Sougya : L'amoud s'ouvre sur la bénédiction de Rav Yossef à Rava -- mesure pour mesure, tu t'es blessé les jambes pour mon honneur, que ta tête s'élève sur toute la ville -- puis transporte les règles du congé pris à son maître vers le congé pris à la tefila : trois pas en arrière, un arrêt là où les pas s'achèvent, et le salut donné d'abord à sa propre gauche, qui est la droite du Saint béni soit-Il. La sougya revient ensuite à la michna : que priait donc le Cohen gadol dans le Hekhal ?
Une année pluvieuse, un pouvoir stable dans la maison de Yehouda, un peuple qui ne dépende de personne -- et que la prière des voyageurs ne soit pas exaucée. Aussitôt le récit de Rabbi Hanina ben Dossa vient mesurer cette prière institutionnelle à l'aune d'un homme seul sur une route, dont la simple parole arrête et rappelle la pluie.
Une nouvelle michna ouvre alors le cœur de l'avoda : depuis que l'Aron a disparu, c'est l'even ha-chetiya qui reçoit l'encens ; puis viennent les quatre séries d'une aspersion en haut et sept en bas -- deux entre les badim, deux sur la parokhet -- avec leur comptage anti-erreur, la question des socles d'or (un seul selon Rabbi Yehouda), et le double transvasement qui mêle les deux sangs. La guemara s'attache enfin à un seul mot de la michna, "enlevé" et non "enfoui", pour en tirer que notre michna suit ceux qui tiennent que l'Aron partit en exil à Bavel -- Rabbi Eliezer et Rachbi -- contre Rabbi Yehouda ben Lakich qui le dit enfoui sur place ; et l'amoud se ferme sur une contradiction, car Oulla fait dire à Rachbi lui-même exactement l'inverse.
On dit à Rav Yossef : voilà ce que fait Rava. Il lui dit : que ce soit Sa volonté que ta tête s'élève sur toute la ville.
Fin de la séquence ouverte à la page précédente : Rava sortait de devant Rav Yossef à reculons, jusqu'à s'en meurtrir les jambes contre le seuil. Rav Yossef, aveugle, ne pouvait rien en voir -- c'est un tiers qui le lui rapporte, et c'est précisément ce qui rend la mitsva parfaite : un honneur rendu à un maître qui ne le verra jamais ne peut pas être soupçonné de flatterie.
La bénédiction est mesure pour mesure : tu t'es abaissé jusqu'aux pieds, que ta tête s'élève. Kerakh désigne une ville close ; selon le Maharcha, il y avait là deux yechivot, et la bénédiction porte sur les deux ensemble.
Rabbi Alexandri a dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi : celui qui prie doit reculer de trois pas, et ensuite donner le chalom. Rav Mordekhai lui dit : dès lors qu'il a reculé de trois pas, c'est là qu'il lui faut se tenir.
Parabole du disciple qui prend congé de son maître : s'il revient aussitôt, il ressemble au chien qui retourne à son vomi.
La sougya opère un glissement décisif : ce qu'on vient d'apprendre du disciple quittant son rav devient la règle de celui qui quitte la tefila. Prier, c'est se tenir devant ; finir de prier, c'est prendre congé -- et un congé à sa grammaire.
L'objection de Rav Mordekhai porte sur le point d'arrivée : les trois pas ne sont pas une formalité qu'on efface aussitôt. Revenir immédiatement à sa place annule le geste, d'où l'image dure du kelev che-chav al kio (le chien qui retourne à son vomi, Michlei 26,11).
On a également enseigné ainsi [dans une baraita] : celui qui prie doit reculer de trois pas et ensuite donner le chalom ; et s'il n'a pas fait ainsi, il eût mieux valu pour lui qu'il n'eût pas prié. Et au nom de Chemaya on a dit : il donne le chalom à droite puis à gauche, ainsi qu'il est dit : "de Sa droite, un feu de loi pour eux" (Devarim 33,2) ; et il est dit : "il en tombera mille à ton côté et dix mille à ta droite" (Tehilim 91,7).
La baraita confirme la halakha et durcit la sanction : non pas "il a mal fait", mais raouy lo che-lo hitpalel -- il eût mieux valu ne pas prier du tout. Rachi en donne la logique : sans congé, on n'a pas vraiment été reçu.
Deux versets pour un seul point : la prééminence de la droite. Le premier montre que la Torah fut donnée par la droite ; le second, que la droite "supporte" dix mille là où le côté n'en supporte que mille. La suite du daf demandera pourquoi il en faut deux.
Que vient faire le "et il est dit" [du second verset] ? Et si tu voulais dire que c'est simplement l'usage ordinaire de donner de la main droite [sans que cela marque une prééminence], viens et entends : "il en tombera mille à ton côté et dix mille à ta droite".
Structure classique de la guemara : lorsqu'une baraita enchaîne ve-omer ("et il est dit"), c'est que le premier verset ne suffit pas. Ici la faiblesse du premier verset est qu'il pourrait n'attester qu'une orha de-milta -- un usage pratique, la droite étant la main dont on se sert -- et non une dignité propre.
Le second verset, lui, ne parle plus d'usage mais de capacité de résistance : la droite est le côté fort. La prééminence est donc réelle.
Rava vit Abaye donner le chalom d'abord à sa droite. Il lui dit : penses-tu qu'il s'agisse de ta droite à toi ?
C'est de ta gauche que je parle -- car elle est la droite du Saint béni soit-Il. Rav Hiya fils de Rav Houna dit : je les ai vus, Abaye et Rava, faire les trois pas en une seule inclinaison.
Toute la difficulté du salut tient dans un repère : de quelle droite parle-t-on ? Rava renverse le point de vue -- celui qui prie se tient face à la Chekhina, donc sa gauche est la droite d'En haut. Et puisque la baraita a établi la prééminence de la droite, c'est bien par là que l'on commence : sa propre gauche.
Le témoignage final ajoute un détail de pratique : les trois pas se faisaient bi-khria ahat, dans une seule inclinaison continue, sans se redresser entre les pas -- signe de soumission.
"Et il récite une courte prière dans la maison extérieure" [michna]. Que priait-il ?
Rava bar Rav Adda et Ravin bar Rav Adda, tous deux au nom de Rav, ont dit : "Que ce soit Ta volonté, Hachem notre Dieu, que cette année soit pluvieuse et chaude." -- La chaleur serait-elle donc un bienfait ?! Dis plutôt : si elle est chaude, qu'elle soit pluvieuse.
Retour à la michna : après avoir déposé l'encens, le Cohen gadol sort et prie une prière brève dans le bait ha-hitson, le Hekhal. La guemara veut le texte même de cette prière.
La correction est instructive : on ne demande pas la chaleur, on la conjure. La formule transmise doit donc être lue comme conditionnelle -- si l'année est chaude, qu'elle soit au moins pluvieuse, faute de quoi la chaleur brûlerait les récoltes.
Rav Aha fils de Rava concluait cette prière au nom de Rav Yehouda : que le pouvoir ne se retire pas de la maison de Yehouda ; que Ton peuple Israël n'ait pas besoin de tirer sa subsistance les uns des autres ; et que n'entre pas devant Toi la prière des voyageurs.
Trois demandes qui prolongent la première, et qui dessinent une même vision : la souveraineté stable, l'autonomie économique du peuple (que chacun vive du produit de sa terre, sans dépendre de la charité d'autrui), et enfin la pluie.
La dernière demande est la plus étonnante : le Cohen gadol prie qu'une certaine prière ne soit pas exaucée -- celle des voyageurs, qui demandent que la pluie cesse pour leur commodité. L'intérêt général prime celui du particulier. C'est exactement le conflit que le récit suivant va mettre en scène.
Rabbi Hanina ben Dossa marchait sur la route. La pluie s'abattit sur lui.
Il dit : Maître du monde ! Le monde entier est à l'aise, et Hanina dans la peine.
La pluie cessa. Quand il arriva chez lui, il dit : Maître du monde !
Le monde entier est dans la peine, et Hanina à l'aise. La pluie revint.
Rav Yossef dit : à quoi sert donc la prière du Cohen gadol face à Rabbi Hanina ben Dossa ?
Le récit répond directement à la demande précédente : le Cohen gadol demandait que la prière des voyageurs n'entre pas -- or voici un voyageur dont la parole suffit à arrêter la pluie, sans même la forme d'une prière.
Noter la symétrie parfaite des deux phrases, et le fait que Rabbi Hanina rectifie lui-même dès qu'il est à l'abri : sa première parole n'était pas de l'égoïsme, mais l'expression d'un état. La remarque de Rav Yossef n'est pas une critique du Cohen gadol : elle mesure la distance entre l'institution et l'homme dont le Ciel accomplit la volonté.
Nos maîtres ont enseigné : il arriva qu'un Cohen gadol prolongeât sa prière, et ses frères les Cohanim votèrent d'entrer après lui. Ils commençaient à entrer et lui sortait.
Ils lui dirent : pourquoi as-tu prolongé ta prière ? Il leur dit : cela vous paraît-il si grave que j'aie prié pour vous et pour le Beth ha-Mikdach, afin qu'il ne soit pas détruit ?
Ils lui dirent : ne prends pas l'habitude d'agir ainsi, car nous avons appris [dans la michna] : il ne prolongeait pas sa prière, afin de ne pas effrayer Israël.
La michna avait donné la règle -- une prière brève -- et la baraita en donne l'illustration. Le détail juridique compte : ils votèrent (nimnou), c'est-à-dire qu'ils prirent une décision formelle, car entrer dans le Hekhal pendant le service du Cohen gadol est en soi interdit ; il fallait le péril de sa vie pour l'autoriser.
La réponse du Cohen gadol est irréprochable sur le fond, et pourtant refusée : l'intention n'excuse pas l'angoisse infligée au peuple qui attend dehors. Le Ben Yehoyada précise la formule finale : l'acte unique reste loué, c'est la répétition qui est proscrite -- et l'on est dit "habitué" dès la deuxième fois.
MICHNA. Depuis que l'Aron fut enlevé, il y avait là une pierre, depuis les jours des premiers prophètes, qu'on appelait "chetiya" (fondation) ; elle était haute de trois doigts au-dessus du sol, et c'est sur elle qu'il posait [l'encens].
Il prit le sang des mains de celui qui le remuait, entra là où il était entré, se tint là où il s'était tenu, et en aspergea une fois vers le haut et sept fois vers le bas.
Nouvelle michna. Elle règle d'abord un problème matériel : que devient le service quand l'objet central a disparu ? L'even ha-chetiya tient lieu de l'Aron -- c'est sur elle qu'on pose la mahta d'encens, et c'est là qu'on se tient pour asperger.
Puis la michna reprend le fil du service : le sang du par (taureau du Cohen gadol) était confié à un homme qui le remuait (memares) pour l'empêcher de coaguler pendant l'office de l'encens. Le Cohen gadol le reprend et entre une seconde fois -- même lieu, même position entre les badim -- pour la première série de ahat le-maala ve-cheva le-mata.
Et il ne visait ni à asperger vers le haut ni vers le bas, mais "comme celui qui fouette". Et voici comment il comptait : une ; une et une ; une et deux ; une et trois ; une et quatre ; une et cinq ; une et six ; une et sept.
Il sortit et le posa sur le socle d'or qui se trouvait dans le Hekhal.
Deux précisions techniques. D'abord le geste : ke-maslif -- il ne dirige pas l'aspersion vers une cible déterminée (ni la pointe du kapporet en haut, ni son milieu en bas), il fouette, et les huit gouttes tombent en une seule colonne, l'une sous l'autre. Rachi avoue franchement ne pas connaître l'étymologie du mot.
Ensuite le comptage : chaque nombre reprend le "une" initial. La raison en est arithmétique et pratique -- il ne doit jamais intégrer l'aspersion supérieure dans le compte des sept inférieures. La guemara reviendra sur ce point.
On lui amena le bouc ; il l'égorgea et en recueillit le sang dans le bassin (mizrak) ; il entra là où il était entré, se tint là où il s'était tenu, et en aspergea une fois vers le haut et sept fois vers le bas ; et voici comment il comptait : une ; une et une ; une et deux, etc. Il sortit et le posa sur le second socle d'or qui était dans le Hekhal.
Rabbi Yehouda dit : il n'y avait là qu'un seul socle. Il prit le sang du taureau et posa le sang du bouc,
La michna répète mot pour mot la séquence précédente, cette fois pour le sang du sair (le bouc destiné à Hachem) : même entrée, même station entre les badim, même série de 1 + 7, même comptage. La répétition littérale est voulue -- elle établit que les deux sangs sont soumis au même rite.
Le désaccord porte sur un détail de mobilier aux conséquences réelles : s'il n'y a qu'un seul ken ha-zahav, il faut libérer le socle avant d'y poser le second bassin -- d'où l'ordre imposé "il prit le sang du taureau et posa le sang du bouc".
et il en aspergea sur la parokhet, face à l'Aron, depuis l'extérieur, une fois vers le haut et sept fois vers le bas ; et il ne visait pas, etc. ; et voici comment il comptait, etc. Il prit le sang du bouc et posa le sang du taureau, et en aspergea sur la parokhet face à l'Aron depuis l'extérieur, une fois vers le haut et sept fois vers le bas, etc.
Il versa le sang du taureau dans le sang du bouc, et transvasa le [bassin] plein dans le vide.
Troisième et quatrième séries, cette fois mi-bahouts -- depuis le Hekhal, sur la parokhet, à l'aplomb de l'Aron. La source en est le verset "et ainsi fera-t-il pour la tente d'assignation" (Vayikra 16,16) : ce qui a été fait dedans se refait dehors.
Le folio se termine sur une opération de précision : les deux sangs doivent être mélangés pour les applications sur les quatre coins du mizbeah ha-zahav, car le verset dit "du sang du taureau et du sang du bouc" -- des deux ensemble. D'où le double transvasement : on verse, puis on reverse le bassin plein dans le vide, kedei le-arvan yafe, pour que le mélange soit parfait.
GUEMARA. Elle n'enseigne pas "depuis qu'il fut enfoui" mais "depuis qu'il fut enlevé".
Nous avons donc appris [notre michna] selon celui qui dit que l'Aron partit en exil à Bavel. Ainsi a-t-on enseigné : Rabbi Eliezer dit : l'Aron partit en exil à Bavel, ainsi qu'il est dit : "Et au retour de l'année, le roi Nevoukhadnetsar envoya et le fit venir à Bavel, avec les objets précieux de la maison de Hachem" (Divrei ha-Yamim II 36,10).
La guemara ouvre par une dikdouk -- une lecture serrée du choix des mots. La michna aurait pu dire "mi-che-nignaz" (depuis qu'il fut enfoui) ; elle dit "mi-che-nital" (depuis qu'il fut enlevé). Or on n'enlève que ce qui part ailleurs.
La michna se range donc du côté de Rabbi Eliezer. Rachi identifie les "objets précieux" du verset : c'est l'Aron lui-même, emmené avec le roi Yehoyakhin lors du premier exil.
Rabbi Chimon ben Yohai dit : l'Aron partit en exil à Bavel, ainsi qu'il est dit : "rien ne sera laissé, dit Hachem" (Yechayahou 39,6) -- ce sont les dix paroles (asseret ha-dibrot) qui étaient en lui.
Deuxième preuve, tirée de la prophétie de Yechayahou à Hizkiyahou après l'épisode des envoyés de Bavel : tout sera emporté, lo yivater davar -- rien ne sera laissé. Le drach joue sur le mot davar, qu'il rattache aux dibrot : les Tables non plus ne resteront pas, donc l'Aron qui les contient part avec elles.
Rabbi Yehouda (ben Lakich) dit : l'Aron fut enfoui à sa place, ainsi qu'il est dit : "Et l'on voyait les extrémités des barres depuis le lieu saint, devant le devir, mais on ne les voyait pas au-dehors ; et ils sont là jusqu'à ce jour" (Melakhim I 8,8).
La position adverse, et elle repose sur une règle d'exégèse constante : l'expression ad ha-yom ha-ze ("jusqu'à ce jour") ne désigne pas le jour où le verset fut écrit, mais tout jour où il est lu. Le verset atteste donc en permanence que l'Aron est toujours là -- enfoui à sa place, sous le Saint des saints.
Et [cette baraita] est en désaccord avec Oulla. Car Oulla a dit : Rabbi Matya ben Harach interrogea Rabbi Chimon ben Yohai à Rome : puisque Rabbi Eliezer nous enseigne une première et une seconde fois que l'Aron partit en exil à Bavel -- la première, c'est ce que nous avons dit, "et il le fit venir à Bavel avec les objets précieux de la maison de Hachem" ; quelle est la seconde ?
Celle dont il est écrit : "Et s'en est allé de la fille de Tsion..."
Coup de théâtre : la baraita vient de faire dire à Rachbi que l'Aron est parti à Bavel, or Oulla rapporte une scène où ce même Rachbi, interrogé à Rome par Rabbi Matya ben Harach, soutient l'inverse. D'où le oufliga -- il y a contradiction entre les deux traditions attribuées au même maître.
La guemara interrompt la question pour identifier les deux versets de Rabbi Eliezer. La réponse s'arrête ici : l'amoud se termine au milieu de la citation d'Eikha 1,6, et la sougya se poursuit au début de 54a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).