Sougya : L'amoud s'ouvre en refermant la sougya de la holakha : une baraita qui range la main gauche, le zar, l'onen, l'ivrogne et le baal moum parmi les invalidants réfute définitivement Rav Chechet. La guemara s'étonne alors, car cette baraita est celle-là même dont Rav Chechet se servait contre Rav Hisda ; elle répond par la chronologie -- il l'a apprise en étant réfuté, puis s'en est servi -- et neutralise le verset des Chroniques en expliquant que les Lévites ne convoyaient rien, leurs mains servant de simple banc (maase itstseva).
S'ouvre ensuite une série de questions sur la hafina, la puisée de l'encens à pleines mains : Rav Papa demande si un autre cohen peut remplir les mains du Cohen Gadol, le verset exigeant peut-être "il prendra et il apportera" du même homme -- teikou. Rabbi Yehochoua ben Levi pousse le cas plus loin : le Cohen Gadol a puisé puis est mort, son successeur entre-t-il avec cette puisée ?
L'admiration de Rabbi Hanina pour cette question déclenche un double examen -- un excursus sur le cresson broyé le chabbat et sur les mules blanches, qui établit que Rabbi Hanina était l'aîné et expert en médecine, puis la constatation que sa propre position ("avec un taureau" et non avec son sang, et une hafina antérieure à l'égorgement est nulle) rend la question impossible chez lui : il louait la cohérence de RYbL sur les prémisses de RYbL. Rav Papa et Rav Houna fils de Rav Yehochoua subordonnent enfin la réponse à une autre question -- le Cohen Gadol repuise-t-il à l'intérieur ? -- mais en tirent des conséquences exactement inverses, et l'amoud s'interrompt sur une preuve tentée puis rejetée, et un "viens et entends" laissé en suspens.
On objecte : un zar (non-cohen), un onen (endeuillé le jour même du décès), un cohen ivre et un cohen atteint d'un défaut corporel (baal moum) -- pour la kabbala (recueil du sang), la holakha (convoiement vers l'autel) et la zerika (aspersion) : passoul (invalide). Et de même s'il est assis, et de même s'il opère de la main gauche : passoul ! -- Teiouvta (réfutation décisive).
Cette baraita clôture la sougya ouverte en 48b. Rav Chechet y soutenait que la holakha faite de la main gauche est valide, en s'appuyant sur le kaf de l'encens que le Cohen Gadol porte de la gauche. La baraita range ici la main gauche parmi les invalidants, exactement au même rang que le zar ou l'homme assis, et pour les trois avodot du sang.
Le mot teiouvta n'est pas une simple objection : c'est le sceau d'une réfutation définitive. La position de Rav Chechet est écartée, et la halakha exige la main droite jusque dans la holakha.
Mais n'est-ce pas Rav Chechet lui-même qui a objecté cette baraita ? Car Rav Chechet dit à l'amora (le répétiteur attitré) de Rav Hisda : pose-lui la question, à Rav Hisda -- la holakha faite par un zar, qu'en est-il ?
Il lui répondit : elle est kachère, et un verset me soutient : "Ils immolèrent le sacrifice de Pessa'h, les cohanim aspergeaient de leur main et les Lévites dépouillaient" (II Chroniques 35:11) !
La guemara ne conteste pas la réfutation : elle s'étonne de la chronologie. Cette même baraita, Rav Chechet la connaît si bien qu'il s'en sert ailleurs comme d'une arme contre Rav Hisda. Comment aurait-il pu trancher contre elle ?
Noter le procédé : Rav Chechet ne s'adresse pas directement au maître mais à son amora, le répétiteur qui transmet et amplifie l'enseignement devant l'assemblée. La question porte sur le même point que 48b, mais sur un autre axe : non plus la main gauche, mais la personne du convoyeur.
Et Rav Chechet objectait : un zar, un onen, un cohen ivre et un cohen atteint d'un défaut corporel, pour la kabbala, la holakha et la zerika -- passoul ; et de même assis, et de même de la main gauche -- passoul.
C'est ici la preuve de l'embarras : la baraita citée par Rav Chechet contre Rav Hisda est mot pour mot celle qui le réfute au segment 0. Un seul texte, deux emplois -- et deux positions incompatibles chez le même amora.
Après l'avoir entendue [ici], il l'a à son tour objectée [à Rav Hisda]. -- Mais Rav Hisda invoquait bien un verset ! -- [Il ne prouve rien :] ils ne faisaient office que de banc (itstseva).
La réponse est d'une simplicité désarmante : batar de-chamah hadar otveih. L'amoud présente d'abord l'objection de Rav Chechet à Rav Hisda, mais elle est postérieure ; Rav Chechet ignorait la baraita quand il tranchait sur la main gauche, il l'a apprise en étant réfuté, puis s'en est servi à son tour. L'ordre du texte n'est pas l'ordre du temps.
Reste le verset. La guemara ne le rejette pas, elle le relit : les Lévites ne convoyaient rien du tout. Le cohen posait le récipient sur leurs mains immobiles, exactement comme on pose un objet sur un banc -- maase itstseva. Le sang n'avance pas d'un pas vers l'autel par leur fait ; il n'y a donc jamais eu de holakha faite par un zar.
Rav Papa demanda : son compagnon a puisé l'encens et l'a déposé dans les mains [du Cohen Gadol], qu'en est-il ? Exige-t-on "plein ses mains" -- et cela est bien réalisé ?
Ou peut-être exige-t-on "il prendra... et il apportera" -- et cela n'est pas réalisé ? Teikou (la question reste ouverte).
Retour à la hafina, la puisée de l'encens à pleines mains le jour de Kippour. Le verset (Vayikra 16:12) porte deux exigences : un état -- "mélo hofnav", plein ses mains -- et un acte -- "ve-lakah... ve-hevi", il prendra et il apportera.
Toute la question de Rav Papa tient dans cet écart. Si la Torah décrit un résultat, le Cohen Gadol a bien les mains pleines et peu importe qui les a remplies. Si elle prescrit une chaîne d'actes accomplie par un seul homme, la prise faite par autrui rompt la chaîne. La guemara conclut en teikou.
Rabbi Yehochoua ben Levi demanda : il a puisé puis est mort -- un autre peut-il entrer avec sa hafina (sa puisée) ? Rabbi Hanina dit : viens et vois la question des premiers !
Même point de tension que chez Rav Papa, mais radicalisé : ici, celui qui a puisé ne peut plus rien apporter, il est mort. L'encens est déjà versé dans le kaf ; le cohen qui prend la relève doit-il tout recommencer, ou hérite-t-il d'une hafina déjà faite ?
La réaction de Rabbi Hanina -- bo ou-re, viens et vois -- est un cri d'admiration devant ses élèves. Elle va occuper la guemara pendant dix segments, car elle est doublement problématique : quant à l'âge respectif des deux maîtres, et quant à la cohérence de Rabbi Hanina avec ses propres positions.
Cela voudrait-il dire que Rabbi Yehochoua ben Levi était l'aîné ? Mais Rabbi Yehochoua ben Levi a bien dit : c'est à moi que Rabbi Hanina a permis de boire du cresson (chehalayim) le chabbat !
L'objection est tirée d'une formule de politesse. En disant "Rabbi Hanina", Rabbi Yehochoua ben Levi se place en position de cadet : un ancien n'aurait pas donné ce titre à un plus jeune. Si donc Rabbi Hanina est l'aîné, l'éloge "la question des premiers" ne peut pas désigner l'ancienneté de RYbL.
Ce simple détail va entraîner la guemara dans un long excursus médical sur le cresson et sur les mules -- avant qu'elle ne revienne, au segment 11, au point de départ.
"Boire" -- mais c'est évident ! Car nous avons appris [dans une michna] : tous les aliments, un homme peut les manger à titre de remède, et toutes les boissons, il peut les boire !
La michna (Chabbat 109b) pose une règle nette : ce qui est aliment ou boisson ordinaire ne tombe pas sous le décret rabbinique contre les remèdes le chabbat. Boire un jus de cresson n'a donc rien qui demande une permission.
La guemara ne cherche pas ici une source : elle sonde la vraisemblance du récit. Une question triviale n'aurait pas été posée à un maître ni rapportée ; il faut donc que le cas ait été autre.
Il faut plutôt dire : broyer et boire du cresson le chabbat. De quel cas s'agit-il ?
S'il y a danger [de mort] -- c'est de toute façon permis ! Et s'il n'y a pas de danger -- c'est de toute façon interdit !
En vérité il y a danger, et voici ce qu'il lui demandait : cela guérit-il, de sorte que l'on profane le chabbat pour cela -- ou cela ne guérit-il pas, et l'on ne profane pas le chabbat pour cela ?
La correction porte sur le verbe : non pas boire, mais broyer, ce qui engage une melakha (tohen, moudre). L'alternative devient alors trop nette pour laisser place à une question de rav : danger de mort, on profane ; pas de danger, on ne profane pas.
D'où le renversement décisif de la guemara : la question de Rabbi Yehochoua ben Levi n'était pas halakhique mais médicale. Le danger est établi ; ce qui manque, c'est de savoir si ce remède-là est efficace. Car on ne profane le chabbat que pour un traitement dont on attend vraiment quelque chose -- di-nihol alaihou chabta.
Et pourquoi Rabbi Hanina en particulier ? Parce qu'il était expert en remèdes.
Car Rabbi Hanina a dit : jamais un homme ne m'a consulté sur la ruade d'une mule blanche et n'a vécu.
La guemara justifie le choix de l'interlocuteur : si la question est médicale, elle s'adresse à celui qui possède un savoir médical. Rabbi Hanina est présenté comme baki bi-refouot, expert en remèdes -- une compétence distincte de l'autorité halakhique.
Sa formule est un pronostic, pas une menace : la blessure infligée par une mule blanche est tenue pour incurable. Elle sert de preuve indirecte -- on venait bien le consulter sur des cas cliniques.
Mais nous voyons bien qu'ils vivent ! -- Dis plutôt : "et [la plaie] a guéri". -- Mais nous voyons bien qu'elle guérit ! -- Nous parlons de mules rousses dont le haut des pattes est blanc.
Deux corrections successives, l'une grammaticale, l'autre clinique. D'abord le sujet du verbe : ce n'est pas l'homme qui ne survit pas, c'est la plaie qui ne se referme pas. Puis la portée : l'affirmation ne vaut pas de toute mule blanche, mais d'une variété précise -- robe rousse, sommet des pattes blanc.
La méthode mérite d'être relevée : la guemara traite un énoncé médical comme un énoncé juridique, en le confrontant à l'observation et en restreignant son domaine jusqu'à ce qu'il soit vérifiable.
Quoi qu'il en soit, il faut en conclure que Rabbi Hanina était l'aîné ! -- Voici plutôt ce qu'il a dit : leur question [à eux, les derniers] est comme la question des premiers.
Retour au fil principal après l'excursus. Le détour médical n'a rien changé au problème : le titre de "Rabbi" donné par Rabbi Yehochoua ben Levi établit bien que Rabbi Hanina est l'aîné.
La solution consiste à déplacer un seul mot. Rabbi Hanina ne dit pas : "voyez la question de l'ancien que tu es", mais : "votre question, à vous les derniers, vaut la question des anciens" -- ceux dont il fait lui-même partie. L'éloge porte sur la qualité de la question, non sur l'âge de celui qui la pose.
Et Rabbi Hanina a-t-il vraiment dit cela ? Mais Rabbi Hanina a dit : "avec un taureau" -- et non avec le sang d'un taureau !
Nouvelle attaque, cette fois interne. Si la question de RYbL est réellement difficile, elle doit d'abord être possible. Or Rabbi Hanina lit dans "c'est avec ceci qu'Aharon entrera dans le sanctuaire : avec un jeune taureau" (Vayikra 16:3) une exclusion : avec un taureau, et non avec le sang d'un taureau.
Conséquence pratique : si le Cohen Gadol meurt après l'égorgement, son successeur ne reprend pas le service en cours. Il amène un nouveau taureau et repart de l'égorgement.
Et Rabbi Hanina a dit [encore] : l'encens qu'il a puisé avant l'égorgement du taureau -- il n'a rien fait du tout !
Le second énoncé ferme le piège. L'ordre des avodot du jour est contraignant : l'égorgement du taureau précède la hafina. Une puisée anticipée est nulle, elle n'a aucune existence rituelle.
Combinés, les deux énoncés rendent la question de RYbL impossible chez Rabbi Hanina. Le successeur doit un nouveau taureau ; dès lors la puisée du premier se trouve, par rapport à ce nouveau taureau, antérieure à l'égorgement -- donc nulle. Il n'y a rien à demander : il faut repuiser.
Voici ce qu'il a dit : du fait même qu'il pose la question, il faut conclure qu'il tient "avec un taureau" -- et même avec le sang d'un taureau. Et selon ce qu'il tient, lui, sa question est bien comme la question des premiers.
La résolution est élégante : l'éloge de Rabbi Hanina est conditionnel. Il ne dit pas que la question l'embarrasse, lui ; il constate que RYbL, en la posant, révèle sa propre prémisse -- il lit "ba-par" comme incluant le sang du taureau, donc sans obligation d'en amener un nouveau.
Sur cette prémisse, la difficulté est réelle et rejoint celle que se posaient les anciens, ceux qui divergeaient de Rabbi Hanina. Ce qui est loué, c'est la cohérence interne d'une position adverse -- pas sa vérité.
Qu'en est-il finalement ? Rav Papa dit : si l'on puise et repuise -- son compagnon entre avec sa hafina, puisque la hafina [requise] se trouve bien accomplie.
Si l'on ne puise pas puis ne repuise pas -- que la question reste ouverte pour toi.
La guemara réclame une conclusion pratique. Rav Papa ne la donne pas directement : il subordonne la question de RYbL à une autre, celle de savoir si le Cohen Gadol, une fois entré au Saint des Saints, repuise l'encens dans le kaf avant de le poser sur les braises.
Son raisonnement : s'il y a une seconde puisée à l'intérieur, c'est elle qui est la hafina opératoire, et le successeur l'accomplira lui-même. La puisée du défunt n'est plus qu'un préparatif -- de-ha mikayma hafina. Mais s'il n'y a qu'une seule puisée, celle du dehors, alors elle a été faite par un homme qui n'est plus là, et le doute demeure entier.
Rav Houna fils de Rav Yehochoua dit à Rav Papa : au contraire ! Si l'on puise et repuise, un autre n'entrera pas avec sa hafina -- il est impossible qu'il ne retranche ni n'ajoute.
Et si l'on ne puise pas puis ne repuise pas -- que la question reste ouverte pour toi.
Même prémisse, conclusion inverse : c'est la marque d'une lecture différente de ce qu'est la seconde puisée. Pour Rav Houna, si la Torah exige de repuiser à l'intérieur, c'est que la seconde puisée doit reproduire exactement la première. Or les mains du successeur ne sont pas celles du défunt : elles prendront un peu plus ou un peu moins.
Le désaccord porte donc sur la fonction de la reprise : simple réfection de la mesure (Rav Papa) ou contrôle de conformité à la puisée initiale (Rav Houna). Fait notable : les deux s'accordent sur l'autre branche -- si l'on ne repuise pas, la question demeure ouverte.
Car on avait demandé : puise-t-on puis repuise-t-on, ou non ? -- Viens et entends : "telle était sa mesure". N'est-ce pas [à dire] : de même que sa mesure au-dehors, telle sa mesure au-dedans !
La guemara expose enfin la question dont tout dépend. La preuve tentée vient de la michna sur le kaf : cet ustensile n'avait pas de contenance normée, "telle était sa mesure" -- c'est-à-dire la mesure des mains du Cohen Gadol.
Si la mesure du dedans est identique à celle du dehors, c'est qu'on se contente de verser le contenu du kaf sur les braises : pas de seconde puisée.
Non : peut-être [la michna signifie-t-elle] que s'il veut faire une mesure, il en fait une ; ou bien encore qu'il ne doit ni retrancher ni ajouter.
Deux relectures suffisent à ruiner la déduction. Première : la michna accorde une faculté -- le Cohen Gadol peut, s'il le souhaite, se servir d'un ustensile calibré pour obtenir sa mesure. Seconde : elle pose une contrainte -- ni moins ni plus que ce qu'il a pris. Dans les deux cas, rien n'est dit d'une éventuelle seconde puisée à l'intérieur.
Viens et entends :
L'amoud s'arrête sur une amorce : une seconde tentative de preuve s'ouvre et se poursuivra en 49b. La question de la seconde puisée -- et par elle celle du cohen mort après avoir puisé -- reste pour l'instant sans réponse.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).