Sougya : Cet amud s'ouvre sur la clôture du dialogue engagé en 56b : un Tsedouki objecte à Rabbi Hanina qu'Israël, étant impur, a perdu la Présence divine ; la réponse lui vient du verset même des aspersions de Kippour — "qui réside avec eux au milieu de leurs impuretés". La sougya bascule alors dans une objection de pure méthode : les aspersions du Heikhal sont apprises de celles du Saint des Saints, qui étaient déjà apprises par hekesh — or, en matière de kodachim, on ne tire pas un hekesh d'un hekesh.
Trois réponses sont proposées : le premier rapprochement n'était qu'un "heimenou ve-davar aher" fixant un simple nombre ; ou bien ce sont les lieux, et non les bêtes, qui s'apprennent l'un de l'autre ; ou bien tout est appris d'un seul coup, l'explicite entraînant le dérivé — lecture que le Tossefot discute longuement avant d'y revenir. Vient ensuite un témoignage oculaire rarissime : Rabbi Elazar berabbi Yossi a vu à Rome le parokhet du Temple, couvert de gouttes de sang, et la disposition de ces taches — dans leur ordre ou hors de leur ordre — sert à identifier de quel service elles provenaient.
L'amud se ferme sur un cas pratique : que faire si le sang du taureau et celui du bouc se mélangent ? Rava propose une série unique valant pour les deux ; Rabbi Yirmeya la réfute au nom de "ve-khila" et impose deux séries séparées par la seule intention ; puis Rav Pappa refait la même erreur sur l'autre règle d'ordre, et Rava conclut par la formule restée célèbre : jusqu'ici stupides, désormais stupides parmi les stupides.
"Maintenant, vous êtes certainement impurs, car il est écrit : 'son impureté est dans ses pans' (Eikha 1:9)." Il lui dit : viens et vois ce qui est écrit à leur sujet — "qui réside avec eux au milieu de leurs impuretés" (Vayikra 16:16) : même au temps où ils sont impurs, la Chekhina (Présence divine) demeure parmi eux.
Cet échange, commencé à la fin de 56b, se clôture ici. Le Tsedouki (sadducéen ; d'autres versions portent min) argumente à partir d'un verset de Eikha : Israël est aujourd'hui impur, l'impureté lui colle aux pans du vêtement — donc la Chekhina l'a quitté.
La réponse de Rabbi Hanina est d'une précision remarquable : elle est tirée du verset même qui vient de servir de base à toute la sougya halakhique des aspersions, Vayikra 16:16. Le verset dit que le service de Kippour purifie le sanctuaire "à cause des impuretés des enfants d'Israël" — et il qualifie la tente d'assignation de ha-chokhen itam be-tokh toum'atam, "qui réside avec eux au milieu de leurs impuretés". Le mot chokhen (résidant) est au présent : la résidence divine n'est pas suspendue par l'impureté, elle s'exerce à l'intérieur de celle-ci.
Le Talmud a donc placé l'aggada exactement à l'endroit où la halakha exploitait déjà le verset. Le même mot fonde le rite et réfute le sadducéen.
Et est-ce qu'un enseignement appris par hekesh (rapprochement de deux textes) revient enseigner à son tour par hekesh ?
Retour à la halakha, et changement complet de registre : on quitte l'aggada pour une objection de méthode. Il existe une règle admise en matière de kodachim (offrandes consacrées), établie à Zevahim 49b : ein lemedin hekesh min ha-hekesh — on ne tire pas un hekesh à partir de ce qui n'est déjà connu que par hekesh. Un rapprochement de versets ne peut pas servir de point de départ à un second rapprochement.
Or c'est exactement ce que la sougya vient de faire, comme Rachi le détaille. Étage 1 : à l'intérieur du Saint des Saints, le taureau apprend du bouc qu'il faut une aspersion vers le haut, et le bouc apprend du taureau qu'il en faut sept vers le bas. Étage 2 : le verset "ve-khen ya'ase le-ohel mo'ed" — "ainsi fera-t-il pour la tente d'assignation" (Vayikra 16:16) — transporte tout ce dispositif du Saint des Saints vers le Heikhal, face au parokhet.
Le second hekesh s'appuie donc sur un contenu qui n'existe que par le premier. La règle est violée. Trois réponses vont être proposées dans les segments qui suivent.
Celui-ci [relève du cas où l'on apprend] de lui-même et d'autre chose (heimenou ve-davar aher) — ce n'est donc pas un hekesh.
Première réponse. Le premier rapprochement n'est pas un vrai hekesh, parce qu'il n'apporte pas la chose elle-même mais seulement un détail de celle-ci. Rachi l'explique : "vers le haut" et "vers le bas" sont écrits dans les deux bêtes. Chacune sait déjà par son propre verset qu'il faut asperger en haut et en bas ; le rapprochement n'a servi qu'à fixer le nombre (une, sept).
C'est le cas dit heimenou ve-davar aher : "de lui-même et d'autre chose". Chaque bête apprend une part par elle-même, et l'autre texte ne fait que l'assister pour le reste. Un tel apprentissage n'a pas le statut plein de hekesh, et l'interdiction d'en tirer un second hekesh ne s'y applique pas.
Rachi précise le contre-exemple, ce qui aide à saisir la définition : si "vers le bas" n'était pas dit du tout pour le bouc, ou "vers le haut" pas du tout pour le taureau, le rapprochement créerait l'obligation entière — et alors, oui, ce serait un hekesh au sens strict, stérile pour toute dérivation ultérieure.
Cela va bien pour celui qui dit que ce n'est pas un hekesh. Mais pour celui qui dit que c'en est bien un, que peut-on répondre ?
La réponse précédente n'est pas gratuite : elle suppose une position dans une controverse. La question de savoir si heimenou ve-davar aher constitue ou non un hekesh à part entière est disputée, comme Rachi le renvoie, dans Zevahim au chapitre Eizehou mekoman (57a).
Pour l'avis qui répond par l'affirmative, le premier rapprochement est un vrai hekesh, l'objection revient intacte, et il faut une autre sortie. Les deux segments suivants la fournissent — et ces réponses-là, elles, ne dépendent d'aucune controverse.
Ce sont les lieux qui s'apprennent l'un de l'autre.
Deuxième réponse, et sans doute la plus élégante. Elle repose sur une distinction de l'objet de chaque rapprochement.
Le premier hekesh rapproche deux bêtes : le taureau et le bouc, "il fera de son sang comme il a fait du sang du taureau". Le second hekesh, lui, ne rapproche pas des bêtes mais deux lieux : "ainsi fera-t-il pour la tente d'assignation comme il a expié pour le Kodech" — le Heikhal apprend du Saint des Saints.
Dès lors, comme le formule Rachi, le lieu appelé Kodech n'a jamais rien appris par hekesh : c'est un lieu, pas une bête. Le second rapprochement ne s'appuie donc pas sur le produit du premier ; les deux hekechim portent sur des plans différents et ne se touchent pas. Il n'y a pas de chaîne, donc pas de hekesh min ha-hekesh.
Si tu veux, dis plutôt : l'extérieur apprend de l'intérieur en une seule fois (be-hada zimna).
Troisième réponse, sur un tout autre principe. Concédons que le contenu de l'intérieur est bien, en partie, un produit de hekesh. Il n'y a pourtant pas ici deux étapes successives, mais un seul acte de dérivation.
Rachi explique le mécanisme : le Heikhal doit de toute façon apprendre de l'intérieur ce qui y est écrit explicitement — "une vers le haut" pour le bouc, "sept vers le bas" pour le taureau. Puisque le verset ouvre ainsi la porte, tout passe d'un seul mouvement : l'explicite et le dérivé ensemble. Le cas interdit serait celui où le Heikhal n'aurait rien d'autre à apprendre de l'intérieur que du contenu déjà dérivé ; ce n'est pas notre cas.
Le Tossefot conteste vivement cette lecture, en alignant trois contre-exemples tirés de Zevahim où cette logique n'a pas été admise, avant de la sauver par un critère : ici, toutes les aspersions forment une seule et même matière (had inyana), ce qui n'est pas le cas des exemples invoqués. Il rapporte ensuite l'explication alternative du Ri, puis le refus du Ritsba, qui revient à Rachi.
Il a été enseigné : lorsqu'il asperge, il n'asperge pas sur le parokhet (le rideau), mais en face du parokhet. Rabbi Elazar berabbi Yossi dit : je l'ai vu à Rome, et il y avait dessus plusieurs gouttes de sang du taureau et du bouc de Yom Kippour.
Nouvelle section. Une braita précise le geste : le cohen gadol ne vise pas le rideau, il asperge en face de lui (ke-neged ha-parokhet). Le sang ne doit pas être projeté sur le tissu.
Contre quoi Rabbi Elazar berabbi Yossi oppose un témoignage oculaire — chose rarissime dans le Talmud : il a vu le parokhet lui-même, à Rome, parmi le butin du Temple, et il était taché de sang. Rachi renvoie à Me'ila 17b pour l'épisode : Rabbi Elazar avait guerri la fille de l'empereur, possédée par le démon Ben Talmion, et on lui avait ouvert le trésor impérial pour qu'il y prit ce qu'il voulait. Il n'y chercha que les lettres portant les décrets contre Israël, qu'il trouva et déchira — et c'est là qu'il vit les ustensiles du Temple.
Le témoignage semble contredire la braita. La sougya ne va pas le rejeter : elle va montrer que le sang peut atteindre le rideau sans que cela soit visé, et que le service n'en est pas invalidé.
Mais peut-être étaient-ce [des gouttes] du taureau de la faute collective par inadvertance et des boucs d'idolâtrie !
La guemara refuse d'accepter l'identification telle quelle. Le taureau et le bouc de Yom Kippour ne sont pas les seules offrandes dont le sang est aspergé vers le parokhet.
Deux autres cas produisent le même geste : le par hé'elem davar chel tsibour, le taureau apporté lorsque le tribunal a rendu une décision erronée qui a entraîné la collectivité dans une faute par inadvertance ; et les se'irei avoda zara, les boucs offerts pour une faute collective d'idolâtrie. Ces deux offrandes comportent également des aspersions vers le rideau.
Donc : rien ne prouve que les taches vues à Rome viennent du service de Kippour. Il faut un critère matériel — et le segment suivant le fournit.
[Non,] car il a vu qu'elles étaient faites dans leur ordre (ke-sidran). Et nous avons appris de même, dans une michna, à propos du taureau de la faute collective par inadvertance, un cas semblable : lorsqu'il asperge, [les gouttes] ne touchaient pas le parokhet — et si elles ont touché, elles ont touché.
Le critère est matériel et visuel : la disposition des taches. Rachi explique ke-sidran — "dans leur ordre" : du haut vers le bas, ke-matzlif, comme les lanières d'un fouet qui retombent en une seule traînée régulière. C'est la signature du service de Kippour, où l'aspersion unique du haut est suivie des sept du bas, descendant les unes sous les autres.
La guemara consolide ensuite par un appui textuel : la michna traitant du taureau de la faute collective emploie déjà exactement la formulation attendue — "les gouttes ne touchaient pas le parokhet ; et si elles ont touché, elles ont touché". Cette dernière phrase est capitale : elle signifie que le contact n'est pas recherché, mais qu'il n'invalide pas le service. La braita et le témoignage sont donc compatibles : on vise en face, et le sang atteint parfois le tissu.
[Autre version :] Rabbi Elazar berabbi Yossi dit : je l'ai vu à Rome, et il y avait dessus plusieurs gouttes de sang du taureau de la faute collective par inadvertance et des boucs d'idolâtrie. Mais peut-être étaient-ce [des gouttes] du taureau et du bouc de Yom Kippour ?
[Non,] car il a vu qu'elles étaient faites hors de leur ordre (chelo ke-sidran).
La guemara rapporte la version inverse du même témoignage : ce que Rabbi Elazar aurait identifié à Rome, ce serait le sang du taureau de la faute collective et des boucs d'idolâtrie. Et le raisonnement se retourne exactement : l'objection devient "peut-être était-ce Kippour ?", et le critère devient l'inverse — chelo ke-sidran, les gouttes n'étaient pas disposées dans l'ordre descendant régulier, donc elles ne provenaient pas du service de Kippour.
Dans les deux versions, la logique probante est identique : c'est la disposition des taches, et non leur seule présence, qui identifie le rite. Le Tossefot soulève ici une objection historique majeure — il n'y avait pas de parokhet devant le Saint des Saints dans le premier Temple (des portes le fermaient), et dans le second Temple on n'offrait plus le taureau de la faute collective, faute de cohen oint depuis que Yochiyahou avait caché l'huile d'onction. Deux résolutions sont proposées.
Si le sang s'est mélangé au sang, Rava a dit : il donne une [aspersion] vers le haut et sept vers le bas, et cela lui compte pour l'un et pour l'autre.
Dernière section de l'amud, et cas concret : les deux récipients se sont renversés l'un dans l'autre. Rachi précise l'état du cas : le sang du taureau et celui du bouc se sont mélangés avant qu'aucune aspersion n'ait été faite à l'intérieur.
Le problème est réel. Le sang de chaque bête à son service propre : une aspersion vers le haut et sept vers le bas, pour le taureau d'abord, pour le bouc ensuite. Or il n'existe plus qu'un seul liquide, où les deux sangs sont présents partout.
Rava propose une solution d'économie : une seule série de huit aspersions, tirée du mélange. Puisque chaque goutte projetée contient du sang de taureau et du sang de bouc, chaque geste accomplit simultanément les deux services — ve-olé lo le-khan oul-khan. Élégant. Le segment suivant va le détruire.
On rapporta cela devant Rabbi Yirmeya. Il dit : Babyloniens stupides !
Parce qu'ils habitent une terre obscure, ils énoncent des enseignements obscurs ! Voici qu'il donne le [sang] "vers le haut" du bouc avant le "vers le bas" du taureau, alors que la Torah a dit : "et lorsqu'il aura achevé d'expier le sanctuaire" (Vayikra 16:20) — achevé le sang du taureau, et ensuite achevé le sang du bouc !
La solution de Rava est portée en terre d'Israël et Rabbi Yirmeya la démolit avec une brutalité restée célèbre. Rachi glose la pique géographique : ba-atra de-hachoukha, Babylone, qui est une plaine basse, une cuvette — d'où un raisonnement "obscur".
Le fond de l'objection est un ordre imposé par le verset. "Ve-khila mi-kaper et ha-kodech" — "lorsqu'il aura achevé d'expier le sanctuaire" : le mot achevé impose une séquence complète, le sang du taureau d'abord jusqu'à son terme, le sang du bouc ensuite.
Or la proposition de Rava viole cet ordre de façon inévitable. Comme le dit Rachi, l'aspersion unique du haut est donnée "au nom du taureau et au nom du bouc" à la fois : par ce geste, le "haut" du bouc est déjà accompli — donc avant les sept du bas du taureau, qui ne sont pas encore faites. La séquence est brisée. Le Tossefot s'interroge sur la nécessité même de ce verset, puisqu'on dispose déjà de l'ordre écrit et du mot houka qui rend les services rigides ; il répond que houka seul n'invaliderait qu'un bouleversement de service entier, non l'anticipation d'une seule aspersion.
Plutôt, dit Rabbi Yirmeya : il donne une [aspersion] vers le haut et sept vers le bas au nom du taureau, puis il donne à nouveau une vers le haut et sept vers le bas au nom du bouc.
La solution retenue. Puisque le mélange contient réellement du sang de taureau, on peut accomplir avec lui le service du taureau — à condition de le viser comme tel. Puis on recommence l'intégralité de la série, cette fois au nom du bouc.
Le principe est celui de la ma'hchava, l'intention attachée au geste. Bien que la première série projette matériellement aussi du sang de bouc, elle ne vaut pas comme service du bouc : n'ayant pas été faite à son intention, c'est comme s'il n'avait pas aspergé le sang du bouc du tout. L'intention découpe ce que le récipient a mélangé.
Résultat : seize aspersions au lieu de huit, mais les deux règles d'ordre sont satisfaites — le haut avant le bas dans chaque série, et le taureau entièrement achevé avant que ne commence le bouc.
Si le sang s'est mélangé au sang lors des dernières aspersions, Rav Pappa, devant Rava, songea à dire : il donne sept vers le bas au nom du taureau et au nom du bouc, puis il donne à nouveau une vers le haut au nom du bouc.
Variante du cas. Le mélange ne se produit plus au départ, mais au milieu du service. Rachi précise l'état exact : après qu'il a déjà donné l'aspersion du haut du taureau. Restent donc à faire : les sept du bas du taureau, puis la une du haut et les sept du bas du bouc.
Rav Pappa propose une économie symétrique de celle de Rava : donner les sept aspersions du bas au nom des deux bêtes à la fois — elles sont de toute façon identiques en position — puis compléter par l'unique aspersion du haut manquante, celle du bouc.
Le raisonnement a l'air séduisant : il respecte bien ve-khila quant au taureau, dont le service s'achève avec les sept du bas. Mais il brise l'autre règle — celle-là même que Rabbi Yirmeya venait d'imposer.
Rava lui dit : jusqu'à maintenant, on nous appelait stupides — et maintenant, stupides parmi les stupides, puisque nous les instruisons et qu'ils n'apprennent pas ! Voici qu'il donne le [sang] "vers le bas" du bouc avant le "vers le haut" du bouc, alors que la Torah a dit : donne vers le haut, et ensuite vers le bas !
La réplique de Rava est cinglante et refermée sur elle-même : l'insulte de Rabbi Yirmeya devient une mesure. "On nous appelait stupides" — passe encore ; mais répéter la faute après avoir reçu la leçon, c'est être tifchaei de-tifchaei, stupides parmi les stupides, de-ka magmerinan lehou ve-lo gemirei : on les instruit et ils n'apprennent pas.
Sur le fond, l'erreur est de la même famille que celle de Rava lui-même, mais sur l'autre règle d'ordre. Dans la proposition de Rav Pappa, les sept aspersions du bas comptent aussi pour le bouc : le "bas" du bouc est donc accompli avant son "haut", qui n'arrive qu'ensuite. Or l'ordre interne de chaque bête est fixé par la Torah : d'abord vers le haut, ensuite vers le bas.
L'amud s'achève sur cette réfutation, sans solution donnée. La suite se lit en 57b, où la guemara cherchera comment traiter ce second cas — et se heurtera au fait que les sept du bas du taureau ne peuvent plus être refaites sans compromettre l'ordre.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).