Sougya : Le daf poursuit la question laissée ouverte en 55a : pourquoi, selon Rabbi Yehouda, n'y avait-il pas au Temple de tronc réservé aux kinéi hova, les nids d'obligation ? Première réponse : parce qu'il ne se fie pas à l'inscription (lit leh ketiva) — comme le prouve le ken unique du sanctuaire, où deux supports étiquetés auraient pourtant suffi.
Mais la baraita des treize chofarot du Temple, tous inscrits et attribuée à Rabbi Yehouda lui-même, ruine ce motif. Rav Dimi apporte alors celui de la Terre d'Israël : la crainte d'une hatat dont le propriétaire est mort, argent voué à la perte qui contaminerait tout le tronc ; encore faut-il préciser qu'il s'agit d'une mort certaine, puisqu'une mort seulement possible n'arrête pas l'offrande de celui qui l'envoie d'outre-mer.
Reste alors le sauvetage classique — prélever quatre zouz et les jeter à l'eau — qui bute sur le principe : Rabbi Yehouda n'admet pas la berera. Le daf s'achève en cherchant la source de cette position, dans la michna de celui qui achète du vin chez les Koutim et déclare teroumah, la veille de Chabbat, deux log qu'il ne prélèvera que le lendemain.
…n'admet pas [que l'on se fie à] l'inscription. Car nous avons appris [dans la michna] : Rabbi Yehouda dit — il n'y avait là qu'un seul support (ken).
Pourquoi n'en faisait-on pas deux ? Parce qu'on risquerait de les intervertir.
Mais faisons-en donc deux, et écrivons dessus lequel est celui du taureau et lequel celui du bouc ! Il faut donc dire que, pour Rabbi Yehouda, on ne se fie pas à l'inscription (lit leh ketiva).
Le daf s'ouvre en pleine phrase : la guemara de 55a demandait pourquoi Rabbi Yehouda n'admet pas de tronc séparé pour les kinéi hova (nids d'obligation). Abaye avait proposé la solution évidente : deux troncs, avec une inscription sur chacun. La réponse tombe ici — Rabbi Yehouda lit leh ketiva, il ne tient pas l'inscription pour une garantie suffisante contre l'erreur.
La preuve vient de la michna sur le ken, le support unique du sanctuaire sur lequel le grand prêtre posait le bassin de sang. Deux supports auraient rendu les gestes plus commodes ; Rabbi Yehouda n'en admet qu'un, précisément pour empêcher toute confusion entre le sang du taureau et celui du bouc. Or, si l'inscription suffisait, deux supports étiquetés auraient règle la question. Elle ne suffit donc pas.
Rachi donne le ressort psychologique : zimnin de-lav adaateh le-iyoune be-khtava — il arrive qu'on n'ait tout simplement pas à l'esprit d'aller lire ce qui est écrit. L'inscription n'est pas fausse ; c'est l'attention de celui qui agit vite qui n'est pas fiable.
On objecte : il y avait treize troncs (chofarot) dans le Temple, et il était écrit dessus — sicles nouveaux (tikline hadtine), sicles anciens (tikline atikine), nids (kinnine), pigeonneaux d'holocauste (gozléi ola), bois, encens, or pour le kapporet ; et six pour le don volontaire (nedava).
L'objection est frontale. Une baraita décrit les treize chofarot du Temple — des troncs à l'ouverture étroite, en forme de corne, où l'on versait l'argent des différentes destinations — et précise expressément : ve-haya katouv aleihen, il était écrit dessus. Si l'on inscrivait la destination sur des troncs pour éviter toute confusion, c'est bien qu'on se fie à l'inscription.
Sept portaient un nom propre ; les six derniers, tous identiques, portaient le mot nedava. Le segment suivant montrera que cette baraita est justement attribuée à Rabbi Yehouda — ce qui rend la contradiction complète.
Sicles nouveaux — ce sont les sicles de chaque année ; sicles anciens — celui qui n'a pas versé son sicle l'an passé le versera pour l'année suivante ; nids — ce sont les tourterelles ; pigeonneaux d'holocauste — ce sont les jeunes colombes ; et toutes sont des holocaustes : paroles de Rabbi Yehouda.
La baraita s'explique elle-même, tronc par tronc, puis se signe : divrei Rabbi Yehouda. C'est ce dernier mot qui fait mal à la thèse précédente — l'auteur de cette liste inscrite est exactement celui dont on venait de dire qu'il ne se fie pas à l'écrit.
Rachi souligne un détail décisif : si Rabbi Yehouda précise koulan olot, toutes sont des holocaustes, c'est parce qu'il est fidèle à sa position — il n'y avait pas de troncs pour les nids d'obligation. Les troncs kinnine et gozléi ola ne financent que des offrandes d'holocauste volontaires. Le problème n'est donc pas de distinguer deux troncs, mais quelque chose de propre au nid d'obligation, qui associe une hatat et un ola.
Lorsque Rav Dimi arriva [de la Terre d'Israël], il dit : on dit en Occident (be-maarava) — c'est un décret rabbinique à cause de la hatat dont les propriétaires sont morts. Mais craint-on vraiment cela ?
N'avons-nous pas appris : celui qui envoie sa hatat d'outre-mer (mi-medinat ha-yam), on l'offre pour lui sur la présomption qu'il est vivant !
Le premier motif est abandonné ; Rav Dimi rapporte celui de la Terre d'Israël. Le danger n'est pas la confusion entre deux troncs, mais un accident de statut : une hatat shemétou be'aleha, un sacrifice expiatoire dont le propriétaire est mort, ne peut plus être offert — il doit se perdre. Si l'un des donateurs du tronc meurt, son argent devient irrécupérable, et comme il est mélangé au reste, il contamine tout : c'est cela, dit Rachi, le ta'aroret (mélange) évoqué par la michna.
La guemara objecte aussitôt au niveau de la crainte : une michna enseigne qu'on offre le sacrifice de celui qui l'a envoyé d'un pays lointain be-hezkat she-hou kayam, en le présumant vivant. On ne bloque donc pas une offrande pour une mort seulement possible.
Il faut donc dire : c'est à cause d'une hatat dont les propriétaires sont morts de façon certaine. Mais prélevons donc quatre zouz et jetons-les a l'eau, et que le reste soit permis ! — Rabbi Yehouda n'admet pas la berera (la clarification rétroactive).
La guemara corrige le niveau de la crainte : il ne s'agit pas d'un chema met (peut-être est-il mort) mais d'un met vadai — on sait qu'un des donateurs est mort après avoir versé et avant que son offrande n'ait été apportée. L'interdit est alors réellement présent dans le tronc.
D'où la tentative de sauvetage, classique dans le Talmud : on prend quatre zouz — le prix d'une hatat d'oiseau — on les jette à l'eau en disant que ce sont ceux-là l'argent du mort, et tout le reste redevient utilisable. Cela suppose la berera : qu'une désignation faite maintenant détermine rétroactivement ce qui était déjà là (houkhar le-mafrea).
La réponse est lapidaire : Rabbi Yehouda lit leh berera. Rachi précise la portée exacte du refus — on ne s'appuie pas sur la berera pour lever un interdit. La suite du daf va chercher d'où l'on sait que telle est bien sa position.
D'où le savons-nous ? Si l'on veut le tirer de ce que nous avons appris : celui qui achète du vin chez les Koutim la veille de Chabbat, à la tombée de la nuit, se tient debout et dit — les deux log que je prélèverai plus tard, les voici teroumah…
La guemara cherche la source de la position de Rabbi Yehouda sur la berera. Première tentative : la michna de celui qui achète du vin chez les Koutim (Samaritains), dont on ne peut présumer qu'il a été dîme. Chabbat approche, il n'a plus le temps — ni les récipients, précise Rachi — pour séparer teroumah et maasserot. Il déclare donc : les deux log que je prélèverai plus tard, les voici teroumah — deux log sur cent, soit le cinquantième, mesure moyenne de la teroumah gedola.
La question est claire : la sainteté de teroumah tombe dès maintenant sur deux log qui ne seront individualisés que demain. Cela semble bien supposer la berera — et la michna se poursuivra (56a) avec l'objection de Rabbi Yehouda sur l'outre qui éclate.
Tossefot y greffe une longue mise au point : le texte est en réalité une baraita et non une michna ; il se place avant le décret sur le vin des Koutim ; et il faut distinguer soigneusement le cas du demai (produit douteux d'un am ha-arets) de celui du vadai (non dîme à coup sûr), qui diffèrent sur le mot demain, sur la fixation d'un lieu (au nord, au sud) et sur la possibilité de racheter le maasser cheni.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).