Sougya : L'amoud achève d'abord le débat ouvert en 53b sur le sort de l'Aron. Rabbi Eliezer lit "hadara" comme "hadra", sa chambre, et conclut à l'exil de l'Aron à Bavel ; Rachbi soutient au contraire qu'il fut enfoui sur place, en s'appuyant sur les badim qui "sont là jusqu'à ce jour".
Rabba démonte alors la règle d'Oulla selon laquelle "jusqu'à ce jour" signifierait "pour toujours" -- le Yevoussi de Jérusalem, les cinquante-deux ans de R. Yehouda tirés de la guematria de behema, les sept ans de gofrit va-melah de R.
Yossi --, et malgré l'affinement d'Oulla par le mot "cham", le verset des Bnei Chimon joint à la politique de déportation de Sanheriv emporte une teyouvta. Rav Nahman rapporte alors l'avis des Sages : l'Aron fut enfoui dans la chambre du dépôt de bois -- ce que confirme le récit du cohen qui vit une dalle différente des autres et mourut avant d'avoir pu dire où.
La sougya passe ensuite à la contradiction interne du verset de Melakhim : les extrémités des badim étaient vues et non vues, car elles pressaient la parokhet comme les deux seins d'une femme sous sa tunique. De là, Rav Ketina : au regel on roulait la parokhet pour montrer les keroubim enlacés et dire au peuple "voyez votre affection devant le Lieu".
Rav Hisda objecte que les Leviim eux-mêmes n'avaient pas le droit de regarder les ustensiles ; Rav Nahman répond par le mashal de la fiancée -- pudique dans la maison de son père, familière dans celle de son beau-père, redevenue réservée après le guet. L'amoud se ferme sur une difficulté matérielle : au premier Temple il n'y avait pas de parokhet devant le Saint des saints, au second il n'y avait plus de keroubim.
Deux solutions : la parokhet des portes (avec le compte des treize parokhot de R. Zeira), ou les keroubim de-tsourta peints aux parois selon Rav Aha bar Yaakov -- occasion du long Tossefot sur la licite des images dessinées.
"... toute sa splendeur (hadara)" (Eikha 1,6). Que signifie "toute sa splendeur [hadara]" ?
Sa chambre (hadra) -- ce qui était enfoui au plus intime des chambres, à savoir l'Aron. Et toi [Rachbi], que dis-tu ?
Il lui dit : moi, je dis que l'Aron fut enfoui à sa place, car il est dit : "et les badim (barres) s'allongèrent, etc." (Melakhim I 8,8).
L'amoud reprend en plein vol la preuve de Rabbi Eliezer commencée en 53b. Le verset d'Eikha décrit ce qui "sortit de Tsion" lors de l'exil ; le mot hadara (sa splendeur) est relu comme hadra (sa chambre) -- c'est-à-dire l'objet caché au plus profond du Saint des saints, l'Aron. Conclusion : l'Aron est parti en exil à Bavel.
La question "et toi, que dis-tu ?" s'adresse à Rachbi, dont la position inverse ouvre toute la sougya : l'Aron n'a jamais bougé, il fut nignaz (enfoui) sur place. Sa preuve tient à un détail du verset de Melakhim : si les barres de l'Aron "sont là jusqu'à ce jour", c'est que l'Aron y est encore.
Rabba dit à Oulla : d'où tires-tu cela ? De ce qu'il est écrit : "et ils sont là jusqu'à ce jour". -- Et partout où il est écrit "jusqu'à ce jour", cela vaudrait pour toujours ?
Mais il est écrit : "Et les fils de Binyamin ne chassèrent pas le Yevoussi qui habitait Jérusalem, et le Yevoussi habita avec les fils de Binyamin à Jérusalem jusqu'à ce jour" (Choftim 1,21) -- là aussi, dirons-nous qu'ils ne partirent pas en exil ?
Toute la preuve de Rachbi (rapportée par Oulla) repose sur une règle implicite : la formule ad ha-yom ha-ze ("jusqu'à ce jour") ne désignerait pas le jour où l'auteur écrit, mais tout jour où l'on lira le verset -- donc pour toujours.
Rabba attaque la règle elle-même par un contre-exemple : la même formule est employée pour le Yevoussi de Jérusalem. Si la formule signifiait vraiment "pour toujours", il faudrait dire que les Yevoussim n'ont jamais été délogés -- ce qui est faux.
Et n'a-t-on pas enseigné (baraita) : Rabbi Yehouda dit : cinquante-deux ans durant, nul homme ne passa en Judée, car il est dit : "Sur les montagnes j'élèverai pleurs et lamentation, et sur les pâturages du désert une complainte, car ils ont été brûlés, sans personne qui y passe ; et l'on n'entend plus la voix du bétail -- depuis l'oiseau du ciel et jusqu'à la bête (behema), ils ont fui, ils s'en sont allés" (Yirmiyahou 9,9). "Behema" en guematria vaut cinquante-deux !
Deuxième contre-exemple, plus fort que le premier : non seulement les Yevoussim ont quitté Jérusalem, mais la Judée tout entière est restée vide d'hommes cinquante-deux ans. Preuve textuelle par guematria : les lettres de behema (bet 2 + hei 5 + mem 40 + hei 5) totalisent 52.
Rachi reconstitue le calcul historique : les 70 ans de l'exil se comptent depuis la conquête de Yehoyakim, mais la Judée n'est réellement vidée qu'à la destruction, dix-huit ans plus tard. 70 - 18 = 52.
Et l'on a enseigné : Rabbi Yossi dit : sept ans durant, le soufre et le sel (gofrit va-melah) demeurèrent en Terre d'Israël. Et Rabbi Yo'hanan a dit : quelle est la raison de Rabbi Yossi ?
Cela se déduit [par une guezera chava, analogie verbale] "berit" -- "berit". Il est écrit ici : "et il rendra ferme une alliance (berit) pour beaucoup, une semaine [d'années]" (Daniel 9,27), et il est écrit là-bas : "et l'on dira : parce qu'ils ont abandonné l'alliance (berit) de Hachem, le D.ieu de leurs pères" (Devarim 29,24) !
Troisième contre-exemple. Rabbi Yossi limite la dévastation à sept ans, mais le principe est le même : la Judée a bien été vidée, donc "jusqu'à ce jour" ne peut pas signifier "pour toujours".
La guezera chava (analogie verbale) est le mécanisme : le mot berit apparaît à la fois dans le passage de la malédiction de soufre et de sel (Devarim 29) et dans Daniel, où il est associé à "une semaine" -- sept ans. On transporte donc la durée de Daniel vers la malédiction de Devarim.
Il lui dit : ici il est écrit "là (cham)", là-bas il n'est pas écrit "là" ; et partout où il est écrit "là", cela vaut pour toujours. On objecte : "Et parmi eux, des fils de Chimon, cinq cents hommes allèrent au mont Séir, ayant à leur tête Pélatya, Néarya, Réfaya et Ouziel, fils de Yich'i.
Et ils frappèrent le reste des rescapés d'Amalek, et ils habitèrent LÀ jusqu'à ce jour" (Divrei ha-yamim I 4,42-43).
Oulla ne renonce pas : il affine sa règle. Ce n'est pas "jusqu'à ce jour" seul qui vaut pour toujours, mais la combinaison de cham ("là") et de "jusqu'à ce jour". Or le verset de l'Aron dit "et ils sont LÀ jusqu'à ce jour", tandis que celui du Yevoussi n'a pas de "là".
L'objection qui suit est construite pour tomber pile sur cette nouvelle règle : le verset des Bnei Chimon contient bien les deux éléments, "là" et "jusqu'à ce jour".
Or Sanheriv roi d'Achour était déjà monté et avait brouillé toutes les contrées, car il est dit : "J'ai supprimé les frontières des peuples et pillé leurs réserves" (Yechayahou 10,13). Réfutation (teyouvta).
Le coup de grâce. La politique de déportation généralisée de Sanheriv a déplacé toutes les populations : les Bnei Chimon du mont Séir ne sont donc pas restés "là" pour toujours, malgré le verset. La règle d'Oulla tombe.
Teyouvta est le terme le plus fort de la guemara : ce n'est pas une simple objection (koushia) mais une réfutation acquise. La preuve de Rachbi tirée de "jusqu'à ce jour" est donc abandonnée -- et c'est pourquoi la guemara doit maintenant chercher un autre appui pour la thèse de l'enfouissement.
Rav Nahman dit : on a enseigné -- et les Sages disent : l'Aron fut enfoui dans la chambre du dépôt de bois (lichkat dir haétsim). Rav Nahman bar Yits'hak dit : nous aussi l'avons appris [dans une michna] : il arriva qu'un cohen s'affairait et vit un dallage différent des autres ; il vint en informer son compagnon, et il n'eut pas le temps d'achever son propos que son âme sortit.
Et l'on sut avec certitude (béyihoud) que l'Aron était enfoui là.
Nouvelle position, plus précise que les deux précédentes : l'Aron ne serait ni parti en exil, ni enfoui sous le Saint des saints, mais sous la lichkat dir haétsim, la chambre où l'on entreposait le bois du mizbeah -- un lieu volontairement humble et sans prestige.
Rav Nahman bar Yits'hak apporte une confirmation tannaitique ("af anan nami tanina") : un récit de michna. Le détail décisif est le mot béyihoud -- ils surent avec certitude, non par tradition mais par le signe même de la mort subite du cohen.
Que faisait-il donc [ce cohen] ? Rabbi Helbo dit : il s'affairait avec sa hache.
On a enseigné dans l'école de Rabbi Yichmael : deux cohanim atteints de moum (défaut corporel) ôtaient les vers du bois ; la hache de l'un d'eux glissa et tomba là, et un feu sortit et le dévora.
La guemara précise ce que faisait ce cohen : il frappait le sol de sa hache, ce qui lui révéla un creux sous la dalle. L'école de Rabbi Yichmael rapporte une variante -- ou un second épisode -- où la hache tombe dans l'ouverture et où un feu jaillit.
Le détail des baalei moum est halakhiquement précis : un cohen porteur d'un défaut corporel est écarté de l'avoda, mais on lui confie le tri du bois, car tout bois vermoulu est passoul (invalide) pour le mizbeah. C'est le seul travail qui les menait dans cette chambre.
Rav Yehouda relève une contradiction (rami). Il est écrit : "et l'on vit les extrémités des badim", et il est écrit : "et elles ne se voyaient pas au-dehors" (Melakhim I 8,8).
Comment cela ? Elles se voyaient et ne se voyaient pas.
On a également enseigné ainsi : "et l'on vit les extrémités des badim" -- on aurait pu croire qu'elles ne bougeaient pas de leur place ; le verset dit : "et les badim s'allongèrent". On aurait pu croire qu'elles déchiraient la parokhet et en sortaient ; le verset dit : "et elles ne se voyaient pas au-dehors".
Nouveau développement, greffé sur le verset qui a servi de preuve à Rachbi. Un seul verset dit deux choses opposées : les extrémités des badim (les barres de portage de l'Aron) étaient vues, et elles n'étaient pas vues.
La baraita procède par double élimination : chaque hava amina (hypothèse initiale) extrême est écartée par l'autre moitié du verset. Ni immobiles, ni perforantes -- il reste une seule position possible, décrite au segment suivant.
Comment cela ? Elles pressaient, faisaient saillie et sortaient dans la parokhet, et se voyaient comme les deux seins d'une femme, car il est dit : "Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe, il repose entre mes seins" (Chir ha-chirim 1,13).
La réponse : les badim ne percent pas le tissu, elles le tendent. De l'extérieur on voit deux reliefs, jamais les barres elles-mêmes. C'est littéralement "vues et non vues".
Le verset du Chir ha-chirim n'est pas une simple illustration : il fonde l'image en faisant de la relation entre le Saint béni soit-Il et Israël une relation d'époux -- ce que le mashal de la fiancée, plus loin, exploitera pour résoudre une contradiction halakhique.
Rav Ketina dit : à l'heure où Israël montait pour le regel (la fête de pèlerinage), on leur roulait la parokhet et on leur montrait les keroubim enlacés l'un à l'autre, et on leur disait : voyez votre affection devant le Lieu [Hachem], comme l'affection d'un mâle et d'une femelle.
Prolongement direct de l'image précédente. Trois fois par an, au moment où tout Israël monte, on rend visible ce qui d'ordinaire est caché : les keroubim méourim ze ba-ze -- enlacés l'un à l'autre.
La formule prononcée est une lecture du signe : l'étreinte des keroubim n'est pas un ornement mais un thermomètre de la relation. Le mot hiba (affection) sera repris terme à terme par le Ben Yehoyada.
Rav Hisda objecte : "et ils ne viendront pas voir quand on recouvre (ke-vala) le sacré" (Bamidbar 4,20) -- et Rav Yehouda a dit au nom de Rav : [cela vise] l'heure où l'on introduit les ustensiles dans leur étui !
L'objection est sévère. Si les Leviim eux-mêmes, qui portaient les ustensiles sur l'épaule, n'avaient pas le droit de regarder l'opération d'emballage, comment peut-on rouler la parokhet et exhiber les keroubim à tout le peuple ?
Le mot ke-vala, littéralement "comme on l'engloutit", est compris par Rachi au sens de recouvrement : le moment où l'objet sacré disparaît sous ses housses.
Rav Nahman dit : c'est comparable à une fiancée (kala) : tant qu'elle est dans la maison de son père, elle est pudique devant son mari ; dès lors qu'elle est venue dans la maison de son beau-père, elle n'est plus pudique devant son mari.
La résolution est un mashal (parabole), et elle est chronologique et non juridique : il n'y a pas deux règles contradictoires, il y a deux états de la relation.
Rachi donne la clé : "dans la maison de son père" = pendant les erousin (fiançailles), ce qui correspond au désert, où Israël n'était pas encore gass (familier) avec la Chekhina. Une fois la Chekhina installée à demeure dans le Temple, la réserve du désert n'a plus lieu d'être.
Rav Hana bar Rav Ketina objecte : "il arriva qu'un cohen s'affairait, etc." ! Il lui dit : tu parles d'une femme qui a été répudiée -- une fois répudiée, ils sont revenus à leur affection première.
Dernière objection : si la pudeur tombe une fois la Chekhina installée, pourquoi le cohen de la michna meurt-il pour avoir approché le lieu de l'Aron ?
La réponse étend le mashal d'un cran : entre les deux Temples il y a eu un guet -- l'exil. La femme répudiée puis reprise ne retrouve pas la familiarité acquise ; elle revient à la hiba richona, l'affection des débuts, qui est aussi la réserve des débuts. Le récit du cohen se situe donc au second Temple.
De quoi traitons-nous ? Si l'on dit du premier Temple -- y avait-il une parokhet ?
Mais [si l'on dit] du second Temple -- y avait-il des keroubim ? En vérité [il s'agit] du premier Temple, et quelle est cette parokhet ?
La parokhet de-bavei (celle des portes).
La guemara revient sur l'enseignement de Rav Ketina et y découvre une impossibilité matérielle : chaque Temple possède l'un des deux éléments, jamais les deux. Au premier Temple, le Saint des saints était séparé par un mur (l'ama teraksin), non par un rideau ; au second, il y avait bien une parokhet mais plus d'Aron, donc plus de keroubim.
Première solution : garder le premier Temple et changer de parokhet. Il ne s'agit pas du rideau du Saint des saints -- inexistant -- mais des rideaux tendus devant les portes (bavei), qu'il suffisait de relever pour dégager la vue.
Car Rabbi Zeira a dit au nom de Rav : treize parokhot se trouvaient dans le Temple -- sept en face des sept portes ; deux, l'une pour l'ouverture du Hekhal et l'autre pour l'ouverture du Oulam ; deux dans le devir, et deux en face d'elles à l'étage (aliya).
L'appui de la première solution. Si le Temple compte treize parokhot dont sept de simples rideaux de portes, alors "rouler la parokhet" n'implique nullement le rideau du Saint des saints.
Le devir désigne le Saint des saints ; Rachi précise que les deux parokhot qui s'y trouvaient tenaient lieu de l'ama teraksin du premier Temple, dont les bâtisseurs du second n'ont pas su s'il fallait la compter dedans ou dehors.
Rav Aha bar Yaakov dit : en vérité [il s'agit] du second Temple, et les keroubim étaient de simples figures, car il est écrit : "et toutes les parois de la maison, tout autour, il les sculpta de figures gravées de keroubim, de palmiers et de fleurs épanouies, et il recouvrit d'or ajusté sur la gravure" (Melakhim I 6,29-35).
Seconde solution, symétrique de la première : on garde le second Temple (donc la parokhet est bien réelle) et on change de keroubim. Ce ne sont pas ceux, en or massif, posés sur le couvercle de l'Aron -- disparus avec lui -- mais des keroubim de-tsourta : des figures peintes ou gravées sur les parois du Temple.
C'est sur ce mot que se greffe le long Tossefot de l'amoud, l'un des plus cités de tout le Talmud sur la question des images : peut-on dessiner des figures, dans un mahzor par exemple, sans transgresser "tu ne te feras pas d'image taillée" ?
Et il est écrit : "ke-maar ich ve-loyot" (Melakhim I 7,36). Que signifie "ke-maar ich ve-loyot" ?
Rabba bar Rav Chila dit :
L'amoud se termine sur une amorce. Le verset décrit les ornements des socles du Temple, mais l'expression ke-maar ich ve-loyot est obscure -- littéralement quelque chose comme "à la manière d'un homme et de guirlandes".
La réponse de Rabba bar Rav Chila, qui ramènera l'image à celle de l'étreinte des keroubim, se lit au début de 54b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).