Yoma 50a -- Le sang est-il encore "le taureau" ? puis : le taureau du Cohen Gadol est-il une offrande de particulier, de partenaires ou du public ?

Yoma 50a

Sougya : L'amoud poursuit la question laissée ouverte en 49b : le Cohen Gadol a égorgé son taureau puis est mort -- son suppléant peut-il entrer dans le Saint des Saints avec ce sang ? Trois versets sont mis à l'épreuve pour savoir si le sang porte encore le nom de "par" ; Rav Papa recentre le débat (le corps entier, personne n'en discute -- le sang seul, si), et Rav Achi tranche par le bon sens : Aharon n'entre pas avec les cornes du taureau, et pourtant la Tora dit "be-far".

La guemara tente alors un raccourci : ce taureau n'est-il pas simplement une hatat dont les propriétaires sont morts, vouée à la mort ? Rav Amram répond que c'est une hatat du public.

Deux enquêtes suivent, toutes deux infructueuses pour lui : la michna de Temoura ne classe pas les offrandes mais conteste une règle -- et la vraie règle est zmano kavoua, le temps fixe, non le couple public / particulier ; puis les baraitot sur les animaux perdus obligent Rava à corriger le mot, non le fond : dis "hatat de choutafin", pas "hatat de tsibbour". La nafka mina est cachée ailleurs -- si les Cohanim étaient un tsibbour, ils seraient un kahal et apporteraient un taureau pour une hora'a fautive.

Or ils n'ont pas reçu de part de héritage. L'amoud se clôt sur l'ouverture d'une nouvelle tentative, question toujours pendante.

Le sang est-il encore "le taureau" ? -- les trois versets mis à l'épreuve Enjeu : le Cohen Gadol a égorgé son taureau puis est mort. Son suppléant entre-t-il avec ce sang, ou faut-il un nouveau taureau ? La mise au point de Rav Papa -- où porte exactement le désaccord Peau, chair, fumier (le corps entier après la chehita) : tout le monde admet que cela s'appelle encore "par". Le sang seul, celui qu'on porte à l'intérieur : c'est là, et là seulement, qu'on discute. Le verset objecte Lecture : dam = par Réponse : dam n'est pas par Vayikra 4:12 -- taureau du Cohen Machiah ve-hotsi et KOL ha-par (sortie hors du camp pour la crémation -- après la chehita) Le verset l'appelle "par" alors qu'il est déjà égorgé : donc le titre survit à la chehita. Objection de R. Yitshak Nappaha "KOL" n'est pas un titre, c'est un inventaire : qu'il fasse sortir TOUT CE QUI EN RESTE. Réponse de R. Ami Vayikra 16:27 -- taureau et bouc de Kippour ve-et par ha-hatat (après la zerika du sang, on les emporte pour les brûler) Même après l'aspersion, le texte dit encore "par" : le titre tient jusqu'au bout du service. Ici pas de mot "kol" pour esquiver Ce verset parle du CORPS que l'on sort : peau, chair, fumier. Nul ne le conteste. Tri de Rav Papa : hors sujet Vayikra 16:3 -- l'entrée d'Aharon be-zot yavo ... be-far ben bakar (ce avec quoi il entre dans le Saint des Saints) Rav Achi : est-ce avec ses CORNES qu'il entre ?! Il n'entre qu'avec le sang -- et la Tora dit "be-far". mistabra : l'avis le plus solide Le verset ne dit pas ce qu'il PORTE mais ce qui le rend APTE : be-me houkhchar Aharon ? -- par un taureau vivant offert. Réponse de "ve-idakh"
Trois versets, trois tentatives : ce qui reste appelé "par" après la chehita, et où le désaccord se loge vraiment (Rav Papa) avant que Rav Achi ne tranche par le bon sens.
Qui repousse le Chabbat et la toum'a ? -- la fausse piste et la vraie règle La guemara voulait déduire de Temoura 14a que le taureau du Cohen Gadol est une offrande du public. La déduction est refusée. Rabbi Meir objecte au tana kama Offrandes de PARTICULIER qui repoussent quand même : - le taureau de Yom Kippour - les havitin du Cohen Gadol - le Pessa'h Donc "korban yahid" n'est pas une règle générale. Rabbi Yaakov objecte au tana kama Offrandes du PUBLIC qui ne repoussent pas : - le taureau de l'erreur collective (helem davar) - les boucs de l'idolâtrie - la haguiga Donc "korban tsibbour" n'est pas une règle générale. Le critère yahid / tsibbour ne tient pas Les deux amoraim contestent une RÈGLE, ils ne classent pas les offrandes. nekot haï klala be-yadakh -- retiens cette règle Temps FIXE (zmano kavoua) -> repousse Chabbat et toum'a, même pour un particulier. Temps NON fixe -> ne repousse rien, même pour le public. Conséquence pour notre sougya La michna de Temoura ne prouve rien : le taureau du Cohen Gadol peut rester une offrande de particulier.
La michna de Temoura 14a : pourquoi on n'en tire rien sur le statut du taureau, et quelle est la vraie règle des offrandes qui repoussent le Chabbat et la toum'a.
Le taureau du Cohen Gadol : yahid, choutafin ou tsibbour ? Trois étiquettes possibles -- et ce que chacune coûte ou rapporte, une fois le Cohen Gadol mort. 1. Hatat de YAHID 2. Hatat de CHOUTAFIN 3. Hatat de TSIBBOUR l'hypothèse de départ la correction de Rava la version de Rav Amram Pour qui expie-t-il ? Le Cohen Gadol seul (ve-khiper baado). Pour qui expie-t-il ? Lui ET ses frères les Cohanim (ou-vead beto) -- un groupe. Pour qui expie-t-il ? Lui, les Cohanim, et tout Israël -- un vrai public. Propriétaire mort ? C'est une des CINQ hatat vouées à la mort. Le suppléant ne peut pas entrer. Propriétaire mort ? Les autres associés vivent : la règle des cinq ne s'applique qu'à un individu. Pas voué à la mort. Propriétaire mort ? Même résultat : ein hatat tsibbour méta. Pas voué à la mort non plus. Par be-hora'a ? Sans objet. Par be-hora'a ? -- LA NAFKA MINA Un tribunal de Cohanim se trompe et les Cohanim agissent : ils n'apportent PAS de taureau. Par be-hora'a ? -- le risque Si les Cohanim sont un "tsibbour", ils seraient un "kahal" comme une tribu -- et devraient l'apporter. Pourquoi Rava corrige Rav Amram alors que la question de départ était déjà résolue Les deux étiquettes sauvent le taureau de la mort. Mais "tsibbour" ferait des Cohanim un kahal : or seuls ceux qui ont reçu une part de héritage sont un kahal. D'où "choutafin", et rien d'autre.
Yahid, choutafin, tsibbour : les trois étiquettes possibles pour le taureau du Cohen Gadol, et la nafka mina qui pousse Rava à n'en garder qu'une.
1
אֵיתִיבֵיהּ רַבִּי יִצְחָק נַפָּחָא לְרַבִּי אַמֵּי: ״וְהוֹצִיא אֶת כָּל הַפָּר״! שֶׁיּוֹצִיא אֶת כֻּולּוֹ.

Rabbi Yitshak Nappaha objecta à Rabbi Ami : [il est écrit] "et il fera sortir tout le taureau" (Vayikra 4:12) ! -- [Réponse :] cela signifie qu'il en fera sortir la totalité.

📜 Rachi (2)
וְהוֹצִיא אֶת כָּל הַפָּר אַלְמָא לְאַחַר שְׁחִיטָה פַּר קָרֵי לֵיהּ:
Et il fera sortir tout le taureau -- on voit donc qu'après la chehita on l'appelle encore "taureau".
שֶׁיּוֹצִיא אֶת כֻּולּוֹ תֵּירוּצָא הוּא כְּלוֹמַר לָאו דְּאִיקְרֵי פַּר אֶלָּא הָכִי קָאָמַר יוֹצִיא אֶת כָּל הַנִּשְׁאָר מִמֶּנּוּ:
Qu'il en fasse sortir la totalité -- c'est une réponse. C'est-à-dire : ce n'est pas qu'il soit appelé "taureau", mais voici ce que dit [le verset] : qu'il fasse sortir tout ce qui en reste.
🗂️ Tossefot (1)
אֵיתִיבֵיהּ רַבִּי יִצְחָק נַפָּחָא לְרַבִּי אַמֵּי וְהוֹצִיא אֶת כָּל הַפָּר הָכָא מַשְׁמַע דִּלְמַאן דְּאָמַר אֲפִילּוּ בְּדָמוֹ שֶׁל פַּר מִיקְּרֵי פַּר אֲפִילּוּ לְאַחַר זְרִיקָה דְּהַאי קְרָא לְאַחַר זְרִיקָה אַיְּירִי וְהָא דְּפָרִיךְ לְעֵיל גַּבֵּי פֶּסַח עַד שֶׁיִּזְרֹק מִיבְּעֵי לֵיהּ לָאו מִשּׁוּם דִּלְאַחַר זְרִיקָה לָא מִיקְּרֵי שֶׂה אֶלָּא מִשּׁוּם דְּבָתַר זְרִיקָה דִּכְבָר נַעֲשָׂה עִיקַּר כַּפָּרָה בַּמֶּה יְהֵא נִמְנֶה עָלָיו וְתוּ לָא מִיקְּרֵי בְּעָלָיו:
Rabbi Yitshak Nappaha objecta à Rabbi Ami : et il fera sortir tout le taureau -- Il ressort d'ici que, pour celui qui dit que même avec le sang du taureau cela s'appelle encore "taureau", c'est vrai même après la zerika (l'aspersion du sang), puisque ce verset-ci parle d'un moment postérieur à la zerika. Et si l'on a objecté plus haut, à propos du Pessa'h, qu'il aurait fallu dire "jusqu'à ce que le sang soit aspergé", ce n'est pas parce qu'après la zerika il ne serait plus appelé "sse" (agneau), mais parce qu'après la zerika, l'essentiel de l'expiation étant déjà accompli, sur quoi pourrait-on encore s'inscrire ? Et [celui qui s'inscrirait] n'est plus appelé "son propriétaire".
💡 Explication

On est en pleine question ouverte depuis 49b : le Cohen Gadol a fait la chehita de son taureau puis est mort ; son suppléant peut-il entrer dans le Saint des Saints avec ce sang-là ? Tout dépend de savoir si, une fois l'animal égorgé, le mot par (taureau) désigne encore quelque chose -- et notamment son sang.

R. Yitshak Nappaha croit tenir une preuve textuelle : le verset du taureau du Cohen Machiah parle de faire sortir hors du camp "tout le taureau", et il s'agit d'un animal déjà égorgé, dont les graisses ont été brûlées. Le titre survivrait donc à la chehita. R. Ami désamorce en déplaçant l'accent : le mot kol (tout) n'est pas un titre honorifique, c'est un inventaire. Le verset ne dit pas "cela s'appelle encore un taureau", il dit "fais sortir tout ce qui en reste".

2
״וְאֵת פַּר הַחַטָּאת וְאֵת שְׂעִיר הַחַטָּאת״, אָמַר רַב פָּפָּא: בְּעוֹר וּבָשָׂר וָפֶרֶשׁ דְּכֻולֵּי עָלְמָא לָא פְּלִיגִי. כִּי פְּלִיגִי בְּדָם. מַר סָבַר: דָּם אִיקְּרִי פַּר, וּמַר סָבַר: דָּם לָא אִיקְּרִי פַּר.

[Objection :] "et le taureau du hatat et le bouc du hatat" (Vayikra 16:27) ! Rav Papa dit : s'agissant de la peau, de la chair et du fumier, tout le monde s'accorde [qu'on l'appelle encore "taureau"].

Leur désaccord porte sur le sang : un maître tient que le sang est appelé "taureau", et l'autre maître tient que le sang n'est pas appelé "taureau".

📜 Rachi (3)
וְאֶת פַּר הַחַטָּאת קֻושְׁיָא הוּא וְהָכְתִיב (וַיִּקְרָא ט״ז:כ״ז) וְאֶת פַּר הַחַטָּאת גַּבֵּי יוֹם הַכִּפּוּרִים וּלְאַחַר מַתַּן דָּמוֹ מִשְׁתַּעֵי קְרָא לְהוֹצִיאָם לִשְׂרֵיפָה:
Et le taureau du hatat -- c'est une objection : mais il est écrit "et le taureau du hatat" (Vayikra 16:27) à propos de Yom Kippour, et le verset parle d'après que son sang a été offert, [au moment] de les faire sortir pour la crémation.
בְּעוֹר וּבָשָׂר וּפֵרֵשׁ הֵיכָא דְּמִשְׁתַּעֵי קְרָא בְּגוּף הַפָּר שִׁעוּרוֹ וּבְשָׂרוֹ וּפָרְשׂוּ כֻּולָּן יַחַד כִּי הָתָם כֻּולֵּי עָלְמָא לָא פְלִיגִי דְּמִיקְּרֵי פַּר:
Avec la peau, la chair et le fumier -- là où le verset parle du corps du taureau, sa peau, sa chair et son fumier tous ensemble, comme la-bas, tout le monde s'accorde qu'il est appelé "taureau".
כִּי פְּלִיגִי לְגַבֵּי בִּיאַת פָּנִים שֶׁאֵינוֹ מַכְנִיס שָׁם אֶלָּא הַדָּם:
Leur désaccord porte -- à propos de l'entrée à l'intérieur [du Saint des Saints], où il n'introduit que le sang.
🗂️ Tossefot (1)
וְאֵת פַּר הַחַטָּאת וְאֵת שְׂעִיר הַחַטָּאת וְהָכָא לֵיכָּא לְמֵימַר שֶׁיּוֹצִיא אֶת כֻּולּוֹ כָּל מַה שֶׁנִּשְׁאַר מִן הַפָּר שֶׁהָיָה כְּבָר דְּהָא לֹא כְּתַב כֹּל כְּדִכְתִיב בְּפַר כֹּהֵן מָשִׁיחַ וְהָא דְּלָא פָּרֵיךְ מִוְּלָקַח מִדַּם הַפָּר דְּהָא אִיצְטְרִיךְ לְכִדְדָרְשִׁינַן בפ"ב דִּזְבָחִים (דַּף כֹּה:) הַצּוֹרֵם אֹוזֶן הַפָּר וְאַחַ"כּ קִיבֵּל דָּמוֹ פָּסוּל שֶׁנֶּאֱמַר מִדַּם הַפָּר הַפָּר שֶׁהָיָה כְּבָר פֵּירוּשׁ מֵחַיִּים:
Et le taureau du hatat et le bouc du hatat -- Ici on ne peut pas dire "qu'il en fasse sortir la totalité", c'est-à-dire tout ce qui reste du taureau qui était déjà [vivant], car le mot "kol" (tout) n'est pas écrit, contrairement à ce qui est écrit pour le taureau du Cohen Machiah. Et si l'on n'objecte pas depuis "et il prendra du sang du taureau", c'est que ce verset est nécessaire à la derasha du deuxième chapitre de Zevahim (25b) : celui qui fend l'oreille du taureau puis en reçoit le sang -- [le sacrifice est] passoul (invalide), car il est dit "du sang du taureau", le taureau qui était déjà, c'est-à-dire de son vivant [et intact].
💡 Explication

Deuxième tentative de preuve, cette fois depuis le verset de Kippour lui-même : "et le taureau du hatat et le bouc du hatat, dont le sang a été apporté pour expier dans le sanctuaire, on les fera sortir hors du camp". Le verset parle d'un moment où l'aspersion est déjà faite -- et il dit toujours "le taureau". Ici l'esquive de R. Ami ne fonctionne plus : le mot kol est absent, on ne peut pas lire "tout ce qui en reste".

D'où l'intervention de Rav Papa, qui est la clé de toute la sougya : il ne répond pas au verset, il redécoupe le débat. Quand le texte parle du corps -- peau, chair, fumier réunis, comme ici où l'on emporte la carcasse à la crémation -- personne ne conteste que cela s'appelle "le taureau". La mahloket ne porte que sur le cas où il n'y a plus que le sang à porter, c'est-à-dire précisément l'entrée dans le Saint des Saints. Le verset objecté est donc hors sujet.

3
אָמַר רַב אַשִּׁי: מִסְתַּבְּרָא כְּמַאן דְּאָמַר דָּם אִיקְּרִי פַּר, דִּכְתִיב: ״בְּזֹאת יָבֹא אַהֲרֹן אֶל הַקֹּדֶשׁ בְּפַר בֶּן בָּקָר״, אַטּוּ בְּקַרְנֵיהּ מְעַיֵּיל לֵיהּ?! אֶלָּא בְּדָמוֹ, וְקָרֵי לֵיהּ ״פַּר״.

Rav Achi dit : il est logique [de trancher] comme celui qui dit que le sang est appelé "taureau", car il est écrit : "C'est avec ceci qu'Aharon entrera dans le sanctuaire : avec un jeune taureau" (Vayikra 16:3). Est-ce donc avec ses cornes qu'il l'introduit ?!

Il faut dire plutôt : avec son sang -- et [le verset] l'appelle pourtant "taureau".

💡 Explication

Rav Achi ne cherche plus un verset qui résiste : il prend le verset qui décrit exactement notre situation. "C'est avec ceci qu'Aharon entrera dans le sanctuaire : be-far ben bakar". Or on n'entre pas dans le Saint des Saints avec un bœuf vivant -- l'ironie de l'argument est frontale : atou be-karneih ma'ayel leih ?, est-ce avec ses cornes qu'il le fait entrer ?

Ce qu'Aharon porte à l'intérieur, c'est le sang, rien d'autre. Et la Tora nomme ce geste "entrer avec un taureau". Donc le sang est le taureau. C'est un mistabra -- non une preuve contraignante, mais l'avis le plus raisonnable.

4
וְאִידָךְ? בַּמָּה הֻוכְשַׁר אַהֲרֹן לָבֹא אֶל הַקֹּדֶשׁ — בְּפַר בֶּן בָּקָר לְחַטָּאת.

Et l'autre [avis, comment lit-il ce verset] ? -- [Il lit :] par quoi Aharon devient-il apte à entrer dans le sanctuaire ? Par un jeune taureau [offert] en hatat.

📜 Rachi (1)
בַּמֶּה הֻוכְשַׁר לָבֹא מַה יַעֲשֶׂה כְּדֵי שֶׁיְּהֵא רַשַּׁאי לִיכָּנֵס יָבִיא פַּר חַי לָעֲזָרָה וְיַעֲשֶׂה עֲבוֹדוֹת שֶׁבָּעִנְיָן:
Par quoi devient-il apte à entrer -- que doit-il faire pour avoir le droit d'entrer ? Amener un taureau vivant dans la azara (le parvis) et accomplir les services qui s'y rapportent.
💡 Explication

La réponse renverse la fonction du verset. Rav Achi le lisait comme un inventaire de ce qu'on porte : voici l'objet avec lequel tu entres. L'autre avis le lit comme une condition d'admission : voici ce qui te rend digne d'entrer. Be-me houkhchar Aharon lavo el ha-kodech ?

Autrement dit, la mention du taureau ne décrit pas le contenu des mains du Cohen Gadol, elle décrit une étape préalable accomplie dans la azara : amener un taureau vivant, faire sur lui les services requis. Le sang qu'il porte ensuite n'a plus besoin de s'appeler "taureau".

5
וְתִיפּוֹק לֵיהּ דְּחַטָּאת שֶׁמֵּתוּ בְּעָלֶיהָ הִיא, וְחַטָּאת שֶׁמֵּתוּ בְּעָלֶיהָ לְמִיתָה אָזְלָא! אֲמַר לֵיהּ רָבִין בַּר רַב אַדָּא לְרָבָא: אָמְרִי תַּלְמִידֶיךָ, אָמַר רַב עַמְרָם: חַטַּאת צִבּוּר הִיא, וְלֹא לְמִיתָה אָזְלָא.

Mais qu'il le déduise donc du fait qu'il s'agit d'un hatat dont les propriétaires sont morts -- et un hatat dont les propriétaires sont morts est voué à la mort ! -- Ravin bar Rav Adda dit à Rava : tes élèves disent que Rav Amram a enseigné : c'est un hatat du public (hatat tsibbour), et il n'est donc pas voué à la mort.

📜 Rachi (2)
וְתִיפּוֹק לֵיהּ בַּעְייַן דְּבָעֵינַן לְעֵיל דְּעַל כְּרִחְיַן אֵין אַחֵר נִכְנָס בִּשְׁחִיטָתוֹ דְּהָא חַטָּאת שֶׁמֵּתוּ בְּעָלֶיהָ הִיא:
Mais qu'il le déduise -- notre question posée plus haut [se résoudrait d'elle-même] : car nécessairement un autre ne peut pas entrer avec [le sang de] sa chehita, puisqu'il s'agit d'un hatat dont les propriétaires sont morts.
חַטַּאת צִבּוּר הִיא הוֹאִיל וְעָלָיו וְעַל אֶחָיו הַכֹּהֲנִים בָּא (וְעַל כָּל קְהַל יִשְׂרָאֵל) דִּכְתִיב וְכִפֶּר בַּעֲדוֹ וּבְעַד בֵּיתוֹ (וּבְעַד כָּל קְהַל יִשְׂרָאֵל) (שָׁם):
C'est un hatat du public -- puisqu'il vient pour lui et pour ses frères les Cohanim (et pour toute l'assemblée d'Israël), ainsi qu'il est écrit "et il expiera pour lui et pour sa maison" (et pour toute l'assemblée d'Israël) (ibid.).
🗂️ Tossefot (1)
חַטַּאת צִבּוּר הִיא וְלָאו לְמִיתָה אָזְלָא תֵּימַהּ לִי אַכַּתִּי תִּיקְשֶׁה לֵיהּ נְהִי דְּלָא אָזְלָא לְמִיתָה הָא רוֹעָה הִיא דְּהָא ר"ש דְּאָמַר לְקַמָּן דְּאֵין חַטַּאת צִבּוּר מֵתָה קָאָמַר יִרְעוּ עַד שֶׁיִּסְתָּאֲבוּ וְנִרְאֶה לִי דְּיֵשׁ לוֹמַר דְּהַהִיא רְעִייָּה דְּרַבָּנָן הִיא וְלָא גְּזוּר אֶלָּא כְּעֵין הַהִיא דִּלְקַמָּן דְּנִתְכַּפְּרוּ בְּעָלֶיהָ בְּאַחֵר לְגַמְרֵי כֵּיוָן דִּכְיוֹצֵא בָּהּ בְּחַטָּאת יָחִיד מֵתָה אֲבָל הָכָא דְּלָא מֵתוּ כָּל בְּעָלֶיהָ לְגַמְרֵי שֶׁהֲרֵי אֶחָיו הַכֹּהֲנִים קַיָּימִין וְעוֹד דְּכֹהֵן גָּדוֹל אַחֵר מְמֻונֶּה תַּחְתָּיו דְּלָא דָּמוּ לְמֵתוּ בְּעָלֶיהָ דְּחַטָּאת יָחִיד לֹא גָּזְרוּ:
C'est un hatat du public et il n'est donc pas voué à la mort -- Cela me pose difficulté : l'objection subsiste ! Admettons qu'il ne soit pas voué à la mort ; il devrait pourtant être mis au pâturage (ré'iya), car Rabbi Chimon, celui-là même qui dit plus loin qu'un hatat du public ne meurt pas, dit [tout de même] "qu'ils paissent jusqu'à devenir tarés". Il me semble qu'on peut répondre ainsi : cette mise au pâturage est d'institution rabbinique, et les Sages ne l'ont décrétée que dans un cas semblable à celui de plus loin, où les propriétaires ont obtenu leur expiation par un autre [animal] de façon complète -- puisqu'un cas comparable, dans un hatat de particulier, serait voué à la mort. Mais ici, où tous les propriétaires ne sont pas morts complètement -- car ses frères les Cohanim sont vivants -- et où, de surcroît, un autre Cohen Gadol est nommé à sa place, cela ne ressemble pas au cas des propriétaires morts d'un hatat de particulier : les Sages n'ont donc rien décrété.
💡 Explication

Coup de théâtre méthodologique : toute la discussion précédente était peut-être inutile. Pourquoi se demander si le sang s'appelle "taureau", alors qu'il existe un raccourci ? Le propriétaire de ce hatat est mort. Or une hatat chemetou be'aleha -- un sacrifice expiatoire dont le propriétaire est décédé -- fait partie des cinq hatat qu'on laisse mourir. Le suppléant ne pourrait donc en aucun cas entrer avec ce sang, quelle que soit l'issue du débat sur le mot "par".

La réponse rapportée au nom de Rav Amram coupe le raccourci : ce taureau n'est pas l'affaire d'un seul homme. Le Cohen Gadol l'apporte pour lui et pour sa maison, c'est-à-dire pour l'ensemble des Cohanim. C'est donc une hatat tsibbour -- et la règle des cinq hatat mortes ne s'y applique pas. Cette phrase va occuper tout le reste de l'amoud : est-elle exacte ?

6
דִּתְנַן, אָמַר לוֹ רַבִּי מֵאִיר: וַהֲלֹא פַּר יוֹם הַכִּפּוּרִים, וְחָבִיתִי כֹּהֵן גָּדוֹל, וּפֶסַח — דְּקָרְבָּן יָחִיד הוּא, וְדוֹחֶה אֶת הַשַּׁבָּת וְאֶת הַטֻּומְאָה. לָאו מִכְּלָל דְּאִיכָּא לְמַאן דְּאָמַר דְּצִבּוּר?

Comme nous l'avons appris [dans la michna de Temoura] : Rabbi Meir lui dit : mais il y a le taureau de Yom Kippour, les havitin (les galettes) du Cohen Gadol et le Pessa'h, qui sont des offrandes de particulier et qui repoussent pourtant le Chabbat et la toum'a ! -- N'en ressort-il pas, à contrario, qu'il y a [un tana] pour dire qu'elles sont du public ?

📜 Rachi (2)
אָמַר לוֹ רַבִּי מֵאִיר בְּמַס' תְּמוּרָה (דַּף יד.) הִיא:
Rabbi Meir lui dit -- c'est dans le traité Temoura (14a).
לָאו מִכְּלָל דְּאִיכָּא לְמַאן דְּאָמַר דְּצִבּוּר לָאו מִכְּלָל דְּשַׁמְעֵיהּ לְתַנָּא קַמָּא דְּאָמַר דְּצִבּוּר הִיא וְהַיְינוּ טַעְמָא דְּדָחֵי:
N'en ressort-il pas à contrario qu'il y a [un tana] pour dire qu'elles sont du public -- n'en ressort-il pas qu'il avait entendu le tana kama dire qu'elles sont du public, et que c'est pour cela qu'elles repoussent [le Chabbat] ?
💡 Explication

La guemara cherche maintenant à étayer Rav Amram par une source tannaitique. Dans Temoura 14a, R. Meir énumère trois offrandes qu'il qualifie de korban yahid (offrande de particulier) tout en constatant qu'elles repoussent le Chabbat et la toum'a : le taureau de Kippour, les havitin du Cohen Gadol, le Pessa'h.

Le raisonnement proposé est un argument à contrario : si R. Meir prend la peine d'insister sur "korban yahid", c'est qu'il répond à quelqu'un qui soutenait le contraire. Il existerait donc bien un tana pour qui le taureau de Kippour est une offrande du public -- ce qui donnerait raison à Rav Amram.

7
וּלְטַעְמִיךְ, דְּקָתָנֵי: אָמַר לוֹ רַבִּי יַעֲקֹב: וַהֲלֹא פַּר הֶעְלֵם דָּבָר שֶׁל צִבּוּר, וּשְׂעִירֵי עֲבוֹדָה זָרָה, וַחֲגִיגָה — דְּקָרְבַּן צִבּוּר, וְאֵין דּוֹחִין לֹא אֶת הַשַּׁבָּת וְלֹא אֶת הַטֻּומְאָה! מִכְּלָל דְּאִיכָּא לְמַאן דְּאָמַר דְּיָחִיד!

Et selon ton raisonnement, [que feras-tu] de ce qui est enseigné [ensuite] : Rabbi Yaakov lui dit : mais il y a le taureau de l'erreur collective du public, les boucs de l'idolâtrie et la haguiga, qui sont des offrandes du public et qui ne repoussent ni le Chabbat ni la toum'a ! -- Il en ressortirait [de même] à contrario qu'il y a [un tana] pour dire qu'elles sont de particulier !

📜 Rachi (2)
אָמַר לוֹ רַבִּי יַעֲקֹב לְתַנָּא קַמָּא דְּר' מֵאִיר תַּרְוַייְהוּ לְחַד תַּנָּא קָמַהְדְּרִי דְּאָמַר קָרְבַּן צִבּוּר דּוֹחֶה קָרְבַּן יָחִיד אֵינוֹ דּוֹחֶה:
Rabbi Yaakov lui dit -- au tana kama : lui et Rabbi Meir répondent tous deux à un même tana kama, qui disait qu'une offrande du public repousse [le Chabbat] et qu'une offrande de particulier ne repousse pas.
חֲגִיגָה מְפָרֵשׁ לְקַמֵּיהּ מַאי טַעְמָא קָרֵי לֵיהּ קָרְבַּן צִבּוּר:
La haguiga -- la guemara expliquera plus loin pourquoi elle est appelée offrande du public.
🗂️ Tossefot (1)
פַּר הֶעְלֵם שֶׁל צִבּוּר וּשְׂעִירֵי עֲבוֹדַת כּוֹכָבִים בְּכָל דֻּוכְתָּא נְקַט פַּר לְשׁוֹן יָחִיד וּשְׂעִירֵי עֲבוֹדַת כּוֹכָבִים לְשׁוֹן רַבִּים וְתֵימַהּ הוּא אַמַּאי אִי כְּמַאן דְּאָמַר בפ"ק דְּהוֹרָיוֹת (דַּף ה.) דְּכָל שֵׁבֶט וְשֵׁבֶט מֵבִיא שָׂעִיר בַּעֲבוֹדַת כּוֹכָבִים וּלְהָכִי נְקַט לְשׁוֹן רַבִּים אִם כֵּן נֵימָא נָמֵי פְּרִי הֶעֱלֵם דָּבָר דִּסְבִירָא לֵיהּ דְּבִשְׁאָר מִצְוֹת כָּל שֵׁבֶט וְשֵׁבֶט מֵבִיא פַּר וְנִרְאֶה לִי דִּסְבִירָא לֵיהּ כָּל שֵׁבֶט וְשֵׁבֶט מֵבִיא שָׂעִיר וְהָא דְּלָא נְקַט פְּרִי הֶעֱלֵם דָּבָר מִשּׁוּם דְּלָא פְּסִיקָא לֵיהּ דְּאָתֵי לְמִיטְעֵי לְמֵימַר דְּאַייְּרִי נָמֵי בְּפַר שֶׁמֵּבִיא צִבּוּר בַּעֲבוֹדַת כּוֹכָבִים וְזֶה אֵינוֹ דְּהַהִיא עוֹלָה הָוֵי הִלְכָּךְ נְקַט פַּר דְּלָא נִיְתּוֹ לְמִיטְעֵי:
Le taureau de l'erreur collective du public et les boucs de l'idolâtrie -- Partout on emploie "taureau" au singulier et "boucs de l'idolâtrie" au pluriel, ce qui est étonnant. Pourquoi ? Si c'est comme celui qui dit au premier chapitre de Horayot (5a) que chaque tribu apporte un bouc pour l'idolâtrie -- et que c'est pour cela qu'on emploie le pluriel -- alors on devrait dire de même "les taureaux de l'erreur collective", puisqu'il tient que pour les autres mitsvot chaque tribu apporte un taureau. Il me semble qu'il tient bien que chaque tribu apporte un bouc ; et si l'on n'a pas dit "les taureaux de l'erreur collective", c'est parce que l'expression n'est pas univoque : on risquerait de se tromper et de croire qu'il s'agit aussi du taureau que le public apporte pour l'idolâtrie -- ce qui est faux, car celui-là est une ola (holocauste). On a donc dit "taureau" [au singulier] pour écarter l'erreur.
💡 Explication

La guemara démonte l'argument par symétrie -- procédé classique du ou-le-taamikh ("et selon ton raisonnement"). La même michna contient une seconde réplique, celle de R. Yaakov, bâtie exactement sur le même moule : il énumère trois offrandes qu'il qualifie de korban tsibbour et qui, elles, ne repoussent rien.

Si l'inférence à contrario était légitime, il faudrait en conclure qu'un tana tient le taureau de l'erreur collective pour une offrande de particulier -- ce qui est manifestement absurde. Le procédé de lecture est donc invalide dans les deux cas : les deux tannaim ne classent pas les offrandes, ils contestent une règle.

8
אֶלָּא: לְתַנָּא קַמָּא קָא מַהְדַּר לֵיהּ, דְּשַׁמְעֵיהּ דְּקָאָמַר: קָרְבַּן צִבּוּר דּוֹחֶה אֶת הַשַּׁבָּת וְאֶת הַטֻּומְאָה, וְקָרְבַּן יָחִיד אֵינוֹ דּוֹחֶה לֹא אֶת הַשַּׁבָּת וְלֹא אֶת הַטֻּומְאָה. אָמַר לוֹ רַבִּי מֵאִיר: קָרְבַּן יָחִיד כְּלָלָא הוּא? וַהֲלֹא פַּר יוֹם הַכִּפּוּרִים, וְחָבִיתִי כֹּהֵן גָּדוֹל, וּפֶסַח — דְּקָרְבַּן יָחִיד הוּא, וְדוֹחִין אֶת הַשַּׁבָּת וְאֶת הַטֻּומְאָה!

Il faut dire plutôt : c'est au tana kama qu'il répondait, qu'il avait entendu énoncer : "une offrande du public repousse le Chabbat et la toum'a, et une offrande de particulier ne repousse ni le Chabbat ni la toum'a". Rabbi Meir lui dit [alors] : "offrande de particulier", est-ce donc une règle générale ?

Mais il y a le taureau de Yom Kippour, les havitin du Cohen Gadol et le Pessa'h, qui sont des offrandes de particulier et qui repoussent le Chabbat et la toum'a !

📜 Rachi (1)
חָבִיתִי כֹּהֵן גָּדוֹל זְמַנָּן קָבוּעַ בְּכָל יוֹם כְּתָמִיד חֲגִיגָה אֵין זְמַנָּהּ קָבוּעַ לִדְחוֹת שַׁבָּת שֶׁהֲרֵי יֵשׁ לָהּ תַּשְׁלוּמִין כָּל שִׁבְעָה:
Les havitin du Cohen Gadol -- leur temps est fixé chaque jour, comme le tamid. La haguiga, elle, n'a pas de temps fixe qui repousserait le Chabbat, puisqu'elle dispose de tachloumin (rattrapage) pendant les sept jours.
💡 Explication

Voici la relecture correcte de la michna de Temoura. Le tana kama avait formulé une règle générale à deux volets, appuyée sur le couple tsibbour / yahid. R. Meir attaque le second volet en produisant des contre-exemples : trois offrandes de particulier qui repoussent quand même.

Le point décisif pour notre sougya : R. Meir concède que le taureau de Kippour est une offrande de particulier -- c'est même la force de son objection. Il n'y a donc plus aucun adversaire caché qui le tiendrait pour une offrande du public. La preuve en faveur de Rav Amram s'évapore. Rachi ajoute au passage le critère qui distingue les havitin de la haguiga : les premiers ont un temps fixe quotidien, comme le tamid ; la haguiga, elle, dispose de tachloumin, un rattrapage étalé sur sept jours.

9
וְאָמַר לוֹ רַבִּי יַעֲקֹב: קָרְבַּן צִבּוּר כְּלָלָא הוּא? וַהֲלֹא פַּר הֶעְלֵם דָּבָר שֶׁל צִבּוּר, וּשְׂעִירֵי עֲבוֹדָה זָרָה, וַחֲגִיגָה — דְּקָרְבָּן צִבּוּר הוּא, וְאֵין דּוֹחִין לֹא אֶת הַשַּׁבָּת וְלֹא אֶת הַטֻּומְאָה!

Et Rabbi Yaakov lui dit [de même] : "offrande du public", est-ce donc une règle générale ? Mais il y a le taureau de l'erreur collective du public, les boucs de l'idolâtrie et la haguiga, qui sont des offrandes du public et qui ne repoussent ni le Chabbat ni la toum'a !

💡 Explication

R. Yaakov attaque le premier volet de la même règle, en miroir exact de R. Meir. Trois offrandes incontestablement collectives ne repoussent pourtant rien. Les deux objections prises ensemble ruinent le critère du tana kama dans les deux sens : ni "public" ne suffit à repousser, ni "particulier" n'empêche de repousser.

10
אֶלָּא, נְקוֹט הַאי כְּלָלָא בִּידָךְ: כָּל שֶׁזְּמַנּוֹ קָבוּעַ — דּוֹחֶה אֶת הַשַּׁבָּת וְאֶת הַטֻּומְאָה אֲפִילּוּ בְּיָחִיד, וְכֹל שֶׁאֵין זְמַנּוֹ קָבוּעַ — אֵינוֹ דּוֹחֶה לֹא אֶת הַשַּׁבָּת וְלֹא אֶת הַטֻּומְאָה וַאֲפִילּוּ בְּצִבּוּר.

Il faut plutôt retenir cette règle : tout ce dont le temps est fixe (zmano kavoua) repousse le Chabbat et la toum'a, même s'il s'agit d'un particulier ; et tout ce dont le temps n'est pas fixe ne repousse ni le Chabbat ni la toum'a, même s'il s'agit du public.

💡 Explication

La guemara substitue au couple tsibbour / yahid le seul critère qui rende compte des six contre-exemples : zmano kavoua, le temps fixe. Une offrande dont l'heure est prescrite par la Tora et qui ne peut être reportée doit être offerte coûte que coûte -- le Chabbat comme en état de toum'a. Une offrande qui admet un report, elle, attendra.

Le rendement pour notre sougya est négatif, et c'est justement ce qui compte : puisque le débat de Temoura porte sur le pouvoir de repousser et non sur la classification des offrandes, on n'en tire rien quant au statut du taureau du Cohen Gadol. Il peut parfaitement rester une offrande de particulier -- et la thèse de Rav Amram reste sans appui tannaitique.

11
אֵיתִיבֵיהּ אַבַּיֵּי: פַּר וְשָׂעִיר שֶׁל יוֹם הַכִּפּוּרִים שֶׁאָבְדוּ, וְהִפְרִישׁ אֲחֵרִים תַּחְתֵּיהֶן — כֻּולָּם יָמוּתוּ. וְכֵן שְׂעִירֵי עֲבוֹדָה זָרָה שֶׁאָבְדוּ, וְהִפְרִישׁ אֲחֵרִים תַּחְתֵּיהֶן — כֻּולָּם יָמוּתוּ, דִּבְרֵי רַבִּי יְהוּדָה. רַבִּי (אֱלִיעֶזֶר) וְרַבִּי שִׁמְעוֹן אוֹמְרִים: יִרְעוּ עַד שֶׁיִּסְתָּאֲבוּ וְיִמָּכְרוּ וְיִפְּלוּ דְּמֵיהֶן לִנְדָבָה, שֶׁאֵין חַטַּאת צִבּוּר מֵתָה.

Abaye lui objecta : le taureau et le bouc de Yom Kippour qui se sont perdus, et [pour lesquels] on en a mis d'autres à part à leur place [avant que les premiers ne soient retrouvés] -- tous mourront. De même les boucs de l'idolâtrie qui se sont perdus et [pour lesquels] on en a mis d'autres à part à leur place -- tous mourront : paroles de Rabbi Yehouda.

Rabbi (Eliezer) [Elazar] et Rabbi Chimon disent : ils paîtront jusqu'à devenir tarés, on les vendra et leur prix tombera à la nedava -- car un hatat du public ne meurt pas.

📜 Rachi (3)
כֻּולָּן יָמוּתוּ דְּהָוְיָא לָהּ חַטָּאת שֶׁכִּפְּרוּ בְּעָלֶיהָ וְחָמֵשׁ חַטָּאוֹת מֵתוֹת וְלַד חַטָּאת וּתְמוּרַת חַטָּאת וְחַטָּאת שֶׁמֵּתוּ בְּעָלֶיהָ וְשֶׁכִּפְּרוּ בְּעָלֶיהָ וְשֶׁעָבְרָה שְׁנָתָהּ:
Tous mourront -- car c'est un hatat dont les propriétaires ont déjà obtenu leur expiation [par un autre animal]. Et il y a cinq hatat vouées à la mort : le petit d'un hatat, la temoura d'un hatat, un hatat dont les propriétaires sont morts, celui dont les propriétaires ont déjà expié, et celui dont l'année est passée.
לִנְדָבָה לְקֵיץ הַמִּזְבֵּחַ וְהִיא קְרוּיָה נִדְבַת צִבּוּר וּבָאָה מִן הַמּוֹתָרוֹת שֶׁל כָּל הָרוֹעוֹת הָאֲמוּרוֹת בְּכָל מָקוֹם:
À la nedava -- pour le kayits ha-mizbeah (le "dessert de l'autel") ; on l'appelle nedavat tsibbour, et elle provient des surplus de tous les [animaux] mis au pâturage mentionnés partout.
שֶׁאֵין חַטַּאת צִבּוּר מֵתָה וְכִי גְּמִירִי חָמֵשׁ חַטָּאוֹת מֵתוֹת בְּיָחִיד גְּמִירִי:
Car un hatat du public ne meurt pas -- car lorsqu'on a reçu la tradition des cinq hatat vouées à la mort, c'est pour un particulier qu'on l'a reçue.
💡 Explication

Nouvelle tentative, cette fois en faveur de Rav Amram, et depuis une baraita. Elle traite du cas où l'animal consacré s'est perdu, un autre a été consacré à sa place, puis le premier a reparu : il y a désormais deux bêtes pour une seule expiation. Pour R. Yehouda, toutes meurent. Pour R. Elazar et R. Chimon, non -- et leur motif est littéral : ein hatat tsibbour meta, un hatat du public ne meurt pas. Or la baraita parle explicitement du taureau de Yom Kippour.

Rachi fournit ici deux clefs. D'une part la liste des cinq hatat vouées à la mort, halakha reçue de Sinaï. D'autre part le sort de rechange : l'animal paît jusqu'à devenir taré (mum), on le vend, et l'argent alimente la nedava -- le "kayits ha-mizbeah", ces holocaustes offerts sur l'autel dès qu'il chôme.

🖼️ Schéma
Les cinq hatat vouées à la mort (Rachi) Halakha reçue par Moche : ces cinq-là ne sont ni offertes ni rachetées -- on les laisse mourir. 1. Valad hatat le petit né d'un animal de hatat 2. Temourat hatat l'animal substitué à une hatat 3. Metou bealeha les propriétaires sont morts 4. Kipperou bealeha ils ont déjà expié par un autre animal 5. Avra chenata l'animal a passé l'âge requis La restriction de Rabbi Chimon : cette halakha n'a été reçue que pour un INDIVIDU Preuve : la temoura, qui figure dans la liste, n'existe pas en partenariat (ve-im hamer yamir, au singulier). Donc : un hatat du public -- ou de partenaires -- ne meurt pas Il paît jusqu'à devenir taré, on le vend, et son prix va à la nedava (le kayits ha-mizbeah).
Les cinq hatat vouées à la mort, et la restriction de Rabbi Chimon : la halakha n'a été reçue que pour un individu.
12
אֲמַר לֵיהּ: מַאי פַּר — פַּר הֶעְלֵם דָּבָר שֶׁל צִבּוּר. וְהָא ״שֶׁל יוֹם הַכִּפּוּרִים״ קָתָנֵי! כִּי קָתָנֵי — אַדִּשְׂעִיר.

[Rava] lui dit : de quel "taureau" s'agit-il ? Du taureau de l'erreur collective du public. -- Mais il est enseigné "de Yom Kippour" ! -- Quand il l'enseigne, c'est sur le bouc [que cela porte].

💡 Explication

Rava résiste par une relecture syntaxique de la baraita. Le membre de phrase "de Yom Kippour" ne qualifierait pas les deux animaux, mais seulement le second : lisez "le taureau [de l'erreur collective] et le bouc de Yom Kippour". Dans cette lecture, la baraita ne dit rien du taureau du Cohen Gadol -- elle ne parle que d'offrandes déjà incontestablement collectives.

13
וְהַתַּנְיָא: פַּר שֶׁל יוֹם הַכִּפּוּרִים וְשָׂעִיר שֶׁל יוֹם הַכִּפּוּרִים שֶׁאָבְדוּ וְהִפְרִישׁ אֲחֵרִים תַּחְתֵּיהֶן — כֻּולָּם יָמוּתוּ, דִּבְרֵי רַבִּי יְהוּדָה. רַבִּי (אֱלִיעֶזֶר) וְרַבִּי שִׁמְעוֹן אוֹמְרִים: יִרְעוּ עַד שֶׁיִּסְתָּאֲבוּ וְיִמָּכְרוּ וְיִפְּלוּ דְּמֵיהֶן לִנְדָבָה, שֶׁאֵין חַטַּאת צִבּוּר מֵתָה.

Mais n'a-t-on pas enseigné : le taureau DE YOM KIPPOUR et le bouc DE YOM KIPPOUR qui se sont perdus, et [pour lesquels] on en a mis d'autres à part à leur place -- tous mourront : paroles de Rabbi Yehouda. Rabbi (Eliezer) [Elazar] et Rabbi Chimon disent : ils paîtront jusqu'à devenir tarés, on les vendra et leur prix tombera à la nedava -- car un hatat du public ne meurt pas.

📜 Rachi (1)
ה"ג וְהַתַּנְיָא פַּר יוֹם הַכִּפּוּרִים וּשְׂעִיר יוֹם הַכִּפּוּרִים:
Voici la leçon [correcte] : "ve-hatanya : le taureau de Yom Kippour et le bouc de Yom Kippour".
🗂️ Tossefot (1)
וְהָתַנְיָא פַּר שֶׁל יוֹם הַכִּפּוּרִים וְשָׂעִיר שֶׁל יוֹם הַכִּפּוּרִים כּוּ' ה"ג רַשִׁ"י וּבִסְפָרִים יְשָׁנִים יֵשׁ וְהָא קָתָנֵי וּלְהָכִי ל"ג לֵיהּ דְּוָהָא קָתָנֵי מַשְׁמַע וְהָא קָתָנֵי בַּבָּרַיְיתָא דְּאַייְתִינַן כְּבָר וְזֶה אֵינוֹ דְּאִי מִיתְּנֵי' הָכִי פַּר שֶׁל יוה"כ וְשָׂעִיר שֶׁל יוֹם הַכִּפּוּרִים בְּמַאי טָעֵי מֵעִיקָּרָא דְּשָׁנֵי לֵיהּ אַשָּׂעִיר אֶלָּא וַדַּאי וְהַתַּנְיָא גָּרְסִינַן וּבָרַייְתָא אַחֲרִיתִי הִיא בְּעָלְמָא דְּתַנְיָא הָכִי וְלָאו הַהִיא דִּלְעֵיל הִיא:
Mais n'a-t-on pas enseigné : le taureau de Yom Kippour et le bouc de Yom Kippour, etc. -- Telle est la leçon de Rachi. Dans les livres anciens on lit "ve-ha katani" ("mais il est bien enseigné"), mais il ne faut pas lire ainsi : car "ve-ha katani" impliquerait qu'il s'agit de la baraita déjà citée -- et c'est impossible. Si elle avait été enseignée ainsi, "le taureau de Yom Kippour et le bouc de Yom Kippour", en quoi [Rava] se serait-il trompé au départ, lui qui a répondu que [la mention de Yom Kippour] portait sur le bouc ? Il faut donc nécessairement lire "ve-hatanya" : c'est une autre baraita, enseignée ailleurs, et non celle citée plus haut.
💡 Explication

Abaye ferme l'échappatoire en produisant une seconde baraita, où l'expression "de Yom Kippour" est répétée sur chacun des deux animaux. Impossible désormais de la rattacher au seul bouc : le taureau visé est bien celui du Cohen Gadol, et R. Chimon le qualifie de hatat tsibbour.

Tossefot souligne ici un point de guirsa (variante textuelle) qui commande tout le raisonnement : il faut lire ve-hatanya ("mais n'a-t-on pas enseigné", introduisant une autre baraita) et non ve-ha katani ("mais il est enseigné", renvoyant à la baraita déjà citée). Car si la première baraita avait déjà la formule doublée, l'erreur de Rava serait inexplicable.

14
לָא תֵּימָא: ״שֶׁאֵין חַטַּאת צִבּוּר מֵתָה״, אֶלָּא אֵימָא: ״שֶׁאֵין חַטַּאת הַשֻּׁותָּפִין מֵתָה״. וּמַאי נָפְקָא מִינַּהּ?

[Rava lui répondit :] ne dis pas "car un hatat du public ne meurt pas", mais dis plutôt : "car un hatat de partenaires (choutafin) ne meurt pas". -- Et quelle est la nafka mina (la différence pratique) ?

📜 Rachi (2)
שֶׁאֵין חַטַּאת הַשֻּׁותָּפִין מֵתָה דְּרַבִּי שִׁמְעוֹן סָבַר חָמֵשׁ חַטָּאוֹת הַמֵּתוֹת בְּחַד מָקוֹם אַגְמְרִינְהוּ רַחֲמָנָא לְמֹשֶׁה מַה תְּמוּרַת חַטָּאת מֵתָה לֵיתָא בְּשֻׁותָּפוּת שֶׁאֵין קָרְבַּן הַשֻּׁותָּפוּת עוֹשֶׂה תְּמוּרָה דִּכְתִיב וְאִם הָמֵר יָמִיר (וַיִּקְרָא כז) לְשׁוֹן יָחִיד אַף כֻּולָּן אֵינָן מֵתוֹת בְּצִבּוּר וְלֹא בְּשֻׁותָּפִין אֲפִילּוּ הַמְּצוּיוֹת בָּהֶן וְהָכִי מְפָרֵשׁ בְּהוֹרָיוֹת (ו.):
Car un hatat de partenaires ne meurt pas -- car Rabbi Chimon tient que les cinq hatat vouées à la mort, le Miséricordieux les a enseignées à Moche en un seul et même endroit : de même que la temoura d'un hatat, qui meurt, n'existe pas en régime de partenariat -- car une offrande de partenaires ne crée pas de temoura, ainsi qu'il est écrit "et s'il substitue" (Vayikra 27) au singulier -- de même toutes ne meurent ni pour le public ni pour des partenaires, même celles qui s'y rencontrent. Ainsi cela est-il expliqué dans Horayot (6a).
וּמַאי נָפְקָא מִינַּהּ כֵּיוָן דְּסוֹף סוֹף לָאו לְמִיתָה אָזֵיל וְשַׁפִּיר תָּרֵיץ רַב עַמְרָם לְעֵיל לְהָא דְּקַשְׁיָא לָן תִּיפּוֹק לֵיהּ דְּחַטָּאת שֶׁמֵּתוּ בְּעָלֶיהָ הִיא מַאי נָפְקָא לֵיהּ לְרָבָא לְסִלּוּקֶיהָ לְרַב עַמְרָם מִמַּאי דְּקַרְיֵיהּ חַטַּאת צִבּוּר וּלְאוֹקְמֵי' בְּחַטַּאת הַשֻּׁותָּפִין:
Et quelle est la nafka mina -- puisqu'en fin de compte il n'est pas voué à la mort, et que Rav Amram a bien répondu plus haut à notre difficulté "qu'il le déduise du fait que c'est un hatat dont les propriétaires sont morts", quel intérêt Rava a-t-il à écarter Rav Amram de ce qu'il l'a appelé "hatat du public" pour l'établir comme "hatat de partenaires" ?
🗂️ Tossefot (1)
וְנָפְקָא מִינָּהּ דְּלָא מַייְתוּ כֹּהֲנִים פַּר בְּהוֹרָאָה הָא דְּלָא קָאָמַר דְּנָפְקָא מִינָּהּ לְאַהְדּוֹרֵי אַטְּהוֹרִים דְּאִי קָרְבַּן צִבּוּר הוּא לֹא מְהַדְּרִינַן לָמֶ"ד טֻומְאָה הֻותְּרָה הִיא בְּצִבּוּר וְאִי דְּשֻׁותָּפִין הוּא מְהַדְּרִינַן כִּדְמַשְׁמַע בפ"ק (דַּף ו:) דְּדַוְוקָא בְּצִבּוּר הֶיתֵּר הִיא וְתוּ לָא לֹא בְּשֶׁל יָחִיד וְלֹא בְּשֶׁל שֻׁותָּפִין וְרָבָא דְּהָכָא סְבִירָא לֵיהּ הָתָם טֻומְאָה הֶיתֵּר הִיא בְּצִבּוּר וְי"ל מִשּׁוּם דר"ש קָאָמַר הָכָא אֵין חַטַּאת צִבּוּר מֵתָה וְצָרִיךְ לְהַגִּיהַּ נָמֵי בִּדְבָרָיו אֵין חַטַּאת שֻׁותָּפִים מֵתָה וּלְדִידֵיהּ לָא נָפְקָא מִינַּהּ מִידֵּי לְעִנְיַן טֻומְאָה דִּסְבִירָא לֵיהּ בְּפֶרֶק קַמָּא (דַּף ו:) טֻומְאָה דְּחוּיָה הִיא בְּצִבּוּר:
Et la nafka mina, c'est que les Cohanim n'apportent pas de taureau pour une hora'a -- Pourquoi n'a-t-il pas dit que la nafka mina concerne le fait de rechercher des [Cohanim] purs ? Car si c'est une offrande du public, on ne recherche pas [de remplaçants purs], selon celui qui tient que la toum'a est permise (houtra) pour le public ; et si c'est une offrande de partenaires, on recherche -- comme il ressort du premier chapitre (6b) que la permission vaut précisément pour le public et pas au-delà : ni pour un particulier ni pour des partenaires. Or Rava, ici, tient là-bas que la toum'a est permise (heter) pour le public. On peut répondre : c'est parce que c'est Rabbi Chimon qui dit ici "un hatat du public ne meurt pas", et qu'il faut corriger aussi dans ses propres paroles "un hatat de partenaires ne meurt pas" -- or selon lui il n'y a aucune nafka mina quant à la toum'a, puisqu'il tient au premier chapitre (6b) que la toum'a n'est que repoussée (dehouya) pour le public.
💡 Explication

Rava cède sur la lettre et corrige le mot. Le taureau du Cohen Gadol n'est pas une offrande du tsibbour mais une offrande de choutafin, de partenaires : le Cohen Gadol et ses frères les Cohanim, un groupe déterminé d'individus, non une communauté. Cela suffit amplement au problème de départ, puisque Rachi montre, au nom de R. Chimon, que la halakha des cinq hatat mortes n'a été reçue que pour un individu : la preuve en est que la temoura, qui figure dans la liste, n'existe pas en régime de partenariat -- "ve-im hamer yamir" est au singulier.

D'où la question de la guemara, qui est une vraie question de méthode : si les deux étiquettes aboutissent au même résultat -- l'animal ne meurt pas -- pourquoi Rava tient-il tant à écarter la formulation de Rav Amram ? Il doit y avoir un enjeu ailleurs.

15
דְּלָא מַייְתוּ כֹּהֲנִים פַּר בְּהוֹרָאָה.

[La nafka mina est] que les Cohanim n'apportent pas de taureau pour une hora'a (une décision erronée du tribunal).

📜 Rachi (1)
דְּלָא מַייְתֵי כֹּהֲנִים פַּר בְּהוֹרָאָה כְּלוֹמַר בְּבַעְייַן וַדַּאי מוֹדִינַן דִּמְתָרְצִי בֵּין אִי אִיקְּרִי חַטַּאת צִבּוּר בֵּין אִי אִיקְּרִי חַטַּאת הַשֻּׁותָּפִין אֲבָל לָא נִיחָא לֵיהּ לְרָבָא לִקְרוֹתָן צִבּוּר כְּדֵי שֶׁלֹּא יֹאמְרוּ הַתַּלְמִידִים שֶׁאִם הוֹרוּ בֵּית דִּין שֶׁל כֹּהֲנִים לַעֲבֹור עַל אַחַת מִן הַמִּצְוֹת וְעָשׂוּ כֹּהֲנִים עַל פִּיהֶם שֶׁיְּהוּ מְבִיאִין פַּר הֶעֱלֵם דָּבָר כְּאֶחָד מִכָּל הַשְּׁבָטִים דְּקַיְימָא לָן (הוֹרָיוֹת דַּף ה:) שֵׁבֶט אֶחָד אִיקְּרִי קָהָל כֹּהֲנִים וַדַּאי לָאו אִיקְּרוֹ קָהָל אֶלָּא אוֹתָן שֶׁנָּטְלוּ נַחֲלָה:
Que les Cohanim n'apportent pas de taureau pour une hora'a -- c'est-à-dire : quant à notre question, nous admettons certainement qu'elle se résout, qu'on l'appelle "hatat du public" ou "hatat de partenaires". Mais il ne plaît pas à Rava de les appeler "public", afin que les élèves n'aillent pas dire que si un tribunal de Cohanim a rendu une décision de transgresser l'une des mitsvot et que les Cohanim ont agi selon leur parole, ils apporteraient un taureau d'erreur collective comme l'une des tribus. Car nous tenons (Horayot 5b) qu'une seule tribu est appelée "kahal" ; les Cohanim, eux, ne sont certainement pas appelés "kahal" -- seuls le sont ceux qui ont reçu une part de héritage.
💡 Explication

Voici l'enjeu caché. Quand un tribunal rend une décision erronée et que la communauté agit en conséquence, cette communauté doit apporter un par hé'elem davar, le taureau de l'erreur collective. Encore faut-il qu'elle mérite le nom de kahal. Horayot 5b enseigne qu'une seule tribu suffit à former un kahal -- mais Rachi précise le critère : seules le sont les tribus qui ont reçu une part de héritage en terre d'Israël. Les Cohanim, eux, n'en ont pas reçu.

Rava ne conteste donc pas le fond de la réponse de Rav Amram -- elle résout parfaitement la question de départ. Il conteste le mot, par crainte pédagogique : si l'on enseigne aux élèves que ce taureau est une hatat du "tsibbour", ils en déduiront que les Cohanim forment un tsibbour, donc un kahal, donc qu'ils apporteraient un taureau en cas de hora'a fautive. L'étiquette "choutafin" ferme cette porte.

🖼️ Schéma
Qui est un "kahal" et doit apporter un par hé'elem davar ? Un tribunal se trompe, la communauté agit selon sa décision : qui apporte le taureau de l'erreur collective ? Le peuple entier kahal -- apporte le taureau Une seule tribu kahal aussi (Horayot 5b) elle a reçu une part de héritage La tribu de Levi / les Cohanim PAS un kahal -- pas de taureau pas de part de héritage en terre La crainte pédagogique de Rava Si l'on dit du taureau du Cohen Gadol qu'il est une hatat du "tsibbour", les élèves en concluront que les Cohanim forment un tsibbour -- donc un kahal -- donc qu'ils apportent un par be-hora'a. D'où l'insistance : dis "choutafin", pas "tsibbour".
Pourquoi Rava refuse le mot "tsibbour" : ce que le statut de kahal entraîne, et pourquoi les Cohanim en sont exclus.
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תָּא שְׁמַע, דְּבָעֵי רַבִּי (אֱלִיעֶזֶר):

Viens et écoute [une autre solution], car Rabbi (Eliezer) [Elazar] a posé la question suivante :

💡 Explication

L'amoud s'interrompt sur l'ouverture d'une nouvelle tentative. La question de départ -- le suppléant entre-t-il avec le sang du taureau de son prédécesseur ? -- n'a toujours pas reçu de preuve : le raccourci de la hatat chemetou be'aleha a été neutralisé, la michna de Temoura n'a rien donné, et les baraitot sur les animaux perdus ont seulement forcé Rava à préciser un vocabulaire. La suite se lit en 50b.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).