Sougya : Le amoud achève d'abord la baraita ouverte en 45a : les membres et les graisses que le feu n'a pas fini de consumer pendant la nuit restent sur l'autel, où attendent sur la rampe ou sur le sovev jusqu'à ce que la grande ma'arakha du matin soit dressée -- Tossefot précise pourquoi le yessod, lui, est exclu : l'offrande y serait invalidée par la linah. Rabbi Meir, qui possède déjà un tas pour ces restes, libère le verset et l'affecte aux pok'in : on remet les ikkoulei ola, on ne remet pas les ikkoulei ketoret.
La guemara achève alors la répartition des mentions de feu : le vav de ve-ha-ech donne le tas supplémentaire de Kippour, et ech tamid fixe la seconde ma'arakha, celle de la ketoret, sur l'autel extérieur. La seconde moitié du amoud déroule deux fois le même mécanisme : pour la menorah, puis pour la mahta de Yom Kippour, un hekech tire les braises vers l'autel extérieur, un ô kalekh le-derekh zo les tire vers l'autel voisin -- le plus proche, donc l'autel intérieur -- et il faut chaque fois un verset pour trancher : ech tamid pour la menorah, et pour la mahta ce raisonnement de topographie, quel autel n'est devant Hachem que par une partie de lui-même ?
Le amoud se termine en pleine tsrikhouta, sur la longue enquête de Tossefot au sujet de l'expression lifnei Hachem.
... qu'on les dispose sur l'autel ; et si (l'autel) ne peut les contenir, qu'on les dispose sur la rampe (kevesh) ou sur le sovev (la corniche qui fait le tour de l'autel), jusqu'à ce que soit faite la grande ma'arakha (le lendemain matin) et qu'on les y dispose alors ? Le verset enseigne (talmud lomar) : « ce que le feu aura consumé de l'holocauste, sur l'autel » (Lev 6,3).
Le amoud reprend en pleine baraita, commencée à la fin de 45a. La question était : les evarim ou-fedarim (les membres et les graisses de la veille) que le feu n'a pas fini de consumer pendant la nuit -- où vont-ils au petit matin, quand on démonte les tas pour en refaire de neufs ? Réponse : ils restent sur l'autel ; et si la place manque, sur la rampe ou sur la corniche, en attendant que la nouvelle ma'arakha guedola soit dressée.
La preuve tient à une lecture serrée du verset. Il est déjà écrit ailleurs « l'holocauste sur son brasier » pour le début de la combustion ; si « ce que le feu aura consumé de l'holocauste » n'a rien à enseigner sur le début, applique-le à la fin : ce que le feu a déjà entamé doit retourner sur l'autel jusqu'à consomption complète. C'est le procédé classique du im eino inyan, si ce n'est pas le sujet ici, que ce soit le sujet là.
Et Rabbi Meir ? (Pour lui, ce verset enseigne :) les résidus consumés d'un holocauste, tu les remets ; mais les résidus consumés de l'encens, tu ne les remets pas.
Car Rabbi Hanania bar Minyomi a enseigné dans l'école de Rabbi Eliezer ben Yaakov : « ce que le feu aura consumé de l'holocauste, sur l'autel » -- les ikkoulei ola, tu les remets ; les ikkoulei ketoret, tu ne les remets pas.
Rabbi Meir ne peut pas utiliser ce verset comme les Sages : il possède déjà un quatrième tas réservé aux evarim ou-fedarim inachevés, donc la question « où attendent-ils ? » ne se pose pas chez lui. Le verset est libre pour autre chose.
Il l'affecte donc aux pok'in, les fragments qui sautent hors du feu : ceux d'un holocauste, on les rapporte sur l'autel ; ceux de la ketoret déjà entamée par le feu, non. La clé est dans les mots « de l'holocauste » : le retour vaut pour ce que le verset nomme, et seulement pour cela.
En tout cas, tout le monde admet qu'on ajoute (une ma'arakha) ce jour-là (à Yom Kippour). D'où le tirent-ils ?
Ils le tirent de « et le feu » (ve-ha-ech). Et même celui qui n'expose pas un vav (seul), un vav suivi de l'article, cela, il l'expose.
Point commun aux trois opinions de la michna (Rabbi Yehouda, Rabbi Yossi, Rabbi Meir) : chacun ajoute un tas le jour de Kippour, pour les braises que le kohen gadol emporte dans le Saint des saints. Il faut bien une source commune.
Elle est dans un détail de grammaire : le verset ne dit pas « le feu » mais « et le feu ». Ce petit vav superflu, doublé d'un article, fait allusion à un feu de plus. La guemara précise la portée du procédé : il y a des tanaim qui refusent d'exposer un simple vav de liaison, mais aucun ne refuse d'exposer un vav ha, un vav plus l'article -- l'ajout y est trop marqué pour être du style.
Alors « un feu perpétuel » (ech tamid), a quoi vient-il (enseigner) ? Il est nécessaire pour ce qui a été enseigné (dans la baraita) : « un feu perpétuel brûlera sur l'autel, il ne s'éteindra pas » (Lev 6,6) -- cela enseigne, au sujet de la seconde ma'arakha, celle de la ketoret, qu'elle ne soit que sur l'autel extérieur.
La guemara fait ses comptes : toutes les occurrences du mot môked (brasier) du passage ont déjà reçu une charge en 45a. Reste « ech tamid ». Que lui reste-t-il à dire ?
Réponse : il fixe le lieu de la seconde ma'arakha, celle dont on tire les braises du parfum quotidien. On aurait pu croire que ce tas, servant un encens offert sur l'autel intérieur, soit dressé là-haut sur l'autel intérieur. Le verset l'interdit : il parle de l'autel de l'holocauste, donc c'est sur l'autel extérieur que se dresse ce tas.
Le feu de la mahta (l'encensoir de Yom Kippour) et celui de la menorah, d'où (sait-on qu'on les prend la aussi de l'autel extérieur) ? C'est un raisonnement (din) : il est dit « feu » à propos de la ketoret, et il est dit « feu » à propos de la mahta et de la menorah -- de même que là-bas c'est sur l'autel extérieur, de même ici, sur l'autel extérieur.
Le verset vient de fixer la source des braises pour la ketoret quotidienne. Restent deux autres feux qui ne sont pas des offrandes de l'autel : les braises que le kohen gadol prend dans sa mahta pour entrer au Saint des saints à Kippour, et le feu qui sert à allumer la menorah chaque jour.
Première tentative : un raisonnement analogique. Le mot ech apparaît dans les trois cas ; on rapproche donc les trois. Là où le mot est déjà fixé -- la ketoret -- il désigne l'autel extérieur ; qu'il en aille de même partout. Le raisonnement paraît solide : il ne le restera pas un segment de plus.
Ou bien va par ce chemin-ci (ô kalekh le-derekh zo) : il est dit « feu » à propos de la ketoret, et il est dit « feu » à propos de la mahta et de la menorah -- de même que là-bas (on prend le feu) de ce qui lui est le plus proche, de même la mahta et la menorah, de ce qui leur est le plus proche.
La riposte classique : la même paire de mots peut servir à une conclusion opposée, selon le point de comparaison qu'on retient. Ce n'est pas « l'autel extérieur » qui est la leçon du cas connu, dit cette voix -- c'est la proximité. Si la ketoret prend son feu sur l'autel extérieur, c'est parce que celui-ci est l'autel voisin de l'autel intérieur où elle est offerte.
Alors la règle transposée change de sens : pour la menorah et pour la mahta, il faudrait prendre le feu chez leur voisin à elles -- l'autel intérieur, qui est dans le Heikhal à côté de la menorah et contre le rideau du Saint des saints. Deux hekechim égaux en force : le raisonnement se neutralise, il faudra un verset.
Le verset enseigne : « un feu perpétuel brûlera sur l'autel, il ne s'éteindra pas » -- le feu perpétuel dont je t'ai parlé ne sera qu'au sommet de l'autel extérieur.
Le verset tranche par un jeu de mots repère : le mot tamid ne qualifie pas seulement ce feu-ci, il qualifie aussi la menorah, dont la Torah dit « pour faire monter une lampe en permanence » (ner tamid). Le feu tamid dont il est question doit donc se prendre « sur l'autel » -- celui de l'holocauste, l'extérieur -- et non chez le voisin.
Tossefot pose ici la bonne question de comptage : si la menorah a besoin d'un feu prescrit, pourquoi n'a-t-elle pas son propre tas, comme la ketoret ? Deux réponses : d'abord, on ne transporte aucune braise pour la menorah, on ne fait qu'allumer les mèches, cela ne justifie pas un tas ; ensuite et surtout, le mot tamid lui-même indique qu'on l'allume au feu qui brûle en permanence, c'est-à-dire la ma'arakha guedola -- un tas particulier n'aurait pas besoin d'être dit perpétuel.
Nous avons donc appris (la source du) feu pour la menorah. Le feu pour la mahta, d'où ?
C'est un raisonnement : il est dit « feu » à propos de la mahta, et il est dit « feu » à propos de la menorah -- de même que là-bas c'est de dessus l'autel extérieur, de même ici, de dessus l'autel extérieur.
Le premier étage est achevé, le second recommence à l'identique. La menorah vient d'être fixée par un verset ; elle devient à son tour le cas connu, et l'on rapproche d'elle la mahta de Kippour par le même mot ech.
Ou bien va par ce chemin-ci : il est dit « feu » à propos de la ketoret, et il est dit « feu » à propos de la mahta -- de même que là-bas (on prend) de ce qui lui est le plus proche, de même ici, de ce qui lui est le plus proche !
Même riposte qu'au premier étage, avec un autre partenaire de comparaison : plutôt que de rapprocher la mahta de la menorah, rapproche-la de la ketoret quotidienne, et retiens de ce cas non pas le lieu mais le principe de proximité. La mahta sert au Saint des saints : son voisin, c'est l'autel intérieur. Une seconde fois, les deux analogies s'annulent.
Le verset enseigne : « il prendra une pleine mahta de braises ardentes de dessus l'autel, de devant Hachem » (Lev 16,12). Quel est l'autel dont une partie seulement est devant Hachem, et non la totalité ?
Dis : c'est l'autel extérieur.
Le verset tranche par une remarque de topographie. Dire « de devant Hachem » n'a de sens que s'il faut distinguer, dans cet autel, une partie qui est devant Hachem d'une partie qui ne l'est pas. Or l'autel intérieur se tient tout entier dans le Heikhal : tout en lui est devant Hachem, la précision serait vide.
L'autel extérieur, lui, est dans le parvis : seule sa face ouest se trouve dans l'axe de l'ouverture du Heikhal. C'est de lui qu'il s'agit, et c'est de ce côté-là, précise Rachi, qu'on ratisse les braises.
Et il fallait écrire « de dessus l'autel », et il fallait (aussi) écrire « de devant Hachem ». Car si le Miséricordieux n'avait écrit que « de dessus l'autel », j'aurais dit : de quel autel s'agit-il ?
De l'autel intérieur -- c'est pourquoi le Miséricordieux a écrit « de devant Hachem ». Et si le Miséricordieux n'avait écrit que « de devant Hachem », j'aurais dit : précisément de devant Hachem,
La guemara vérifie que le verset ne dit rien de trop -- c'est la tsrikhouta, la démonstration que chacune des deux expressions est indispensable. Sans « de devant Hachem », on aurait lu « l'autel » comme l'autel intérieur, celui du parfum. Sans « de dessus l'autel », on aurait lu « de devant Hachem » de façon stricte : uniquement du point qui fait exactement face à l'ouverture.
Le amoud s'interrompt sur cette seconde branche, avant sa réponse : la suite est en 46a. Tossefot profite de cette dernière ligne pour ouvrir une longue enquête sur l'expression lifnei Hachem elle-même, qui signifie tantôt l'ouest, tantôt l'est, tantôt n'importe où dans la azara selon le contexte -- et cherche la règle qui commande ces variations.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).