Sougya : L'amoud s'ouvre en achevant la phrase laissée en suspens à la fin de 51b : si le Cohen Gadol n'entre pas droit devant, c'est par égard pour la Chekhina -- et Rabbi Yossé retourne l'argument, les Israélites sont assez chers pour n'avoir besoin d'aucun intermédiaire. Une dernière question de topographie liquide le sujet : pourquoi Rabbi Yehouda n'emprunte-t-il pas le couloir du sud ?
Parce que la suie de la menora y noircirait les vêtements. Commence alors le cœur du folio, avec Rabbi Natan : l'ama traksin, cette cloison d'une coudée qui séparait le Hekhal du Saint des Saints dans le Premier Temple, les Sages n'ont pas tranché à son sujet.
Ravina reconstruit d'abord la raison qu'on pourrait invoquer -- les trois mesures de I Rois 6, où 40 + 20 = 60 ne laissent pas de place à la coudée -- puis la démonte : Melakhim ne mesure que le halal, le vide, et jamais les murs ; la preuve, la michna de Middot, qui compte les murs, compte aussi cette coudée-là, pour elle-même, dans ses cent coudées. Le doute ne portait donc jamais sur l'emplacement, mais sur la kedoucha : ke-lifnim ou ke-lahoutz.
Reste à en montrer la source, et c'est la question de Yossef Ich Houtsal rapportée par Rabbi Yo'hanan -- où couper le verset de I Rois 6,19 ? Selon que la phrase s'arrête avant ou après, la cloison est du dedans ou du dehors.
Le folio se ferme sur une objection : Issi ben Yehouda n'a compté que cinq versets sans hekhra dans la Torah, et la réponse attendra 52b.
... d'entrer directement. Et Rabbi Yossé pourrait te dire : les Israélites sont chers (à Dieu), puisque l'Écriture ne leur a pas imposé d'intermédiaire.
La phrase commence à la fin de 51b et s'achève ici. On y expliquait pourquoi Rabbi Meir ne fait pas marcher le Cohen Gadol dans le couloir le plus au nord, entre la table et le mur : à cause de la Chekhina, ce n'est pas une façon de faire convenable (orah ar'a) que d'entrer le-hedya, droit devant. Rachi précise ce que cela veut dire concrètement : longer le mur nord sur toute la longueur du Hekhal, c'est avoir les yeux nourris du Saint des Saints pendant tout le trajet, par l'ouverture du rideau qui vous fait face.
Mais Rabbi Yossé, lui, fait précisément marcher le Cohen Gadol par ce couloir-là. La guemara lui prête donc une réponse : loin d'être une inconvenance, la proximité est ici une faveur. Les Israélites sont havivin, chers : l'Écriture ne leur a pas imposé de passer par un intermédiaire pour être entendus. Rachi rattache cela au verset de la prière de Chelomo, où chacun étend ses paumes vers la Maison pour lui-même. Puisque le peuple n'a besoin d'aucun truchement, son envoyé peut entrer au grand jour, be-poumbei, sans détour.
Et selon Rabbi Yehouda aussi : qu'il entre donc entre la menora et le mur ! -- Ses vêtements noirciraient.
La guemara applique à Rabbi Yehouda la question qu'elle vient de poser à Rabbi Meir. Rabbi Yehouda tient que l'ouverture de la parokhet se trouve au sud ; or il fait marcher le Cohen Gadol entre l'autel d'or et la menora, c'est-à-dire dans un couloir intermédiaire. Pourquoi ne pas emprunter le couloir le plus au sud, entre la menora et le mur, qui mène directement à cette ouverture ? Rachi, déjà sur 51b, annonçait cette objection.
La réponse ne fait appel à aucune considération d'honneur : elle est matérielle. La menora brûlait contre le mur sud et l'a noirci de suie ; passer dans cet intervalle étroit salirait les bigdei kehouna, les vêtements de la prêtrise. Retenez le procédé : la guemara accepte qu'une contrainte purement pratique explique le choix d'un tanna, sans qu'il faille lui prêter une position de principe.
Rabbi Natan a dit : l'ama traksin (la cloison d'une coudée), les Sages n'ont pas tranché à son sujet -- est-elle comme le dedans, ou comme le dehors ?
Nouvelle unité. On revient à la cloison d'une coudée d'épaisseur qui, dans le Premier Temple, séparait le Hekhal du Saint des Saints : l'ama traksin. Rachi explique le nom : trak désigne l'entrée vers le dedans, et le mot porte en lui le dedans et le dehors -- ce qui est exactement le problème.
Le Second Temple n'a pas rebâti ce mur (Rachi, 51b : trop haut pour une seule coudée d'épaisseur, et impossible de l'épaissir puisque le plan était fixé par écrit). Il reste donc une bande de sol d'une coudée dont on ne sait plus rien : ke-lifnim, comme le dedans, ou ke-lahoutz, comme le dehors ? Rabbi Natan enregistre le doute comme non tranché -- lo hikhri'ou bo hakhamim. La suite du daf va d'abord demander de quoi ce doute est fait.
Ravina objecte : quelle en est la raison ? Si tu dis : parce qu'il est écrit "Et la Maison que le roi Chelomo bâtit pour l'Éternel : soixante coudées sa longueur, vingt sa largeur et trente coudées sa hauteur" (I Rois 6,2) ; et il est écrit "et quarante coudées était la Maison, c'est-à-dire le Hekhal, par-devant" (I Rois 6,17) ; et il est écrit "et devant le dvir : vingt coudées de longueur, vingt coudées de largeur et vingt coudées de hauteur" (I Rois 6,20) -- et nous ne savons donc pas si l'ama traksin fait partie de ces vingt ou de ces quarante...
Ravina attaque non pas la conclusion de Rabbi Natan, mais la raison qu'on pourrait lui prêter. Il reconstruit d'abord l'argument arithmétique : Melakhim donne trois chiffres. Toute la Maison fait soixante coudées de long ; le Hekhal en fait quarante ; le Saint des Saints en fait vingt. Or 40 + 20 = 60 : le compte est plein, et la coudée de la cloison n'a nulle part où se loger.
D'où l'on conclurait qu'elle est nécessairement comptée dans l'un des deux nombres -- sans qu'on puisse savoir lequel. Ce serait là l'origine du doute. Notez le point de vocabulaire de Rachi : dans ce contexte, dvir ne désigne pas le Saint des Saints mais la cloison elle-même ; lifnei ha-dvir, "devant le dvir", désigne le vide du Saint des Saints situé en dedans d'elle. Ce sens sera décisif aux segments 7 et 8.
Mais peut-être ne fait-elle partie ni de ces vingt ni de ces quarante : c'est le vide (halal) que l'Écriture compte, elle ne compte pas les murs. Sache-le : car partout où elle compte les murs, elle la compte, elle aussi.
Voici la réponse de Ravina, en deux temps. Premier temps : l'arithmétique ne prouve rien, parce qu'elle ne mesure pas ce qu'on croit. Dans Melakhim, les nombres portent sur le halal, l'espace vide intérieur, et non sur la maçonnerie. Quarante coudées de vide pour le Hekhal, vingt coudées de vide pour le Saint des Saints, soixante en tout : la cloison n'y figure pas, non parce qu'on l'aurait fondue dans l'un des deux chiffres, mais parce qu'un mur n'est pas un vide. Il n'y a donc aucune indétermination.
Second temps, la vérification -- teda, "sache-le" : si cette lecture est juste, alors partout où une source compte bel et bien les murs, l'ama traksin devrait réapparaître, et comptée pour elle-même. C'est exactement ce que va montrer la michna de Middot citée au segment suivant. L'argument est un test, pas une simple assertion.
Comme nous l'avons appris (Middot 4,7) : le Hekhal, cent sur cent, sur une hauteur de cent. Le mur du Oulam : cinq ; et le Oulam : onze ; le mur du Hekhal : six ; et sa longueur : quarante coudées ; et l'ama traksin ; et vingt coudées : le Saint des Saints ; le mur du Hekhal : six ; et la cellule (ta) : six ; et le mur de la cellule : cinq.
La preuve. La michna de Middot énumère, d'est en ouest, tout ce qui compose les cent coudées du Hekhal -- et elle énumère les murs autant que les espaces. Faites la somme : 5 + 11 + 6 + 40 + 1 + 20 + 6 + 6 + 5 = 100. L'ama traksin y figure comme un poste distinct, ni absorbée dans les quarante du Hekhal, ni dans les vingt du Saint des Saints.
Le test de Ravina est donc concluant : quand on compte les murs, on la compte. Son silence dans Melakhim n'est pas une ambiguïté, c'est une conséquence de la méthode de mesure. La conclusion tombe au segment suivant.
Tossefot s'arrête ici sur un détail de la liste -- "la cellule : six" -- alors que le verset donne cinq coudées pour l'étage du bas. La réponse fait intervenir les migra'ot, les retraits ménagés dans le mur : le mur du Hekhal maigrit d'une coudée à chaque étage pour y poser les têtes de poutres sans percer la maçonnerie, et la cellule gagne d'autant. La michna mesure à hauteur de l'étage du milieu, là où le mur fait six et la cellule six.
Mais plutôt : (le doute porte sur) sa sainteté -- est-elle comme le dedans, ou comme le dehors ?
La conclusion, en cinq mots. Puisque l'emplacement de la coudée est certain -- elle est entre le Hekhal et le Saint des Saints, et Middot la compte -- le doute de Rabbi Natan ne peut pas porter sur la topographie. Il porte sur la kedoucha, le statut de sainteté de cet emplacement.
Le déplacement est important. Tant que le mur existait, la question restait théorique : on ne pénètre pas dans un mur. Mais dans le Second Temple, où le mur n'a pas été rebâti, cette bande de sol est un lieu où l'on marche -- et il faut savoir si y poser le pied, c'est déjà être entré dans le Saint des Saints. D'où les deux parokhot de notre michna : on enferme le doute entre deux rideaux.
Et c'est bien là ce qu'a dit Rabbi Yo'hanan : Yossef Ich Houtsal a soulevé une question sur le verset "Et un dvir à l'intérieur de la Maison, en dedans, il prépara pour y placer l'arche de l'alliance de l'Éternel" (I Rois 6,19). La question leur fut posée : comment le verset se dit-il ?
La guemara donne maintenant la racine textuelle du doute. Rabbi Yo'hanan rapporte une question de Yossef Ich Houtsal sur un verset de la construction du Temple. Tout tient à un mot : dvir désigne ici, on l'a vu chez Rachi, la cloison elle-même.
Le verset enchaîne deux propositions sans les séparer : "et un dvir à l'intérieur de la Maison, en dedans" et "il prépara pour y placer l'arche". Où passe la coupure ? Selon la réponse, le lieu préparé pour l'arche est soit en dedans de la cloison -- et la cloison reste dehors -- soit la cloison elle-même fait partie du dedans. Rachi note la portée de la première lecture : alma dvir goufeh lav mi-kedouchat pnim hou, il en ressort que le dvir lui-même ne relève pas de la sainteté du dedans.
"Et un dvir à l'intérieur de la Maison, en dedans, il prépara pour y placer" -- ou bien peut-être dit-il ceci : "Et un dvir à l'intérieur de la Maison, en dedans" (point) ?
Les deux lectures, mises côte à côte. Dans la première, la phrase court d'un trait : Chelomo a installé une cloison à l'intérieur de la Maison, et c'est en dedans d'elle qu'il a préparé la place de l'arche. L'emplacement de la cloison est alors exclu du Saint des Saints : ke-lahoutz.
Dans la seconde, la phrase s'arrête sur mi-pnima : "et un dvir à l'intérieur de la Maison, en dedans" -- et une nouvelle proposition commence, "il prépara pour y placer l'arche". L'emplacement de la cloison relève alors du dedans : ke-lifnim. Rachi glose : c'est l'endroit du dvir lui-même qui est du dedans, et c'est là, dans ce retrait, qu'il prépara de quoi mettre l'arche.
On mesure l'enjeu : une coupure de phrase décide de la sainteté d'une coudée de sol, et donc, au Second Temple, du nombre de rideaux qu'il faut tendre.
Mais était-il donc réellement dans le doute ? N'a-t-on pas enseigné : Issi ben Yehouda dit -- il y a cinq versets dans la Torah qui n'ont pas de hekhra (dont la lecture ne penche d'aucun côté) :
Objection de méthode. Une baraita d'Issi ben Yehouda recense les versets dont la syntaxe reste indécidable : un mot y peut se rattacher soit à ce qui précède, soit à ce qui suit, sans que rien ne tranche. C'est exactement la difficulté de Yossef Ich Houtsal. Rachi glose ein lahem hekhra : on ne sait pas de quel côté ils penchent.
Or Issi en dénombre cinq -- une liste close -- et il précise ba-Torah, dans la Torah, alors que le verset discuté ici se trouve dans Melakhim, c'est-à-dire dans les Prophètes. L'amoud s'interrompt sur la citation de la baraita : la liste des cinq versets et la résolution de la difficulté se lisent au début de 52b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).