Sougya : Le amoud ferme d'abord la tsrikhouta de 45b sur l'emplacement d'où l'on prend les braises de la mahta, avec une précision de Tossefot : l'élargissement n'est admis qu'après coup, à priori il faut prendre face à l'ouverture. Puis s'ouvre la sougya centrale : Rabbi Meir, rapporté par bar Kappara, dresse un tas à part pour les membres d'un holocauste que le feu de la nuit n'a pas fini de consumer -- et même le Chabbat.
La guemara objecte deux fois que la michna l'enseigne déjà ; Rabbi Avin sauve la nouveauté par les membres invalidés, Rav Aha bar Yaakov par un Kippour tombant en pleine semaine, mais Rava balaie cette dernière réponse d'une formule célèbre -- qui est celui-là qui ne prend pas soin de sa farine ? -- et la guemara reste sur un kachya. Restent deux conditions fermes : le feu doit avoir pris sur les membres, faute de quoi ils ne sont pas encore le pain de l'autel.
La fin du amoud analyse la phrase de Rav Houna, son début repousse et sa fin ne repousse pas : Rav Hisda y lit que la fin repousse le Chabbat mais non la toum'a, Rabba exactement l'inverse. Abaye montre alors que le même mot be-mo'ado sert de preuve aux deux et ne peut départager, et Rabba commence sa réponse -- sa fin est comme son début -- que le amoud laisse en suspens.
... mais de ce côté-ci et de ce côté-là (de l'autel, hors de l'axe de l'ouverture du Heikhal), j'aurais dit que non -- c'est pourquoi il était nécessaire (d'écrire les deux expressions).
Le amoud s'ouvre sur la dernière ligne de la tsrikhouta commencée en 45b : pourquoi la Tora a-t-elle besoin de deux expressions pour situer les braises que le kohen gadol prend dans sa mahta le jour de Kippour ? Réponse : sans les deux, on aurait restreint la prise au seul point de l'autel situé exactement en face de l'ouverture. Les deux expressions élargissent : même prises plus au nord ou plus au sud le long du côté occidental, les braises conviennent.
Tossefot pose aussitôt la limite : cet élargissement vaut be-diavad, après coup. À priori, le-khathila, on prend bien les braises face à l'ouverture.
Rabbi Eleazar a dit au nom de bar Kappara : Rabbi Meir disait -- les membres d'un holocauste qui sont restés (sur l'autel sans avoir été consumés), on fait pour eux un tas (ma'arakha) à part et on les y dispose ; et cela même le Chabbat.
Nouvelle sougya, et elle occupe tout le reste du amoud. Au petit matin on démonte les tas de la veille pour en dresser de neufs. Que faire des evarim, les membres de l'holocauste que le feu de la nuit n'a pas fini de consumer ? Rabbi Meir, selon bar Kappara, leur dresse un tas à part, distinct de la grande ma'arakha du jour.
Le dernier mot est le plus lourd : et même le Chabbat. Or dresser un feu le Chabbat est un travail interdit ; il faut donc que le service du Temple le repousse. C'est ce mot qui portera toute la fin du amoud, jusqu'à la mahloket de Rav Hisda et Rabba.
Que vient-il nous apprendre ? Nous l'avons déjà appris (dans la michna) : « en tout jour il y avait là quatre tas ».
Rabbi Avin a dit : cela n'était nécessaire que pour les (membres) invalidés.
Objection classique : tanina, nous l'avons déjà appris. La michna de Rabbi Meir énonce quatre tas quotidiens, dont le quatrième est précisément celui des membres inachevés. Bar Kappara n'ajoute donc rien.
Réponse de Rabbi Avin : la nouveauté porte sur les pessoulin, les membres d'une offrande invalidée. Rachi précise de quelle catégorie il s'agit : ceux dont la règle est im alou lo yeredou, une fois montés sur l'autel ils n'en redescendent pas -- l'invalidité les frappait à priori, mais elle ne les chasse plus une fois qu'ils sont là. Bar Kappara enseigne que même ceux-là méritent un tas à eux.
Et cela précisément lorsque le feu a déjà pris sur eux ; mais si le feu n'a pas pris sur eux -- non.
Une condition s'ajoute, et elle est physique autant que juridique : michla bahen ha-our, le feu a mordu sur eux. Rachi donne la raison en cinq mots : dès cet instant, ils sont devenus lahmo chel mizbeah, le pain de l'autel. La combustion entamée crée un lien que rien ne doit interrompre. Non entamés, ce ne sont que des morceaux de viande posés là, sans titre à un feu supplémentaire.
La longue Tossefot qui suit se bat avec une contradiction : d'un côté « l'holocauste du Chabbat en son Chabbat » -- et non celui d'un jour ordinaire le Chabbat ; de l'autre, le verset « dans toutes vos demeures » que Chabbat 20a lit comme une permission de brûler membres et graisses. La solution du Riva et du Ri partage le terrain : l'interdit vise le cas où le feu n'a pas pris, la permission le cas où il a pris.
Il y a ceux qui disent : aussi bien les (membres) valides que les invalidés -- si le feu a pris sur eux, oui ; et sinon, non.
La seconde version, ikka de-amri, supprime le critère de validité et n'en garde qu'un seul : le feu a-t-il pris ? Valides ou invalidés, la règle est identique.
La différence avec la première version est plus mince qu'il n'y paraît, et Tossefot vient de l'expliquer : dans la première version aussi, les membres valides exigent que le feu ait pris. Ce que la seconde version refuse, c'est la formulation qui laissait croire à une règle plus douce pour les valides.
« Et même le Chabbat » -- nous l'avons déjà appris (dans la michna) : « et aujourd'hui, cinq » !
Deuxième objection de tanina, portant cette fois sur le dernier mot de bar Kappara. La michna de Rabbi Meir compte quatre tas les jours ordinaires et cinq le jour de Kippour. Or Yom Kippour a la sévérité du Chabbat pour tout ce qui est melakha. Si la michna admet qu'on y dresse un tas pour les membres du tamid de la veille, elle a déjà dit que ce service repousse le Chabbat.
Rav Aha bar Yaakov a dit : c'était nécessaire. Il aurait pu te venir à l'esprit de dire que cela ne vaut que là où Yom Kippour tombe au lendemain du Chabbat, puisque les graisses du Chabbat sont offertes à Yom Kippour ; mais au milieu de la semaine, non.
Il nous l'enseigne donc.
Rav Aha bar Yaakov sauve la nouveauté de bar Kappara par une distinction de calendrier. Il existe une règle déjà connue : helvei Chabbat kerevin be-Yom ha-Kippourim, les graisses du Chabbat peuvent être brûlées le jour de Kippour qui suit. Si la michna ne visait que ce cas, elle n'apprendrait rien sur un Kippour tombant en pleine semaine.
Noter l'expression be-emtsa chabata : ici, chabata désigne la semaine, non le septième jour -- au milieu de la semaine.
Rava a dit : quel est celui-là qui ne prend pas soin de sa farine ? Nous avons pourtant appris « en tout jour » !
Cela reste difficile.
Rava balaie la réponse précédente par une image de meunier : man haï de-lo hayech le-kimheih, qui est celui-là qui ne surveille pas sa farine -- c'est-à-dire qui parle sans peser ses mots. La michna dit bekhol yom, en TOUT jour ; l'expression est générale et couvre déjà les deux positions de Kippour dans la semaine. La distinction de Rav Aha bar Yaakov n'apporte donc rien.
La guemara ne trouve pas d'issue et conclut par kachya -- difficile. C'est un aveu d'échec mesuré : plus faible que teyouvta (réfutation), il laisse la nouveauté de bar Kappara sans justification trouvée, sans pour autant l'écarter.
Et cela est en désaccord avec Rav Houna, qui a dit : son début repousse, sa fin ne repousse pas.
La guemara tire la conséquence : bar Kappara et Rava tiennent tous deux que le tas des membres restés se dresse même le Chabbat. Rav Houna, lui, distingue le début du service du tamid de sa fin -- et refuse à la fin le pouvoir de repousser.
Rachi donne d'emblée sa lecture : le tamid du Chabbat est abattu et offert le Chabbat, c'est le début qui repousse ; mais les membres du tamid de la veille du Chabbat doivent être montés sur l'autel tant qu'il fait encore jour, car une fois la nuit tombée, leur combustion ne repousse plus rien. Pour Rav Houna, bekhol yom voulait donc dire : tous les jours sauf le Chabbat.
Revenons à la chose elle-même. Rav Houna a dit : le tamid -- son début repousse, sa fin ne repousse pas.
Goufa : la guemara vient de citer Rav Houna en passant, pour marquer un désaccord ; elle revient maintenant à sa déclaration pour elle-même et va l'analyser. C'est un procédé d'édition fréquent -- une phrase invoquée comme argument devient à son tour l'objet d'étude.
Le point d'interrogation est laissé ouvert par la formulation elle-même : Rav Houna dit eino doheh, il ne repousse pas -- sans dire ce qu'il ne repousse pas.
Que signifie « ne repousse pas » ? Rav Hisda a dit : (sa fin) repousse le Chabbat, mais ne repousse pas la toum'a (l'impureté rituelle).
Et Rabba a dit : elle repousse la toum'a, mais ne repousse pas le Chabbat.
Voici la mahloket centrale du amoud. Deux obstacles peuvent s'opposer au service : le Chabbat et la toum'a. La phrase de Rav Houna ne dit pas lequel des deux la fin du service ne parvient pas à repousser -- et les deux amoraim choisissent des réponses exactement inverses.
Rachi donne deux explications successives de ce que sont ce début et cette fin. Selon la première -- celle qu'il préfère -- début = chehita et zerika, fin = la combustion des graisses. Selon la seconde, qu'il dit avoir entendue, début = la combustion des graisses du jour même, fin = les membres restés de la veille. Tossefot renverse ce classement : le Ri, après une longue série d'objections, tient la seconde explication pour la bonne -- car elle seule fait porter les deux amoraim sur le même sujet, celui de notre sougya.
Le texte imprimé porte ici ve-Rava, mais la suite du dialogue avec Abaye et toute la discussion de Tossefot lisent Rabba.
Abaye lui dit (à Rabba) : cela fait difficulté selon toi, et cela fait difficulté selon Rav Hisda. Selon toi, c'est difficile : en quoi la toum'a est-elle différente ?
Parce qu'il est écrit « en son temps » (be-mo'ado) -- donc même en état d'impureté. Mais alors le Chabbat aussi : « en son temps » -- et donc même le Chabbat !
Abaye ne prend parti pour aucun des deux : il montre que le même levier sert des deux côtés, et ne peut donc départager. Ce levier est le mot be-mo'ado, « en son temps », dit du tamid (Nb 28,2). La tradition en tire que le tamid s'offre coûte que coûte, y compris contre un obstacle -- mais le verset ne nomme aucun obstacle en particulier.
Contre Rabba : tu utilises be-mo'ado pour forcer la toum'a ; qu'est-ce qui empêche le même mot de forcer aussi le Chabbat ?
Et selon Rav Hisda, c'est difficile : en quoi le Chabbat est-il différent ? Parce qu'il est écrit « en son temps » -- donc même le Chabbat.
Mais alors la toum'a aussi : « en son temps » -- et donc même en état d'impureté ?
La moitié symétrique de l'objection, mot pour mot renversée. C'est une figure de style talmudique bien réglée : quand un argument est parfaitement réversible, il ne démontre rien. Chacun des deux amoraim a besoin que be-mo'ado soit assez fort pour son obstacle et trop faible pour l'autre -- et aucun des deux n'a encore dit pourquoi.
Il lui répondit : cela ne fait difficulté ni selon moi, ni selon Rav Hisda. Selon moi ce n'est pas difficile : sa fin est comme son début, ...
Rabba répond pour les deux positions à la fois, et le amoud s'arrête en pleine phrase : sofo ke-tehilato, sa fin est comme son début. Le principe posé est que le régime de la fin se calque sur celui du début ; la suite -- en 46b -- appliquera cette règle et fournira séparément la réponse pour Rav Hisda.
Retenir la structure : Rav Houna pose une phrase ambiguë, deux amoraim la lisent en sens inverse, Abaye montre que leur preuve commune est réversible, et Rabba répond en changeant de niveau -- ce n'est pas be-mo'ado qui tranche, c'est le lien entre le début et la fin d'un même service.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).