Sougya : Le daf achève la liste des sept ors ouverte en 44b -- chahout, sagour, parvayim -- avant que Rav Achi n'y remette de l'ordre : il n'y a que cinq variétés, chacune en deux qualités, et l'or rouge de la mahta de Kippour prouve l'existence du parvayim. La guemara commente ensuite, en série, quatre différences de la michna : l'encens broyé daka min ha-daka, la montée au milieu de la rampe et non par son bord est, le kiddouch yadayim ve-raglayim au kiton d'or -- les deux dernières pour un seul motif, l'honneur du kohen gadol.
La seconde moitié du amoud est occupée par une mahloket de comptage : combien de ma'arakhot, de tas de bois, brûlent sur l'autel ? Rabbi Yehouda dit deux, Rabbi Yossi trois (il ajoute le kiyoum ha-ech), Rabbi Meir quatre (il ajoute les evarim ou-fedarim inachevés) -- et chacun un de plus à Kippour, pour les braises du Saint des saints.
Notre michna suit Rabbi Meir. La guemara distribue alors les mentions du feu dans les versets : ce que l'un affecte à un tas, l'autre doit l'affecter ailleurs, d'où le détour par la hatsatat alita -- où allume-t-on le petit bois, et un zar pourrait-il le faire au soufflet depuis le sol ?
-- parce qu'il ressemble au paz (l'or fin). L'or chahout (filé) -- parce qu'on le file comme un fil.
L'or sagour (fermé) -- à l'heure où (sa boutique) s'ouvre, toutes les (autres) boutiques se ferment. L'or parvayim -- parce qu'il ressemble au sang des taureaux (parim).
Le daf s'ouvre sur la fin de la liste des sept ors de Rav Hisda, commencée à la fin de 44b. Chaque nom biblique de l'or reçoit une étymologie : le moufaz brille comme le paz ; le chahout est si malléable qu'on peut le filer (chenitve ke-hout, d'où son nom) ; le sagour est si recherché que toutes les autres boutiques d'orfèvrerie ferment dès qu'on en met en vente ; le parvayim est rouge comme le sang des taureaux (parim).
Cette liste n'est pas ornementale : la michna a enseigné que la mahta (l'encensoir) de Yom Kippour était d'un or particulier, ce qui a ouvert la discussion sur les variétés d'or.
Rav Achi dit : il y en a cinq, et chacun d'eux comporte (une qualité) « or » et (une qualité) « bon or ». On a enseigné de même (dans une baraita) : chaque jour son or était verdâtre, et ce jour-là rouge -- et c'est l'or parvayim, qui ressemble au sang des taureaux.
Rav Achi réduit la liste : il n'y a pas sept catégories mais cinq. « Or » et « bon or » ne sont pas deux sortes à part ; ce sont deux qualités (avec ou sans scories) qui se retrouvent à l'intérieur de chacune des cinq variétés nommées.
La preuve (tania nami hakhi) porte sur le dernier nom de la liste : une baraita atteste que l'encensoir de Kippour était rouge alors qu'il était verdâtre le reste de l'année -- c'est bien que le parvayim est une variété réelle et distincte, nommée d'après la couleur du sang des taureaux.
« Chaque jour il offre un peras (une demi-mane d'encens) le matin, etc. » Chaque jour (l'encens) était broyé fin (daka), et ce jour-là plus fin que fin (daka min ha-daka). Nos maîtres ont enseigné : que vient enseigner (le mot) « daka » (fin) ?
N'a-t-il pas déjà été dit : « et tu en broieras finement » ! Mais (c'est) pour inclure le plus fin que fin.
La guemara passe au commentaire de la michna. Le principe de la dracha est ici l'économie du texte : puisque Ex 30,36 exige déjà de broyer l'encens finement pour toute l'année, l'adjectif daka répète à propos de Kippour (Lev 16,12) serait superflu -- il doit donc enseigner un degré supplémentaire.
D'où : daka min ha-daka, plus fin que fin. Le même encens est repassé au pilon la veille de Kippour pour atteindre cette finesse supérieure.
« Chaque jour, les cohanim montent du côté est de la rampe (kevesh). » Car le Maître a dit : tous les tours que tu tournes ne seront que par la droite, c'est-à-dire vers l'est.
La rampe est adossée au sud de l'autel ; un cohen qui la gravit à donc l'est à sa droite. Le principe général kol pinot che-ata pone lo yehou ela derekh yamin (tout tour se fait par la droite) impose de contourner l'autel en partant vers l'est.
Monter par le bord est de la rampe, c'est arriver en haut déjà du bon côté : le virage à droite se fait sans traverser la plateforme.
« Et ce jour-là (ils montent) au milieu et (descendent) au milieu. » Quelle en est la raison ? À cause de l'honneur du kohen gadol.
Le grand prêtre ne longe pas le bord : il emprunte l'axe de la rampe, à la montée comme à la descente. La raison n'est pas rituelle mais protocolaire -- kevodo chel kohen gadol.
Rachi précise la nuance : marcher au centre et faire le tour de l'autel qu'on en ait besoin ou non, c'est se comporter en ben bayit, en maître de maison chez soi. Le rite met en scène le statut du kohen gadol dans le Temple ce jour-là.
« Chaque jour, le kohen [gadol] sanctifie ses mains et ses pieds à partir du kiyor (la vasque), etc. » Quelle en est la raison ? À cause de l'honneur du kohen gadol.
Même réponse, deuxième application : à Kippour, le grand prêtre puise l'eau du kiddouch yadayim ve-raglayim dans un kiton d'or et non dans le kiyor commun. La guemara traite ces différences en série parce qu'elles relèvent d'un unique principe : l'honneur du kohen gadol.
« Chaque jour il y avait là quatre ma'arakhot (dispositions de bois). » Nos maîtres ont enseigné : chaque jour il y avait deux ma'arakhot, et ce jour-là trois : l'une, la grande ma'arakha ; l'une, la seconde ma'arakha, celle de la ketoret ; et l'une, celle qu'on ajoute en ce jour -- paroles de Rabbi Yehouda.
Nouvelle section de la michna, et immédiatement une difficulté : la michna annonce quatre ma'arakhot par jour, mais la baraita en donne trois comptes différents. Une ma'arakha est un tas de bois disposé et allumé sur l'autel extérieur, chacun ayant sa fonction propre.
Rabbi Yehouda est le plus économe : deux tas ordinaires (le grand tas pour les sacrifices, le second pour les braises de la ketoret quotidienne), plus un le jour de Kippour. Rachi précise à quoi sert cet ajout : on y prend les braises de la ketoret de lifnai ve-lifnim, celle que le kohen gadol fait fumer dans le Saint des saints.
Rabbi Yossi dit : chaque jour trois, et ce jour-là quatre : l'une, celle de la grande ma'arakha ; l'une, la seconde ma'arakha, celle de la ketoret ; l'une, celle du maintien du feu (kiyoum ha-ech) ; et l'une, celle qu'on ajoute en ce jour.
Rabbi Yossi ajoute un troisième tas permanent : le kiyoum ha-ech, une réserve de bois destinée à nourrir le grand tas si sa flamme faiblit. Le total passe donc à trois en semaine et quatre à Kippour.
Rabbi (Meir) dit : chaque jour quatre, et ce jour-là cinq : l'une, celle de la grande ma'arakha ; l'une, celle de la seconde ma'arakha, celle de la ketoret ; l'une, celle du maintien du feu ; l'une, pour les membres et les graisses (evarim ou-fedarim) qui n'ont pas été consumés depuis la veille au soir ; et l'une, celle qu'on ajoute en ce jour.
Rabbi Meir ajoute un quatrième tas permanent, réservé aux evarim ou-fedarim -- les membres et les graisses des sacrifices de la veille dont la combustion n'a pas été achevée. C'est son compte qui donne quatre et cinq : notre michna suit donc Rabbi Meir.
Rachi définit le cas : soit ces morceaux n'ont jamais été placés sur le tas, soit ils y ont été placés mais n'ont pas eu le temps de brûler entièrement.
En tout état de cause, tous s'accordent au moins sur deux (ma'arakhot) : d'où le savons-nous ? Le verset dit : « c'est la ola sur son foyer, sur l'autel, toute la nuit » (Lev 6,2) -- c'est la grande ma'arakha ; « et le feu de l'autel y sera maintenu allumé » (ibid.) -- c'est la seconde ma'arakha, celle de la ketoret.
Et Rabbi Yossi, d'où tire-t-il le maintien du feu ? Il le tire de « et le feu sur l'autel y sera maintenu allumé » (Lev 6,5).
La guemara change de registre : après avoir énoncé les avis, elle cherche la source de chaque tas. Le raisonnement est arithmétique -- il faut autant de mentions du feu dans le texte que de tas dans le compte.
Deux tas font consensus, tirés des deux moitiés d'un même verset (Lev 6,2). Rabbi Yossi, qui en veut trois, mobilise la troisième mention du feu (Lev 6,5) pour son kiyoum ha-ech. Question implicite pour la suite : si Rabbi Yehouda n'a que deux tas, à quoi lui sert ce troisième verset ?
Et Rabbi Yehouda ? Ce (verset) vient pour l'allumage des alita (les brindilles).
Comme on l'a enseigné : Rabbi Yehouda disait : d'où (sait-on) que l'allumage des brindilles ne doit se faire qu'au sommet de l'autel ? Le verset dit : « et le feu sur l'autel y sera maintenu allumé ».
Rabbi Yossi dit : d'où (sait-on) qu'on fait une ma'arakha pour le maintien du feu ? Le verset dit : « et le feu sur l'autel y sera maintenu allumé ».
Réponse : le troisième verset n'est pas inemployé chez Rabbi Yehouda -- il enseigne la hatsatat alita, l'allumage du petit bois. Les alita sont, selon Rachi, de fins copeaux avec lesquels on met le feu au grand tas.
L'enjeu pratique : allume-t-on ces copeaux en bas, sur le dallage, pour les monter ensuite enflammés, ou doit-on les allumer en haut de l'autel ? Le verset, qui parle d'un feu sur l'autel, tranche pour la seconde solution. La baraita met ainsi les deux drachot en vis-à-vis : même verset, deux emplois exclusifs l'un de l'autre.
Et Rabbi Yossi, d'où tire-t-il l'allumage des alita ? Il le tire de là où Rabbi Chimon le tire.
Comme on l'a enseigné : « Et les fils d'Aharon le cohen mettront du feu sur l'autel » (Lev 1,7) -- cela enseigne sur l'allumage des alita qu'il ne doit se faire que par un cohen apte (kacher) et avec les keli charet (revêtu des habits du service) : paroles de Rabbi Yehouda. Rabbi Chimon lui dit : t'imaginerais-tu qu'un zar (non-cohen) s'approche de l'autel ?
Mais (le verset) enseigne sur l'allumage des alita qu'il ne doit se faire qu'au sommet de l'autel.
Rabbi Yossi a déjà dépensé Lev 6,5 pour son kiyoum ha-ech : il lui faut donc une autre source pour l'allumage en haut de l'autel. Il la trouve là où Rabbi Chimon la trouve, dans Lev 1,7.
Le débat entre Rabbi Yehouda et Rabbi Chimon porte sur ce que ce verset enseigne. Pour Rabbi Yehouda : que l'opération exige un cohen kacher revêtu des habits de kehouna. Rabbi Chimon objecte que c'est évident -- Nb 18,3 interdit déjà au zar d'approcher de l'autel -- et que le verset doit donc enseigner autre chose : le lieu, le sommet de l'autel.
Rachi (glose 4) explique le système de Rabbi Chimon jusqu'au bout : le mot « cohen » du verset n'est pas superflu pour autant, il sert au dépôt du feu lui-même (un zar ne peut pas le lancer sur l'autel depuis le sol) ; et Lev 6,5 reste disponible pour le kiyoum ha-ech, comme Rabbi Yossi.
Et Rabbi Yehouda ? Si (on l'apprenait) de là, j'aurais pu dire : il se tient au sol et opère avec un soufflet (mapouah) -- (le verset) nous enseigne donc (qu'il faut un cohen).
Rabbi Yehouda répond à l'objection de Rabbi Chimon. Certes, un zar ne peut pas approcher de l'autel -- mais il pourrait rester au sol, hors de la zone interdite, et attiser les copeaux d'en bas au mapouah, le soufflet. Le verset n'est donc pas superflu : il exclut aussi cette hypothèse à distance.
C'est la nafka mina réelle du débat : jusqu'où porte l'interdit du zar quand il n'y a pas de contact physique avec l'autel.
Et Rabbi Meir, les membres et les graisses qui n'ont pas été consumés depuis la veille au soir, d'où (tire-t-il leur ma'arakha) ? Il le tire de « ET le feu » (ve-ech).
Et les Sages : ils n'exposent pas le vav.
Reste le quatrième tas de Rabbi Meir. Sa source est le plus mince des indices : le vav de ve-ech ha-mizbeah (Lev 6,2). Un vav en apparence purement conjonctif devient, chez lui, l'indication d'un tas supplémentaire.
Les Sages -- ici Rabbi Yehouda et Rabbi Yossi -- ne dorchent pas le vav : ils ne tirent aucune halakha d'une simple lettre de liaison. C'est une divergence de méthode exégétique, pas de fait.
Et les Sages, que font-ils des membres et des graisses qui n'ont pas été consumés depuis la veille au soir ? Il les remet sur la grande ma'arakha.
Comme on l'a enseigné : d'où (sait-on) que les membres et les graisses qui n'ont pas été consumés depuis la veille au soir
Dernière conséquence : puisque les Sages n'ont pas de tas dédié, il faut bien que ces restes aillent quelque part. Réponse : mahazir lahen la-ma'arakha guedola -- on les remet sur le grand tas, où leur combustion s'achèvera.
Le amoud s'interrompt en pleine citation de la baraita qui doit fournir le verset : la suite est en 45b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).