Sougya : L'amoud s'ouvre sur la description technique de la seconde hafina : comment, les deux mains prises, le Cohen Gadol fait-il passer l'encens du bazakh dans ses paumes jointes ? Il en saisit le bord du bout des doigts -- ou, dit un second avis, entre ses dents -- le remonte au pouce jusqu'entre ses coudes, le retourne, puis entasse l'encens sur les braises pour que la fumée tarde, ou le disperse pour qu'elle vienne vite.
La guemara corrige l'expression "l'avoda difficile du Temple" en "l'une des plus difficiles" -- car la melika et la kemitsa le sont aussi -- et Tossefot précise que le critère n'est pas l'adresse requise mais le tsaar, la pénibilité physique. Elle empoche au passage la conclusion restée ouverte : hofen ve-hozer ve-hofen, il y a bien deux puisées.
S'ouvre alors la grande question de l'amoud : le Cohen Gadol a égorgé son taureau puis est mort -- son suppléant entre-t-il dans le Saint des Saints avec ce sang, ou doit-il recommencer ? Rabbi Hanina et Rabbi Ami lisent "be-far" strictement, et non avec le sang d'un taureau ; Rech Lakich et Rabbi Yitshak y incluent le sang.
Deux preuves sont alors tentées -- l'inscription au groupe du Pessa'h qui se ferme à l'égorgement, et la bête égorgée écartée du rachat du premier-né d'ânesse -- et toutes deux sont neutralisées de la même façon : chaque texte a son limoud propre, mi-hyot mi-sse pour le Pessa'h, la gezera chava sse-sse pour le peter hamor. L'amoud se clôt sur la mise au point de cette gezera chava, bornée par le ribbouy de "tifde tifde" -- et la question de départ reste sans preuve.
Comment procède-t-il ? Il saisit le bazakh (la cuillère d'encens) du bout de ses doigts -- et il y en a qui disent : avec ses dents -- et il le fait monter avec son pouce jusqu'à ce qu'il parvienne entre les atsilei yadav (ses coudes), puis il le retourne et en fait retomber [l'encens] dans ses hofnav (ses deux paumes jointes), et il l'entasse (tsovrah), afin que sa fumée tarde à venir.
Et il y en a qui disent : il le disperse (mefazerah), afin que sa fumée vienne vite.
La difficulté est purement mécanique. Le Cohen Gadol est entré dans le Saint des Saints les deux mains prises : la mahta (l'encensoir de braises) dans la droite, le bazakh (la cuillère d'encens) dans la gauche. Une fois la mahta posée à terre, il lui faut faire passer l'encens de la cuillère dans ses paumes jointes -- et il n'a plus aucune main libre pour transvaser. D'où ce geste d'équilibriste : la prise du bord du bazakh du bout des doigts (ou, selon le yech omrim, entre les dents), puis la remontée lente du manche avec les pouces jusqu'à bein atsilei yadav, entre les coudes, où le retournement devient possible.
Le dernier geste n'est pas technique mais halakhique. Tsovrah (entasser) réduit la surface au contact des braises : la fumée monte lentement. Mefazerah (disperser) la multiplie : la nuée se forme aussitôt. Derrière ces deux gestes, deux lectures du verset "et la nuée d'encens couvrira le kaporet" (Vayikra 16:13) -- et, en filigrane, la vieille controverse avec les Tsedoukim sur le moment où l'encens doit fumer.
Et c'est là l'avoda (le service) la plus difficile du Temple. -- C'est celle-là, et pas davantage ? Mais il y a la melika (la décollation de l'oiseau à l'ongle) !
Et il y a la kemitsa (la prise d'une poignée de l'offrande de farine) ! -- Il faut plutôt dire : c'est là l'une des avodot difficiles du Temple. -- Apprends-en donc [ce qui suit] : il puise, puis il puise à nouveau (hofen ve-hozer ve-hofen). -- Apprends-en effectivement.
Deux mouvements dans ce segment. D'abord une correction de style : la michna dit "l'avoda difficile du Temple" avec l'article, mais deux autres services au moins sont aussi éprouvants. On relit donc l'expression comme un superlatif relatif : l'une des plus difficiles.
Ensuite, et c'est l'essentiel, la guemara empoche une conclusion sur une question restée en suspens en 49a : le Cohen Gadol repuise-t-il l'encens une seconde fois à l'intérieur ? Puisque notre baraita décrit un transvasement du bazakh vers les paumes une fois dans le Saint des Saints, c'est bien qu'il y a hofen ve-hozer ve-hofen -- une première hafina au dehors, une seconde au dedans.
On leur posa la question suivante : il a égorgé [le taureau] puis il est mort -- qu'en est-il, un autre peut-il entrer avec son sang ? Disons-nous : "avec un taureau" (be-far) -- et donc même avec le sang d'un taureau ; ou bien peut-être : "avec un taureau" -- et non avec le sang d'un taureau ?
Nouvelle sougya. Le Cohen Gadol a égorgé son taureau expiatoire, le sang est recueilli, et il meurt avant d'entrer dans le Saint des Saints. Son suppléant -- le cohen mechouah she-avar ou un autre désigné -- doit-il repartir de zéro ?
Tout tient à la lecture d'un mot du verset : be-zot yavo Aharon el ha-kodech, be-far ben bakar (Vayikra 16:3). Le be- est-il permissif (il faut qu'il entre au titre d'un taureau -- le sang suffit, car il porte encore le nom de l'animal) ou restrictif (il faut son taureau -- et le sang n'est plus le taureau) ? Derrière le point technique, une question générale : après la chehita, une bête garde-t-elle son nom ?
Rabbi Hanina dit : "avec un taureau" -- et non avec le sang d'un taureau. Et Rech Lakich dit : "avec un taureau" -- et même avec le sang d'un taureau.
Rabbi Ami dit : "avec un taureau" -- et non avec le sang d'un taureau ; Rabbi Yitshak dit : "avec un taureau" -- et même avec le sang d'un taureau.
La guemara aligne deux paires d'Amoraim, une de la génération ancienne (Rabbi Hanina contre Rech Lakich), une de la suivante (Rabbi Ami contre Rabbi Yitshak). Le dédoublement n'est pas une redite : il montre que la controverse a traversé les générations sans se résoudre, et il prépare la scène du segment suivant, où Rabbi Ami va précisément attaquer Rabbi Yitshak Nafha.
Rabbi Ami objecta à Rabbi Yitshak Nafha : "on s'inscrit [dans le groupe du Pessa'h] et on en retire sa main jusqu'à ce qu'on l'égorge". Or si c'était exact [que le sang porte encore le nom de l'animal], il aurait fallu dire : "jusqu'à ce qu'on asperge le sang" !
La michna de Pessahim règle l'inscription à une havoura, le groupe qui se partage un agneau pascal : on peut y entrer ou en sortir tant que la bête n'a pas été égorgée. Le mot clé est le verset "vous compterez pour l'agneau" (Chemot 12:4) : le rattachement se fait sur l'agneau.
L'argument de Rabbi Ami est un raisonnement à fortiori sur le vocabulaire : si, après la chehita, le sang était encore appelé "l'agneau", la fenêtre d'inscription aurait dû rester ouverte jusqu'à la zerika (l'aspersion du sang), dernier moment où l'agneau est encore là. Qu'elle se ferme à l'égorgement prouverait que la mort met fin au nom.
Il est différent, là-bas, puisqu'il est écrit : "mi-hyot mi-sse" -- [lu] : me-hayouta de-sse (à partir de la vie de l'agneau).
Réponse : la fermeture de la fenêtre à la chehita n'est pas une conséquence du nom de l'animal, mais une gezerat ha-katouv propre au Pessa'h. Le verset dit : ve-im yimat ha-bayit mi-hyot mi-sse (Chemot 12:4), "et si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau". Le mot mi-hyot est relu comme venant de la racine haï, vivre : me-hayouta de-sse, "tant que dure la vie de l'agneau".
Le texte de Pessa'h pose donc une limite temporelle explicite. Il ne dit rien du principe général -- et donc rien contre Rabbi Yitshak.
Mar Zoutra objecta : "et on ne rachète [le premier-né d'ânesse] ni avec un veau, ni avec un animal sauvage (haya), ni avec une bête égorgée, ni avec une terefa, ni avec un kilayim (produit d'un croisement), ni avec un koy -- mais avec un sse (agneau ou chevreau)". -- Il est différent, là-bas, car [ce tana] apprend [par une gezera chava] "sse" -- "sse" depuis le Pessa'h.
Seconde tentative, même structure. La michna de Bekhorot énumère ce qui ne peut pas servir au rachat du peter hamor, le premier-né d'ânesse, et y range la bête égorgée. Preuve, semble-t-il, qu'un animal égorgé n'est plus "un sse" -- donc que la chehita fait perdre le nom.
La réponse est encore un chani hatam : ce tana n'invoque pas le sens ordinaire du mot, il applique une gezera chava (analogie verbale) entre le "sse" du rachat (Chemot 13:13) et le "sse" du Pessa'h (Chemot 12:4-5). Le peter hamor hérite des restrictions du Pessa'h, où la bête doit évidemment être vivante. Rien ne se déduit du vocabulaire lui-même -- et de fait, rappelle Tossefot plus loin, notre sougya admet qu'un taureau égorgé est encore appelé un "par".
Si [la gezera chava vaut pleinement] : de même que là-bas [pour le Pessa'h il faut] un mâle, sans défaut et âgé d'un an, de même ici [pour le rachat] un mâle, sans défaut et âgé d'un an ? -- Le verset dit : "tifde" [...] "tifde" -- il a inclus.
Contre-épreuve de la réponse précédente. Si le "sse" du peter hamor se lit vraiment par l'analogie du Pessa'h, l'analogie devrait être complète : mâle, tamim (sans défaut), d'un an. Or la halakha n'exige rien de tout cela pour le rachat.
La réponse tient au redoublement du verbe dans Chemot 13:13 : ve-khôl peter hamor tifde ve-sse... ve-im lo tifde va-arafto. Un mot répété est, dans la lecture midrachique, un ribbouy : il élargit. Le redoublement neutralise donc la part de la gezera chava qui portait sur les qualités de la bête.
Si "tifde" "tifde" a inclus, alors même tous [les autres animaux] devraient l'être ! -- S'il en était ainsi, à quoi bon [le mot] "sse" ?
La guemara pousse le ribbouy jusqu'à l'absurde : si le redoublement inclut, pourquoi pas le veau, l'animal sauvage, la bête égorgée et tout le reste ? La réponse est un argument d'économie du texte -- chi ken, sse mai ahani leh : un mot de la Tora ne peut pas être sans emploi. Il faut donc que "sse" barre quelque chose.
On aboutit à un équilibre : la gezera chava exclut ce qui n'est pas un sse (espèce, intégrité vitale), le ribbouy dispense des exigences accessoires du Pessa'h (mâle, tamim, un an). Et pour notre question de départ, le bilan est nul : ce texte est gouverne par ses propres derachot, il ne dit rien sur le statut du taureau égorgé de Kippour. La question du chahat ou-met reste sans preuve.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).