Sougya : L'amoud s'ouvre sur la réponse à la question laissée en suspens en 54a : "ke-maar ich ve-loyot" signifie "comme un homme étreignant sa compagne". Rech Lakich en tire un récit terrible -- les nations entrant dans le Heikhal à la destruction y virent les keroubim enlacés, les arrachèrent du mur et les exhibèrent sur la place en raillant ce peuple dont la bénédiction et la malédiction sont efficaces ; le verset "tous ceux qui l'honoraient l'ont avilie" scelle le retournement.
La sougya passe ensuite au mot chetiya de la michna : la pierre du Saint des saints porte ce nom parce que le monde fut fondé (houchtat) à partir d'elle. La guemara en déduit que la michna suit l'avis selon lequel le monde fut créé à partir de Tsion, et déploie la controverse : Rabbi Eliezer (depuis le milieu, par accrétion autour d'une coulée unique), Rabbi Yehochoua (depuis les quatre côtés, jusqu'à la soudure centrale), Rabbi Yits'hak Nap'ha (une pierre jetée dans la mer, la pierre d'angle d'Iyov) et les Sages (depuis Tsion, "mi-Tsion mikhlal yofi").
Une seconde baraita pose la même question pour le contenu du monde : Rabbi Eliezer le Grand répartit les toldot entre cieux et terre, les Sages les ramènent tous à Tsion, et les Tossefot précisent que cela vaut aussi pour le milieu et les côtés du débat précédent. Le Ben Yehoyada concilie les tanaim par la distinction entre création en puissance et création en acte -- le lait puis la présure -- et lit "mikhlal yofi" comme les seize éléments des quatre orients.
L'amoud se referme sur le retour au service : que signifie ke-matslif, la manière dont le cohen gadol aspergeait le sang ?
"Comme un homme étreignant sa compagne." Rech Lakich a dit : à l'heure où les nations entrèrent dans le Heikhal, elles virent les keroubim enlacés l'un à l'autre. Elles les sortirent sur la place publique et dirent : ces Israël-là, dont la bénédiction est une bénédiction et la malédiction une malédiction, s'occuperaient de choses pareilles ?
Aussitôt ils les avilirent, ainsi qu'il est dit : "tous ceux qui l'honoraient l'ont avilie, car ils ont vu sa nudité" (Eikha 1,8).
Voici la réponse de Rabba bar Rav Chila à la question laissée ouverte à la fin de 54a : l'expression obscure ke-maar ich ve-loyot (Melakhim I 7,36) se lit ke-ich ha-meoure be-livya chelo, comme un homme enlacé à sa compagne. Le mot maar est rattaché à la racine ayin-resh-hei (être uni, découvert) et loyot à livya, la compagne.
Rech Lakich tire aussitôt le fil tragique. Les mêmes keroubim que l'on montrait au peuple au regel en disant "voyez votre affection devant le Lieu" (54a) sont, à la destruction, arrachés du mur et exhibés sur la place. Le même signe sert d'abord à proclamer l'alliance, puis à la tourner en dérision.
Le verset d'Eikha est cité pour son retournement interne : kol mekhabdeha hizilouha -- ceux-là mêmes qui l'honoraient l'avilissent, ki raou ervatah, parce qu'ils ont vu ce qui devait rester au plus intime.
"Et elle était appelée chetiya" (michna). On a enseigné : parce que c'est d'elle que le monde à été fondé (houchtat).
Nous avons donc appris la michna selon celui qui dit : c'est de Tsion que le monde à été créé. Car il a été enseigné : Rabbi Eliezer dit : le monde à été créé depuis son milieu, ainsi qu'il est dit : "quand la poussière se coule en une masse et que les mottes se soudent" (Iyov 38,38).
La guemara revient au fil de la michna (Yoma 5,2) : dans le Saint des saints, après la disparition de l'Aron, se tenait une pierre appelée even ha-chetiya. Le tana explique le nom par un jeu de racine : chetiya vient de houchtat, "fut fondé" -- c'est d'elle que le monde à reçu son assise.
La guemara en tire aussitôt une conséquence : en nommant ainsi la pierre, la michna prend parti dans une controverse cosmologique. Elle suit celui qui tient que la création est partie de Tsion, et non des côtés ni d'ailleurs.
Le verset d'Iyov de Rabbi Eliezer décrit une moutsak, une masse coulée unique autour de laquelle les mottes de terre viennent se souder : image d'une croissance par accrétion à partir d'un centre.
Rabbi Yehochoua dit : le monde à été créé à partir des côtés, ainsi qu'il est dit : "car Il dit à la neige : sois terre, et à l'averse de pluie, et aux averses de Ses pluies puissantes" (Iyov 37,6). Rabbi Yits'hak (Nap'ha) a dit : le Saint béni soit-Il a jeté une pierre dans la mer, et c'est d'elle que le monde à été fondé, ainsi qu'il est dit : "sur quoi ses socles ont-ils été enfoncés, où qui a jeté sa pierre d'angle ?" (Iyov 38,6).
Deux positions concurrentes de celle de Rabbi Eliezer. Pour Rabbi Yehochoua, le monde s'est formé depuis la périphérie : le verset énumère des précipitations venues de plusieurs côtés, et Rachi précise qu'il y eut quatre coulées qui se sont rejointes au centre -- exactement l'inverse du modèle précédent.
Pour Rabbi Yits'hak Nap'ha, il n'est question ni de centre ni de côtés mais d'un point de départ : une pierre jetée dans la mer, la even pinnata (pierre d'angle) du verset. Cette formulation prépare la lecture des Sages, pour qui cette pierre n'est autre que l'even ha-chetiya du Saint des saints.
Et les Sages disent : c'est de Tsion qu'il a été créé, ainsi qu'il est dit : "psaume d'Assaf : le Dieu des dieux, Hachem, a parlé et appelé la terre" (Tehilim 50,1), et il est dit : "de Tsion, couronnement de beauté" (Tehilim 50,2) -- c'est de là que la beauté du monde fut portée à sa perfection.
La position des Sages -- celle que suit la michna. La preuve est faite de deux versets consécutifs : le premier décrit l'appel adressé à la terre d'un bout du monde à l'autre, le second nomme le point d'où tout rayonne, mi-Tsion mikhlal yofi.
La guemara lit mikhlal comme un verbe : c'est de Tsion que la beauté du monde à été portée à sa perfection, achevée -- donc c'est de là que le monde à pris forme.
Il a été enseigné : Rabbi Eliezer le Grand dit : "telles sont les engendrements (toldot) des cieux et de la terre lors de leur création, le jour où Hachem Elokim fit terre et cieux" (Berechit 2,4) -- les engendrements des cieux, c'est des cieux qu'ils furent créés ; les engendrements de la terre, c'est de la terre qu'ils furent créés.
Nouvelle baraita, question voisine mais distincte : non plus d'où est parti le monde, mais d'où proviennent les êtres qui le remplissent. Rabbi Eliezer le Grand lit le verset comme une répartition : chaque domaine engendre ce qui lui appartient.
Rachi précise que les toldot ha-chamayim désignent les luminaires et les étoiles. Sa seconde glose est une correction de version (hakhi garsinan, "telle est notre lecture") : il fixe le texte de la baraita contre une autre girsa.
Et les Sages disent : les uns et les autres furent créés à partir de Tsion, ainsi qu'il est dit : "psaume d'Assaf : le Dieu des dieux, Hachem, a parlé et appelé la terre, du soleil levant jusqu'à son couchant" (Tehilim 50,1), et il est dit : "de Tsion, couronnement de beauté, Elokim a resplendi" (Tehilim 50,2) -- c'est de là que la beauté du monde fut portée à sa perfection.
Les Sages refusent la répartition de Rabbi Eliezer le Grand : ce qui vient des cieux comme ce qui vient de la terre a une seule et même origine, Tsion. Les Tossefot ajoutent la précision décisive : cette position vaut aussi rétrospectivement pour la controverse précédente -- le milieu du monde comme ses côtés sont issus de Tsion.
Le Ben Yehoyada développe ici trois choses : pourquoi yofi désigne la beauté du monde (par le décompte des seize éléments des quatre orients, lu dans mikhlal), la distinction entre la Tsion d'en haut et celle d'en bas, et une lecture des toldot comme les nechamot d'Adam et Hava selon le Ets Haim.
"Il prit le sang des mains de celui qui le remuait, etc." (michna). Que signifie ke-matslif (comme celui qui fouette) ?
Rav Yehouda le montra du geste --
La sougya quitte l'aggada et revient au déroulement du service de Yom Kipour. La michna disait que le cohen gadol reprenait le sang du taureau des mains de celui qui le remuait (pour qu'il ne coagule pas), entrait et aspergeait ke-matslif.
Le mot matslif évoque celui qui manie le fouet : la guemara demande quelle gestuelle exacte il décrit -- les aspersions se faisaient-elles de haut en bas ou selon un autre tracé ? Rav Yehouda ne répond pas par des mots mais par un geste, et l'amoud s'arrête là : la réponse se lit au début de 55a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).