Sougya : Le amoud s'ouvre sur la michna de la ketoret du Saint des Saints : on sort la kaf et la mahta, le cohen gadol puise l'encens à pleines mains, le grand selon sa grandeur et le petit selon sa petitesse, puis prend la mahta de la droite et la kaf de la gauche. La guemara pose aussitôt la question de fond : le verset ne connaît que mélo hafnav, ses pleines mains -- d'où vient alors cette kaf ?
La réponse est négative : deux entrées sont exclues par hava'a ahat, porter la mahta en équilibre obligerait à la saisir avec les dents, ce qu'on n'oserait pas devant un roi de chair et de sang ; il ne reste que le précédent des nessi'im, kaf ahat mêle'à ketoret. Vient ensuite le renversement des mains -- yatsiva be-ar'a ve-giyora bi-chmei chemaya --, résolu par le poids puis par la chaleur.
Le nom de Rabbi Yichmael ben Kimhit, cité comme cas de mains hors normes, ouvre une longue digression aggadique : ses quatre kav, les trois lectures du mot zarad, les deux remplacements en plein Yom Kippour, et enfin Kimhit et ses sept fils cohanim gedolim, dont la pudeur est saluée puis relativisée par les Sages. Le amoud revient alors à la halakha avec la question centrale : peut-on fabriquer une mida, un ustensile calibré sur la main, pour la hafina comme on l'interdit pour le kometz ?
La preuve tirée de ve-kakh hayta midata échoue, la phrase supportant trois lectures inconciliables. Il s'achève sur la définition du geste lui-même : ni poignée débordante ni pincée du bout des doigts, mais trois doigts rabattus sur la paume, comme prend un homme ordinaire.
MICHNA. On lui sortit la kaf (coupe) et la mahta (encensoir).
Il puisa à pleines mains et versa dans la kaf : le grand selon sa grandeur, le petit selon sa petitesse -- et telle était sa mesure. Il prit la mahta de sa main droite et la kaf de sa main gauche.
La michna reprend le fil du service de Yom Kippour au moment de la ketoret (l'encens) portée dans le Saint des Saints. Deux ustensiles arrivent en même temps : la mahta, l'encensoir qui porte les braises déjà ratissées sur l'autel, et la kaf, la coupe qui recevra l'encens.
Le geste central est la hafina : le cohen gadol plonge ses deux mains jointes dans l'encens et les remplit. Rien n'est calibré d'avance -- la mesure, c'est sa main à lui. D'où la formule de la michna : ha-gadol lefi godlo ve-ha-katan lefi katno, le grand selon sa grandeur et le petit selon sa petitesse. La phrase suivante, ve-kakh hayta midata (et telle était sa mesure), restera l'énigme de tout le amoud : de quoi est-elle la mesure ?
Enfin la répartition des mains : la mahta à droite, la kaf à gauche. La guemara s'en étonnera, puisque l'encens est l'essentiel du service et les braises son simple support.
GUEMARA. "La mahta" ?
Mais on l'a déjà enseigné : "Il prit la mahta, monta au sommet de l'autel, ratissa les braises et descendit" ! -- Là-bas il s'agit de la mahta des braises, et ici de la mahta de l'encens ; comme il a été enseigné : on lui sortit une kaf vide de la lichkat ha-kelim (chambre des ustensiles), et une mahta comble d'encens de la lichka de Beit Avtinas.
Première difficulté, toute technique : la michna a déjà parlé plus haut de la mahta, quand le cohen gadol monte ratisser les braises. Pourquoi la mentionner de nouveau ?
Réponse : le mot recouvre deux objets distincts. La première est la mahta des braises, prise au sommet de l'autel ; la seconde est une mahta d'encens, sortie comble de la lichkat Beit Avtinas -- la chambre de la famille qui détenait le secret de la ketoret. Cette seconde mahta n'est qu'un récipient de transit : elle sert seulement de réserve où le cohen puise ses pleines mains pour les vider dans la kaf.
"Il puisa à pleines mains et versa dans la kaf ; le grand selon sa grandeur, le petit selon sa petitesse, et telle était sa mesure." -- Pourquoi une kaf, à Yom Kippour ? C'est "ses pleines mains, et il apportera" qu'a dit le Miséricordieux !
Ici s'ouvre la vraie question du amoud. Le verset (Lévitique 16,12) dit : mélo hafnav ketoret ... ve-hevi -- ses pleines mains d'encens, et il apportera. Le sujet grammatical de l'apport, ce sont les mains du cohen, non un ustensile.
Or la michna introduit une kaf, une coupe intermédiaire. Ce n'est pas un détail de confort : c'est un objet que le verset ne connaît pas, glissé au cœur du service le plus solennel de l'année. La guemara demande donc de quel droit il est là.
Parce que ce n'est pas possible. Comment faire, en effet ?
Qu'il entre puis entre encore ? -- Une seule entrée (hava'a ahat) a dit le Miséricordieux, et non deux entrées.
La réponse ne justifie pas la kaf par une raison positive mais par une impasse : lo efchar, il n'y a pas moyen de faire autrement. La guemara va donc passer en revue les solutions concurrentes et les éliminer une à une.
Première solution examinée : deux voyages. Il entre déposer la mahta de braises, ressort, et revient avec l'encens dans ses mains nues. Elle tombe sur le verset lui-même : les braises et l'encens y sont commandés dans une seule et même hava'a -- un seul acte d'apport. Deux entrées séparées ne sont plus le service que la Tora a décrit.
Qu'il prenne donc l'encens dans ses mains, pose la mahta par-dessus, et entre. -- Mais lorsqu'il arrive là-bas, comment fera-t-il ? Qu'il la saisisse avec ses dents et l'abaisse ?
Or, devant un roi de chair et de sang on n'agit pas ainsi ; devant le Roi des rois des rois, le Saint béni soit-Il, à combien plus forte raison.
Deuxième solution : tout porter d'un coup, sans ustensile supplémentaire. L'encens dans les deux mains jointes, et la mahta de braises posée en équilibre par-dessus. Une seule hava'a, le verset est satisfait.
L'objection ne vient pas d'un verset mais de la scène elle-même : arrivé dans le Saint des Saints, ses deux mains sont prises. Pour déposer la mahta au sol il n'aurait que ses dents. La guemara écarte cela par un argument de kavod (honneur) : ce qu'on n'oserait pas devant un roi de chair et de sang, on ne le fait pas devant le Roi des rois. Ce n'est pas un interdit formel -- c'est une convenance qui a ici force de loi, et Tossefot en tirera une longue discussion sur ce que l'on tolère pourtant ailleurs, avec le bazakh.
Donc ce n'est pas possible ; et puisque ce n'est pas possible, on agit comme nous l'avons trouvé chez les nessi'im.
Conclusion de l'élimination : aucune voie ne reste ouverte, il faut donc un ustensile. Mais lequel, et sur quelle autorité ? La guemara ne l'invente pas : elle prend le modèle déjà donné par la Tora chez les nessi'im, les princes des tribus lors de l'inauguration du Michkan, dont l'offrande comprenait kaf ahat mêle'à ketoret -- une coupe pleine d'encens (Nombres 7,14).
Le raisonnement est caractéristique : lorsqu'une contrainte oblige à sortir de la lettre du verset, on ne fait pas n'importe quoi -- on emprunte la forme que l'Écriture a elle-même employée ailleurs pour le même produit.
"Il prit la mahta de la droite et la kaf de la gauche." -- L'indigène est à terre et l'étranger dans les cieux des cieux !
Nouvelle question, sur la répartition des mains. La guemara l'exprime par un dicton populaire araméen : yatsiva be-ar'a ve-giyora bi-chmei chemaya -- l'habitant du pays est assis par terre pendant que l'étranger trône dans les cieux. Autrement dit : le monde à l'envers.
Car dans ce service, l'encens est l'ikkar, l'essentiel ; les braises ne sont là que pour le faire fumer. La main droite, main d'honneur, devrait donc porter la kaf. Or c'est l'accessoire qui l'occupe.
Celle-ci est abondante et celle-là est légère. Et même lorsque les deux sont égales -- comme dans le cas de Rabbi Yichmael ben Kimhit --, celle-ci est brûlante et celle-là est froide.
Deux réponses emboîtées, toutes deux pratiques. D'abord le poids : la mahta chargée de braises est plus lourde que la coupe d'encens, et le fardeau revient à la main forte.
La guemara anticipe aussitôt l'objection : et s'il s'agit d'un cohen aux mains exceptionnelles, dont la kaf contient trois ou quatre kav -- comme Rabbi Yichmael ben Kimhit --, au point que les deux charges s'égalent ? Alors reste la chaleur : la mahta brûle, la kaf non. Ce second critère se suffit à lui-même et vaut dans tous les cas. Rachi ajoute que l'on ne modifie de toute façon pas l'usage pour un cas exceptionnel : chez la plupart des cohanim gedolim, les braises l'emportent en poids.
On a dit de Rabbi Yichmael ben Kimhit qu'il puisait quatre kav dans ses pleines mains, et qu'il disait : toutes les femmes ont fait leur tri (zarad), et le tri de ma mère est monté jusqu'au toit. Certains disent : il parlait de l'ersan (gruau de blé), conformément à Rabba bar Yonatan ; car Rabba bar Yonatan a dit au nom de Rabbi Yehiel : l'ersan est bon pour le malade.
Le nom de ben Kimhit, cité en passant comme cas-limite de grandes mains, ouvre une longue digression aggadique qui occupera le reste de la page.
Sa formule est énigmatique : toutes les femmes ont trié, et le tri de ma mère est monté jusqu'au toit. Première lecture : c'est de lui-même qu'il parle -- il a grandi plus haut que tous. Seconde lecture : zarad et ersan désignent des préparations de blé concassées à des degrés divers ; les femmes enceintes en consommaient pour se fortifier, et sa mère avait choisi la meilleure. La stature du fils est déjà lue comme le fruit d'un choix de la mère -- c'est le fil qui mènera jusqu'à Kimhit elle-même.
Et certains disent : il parlait de la goutte séminale, conformément à Rabbi Abbahou. Car Rabbi Abbahou opposait deux versets : il est écrit "Tu m'as ceint de force pour la guerre" (II Samuel 22,40), et il est écrit "Celui qui me ceint de force" (Psaumes 18,33) ! -- David dit devant le Saint béni soit-Il : Maître du monde, Tu m'as trié et Tu m'as fortifié.
Troisième lecture du mot zarad, la plus intérieure. Le tri ne porte plus sur la nourriture de la mère mais sur l'origine même de l'enfant : selon Rachi, la formation du foetus ne se fait pas de toute la goutte, mais de sa part la plus fine, la plus décantée.
Rabbi Abbahou l'appuie sur une variante entre deux versets parallèles de David, va-tazreni et ha-me'azreni. Il y entend deux verbes : zeritani, Tu m'as vanné comme on vanne l'aire, en séparant le grain de la balle, et zeraztani, Tu m'as rendu vigoureux. La force de l'homme est lue comme le résultat d'un tri qui l'a précédé.
On a dit de Rabbi Yichmael ben Kimhit : une fois, il s'entretenait au marché avec un Arabe, et une gouttelette de salive jaillit de la bouche de celui-ci sur ses vêtements. Son frère Yechevav entra et servit à sa place, et leur mère vit deux cohanim gedolim en un seul jour.
Rachi précise le détail qui fait tout : c'était Yom Kippour. La salive d'un non-Juif rend impur au titre du zav par décret rabbinique -- assez pour interdire au cohen gadol de poursuivre le service du jour le plus important de l'année.
Un frère le remplace immédiatement. Le récit ne s'attarde pas sur l'incident mais sur la phrase finale : leur mère vit deux cohanim gedolim en un seul jour. C'est déjà Kimhit qui est le vrai sujet du récit.
Et l'on a dit encore de Rabbi Yichmael ben Kimhit : une fois, il sortit et s'entretint au marché avec un hegmon (officier), et une gouttelette de salive jaillit de sa bouche sur ses vêtements. Son frère Yossef entra et servit à sa place, et leur mère vit deux cohanim gedolim en un seul jour.
Le même récit, redoublé : autre interlocuteur, autre frère, même issue. La répétition n'est pas une maladresse -- elle prépare la baraita suivante en montrant que la maison de Kimhit disposait de plusieurs fils tous aptes à la grande prêtrise, prêts à prendre le relais sur l'instant.
Nos maîtres ont enseigné : Kimhit avait sept fils, et tous ont servi dans la grande prêtrise. Les Sages lui dirent : qu'as-tu fait pour mériter cela ?
Elle leur dit : de mes jours, les poutres de ma maison n'ont pas vu les tresses de mes cheveux. Ils lui dirent : beaucoup ont fait ainsi, et cela ne leur a servi de rien.
Le sommet du récit. Sept fils, tous cohanim gedolim -- une invraisemblance statistique que les Sages viennent interroger comme on interroge un témoin.
La réponse de Kimhit tient en une image : jamais les poutres de sa propre maison n'ont vu ses cheveux tressés. La tsniout (pudeur) poussée jusque dans l'intimité où personne ne regarde. Rachi rattache cela au verset des Psaumes lu par le Yerouchalmi : kol kevouda bat melekh penima -- la gloire de la fille du roi est au-dedans, et son vêtement est de michbetsot zahav, les mêmes tissures d'or que porte le cohen gadol.
La réplique des Sages est le vrai enseignement : beaucoup ont fait de même sans rien obtenir. Le mérite n'est pas un mécanisme ; il ne se commande pas.
Nos maîtres ont enseigné : "be-koumtso" (de sa poignée) -- qu'il ne fabrique pas de mesure pour le kometz. On leur posa la question : qu'en est-il de fabriquer une mesure pour la hafina ?
Retour à la halakha, et à la question de fond. Pour la minha (l'offrande de farine), le verset dit ve-herim mimenou be-koumtso -- il prélèvera de sa poignée. Le mot be-, avec, indique l'instrument : c'est la main elle-même qui doit prélever. D'où la règle : chelo ya'ase mida la-kometz, on ne fabrique pas un ustensile calibré à la contenance de la poignée du cohen pour y mesurer.
La question posée est le transfert de cette règle à la hafina, le puisement à deux mains de l'encens de Kippour. Est-ce le même régime ?
Est-ce là-bas seulement, où il est écrit "be-koumtso", tandis qu'ici, où il n'est pas écrit "be-hafnav" mais "ses pleines mains d'encens aromatique broyé fin", non ? Ou bien apprend-on peut-être "mélo" de "mélo", depuis "koumtso" ?
La question se joue sur une lettre. Pour la minha, la Tora écrit be-koumtso : le beit instrumental désigne la main comme moyen du prélèvement. Pour l'encens, elle écrit mélo hafnav -- ses mains pleines --, sans beit : la main n'y serait plus l'instrument, seulement l'étalon d'un volume. Si tel est le cas, un vase calibré à cette contenance ferait aussi bien l'affaire.
Le second terme de l'alternative est une gezera chava (analogie verbale) : le mot mélo figure dans les deux versets -- mélo koumtso pour la minha, mélo hafnav pour l'encens. Par ce mot commun, la rigueur de l'un passerait à l'autre, et la main resterait obligatoire ici aussi. La guemara ne tranchera pas.
Viens et entends : "et telle était sa mesure" -- n'est-ce pas dire que s'il voulait fabriquer une autre mesure, il le peut ? -- Non ; voici ce qu'il dit : et de même il revenait puiser à pleines mains à l'intérieur.
La guemara tente de résoudre la question par notre michna. Si celle-ci dit que la kaf était calibrée sur les mains du cohen -- le grand selon sa grandeur --, c'est bien qu'un ustensile ajusté à la main est admis. La mida serait donc permise pour la hafina.
La réponse déplace entièrement le sens de la phrase : ve-kakh ne dit pas la mesure de la kaf, mais la manière du geste -- et de même, une fois entré dans le Saint des Saints, il puisait à nouveau à pleines mains l'encens contenu dans la kaf, pour le répandre sur les braises. Selon Rachi : il vide la kaf dans ses mains, puis dépose sur la mahta.
Tu peux donc en déduire : il puise, puis il revient puiser !
La réponse précédente a un coût. Si ve-kakh hayta midata décrit un second puisement à l'intérieur du Saint des Saints, elle tranche du même coup une question débattue plus loin (Yoma 49a) : hofen ve-hozer ve-hofen -- le cohen gadol puise-t-il une seconde fois ? La michna deviendrait une preuve sur un point qu'elle n'avait pas vocation à trancher.
Peut-être veut-elle dire que s'il voulait fabriquer une mesure, il le peut. Ou bien encore : qu'il n'y ait ni manque ni excès.
La guemara se dérobe des deux côtés. Rachi le formule sans détour : ni ceci ni cela tu ne peux en déduire, car nous te repoussons dans les deux sens. La phrase de la michna admet trop de lectures pour prouver quoi que ce soit.
La troisième lecture est la plus modeste et la plus élégante : chelo yehsar ve-chelo yotir -- la michna dirait simplement que la quantité doit être celle des mains exactement, ni en deçà ni au-delà. Elle ne parle alors ni d'ustensile calibré ni de second puisement. La question de 13-14 reste ouverte.
Nos maîtres ont enseigné : "mélo koumtso" (sa pleine poignée) -- on aurait pu croire qu'elle déborde ; c'est pourquoi le verset dit "be-koumtso". Si "be-koumtso", on aurait pu croire même du bout des doigts ; c'est pourquoi le verset dit "mélo koumtso" -- comme les gens prennent une poignée.
Comment donc ? Il replie ses trois doigts sur la paume de sa main et prend la poignée.
Le amoud se referme sur le geste lui-même, défini par deux bornes tirées de deux formes du même mot. Mélo koumtso, pleine poignée, pourrait laisser croire qu'il faut une poignée mevoratz, débordante de tous côtés ; be-koumtso corrige : la mesure est celle que la main contient réellement.
Mais pris seul, be-koumtso laisserait croire l'inverse -- qu'une pincée du bout des doigts suffit, et même que moins il y en a, mieux cela vaut, comme le note Rachi. C'est mélo qui l'en empêche : ke-de-kamtsei inchei, comme les gens saisissent, d'une main entière.
La conclusion est purement descriptive : il rabat ses trois doigts du milieu sur la pissat yado, la paume, et referme. Aucun chiffre n'est donné -- c'est précisément ce qui permet que le grand ait sa mesure et le petit la sienne.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).