Sougya : L'amoud poursuit la question laissée ouverte en 49b : le Cohen Gadol a égorgé son taureau puis est mort -- son suppléant peut-il entrer dans le Saint des Saints avec ce sang ? Trois versets sont mis à l'épreuve pour savoir si le sang porte encore le nom de "par" ; Rav Papa recentre le débat (le corps entier, personne n'en discute -- le sang seul, si), et Rav Achi tranche par le bon sens : Aharon n'entre pas avec les cornes du taureau, et pourtant la Tora dit "be-far".
La guemara tente alors un raccourci : ce taureau n'est-il pas simplement une hatat dont les propriétaires sont morts, vouée à la mort ? Rav Amram répond que c'est une hatat du public.
Deux enquêtes suivent, toutes deux infructueuses pour lui : la michna de Temoura ne classe pas les offrandes mais conteste une règle -- et la vraie règle est zmano kavoua, le temps fixe, non le couple public / particulier ; puis les baraitot sur les animaux perdus obligent Rava à corriger le mot, non le fond : dis "hatat de choutafin", pas "hatat de tsibbour". La nafka mina est cachée ailleurs -- si les Cohanim étaient un tsibbour, ils seraient un kahal et apporteraient un taureau pour une hora'a fautive.
Or ils n'ont pas reçu de part de héritage. L'amoud se clôt sur l'ouverture d'une nouvelle tentative, question toujours pendante.
Rabbi Yitshak Nappaha objecta à Rabbi Ami : [il est écrit] "et il fera sortir tout le taureau" (Vayikra 4:12) ! -- [Réponse :] cela signifie qu'il en fera sortir la totalité.
On est en pleine question ouverte depuis 49b : le Cohen Gadol a fait la chehita de son taureau puis est mort ; son suppléant peut-il entrer dans le Saint des Saints avec ce sang-là ? Tout dépend de savoir si, une fois l'animal égorgé, le mot par (taureau) désigne encore quelque chose -- et notamment son sang.
R. Yitshak Nappaha croit tenir une preuve textuelle : le verset du taureau du Cohen Machiah parle de faire sortir hors du camp "tout le taureau", et il s'agit d'un animal déjà égorgé, dont les graisses ont été brûlées. Le titre survivrait donc à la chehita. R. Ami désamorce en déplaçant l'accent : le mot kol (tout) n'est pas un titre honorifique, c'est un inventaire. Le verset ne dit pas "cela s'appelle encore un taureau", il dit "fais sortir tout ce qui en reste".
[Objection :] "et le taureau du hatat et le bouc du hatat" (Vayikra 16:27) ! Rav Papa dit : s'agissant de la peau, de la chair et du fumier, tout le monde s'accorde [qu'on l'appelle encore "taureau"].
Leur désaccord porte sur le sang : un maître tient que le sang est appelé "taureau", et l'autre maître tient que le sang n'est pas appelé "taureau".
Deuxième tentative de preuve, cette fois depuis le verset de Kippour lui-même : "et le taureau du hatat et le bouc du hatat, dont le sang a été apporté pour expier dans le sanctuaire, on les fera sortir hors du camp". Le verset parle d'un moment où l'aspersion est déjà faite -- et il dit toujours "le taureau". Ici l'esquive de R. Ami ne fonctionne plus : le mot kol est absent, on ne peut pas lire "tout ce qui en reste".
D'où l'intervention de Rav Papa, qui est la clé de toute la sougya : il ne répond pas au verset, il redécoupe le débat. Quand le texte parle du corps -- peau, chair, fumier réunis, comme ici où l'on emporte la carcasse à la crémation -- personne ne conteste que cela s'appelle "le taureau". La mahloket ne porte que sur le cas où il n'y a plus que le sang à porter, c'est-à-dire précisément l'entrée dans le Saint des Saints. Le verset objecté est donc hors sujet.
Rav Achi dit : il est logique [de trancher] comme celui qui dit que le sang est appelé "taureau", car il est écrit : "C'est avec ceci qu'Aharon entrera dans le sanctuaire : avec un jeune taureau" (Vayikra 16:3). Est-ce donc avec ses cornes qu'il l'introduit ?!
Il faut dire plutôt : avec son sang -- et [le verset] l'appelle pourtant "taureau".
Rav Achi ne cherche plus un verset qui résiste : il prend le verset qui décrit exactement notre situation. "C'est avec ceci qu'Aharon entrera dans le sanctuaire : be-far ben bakar". Or on n'entre pas dans le Saint des Saints avec un bœuf vivant -- l'ironie de l'argument est frontale : atou be-karneih ma'ayel leih ?, est-ce avec ses cornes qu'il le fait entrer ?
Ce qu'Aharon porte à l'intérieur, c'est le sang, rien d'autre. Et la Tora nomme ce geste "entrer avec un taureau". Donc le sang est le taureau. C'est un mistabra -- non une preuve contraignante, mais l'avis le plus raisonnable.
Et l'autre [avis, comment lit-il ce verset] ? -- [Il lit :] par quoi Aharon devient-il apte à entrer dans le sanctuaire ? Par un jeune taureau [offert] en hatat.
La réponse renverse la fonction du verset. Rav Achi le lisait comme un inventaire de ce qu'on porte : voici l'objet avec lequel tu entres. L'autre avis le lit comme une condition d'admission : voici ce qui te rend digne d'entrer. Be-me houkhchar Aharon lavo el ha-kodech ?
Autrement dit, la mention du taureau ne décrit pas le contenu des mains du Cohen Gadol, elle décrit une étape préalable accomplie dans la azara : amener un taureau vivant, faire sur lui les services requis. Le sang qu'il porte ensuite n'a plus besoin de s'appeler "taureau".
Mais qu'il le déduise donc du fait qu'il s'agit d'un hatat dont les propriétaires sont morts -- et un hatat dont les propriétaires sont morts est voué à la mort ! -- Ravin bar Rav Adda dit à Rava : tes élèves disent que Rav Amram a enseigné : c'est un hatat du public (hatat tsibbour), et il n'est donc pas voué à la mort.
Coup de théâtre méthodologique : toute la discussion précédente était peut-être inutile. Pourquoi se demander si le sang s'appelle "taureau", alors qu'il existe un raccourci ? Le propriétaire de ce hatat est mort. Or une hatat chemetou be'aleha -- un sacrifice expiatoire dont le propriétaire est décédé -- fait partie des cinq hatat qu'on laisse mourir. Le suppléant ne pourrait donc en aucun cas entrer avec ce sang, quelle que soit l'issue du débat sur le mot "par".
La réponse rapportée au nom de Rav Amram coupe le raccourci : ce taureau n'est pas l'affaire d'un seul homme. Le Cohen Gadol l'apporte pour lui et pour sa maison, c'est-à-dire pour l'ensemble des Cohanim. C'est donc une hatat tsibbour -- et la règle des cinq hatat mortes ne s'y applique pas. Cette phrase va occuper tout le reste de l'amoud : est-elle exacte ?
Comme nous l'avons appris [dans la michna de Temoura] : Rabbi Meir lui dit : mais il y a le taureau de Yom Kippour, les havitin (les galettes) du Cohen Gadol et le Pessa'h, qui sont des offrandes de particulier et qui repoussent pourtant le Chabbat et la toum'a ! -- N'en ressort-il pas, à contrario, qu'il y a [un tana] pour dire qu'elles sont du public ?
La guemara cherche maintenant à étayer Rav Amram par une source tannaitique. Dans Temoura 14a, R. Meir énumère trois offrandes qu'il qualifie de korban yahid (offrande de particulier) tout en constatant qu'elles repoussent le Chabbat et la toum'a : le taureau de Kippour, les havitin du Cohen Gadol, le Pessa'h.
Le raisonnement proposé est un argument à contrario : si R. Meir prend la peine d'insister sur "korban yahid", c'est qu'il répond à quelqu'un qui soutenait le contraire. Il existerait donc bien un tana pour qui le taureau de Kippour est une offrande du public -- ce qui donnerait raison à Rav Amram.
Et selon ton raisonnement, [que feras-tu] de ce qui est enseigné [ensuite] : Rabbi Yaakov lui dit : mais il y a le taureau de l'erreur collective du public, les boucs de l'idolâtrie et la haguiga, qui sont des offrandes du public et qui ne repoussent ni le Chabbat ni la toum'a ! -- Il en ressortirait [de même] à contrario qu'il y a [un tana] pour dire qu'elles sont de particulier !
La guemara démonte l'argument par symétrie -- procédé classique du ou-le-taamikh ("et selon ton raisonnement"). La même michna contient une seconde réplique, celle de R. Yaakov, bâtie exactement sur le même moule : il énumère trois offrandes qu'il qualifie de korban tsibbour et qui, elles, ne repoussent rien.
Si l'inférence à contrario était légitime, il faudrait en conclure qu'un tana tient le taureau de l'erreur collective pour une offrande de particulier -- ce qui est manifestement absurde. Le procédé de lecture est donc invalide dans les deux cas : les deux tannaim ne classent pas les offrandes, ils contestent une règle.
Il faut dire plutôt : c'est au tana kama qu'il répondait, qu'il avait entendu énoncer : "une offrande du public repousse le Chabbat et la toum'a, et une offrande de particulier ne repousse ni le Chabbat ni la toum'a". Rabbi Meir lui dit [alors] : "offrande de particulier", est-ce donc une règle générale ?
Mais il y a le taureau de Yom Kippour, les havitin du Cohen Gadol et le Pessa'h, qui sont des offrandes de particulier et qui repoussent le Chabbat et la toum'a !
Voici la relecture correcte de la michna de Temoura. Le tana kama avait formulé une règle générale à deux volets, appuyée sur le couple tsibbour / yahid. R. Meir attaque le second volet en produisant des contre-exemples : trois offrandes de particulier qui repoussent quand même.
Le point décisif pour notre sougya : R. Meir concède que le taureau de Kippour est une offrande de particulier -- c'est même la force de son objection. Il n'y a donc plus aucun adversaire caché qui le tiendrait pour une offrande du public. La preuve en faveur de Rav Amram s'évapore. Rachi ajoute au passage le critère qui distingue les havitin de la haguiga : les premiers ont un temps fixe quotidien, comme le tamid ; la haguiga, elle, dispose de tachloumin, un rattrapage étalé sur sept jours.
Et Rabbi Yaakov lui dit [de même] : "offrande du public", est-ce donc une règle générale ? Mais il y a le taureau de l'erreur collective du public, les boucs de l'idolâtrie et la haguiga, qui sont des offrandes du public et qui ne repoussent ni le Chabbat ni la toum'a !
R. Yaakov attaque le premier volet de la même règle, en miroir exact de R. Meir. Trois offrandes incontestablement collectives ne repoussent pourtant rien. Les deux objections prises ensemble ruinent le critère du tana kama dans les deux sens : ni "public" ne suffit à repousser, ni "particulier" n'empêche de repousser.
Il faut plutôt retenir cette règle : tout ce dont le temps est fixe (zmano kavoua) repousse le Chabbat et la toum'a, même s'il s'agit d'un particulier ; et tout ce dont le temps n'est pas fixe ne repousse ni le Chabbat ni la toum'a, même s'il s'agit du public.
La guemara substitue au couple tsibbour / yahid le seul critère qui rende compte des six contre-exemples : zmano kavoua, le temps fixe. Une offrande dont l'heure est prescrite par la Tora et qui ne peut être reportée doit être offerte coûte que coûte -- le Chabbat comme en état de toum'a. Une offrande qui admet un report, elle, attendra.
Le rendement pour notre sougya est négatif, et c'est justement ce qui compte : puisque le débat de Temoura porte sur le pouvoir de repousser et non sur la classification des offrandes, on n'en tire rien quant au statut du taureau du Cohen Gadol. Il peut parfaitement rester une offrande de particulier -- et la thèse de Rav Amram reste sans appui tannaitique.
Abaye lui objecta : le taureau et le bouc de Yom Kippour qui se sont perdus, et [pour lesquels] on en a mis d'autres à part à leur place [avant que les premiers ne soient retrouvés] -- tous mourront. De même les boucs de l'idolâtrie qui se sont perdus et [pour lesquels] on en a mis d'autres à part à leur place -- tous mourront : paroles de Rabbi Yehouda.
Rabbi (Eliezer) [Elazar] et Rabbi Chimon disent : ils paîtront jusqu'à devenir tarés, on les vendra et leur prix tombera à la nedava -- car un hatat du public ne meurt pas.
Nouvelle tentative, cette fois en faveur de Rav Amram, et depuis une baraita. Elle traite du cas où l'animal consacré s'est perdu, un autre a été consacré à sa place, puis le premier a reparu : il y a désormais deux bêtes pour une seule expiation. Pour R. Yehouda, toutes meurent. Pour R. Elazar et R. Chimon, non -- et leur motif est littéral : ein hatat tsibbour meta, un hatat du public ne meurt pas. Or la baraita parle explicitement du taureau de Yom Kippour.
Rachi fournit ici deux clefs. D'une part la liste des cinq hatat vouées à la mort, halakha reçue de Sinaï. D'autre part le sort de rechange : l'animal paît jusqu'à devenir taré (mum), on le vend, et l'argent alimente la nedava -- le "kayits ha-mizbeah", ces holocaustes offerts sur l'autel dès qu'il chôme.
[Rava] lui dit : de quel "taureau" s'agit-il ? Du taureau de l'erreur collective du public. -- Mais il est enseigné "de Yom Kippour" ! -- Quand il l'enseigne, c'est sur le bouc [que cela porte].
Rava résiste par une relecture syntaxique de la baraita. Le membre de phrase "de Yom Kippour" ne qualifierait pas les deux animaux, mais seulement le second : lisez "le taureau [de l'erreur collective] et le bouc de Yom Kippour". Dans cette lecture, la baraita ne dit rien du taureau du Cohen Gadol -- elle ne parle que d'offrandes déjà incontestablement collectives.
Mais n'a-t-on pas enseigné : le taureau DE YOM KIPPOUR et le bouc DE YOM KIPPOUR qui se sont perdus, et [pour lesquels] on en a mis d'autres à part à leur place -- tous mourront : paroles de Rabbi Yehouda. Rabbi (Eliezer) [Elazar] et Rabbi Chimon disent : ils paîtront jusqu'à devenir tarés, on les vendra et leur prix tombera à la nedava -- car un hatat du public ne meurt pas.
Abaye ferme l'échappatoire en produisant une seconde baraita, où l'expression "de Yom Kippour" est répétée sur chacun des deux animaux. Impossible désormais de la rattacher au seul bouc : le taureau visé est bien celui du Cohen Gadol, et R. Chimon le qualifie de hatat tsibbour.
Tossefot souligne ici un point de guirsa (variante textuelle) qui commande tout le raisonnement : il faut lire ve-hatanya ("mais n'a-t-on pas enseigné", introduisant une autre baraita) et non ve-ha katani ("mais il est enseigné", renvoyant à la baraita déjà citée). Car si la première baraita avait déjà la formule doublée, l'erreur de Rava serait inexplicable.
[Rava lui répondit :] ne dis pas "car un hatat du public ne meurt pas", mais dis plutôt : "car un hatat de partenaires (choutafin) ne meurt pas". -- Et quelle est la nafka mina (la différence pratique) ?
Rava cède sur la lettre et corrige le mot. Le taureau du Cohen Gadol n'est pas une offrande du tsibbour mais une offrande de choutafin, de partenaires : le Cohen Gadol et ses frères les Cohanim, un groupe déterminé d'individus, non une communauté. Cela suffit amplement au problème de départ, puisque Rachi montre, au nom de R. Chimon, que la halakha des cinq hatat mortes n'a été reçue que pour un individu : la preuve en est que la temoura, qui figure dans la liste, n'existe pas en régime de partenariat -- "ve-im hamer yamir" est au singulier.
D'où la question de la guemara, qui est une vraie question de méthode : si les deux étiquettes aboutissent au même résultat -- l'animal ne meurt pas -- pourquoi Rava tient-il tant à écarter la formulation de Rav Amram ? Il doit y avoir un enjeu ailleurs.
[La nafka mina est] que les Cohanim n'apportent pas de taureau pour une hora'a (une décision erronée du tribunal).
Voici l'enjeu caché. Quand un tribunal rend une décision erronée et que la communauté agit en conséquence, cette communauté doit apporter un par hé'elem davar, le taureau de l'erreur collective. Encore faut-il qu'elle mérite le nom de kahal. Horayot 5b enseigne qu'une seule tribu suffit à former un kahal -- mais Rachi précise le critère : seules le sont les tribus qui ont reçu une part de héritage en terre d'Israël. Les Cohanim, eux, n'en ont pas reçu.
Rava ne conteste donc pas le fond de la réponse de Rav Amram -- elle résout parfaitement la question de départ. Il conteste le mot, par crainte pédagogique : si l'on enseigne aux élèves que ce taureau est une hatat du "tsibbour", ils en déduiront que les Cohanim forment un tsibbour, donc un kahal, donc qu'ils apporteraient un taureau en cas de hora'a fautive. L'étiquette "choutafin" ferme cette porte.
Viens et écoute [une autre solution], car Rabbi (Eliezer) [Elazar] a posé la question suivante :
L'amoud s'interrompt sur l'ouverture d'une nouvelle tentative. La question de départ -- le suppléant entre-t-il avec le sang du taureau de son prédécesseur ? -- n'a toujours pas reçu de preuve : le raccourci de la hatat chemetou be'aleha a été neutralisé, la michna de Temoura n'a rien donné, et les baraitot sur les animaux perdus ont seulement forcé Rava à préciser un vocabulaire. La suite se lit en 50b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).