Réponse de Rava : chem perisha ahat hi -- littéralement « c'est un seul nom de retrait ». Les deux motifs relèvent d'un unique degré de sainteté, on ne les compte donc pas deux fois. Rachi ajoute la raison d'économie : si la baraita nous a déjà appris qu'on ne se retire pas de cet espace pour l'encens du Saint des saints, il était inutile de le répéter pour les sangs.
Le Maître a dit : de même on se retire au moment de l'application (du sang) du taureau du Cohen machiah (le prêtre oint), du taureau pour une faute involontaire de la communauté (par hé'elem davar chel tsibbour) et des boucs de l'idolâtrie (se'irei avoda zara). D'où le tenons-nous ?
Rabbi Pedat dit : cela se tire d'une gezera chava (analogie de termes) entre « kappara » (expiation) et « kappara » dit à propos de Yom Kippour.
La guemara revient sur une clause de la baraita : le retrait ne vaut pas que pour Kippour ; il vaut aussi pour les trois autres sacrifices dont le sang est applique à l'intérieur du Heikhal (le taureau du grand prêtre qui a fauté, le taureau de la communauté égarée par une décision erronée, les boucs offerts pour une idolâtrie collective).
D'où vient cette extension ? D'une gezera chava : chacun de ces sacrifices est désigné par le mot kappara, comme le service de Yom Kippour d'où le verset tire la loi du retrait. Le mot commun transporte la loi d'un cas à l'autre. Tossefot soulève la difficulté technique : le taureau du Cohen machiah, lui, ne porte pas le mot kappara -- il ne l'obtient que par un hekech (analogie de contexte), et une loi tirée par gezera chava ne se retransmet pas par hekech.
Rav Aha bar Ahava dit : apprends-en que les degrés (ma'alot) sont d'ordre toranique (de'orayta), et que c'est ainsi qu'ils ont été reçus par tradition.
Nouvelle sougya, greffée sur la précédente. La michna de Kelim (chap. 1) énumère une échelle de lieux de sainteté croissante, du mont du Temple jusqu'au Saint des saints. Question de fond : cette échelle est-elle de'orayta (de la Torah, transmise comme halakha le-Moche mi-Sinaï) ou une construction rabbinique ?
Rav Aha bar Ahava tranche pour de'orayta, et sa preuve vient de notre baraita. Rachi explique le raisonnement : le verset n'impose de sortir que du Heikhal ; le retrait de l'espace bein ha-oulam ve-la-mizbeach, lui, est un décret des Sages, de peur qu'on ne franchisse la porte. Mais alors pourquoi ce décret s'arrête-t-il exactement la ? Parce que cet espace forme un palier de sainteté distinct du reste de la azara -- et ce découpage doit donc préexister au décret, c'est-à-dire venir de la Torah.
Car si tu venais à penser qu'ils sont d'institution rabbinique, en quoi l'espace entre le Oulam et l'autel serait-il différent ? (Diras-tu :) de peur que l'on n'y entre par mégarde ?
Alors que l'on se retire aussi de toute la azara -- de peur que l'on n'y entre par mégarde !
Le détail de l'argument. Si le retrait de l'espace bein ha-oulam n'est qu'une précaution rabbinique contre une entrée accidentelle dans le Heikhal, la même précaution devrait valoir depuis n'importe quel point de la azara -- on peut y entrer par mégarde de partout. Rachi prévient l'objection : ce ne serait pas un « décret pour protéger un décret », puisque tout cela ne constituerait qu'un seul et même décret, étendu plus loin.
(Réponse :) entre le Oulam et l'autel, puisque rien ne fait séparation, la chose ne se remarque pas ; la azara, puisqu'il y a l'autel extérieur qui fait séparation, la chose se remarque.
La guemara rejette la preuve. Le décret peut fort bien rester rabbinique : ce qui en fixe la limite n'est pas un palier de sainteté, c'est un fait visible. Entre le Oulam et l'autel, rien ne s'interpose entre le prêtre et l'entrée du Heikhal : lo minkera milta, la frontière ne se remarque pas, donc le risque est réel. Depuis la azara, en revanche, la masse de l'autel extérieur barre le passage et rend la séparation évidente : minkera milta, on n'entre pas sans s'en apercevoir, et le décret n'a plus lieu d'être.
Conséquence : la question de départ reste ouverte. Rien ne prouve que les ma'alot soient de'orayta.
Rava dit : apprends-en que la sainteté du Oulam et celle du Heikhal ne forment qu'une seule et même chose. Car si tu venais à penser qu'il s'agit de deux saintetés, le Oulam lui-même ne serait qu'un décret -- et irions-nous édicter un décret pour protéger un décret ?!
Seconde tentative de déduction, celle de Rava, bâtie sur le principe classique : ein gozerin gezera li-gzera, on n'édicte pas un décret pour protéger un autre décret. Le raisonnement suppose deux étages : si le Oulam n'était interdit que par décret (pour protéger le Heikhal), alors interdire l'espace devant le Oulam serait un second étage -- inadmissible. Donc le Oulam doit être interdit par la Torah elle-même, c'est-à-dire partager la sainteté du Heikhal.
Rachi précise la mécanique : le Oulam serait lui aussi englobé dans l'expression ohel moed du verset, ce qui rend son interdiction toranique et fait du seul espace bein ha-oulam le décret.
Non : le Oulam et l'espace entre le Oulam et l'autel forment une seule sainteté ; le Heikhal et le Oulam, deux saintetés.
Rejet de la seconde déduction. Il n'y a jamais eu deux étages de décret. Les Sages ont édicté un décret -- interdire le Oulam à cause du Heikhal -- et comme le Oulam et l'espace situé devant lui partagent la même sainteté, cet espace se trouve entraîné dans le même décret, automatiquement, sans qu'on ait besoin d'en formuler un second. Rachi : « l'air de bein ha-oulam a été entraîné dans ce décret ». Le Heikhal et le Oulam, eux, restent bel et bien deux saintetés distinctes.
« Chaque jour, il ramassait (les braises) avec (un encensoir) d'argent, etc. » Quelle en est la raison ? La Torah ménage les biens d'Israël (ha-Torah hassa al mamonan chel Israël).
La guemara passe au commentaire de la michna, qui décrivait la mahta -- l'encensoir à braises avec lequel on prend le feu de l'autel extérieur pour l'apporter à l'encens. Chaque jour, le prêtre ramasse avec un ustensile d'argent et transvase dans un ustensile d'or.
Pourquoi ne pas ramasser directement avec l'or ? Parce que ha-Torah hassa al mamonan chel Israël : la Torah ménage les biens du public. Rachi donne le mécanisme concret -- racler les braises use le métal et l'amoindrit ; autant user l'argent que l'or. Le principe est général et revient partout dans le Talmud.
« Et ce jour-là, il ramasse avec (un encensoir) d'or, et c'est avec lui qu'il entrait. » Quelle en est la raison ? À cause de la faiblesse du Cohen gadol.
Le jour de Kippour, la règle d'économie s'efface devant une autre considération. Le grand prêtre accomplit seul tout le service, à jeun : on lui épargne le transvasement d'un ustensile à l'autre. Un seul encensoir, celui d'or, sert donc au ramassage et à l'entrée dans le Saint des saints. C'est la première des six différences que le daf va détailler.
« Chaque jour, avec (un encensoir) de quatre kav, etc. » On a enseigné (michna Tamid) : un kav de braises se dispersait, il les balayait vers l'ama (le canal).
Arithmétique du transvasement : on ramasse dans un ustensile de 4 kav et l'on verse dans un ustensile de 3 kav. Le kav excédentaire tombe à terre. La michna de Tamid précise le sort de ces braises tombées : elles ne sont pas ramassées, on les balaie dans l'ama, le canal d'évacuation qui traverse la azara et se déverse dans le torrent du Cédron.
Une baraita enseigne : un kav ; une autre enseigne : deux kav (kavayim). Passe encore celle qui enseigne « un kav » : c'est (l'avis des) Sages.
Mais celle qui enseigne « deux kav », de qui est-elle ? Ni des Sages, ni de Rabbi Yossi !
Contradiction entre deux baraitot sur la quantité renversée. Le compte des Sages (4 kav vers 3) donne 1 kav : la première baraita est donc la leur. Mais 2 kav ne correspondent à aucun avis connu -- Rabbi Yossi, qui fait ramasser dans une se'a (6 kav) pour verser dans 3 kav, devrait en perdre 3. La suite du daf propose deux solutions : un troisième tana (Rav Hisda) ou une lecture nouvelle des unités de mesure (Rav Achi).
Rav Hisda dit : c'est (l'avis de) Rabbi Yichmael fils de Rabbi Yo'hanan ben Beroka, comme on l'a enseigné : Rabbi Yichmael fils de Rabbi Yo'hanan ben Beroka dit : c'est avec (un encensoir) de deux kav qu'il entrait.
Première solution : un troisième avis. Rabbi Yichmael fils de Rabbi Yo'hanan ben Beroka retient le ramassage des Sages (4 kav) mais réduit l'ustensile d'arrivée à 2 kav. Différence : 2 kav. La baraita orpheline retrouve ainsi son auteur.
Rav Achi dit : tu peux même dire (que c'est) Rabbi Yossi, et voici ce qu'il dit : chaque jour il ramassait avec (un encensoir) d'une se'a du désert (midbarit), et il transvasait dans (un encensoir) de trois kav de Jérusalem.
Seconde solution, plus élégante : pas de troisième tana, mais deux systèmes de mesures. Les mesures dites du désert (celles de la Torah) ont été majorées d'un sixième lorsqu'on est arrivé à Jérusalem. Une se'a du désert = 6 kav du désert = 5 kav de Jérusalem. Si l'on verse cette se'a dans un ustensile de 3 kav de Jérusalem, il reste exactement 2 kav. Rabbi Yossi devient donc l'auteur de la seconde baraita, sans rien changer à son avis.
« Chaque jour elle était lourde, et ce jour-là légère. » On a enseigné : chaque jour sa paroi (gueld) était épaisse, et ce jour-là mince ; chaque jour elle était courte, et ce jour-là longue. Quelle en est la raison ?
Afin que le bras du Cohen gadol lui vienne en aide.
Trois différences de plus, toutes commandées par le même souci : soulager le grand prêtre. La paroi plus mince explique le poids moindre -- ce n'est donc pas une quatrième différence mais la cause de la troisième. Le manche allongé permet d'appuyer l'encensoir contre l'avant-bras au lieu de le porter à bout de bras : « que son bras lui vienne en aide ».
On a enseigné : chaque jour elle n'avait pas de niachtik, et ce jour-là elle avait un niachtik. Ce sont les paroles de Ben ha-Segan (le fils de l'adjoint du grand prêtre).
Sixième différence, et le mot niachtik est obscur -- d'où deux lectures. Rachi : un anneau fixé à l'extrémité du manche, qui cliquette et fait entendre un son, en écho au verset sur les clochettes du grand prêtre, « on entendra son bruit lorsqu'il entrera » (Ex 28,35).
Tossefot, suivant le Talmud de Jérusalem, lit nartek : un étui de cuir entourant le manche pour ne pas se brûler -- car dans un ustensile de métal, « si une partie est chaude, le tout est chaud », et ce jour-là les braises séjournent longtemps dans l'encensoir. Le Yerouchalmi objecte que cet étui ferait pièce rapportée ; réponse : il est cloué au manche, donc annexé et compté comme le corps même de l'ustensile.
« Chaque jour son or était verdâtre (yarok). » Rav Hisda dit : il y a sept (sortes d')or : l'or ; l'or bon (tov) ; l'or d'Ofir ; l'or moufaz ; l'or chahout ; l'or sagour ; l'or parvayim. « L'or » et « l'or bon » -- ainsi qu'il est écrit : « et l'or de ce pays-là est bon » (Gn 2,12).
L'or d'Ofir -- parce qu'il vient d'Ofir. L'or moufaz --
La michna opposait l'or verdâtre des autres jours à l'or rouge de Kippour : la guemara en profite pour ouvrir une petite encyclopédie. Rav Hisda dénombre sept appellations de l'or dans l'Écriture et entreprend de les expliquer une à une.
Trois seulement sont traitées ici. « L'or » simple existe puisque le verset a besoin de préciser ailleurs « bon » (Rachi). L'or bon, selon le Yerouchalmi cité par Tossefot, ne perd rien de sa masse à l'affinage. L'or d'Ofir tire son nom de sa provenance. Le daf s'interrompt sur « l'or moufaz -- » : la réponse ouvre le daf suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).