Sougya : Cet amud poursuit et achève la série des accidents du sang commencée en 57a. Rava y donne sa solution pour le mélange survenu pendant les dernières aspersions : achever les sept du bas au nom du taureau, puis refaire pour le bouc une série complète — l'intention, et elle seule, séparant ce que le récipient a confondu.
Vient ensuite un cas où le sang n'est pas mélangé mais où les coupes le sont : le Cohen Gadol ne sait plus laquelle appartient à quelle bête, et la guemara y répond par un mah nafshakh en trois séries, dont Rachi déroule les deux hypothèses et que le Tossefot restreint au seul service du Heikhal. Troisième configuration : une partie du sang seulement s'est mélangée, dans un troisième bassin.
Asperger du sang certain est évident ; mais le mélange est-il un reste (chirayim, versé au yessod) ou un rejeté (dahouy, envoyé à l'amah) ? Rav Pappa et Rav Houna berei de-Rav Yehochoua s'affrontent par deux raisonnements exactement symétriques — le rejet tient-il à l'impossibilité de servir ou à un acte de mise à l'écart ? — et la guemara produit la braita des quatre coupes, où le tana kama et Rabbi Eliezer berabbi Chimon divisent le verset "et il déversera tout son sang", Rav Achi sauvant le mot restrictif en le rapportant au sang resté dans le cou de la bête.
L'amud se clôture sur un mélange volontaire, celui de la Michna : le Cohen Gadol verse le sang du taureau dans celui du bouc. Mélange-t-on pour les cornes ?
Rabbi Yochiya, qui lit "yahdav" même là où il n'est pas écrit, dit oui ; Rabbi Yonatan dit non. La guemara tente de sauver Rabbi Yonatan par le mot "ahat", puis une braita nommant Rabbi Yochiya ruine ce sauvetage — et le Tossefot en tire une des plus longues discussions du chapitre.
Rava dit plutôt : il donne les sept aspersions vers le bas au nom du taureau, puis il recommence et donne une aspersion vers le haut et sept vers le bas au nom du bouc.
Suite immédiate de 57a. Le cas : le sang du taureau et celui du bouc se sont mélangés au moment des dernières aspersions — c'est-à-dire une fois que l'aspersion du haut du taureau a déjà été faite, alors qu'il lui restait ses sept du bas. Rav Pappa avait proposé de donner les sept du bas en visant les deux bêtes à la fois, puis une seule aspersion vers le haut au nom du bouc ; Rava l'a réfuté d'un mot : cela donnerait le bas du bouc avant son haut.
Rava donne ici sa propre solution, et elle est simple : on ne cherche plus à économiser. Il achieve les sept du bas au nom du taureau seul, ce qui clôture le service du taureau (règle du ve-khila : achever le taureau avant le bouc) ; puis il refait la série complète du bouc — une en haut, sept en bas — depuis le même mélange, avec l'intention du bouc. Les deux règles d'ordre sont respectées.
Ce qui rend la chose possible, c'est que la séparation n'est pas matérielle mais mentale : c'est la ma'hchava (l'intention) qui découpe le mélange en deux services. Les aspersions surnuméraires — le sang du bouc projeté pendant les sept du taureau, le sang du taureau projeté pendant la série du bouc — sont sans effet, parce qu'elles n'ont été voulues pour personne.
Les coupes se sont mélangées aux coupes : il donne, puis il recommence et donne,
Nouveau cas, et il faut bien voir en quoi il diffère du précédent. Ici le sang n'est pas mélangé du tout : chaque coupe contient un sang pur et entier. Ce qui a disparu, c'est l'étiquette — le Cohen Gadol ne sait plus laquelle contient le taureau et laquelle contient le bouc.
La difficulté n'est donc pas de séparer une matière, mais de garantir l'ordre : le taureau doit être achevé avant le bouc. Or une série donnée de la mauvaise coupe placerait le bouc en premier, et serait nulle. La solution est un raisonnement de type mah nafshakh (de toute façon) : on donne trois séries complètes — coupe A, coupe B, puis de nouveau coupe A. Rachi détaille les deux hypothèses ; dans les deux, deux séries consécutives valides tombent dans le bon ordre.
et il recommence encore et donne : trois fois en tout.
La guemara achève la phrase : trois séries. Le compte n'est pas arbitraire — c'est le minimum qui garantit le résultat dans les deux hypothèses. Deux séries ne suffiraient pas : si la première coupe était celle du bouc, la série 1 serait nulle et il ne resterait que la série 2, soit le taureau seul, sans le bouc.
On notera l'économie du procédé : la troisième série réutilise la coupe A. Il n'est pas nécessaire d'aller au-delà, car ce que l'on cherche n'est pas d'identifier les coupes mais de produire, quelle que soit la vérité cachée, une paire consécutive taureau-puis-bouc.
Une partie des sangs s'est mélangée et une partie ne s'est pas mélangée : il est évident que lorsqu'il asperge, c'est des sangs certains qu'il asperge.
Troisième configuration, intermédiaire entre les deux précédentes. Rachi décrit la scène : du sang s'est déversé des deux mizrakim (bassins) dans un troisième bassin vide — mais il en est resté dans chacun des deux premiers. On dispose donc à la fois de sang d'identité certaine et d'un mélange sans identité.
La première moitié de la question se résout d'elle-même : pechita, c'est évident — pour les aspersions, on se sert de ce qui est certain. Aucune raison d'aller chercher le mélange quand on a mieux. La vraie question, celle qui occupe toute la suite, porte sur le sort du troisième bassin.
Mais voici ce que nous demandons : ces sangs-là sont-ils des chirayim (restes), et vont-ils donc au yessod (la base de l'autel extérieur) — ou bien sont-ils des dehouyin (rejetés), et vont-ils à l'amah (le canal de la Azara) ?
Voici l'alternative, et elle n'a rien de théorique : elle décide de ce que l'on fait physiquement du contenu du troisième bassin.
Première branche : ce sang est un reste. Comme tout reste du sang d'un hatat, il est versé sur le yessod — la base de l'autel extérieur, du côté occidental (Zevahim 47a). C'est une destination sacrée : le sang achève son service.
Seconde branche : ce sang est rejeté (dahouy), parce qu'aucune des aspersions n'en est venue. Il part alors à l'amah, le canal qui traverse la Azara et emporte toutes ses souillures vers le torrent du Kidron. Ce n'est plus une fin de service, c'est une évacuation.
Rav Pappa dit : même selon celui qui dit qu'une coupe rend sa compagne des chirayim, cela ne vaut que là où, s'il avait voulu asperger, il aurait pu le faire. Mais celui-ci, dont il n'aurait pas pu asperger même s'il l'avait voulu — non.
Rav Pappa argumente à fortiori, en partant de la position la plus favorable à la thèse adverse. Il existe un débat, que la guemara citera dans un instant sous forme de braita : lorsqu'on a recueilli le sang d'un hatat dans plusieurs coupes et qu'on a donné toutes les aspersions depuis une seule, les autres coupes sont-elles des chirayim (destination yessod) ou des dehouyot (destination amah) ?
Rav Pappa concède l'avis indulgent — admettons qu'une coupe rende sa compagne chirayim — et y pose une condition : cela ne vaut que là où la coupe restée inutilisée aurait pu servir. Une coupe pleine du sang de la même bête reste, en droit, aspersible ; elle participe donc du service. Mais le contenu du troisième bassin, lui, n'a plus d'identité : il n'aurait pu servir en aucun cas. Il n'est pas un reste, il est rejeté.
Rav Houna berei de-Rav Yehochoua lui dit : au contraire ! Même selon celui qui dit qu'une coupe rend sa compagne une rejetée, cela ne vaut que là où il l'a rejetée de ses propres mains ; mais là où il ne l'a pas rejetée de ses propres mains — non.
Adrabba — au contraire : Rav Houna retourne exactement la figure de son interlocuteur. Lui aussi part de l'avis qui lui est le plus défavorable — celui qui tient qu'une coupe rend sa compagne dehouyah — et lui impose à son tour une condition.
Sa condition porte sur l'acte : le rejet suppose un geste de mise à l'écart, be-yadayim, de ses propres mains. Dans la braita, le Cohen a choisi une coupe et délaissé les autres : ce choix est un acte, il écarte. Ici, personne n'a rien écarté ; le sang s'est déversé tout seul dans un troisième bassin. Sans acte de rejet, pas de statut de rejeté.
Le désaccord est donc parfaitement net, et porte sur la nature du rejet : est-il un fait objectif (ce sang ne peut plus servir) ou le résultat d'une décision (on l'a mis de côté) ? La guemara ne tranchera pas ici ; elle passe à la braita qui fonde le débat supposé.
Car il a été enseigné : plus haut il est dit "et il déversera son sang", et plus bas il est dit "et il déversera tout son sang".
La guemara produit la source du débat que les deux amoraim tenaient pour acquis. Il s'agit de deux versets du chapitre 4 de Vayikra, qui décrivent l'un et l'autre le même geste — le déversement du reste du sang au pied de l'autel — mais dans des termes légèrement différents.
Le premier, à propos du hatat du nassi (le prince), dit : ve-et damo yichpokh, "et il déversera son sang". Le second, à propos du hatat de l'individu, dit : ve-et kol damah yichpokh, "et il déversera tout son sang". Un seul mot les sépare : kol, tout. C'est de ce mot que la braita va tirer le sort des coupes inutilisées.
D'où sait-on que, pour un hatat dont on a recueilli le sang dans quatre coupes et dont on a donné une aspersion de celle-ci et une aspersion de celle-là, toutes se déversent au yessod ? Le verset enseigne : "et il déversera tout son sang".
Premier cas de la braita, et il n'est pas litigieux. Le hatat ordinaire comporte quatre aspersions, une sur chacune des quatre cornes de l'autel extérieur. Si le sang a été recueilli dans quatre coupes et que chacune a servi pour une corne, chacune a participé au service.
On aurait pu croire que seule la première compte vraiment ; le mot kol ("tout son sang") l'exclut : toutes les coupes, sans exception, terminent au yessod. Rachi cite ici la version complète de la braita, avec sa suite et la position de R. Eliezer berabbi Chimon, et il en formule la conclusion sous la forme que la sougya présuppose : le tana kama tient qu'une coupe rend sa compagne rejetée, R. Eliezer berabbi Chimon qu'elle la rend chirayim.
On pourrait croire qu'il en va de même s'il a donné les quatre aspersions depuis l'une d'elles ; le verset enseigne : "et il déversera son sang" — celui-là se déverse au yessod, et les autres se déversent à l'amah. Rabbi Eliezer berabbi Chimon dit : d'où sait-on que, pour un hatat dont on a recueilli le sang dans quatre coupes et dont on a donné les quatre aspersions depuis l'une d'elles, toutes se déversent au yessod ?
Le verset enseigne : "et il déversera tout son sang".
Voici le cœur de la braita. Le cas change : les quatre aspersions ont été données depuis une seule coupe ; les trois autres n'ont jamais touché l'autel.
Le tana kama lit alors les deux versets comme une opposition. "Tout son sang" vise le premier cas ; "son sang", sans kol, vise le second et le restreint : celui-là, la coupe qui a servi, va au yessod — et les trois autres à l'amah. Une coupe rend donc ses compagnes rejetées.
R. Eliezer berabbi Chimon applique au contraire "tout son sang" précisément à ce cas-là : même les coupes qui n'ont pas servi terminent au yessod. Une coupe rend ses compagnes chirayim. On reconnaît exactement les deux positions que Rav Pappa et Rav Houna berei de-Rav Yehochoua invoquaient chacun comme point de départ de son argument.
Et selon Rabbi Eliezer berabbi Chimon, n'est-il pas écrit "et il déversera son sang" ? Rav Achi dit : cela vient exclure les restes de sang qui se trouvent dans le cou de la bête.
Objection de méthode : si R. Eliezer berabbi Chimon envoie tout au yessod, que fait-il du verset "et il déversera son sang", sans kol ? Un mot du verset ne peut pas rester sans emploi.
Rav Achi lui trouve un objet, et cet objet est concret : le sang qui continue de sourdre du cou de la bête après la collecte. Ce sang-là n'a jamais été recueilli dans un récipient de service ; il ne fait pas partie du sang de l'offrande. Le verset restrictif le vise : lui n'ira pas au yessod, il sera balayé vers l'amah avec le reste des écoulements de la Azara.
Ainsi les deux versets trouvent chacun leur emploi chez R. Eliezer berabbi Chimon, et sa position tient. C'est le dernier mot de la guemara sur ce bloc : la question du troisième bassin, elle, reste formellement ouverte.
"Il versa le sang du taureau dans le sang du bouc." Nous avons donc enseigné conformément à celui qui dit : on mélange pour les cornes. Car il a été dit : Rabbi Yochiya et Rabbi Yonatan — l'un dit : on mélange, et l'autre dit : on ne mélange pas.
Changement de registre : on quitte les accidents pour un mélange voulu. La Michna décrit le Cohen Gadol qui, avant les aspersions sur les cornes de l'autel d'or, verse le sang du taureau dans celui du bouc pour n'avoir plus qu'un seul sang.
La guemara constate aussitôt que cette Michna prend parti dans une controverse : meravin le-karanot — mélange-t-on les deux sangs en vue des cornes ? Rabbi Yochiya et Rabbi Yonatan s'opposent, et la guemara ne sait pas encore lequel dit quoi. Rachi donne le fondement du refus : le verset dit mi-dam ha-par ou-mi-dam ha-sair, "du sang du taureau et du sang du bouc" — ce que l'on peut lire comme deux prises distinctes.
Le Tossefot ouvre ici une longue discussion de mélanges : puisque le sang du taureau est plus abondant que celui du bouc, pourquoi la guemara de Menahot tire-t-elle de ce verset que "les choses qui montent ne s'annulent pas" plutôt que de raisonner par richon richon batel — chaque première goutte annulée à mesure ? Réponse : ce principe ne vaut pas pour un jet épais, et le mizrak versait un jet épais.
Concluons donc que c'est Rabbi Yochiya qui a dit "on mélange", puisqu'il enseigne : bien que "yahdav" (ensemble) ne soit pas écrit, c'est comme si "yahdav" était écrit.
La guemara tente d'attribuer les positions. Rabbi Yochiya est connu pour une règle générale de lecture : lorsque le verset nomme deux sujets côte à côte, ils sont pris ensemble par défaut, même sans le mot yahdav. Rabbi Yonatan tient l'inverse : ils restent distincts tant que le verset n'a pas dit expressément yahdav.
Rachi rappelle le lieu où cette règle se lit le plus clairement, la braita de Sanhédrin 66a sur "l'homme qui maudit son père et sa mère". Pour Rabbi Yochiya, la première partie du verset ne viserait que celui qui maudit les deux ensemble ; il faut la suite du verset — "son père il a maudit, sa mère il a maudit" — pour rendre coupable celui qui n'en maudit qu'un. Pour Rabbi Yonatan, le verset se laisse entendre des deux manières d'emblée.
Appliquée ici : "du sang du taureau et du sang du bouc" désignerait, pour Rabbi Yochiya, les deux ensemble — donc mélangés.
Tu peux même dire que c'est Rabbi Yonatan : ici c'est différent, car il est écrit "une seule".
La guemara refuse l'identification. Elle n'est pas contrainte : même Rabbi Yonatan, qui sépare par défaut, pourrait souscrire à la Michna, parce qu'un autre mot du texte impose le mélange.
Ce mot est ahat. Rachi renvoie à Chemot 30:10 : ve-khipper Aharon al karnotav ahat ba-chana — "Aharon fera expiation sur ses cornes une seule fois dans l'année". Une — et non deux. Chaque corne ne reçoit qu'une application, ce qui interdit d'y porter successivement le sang du taureau puis celui du bouc. Il faut donc les avoir mélangés au préalable.
L'argument est solide, et il découple la question : on peut tenir la règle de lecture de Rabbi Yonatan et pratiquer quand même le mélange, pour une raison propre à ce service.
Il a été enseigné [une braita] contraire aux réponses données : "et il prendra du sang du taureau et du sang du bouc" — pour qu'ils soient mélangés ; paroles de Rabbi Yochiya.
Retournement final. Une braita nomme expressément Rabbi Yochiya comme l'auteur de l'avis "pour qu'ils soient mélangés", et le tire du verset lui-même, non du mot ahat. La réponse précédente — chinouyin, les échappatoires — tombe : c'est bien la règle de lecture de Rabbi Yochiya qui fonde le mélange, et Rabbi Yonatan, lui, tient qu'on ne mélange pas. La Michna suit donc Rabbi Yochiya, exactement comme la première hypothèse le supposait.
Le Tossefot, dans une des gloses les plus longues du chapitre, exploite ce résultat. Il note d'abord que la guemara aurait pu invoquer les braitot de Zevahim 42b et Menahot 16b comptant "quarante-sept" ou "quarante-huit" aspersions de Kippour — dont les comptes n'ont de sens que si l'on ne mélange pas — mais qu'elle a préféré celle où Rabbi Yonatan est nommé. Il soulève ensuite une difficulté sur Rabbi Yehouda (Houlin 79a / Menahot 22a), la résout en distinguant l'exégèse de ahat, puis s'étonne de la position même de Rabbi Yonatan et discute longuement le parallèle des libations (Menahot 91a), jusqu'à proposer deux lectures personnelles du verset.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).