Sougya : Le daf s'ouvre sur la fin de la controverse entre R. Yochiya et R.
Yonatan à propos des quatre cornes de l'autel d'or : le kohen gadol y applique-t-il un sang unique, obtenu en mélangeant celui du taureau et celui du bouc, ou bien fait-il deux tournées séparées ? Chacun mobilise les mêmes deux versets -- « du sang du taureau et du sang du bouc » (Lv 16,18) et « achat », une seule fois (Ex 30,10) -- mais leur fait dire l'inverse : pour R.
Yochiya, achat prouve l'unité du sang ; pour R. Yonatan, il ne fait que limiter chaque sang à une seule série de dons.
Une baraita anonyme tranche comme R. Yochiya, et les Tossefot consacrent une longue glose à montrer que « comme R.
Yochiya » ne veut pas dire « c'est lui ». La seconde moitié du daf change de registre : partant du membre de michna « il a mis le plein dans le vide », Rami bar Hama demande à Rav Hisda si un ustensile emboîté dans un autre fait écran entre la main du kohen et le sang -- un type dans son propre type fait-il hatzitza ?
La preuve tirée de la michna est réfutée, celle tirée du kohen debout sur le pied de son compagnon également (un pied ne s'annule pas). Une version alternative reformule la question comme portant sur la convenance du geste, et la tranche par une derasha : deux ustensiles pour un seul service.
Suit la question symétrique du siv, fibre de palmier posée au fond du bassin -- un corps d'une autre nature, mais poreux : la preuve de l'éponge dans la chouket est écartée parce que l'eau est fluide là où le sang est épais, et la seconde version conclut par un critère de matière : pour le sang, kacher ; pour le kometz, passoul.
Rabbi Yonatan dit : il asperge de celui-ci (le sang du taureau) à part, et de celui-là (le sang du bouc) à part -- sans les mélanger. Rabbi Yochiya lui dit : mais n'est-il pas déjà dit « achat » (une seule fois) !
Nous sommes au cœur de la michna de Yoma 5,4 : après les aspersions dans le Saint des saints puis dans le Heikhal, le kohen gadol vient à l'autel d'or et met du sang sur ses quatre cornes. La michna dit qu'il a versé le sang du taureau dans le sang du bouc. Toute la question est de savoir si ce mélange vaut aussi pour les keranot (les cornes).
R. Yonatan tient qu'on ne mélange pas : deux séries de dons, l'une au sang du taureau, l'autre au sang du bouc. R. Yochiya lui oppose le mot achat (Ex 30,10 : « une seule fois par an ») : une seule application par corne -- donc les sangs sont nécessairement unis.
Rabbi Yonatan lui dit : mais n'est-il pas déjà dit « du sang du taureau et du sang du bouc » (Lv 16,18) ! Si c'est ainsi, pourquoi est-il dit « achat » ?
Pour t'enseigner : une seule (série de dons) et non deux du sang du taureau ; une seule et non deux du sang du bouc.
R. Yonatan retourne l'argument. Le verset qui commande le rite des cornes nomme séparément le sang du taureau et le sang du bouc : c'est la preuve que les deux restent distincts. Le mot achat ne sert alors pas à les unir, mais à limiter le nombre : une seule tournée des quatre cornes pour chaque sang, pas deux.
Le fait que chacun invoque le même mot dans un sens opposé confirme, pour la guemara, que R. Yochiya et R. Yonatan sont bien en désaccord sur ce point précis.
On a enseigné une autre baraita : « et il prendra du sang du taureau et du sang du bouc » -- (cela enseigne) qu'ils doivent être mélangés l'un à l'autre. Tu dis qu'ils doivent être mélangés l'un à l'autre, ou peut-être n'en est-il rien, et (il asperge) de celui-ci à part et de celui-là à part ?
Le verset dit : « achat ». -- Et cette baraita anonyme suit Rabbi Yochiya.
Une baraita anonyme (setama) reprend exactement le raisonnement de R. Yochiya : elle pose l'alternative, puis la tranche par achat. La guemara la rattache donc à R. Yochiya.
Les Tossefot (sur le segment 0) s'arrêtent longuement ici : si R. Yochiya déduit déjà le mélange de sa règle de langue, pourquoi la baraita a-t-elle besoin de achat ? Leur réponse : l'expression « comme R. Yochiya » ne signifie pas que c'est lui, seulement qu'elle aboutit au même résultat -- éventuellement par une autre voie, et peut-être s'agit-il en réalité de R. Yehouda.
« Il a mis le plein dans le vide, etc. » (citation de la michna). Rami bar Hama demanda à Rav Hisda : s'il a posé un mizrak (bassin du service) à l'intérieur d'un mizrak, et y a recueilli le sang -- quelle est la loi ?
Un type dans son propre type fait-il écran (hotzetz), ou ne fait-il pas écran ?
Nouvelle sougya, ouverte par la suite de la michna : « il a mis le plein dans le vide ». Rami bar Hama en tire une question de portée générale, qui déborde Yom Kippour : Rachi précise qu'elle vaut pour toutes les kabalot (réceptions du sang) de toute l'année.
Le problème : le verset dit « et le kohen prendra du sang » -- la prise doit être celle du kohen. S'il tient le bassin extérieur et que le sang est dans le bassin intérieur, le bassin extérieur constitue-t-il une hatzitza (interposition) ? La question est ciblée : ici l'écran est de même nature que ce qu'il porte -- un bassin dans un bassin, min be-mino. Pour un corps étranger, disent les Tossefot, l'invalidité serait évidente.
Il lui dit : nous l'avons appris (dans notre michna) : « il a mis le plein dans le vide ». N'est-ce pas (à comprendre ainsi) : il a posé un mizrak plein à l'intérieur d'un mizrak vide ?
Rav Hisda tente de résoudre la question par la michna elle-même. Si « mettre le plein dans le vide » signifie emboîter un bassin dans l'autre, alors la michna elle-même valide l'emboîtement : min be-mino ne fait pas écran.
Rachi ajoute la pièce manquante du raisonnement : ici aussi le verset dit « ve-lakah -- et il prendra du sang du taureau et du sang du bouc », et cette « prise » consiste précisément à tenir le mizrak. Si la michna admet l'emboîtement pour ce geste, la question est réglée.
Non : (la michna veut dire) qu'il a versé un mizrak plein dans un mizrak vide. -- Mais le début (de la michna) l'a déjà enseigné : « il a versé le sang du taureau dans le sang du bouc » ! -- (Ce second versement sert) à bien bien les mélanger.
Rami bar Hama refuse la preuve : « mettre le plein dans le vide » décrit un versement, pas un emboîtement. Objection de Rav Hisda : la michna vient de dire qu'il a versé le sang du taureau dans celui du bouc -- elle se répéterait.
Réponse : il ne s'agit pas d'une répétition mais d'une seconde opération. Rachi l'expose clairement : après le premier transvasement, il reverse le bassin plein dans le bassin désormais vide. Ce va-et-vient à une fonction technique -- kedei le-arevan yafe yafe, pour que les deux sangs soient parfaitement homogènes. La question de Rami bar Hama reste donc ouverte.
Viens et entends (une preuve) : s'il se tenait debout sur un ustensile, ou sur le pied de son compagnon -- (le service est) passoul (invalide) ! -- Le pied est différent, car il ne peut pas l'annuler.
Nouvelle tentative de preuve, tirée d'une autre halakha : le kohen doit se tenir directement sur le dallage (ritzpa) de la azara. L'école de R. Yichmael l'apprend d'une comparaison (Zevahim 24a) : le dallage sanctifie comme les kelei charet sanctifient, donc l'exigence de contact sans écran vaut pour les deux. Or la baraita invalide même celui qui se tient sur le pied d'un autre kohen : un pied sur un pied, c'est bien min be-mino, et cela fait écran !
La guemara écarte la preuve par une distinction fine : le pied du compagnon ne peut pas être annulé (bitoul). Un homme vivant ne renonce pas à son pied au profit du service d'un autre : le pied garde son identité propre, et fait donc écran. Un bassin vide, lui, n'a aucune volonté : on peut considérer qu'il s'efface devant le bassin qui porte le sang.
Certains disent : voici ce qu'il lui demanda -- est-ce là une manière de servir (derekh cherout), ou n'est-ce pas une manière de servir ? Viens et entends, car l'école de Rabbi Yichmael a enseigné : « tous les ustensiles du service avec lesquels ils servent dans le sanctuaire » (Nb 4,12) -- deux ustensiles et un seul service.
Version alternative (ikka de-amri) de la question de Rami bar Hama. Elle ne portait pas sur la hatzitza -- question de validité technique du contact -- mais sur la convenance du geste : servir avec deux ustensiles emboîtés, est-ce une façon acceptable de faire le service ?
Cette version-là trouve sa réponse. La baraita de l'école de R. Yichmael lit le verset dans le détail : kelim est au pluriel, mais yechartou bam désigne un seul service. Deux ustensiles pour une seule avoda : la Tora envisage donc elle-même cette configuration -- c'est bien une manière de servir.
Rami bar Hama demanda à Rav Hisda : s'il a placé du siv (la fibre qui pousse autour du palmier) à l'intérieur du mizrak et y a recueilli le sang -- quelle est la loi : un type dans ce qui n'est pas son type fait-il écran, ou ne fait-il pas écran ? Puisqu'il est poreux (le sang le traverse), il ne fait pas écran -- ou peut-être n'y a-t-il pas de différence ?
Deuxième question, symétrique de la première : cette fois l'écran est d'une autre nature que le bassin -- min be-che-eino mino. En principe, les Tossefot l'ont dit, un corps étranger fait écran de façon évidente. Mais le siv a une propriété particulière : Rachi le décrit comme une fibre souple, enroulée autour du tronc du palmier, qui absorbe le sang et le laisse suinter de tous côtés.
D'où le doute, formulé par la guemara elle-même : keivan de-mehalhel -- puisque le liquide traverse la matière et finit par toucher la paroi du bassin, il n'y a peut-être pas d'écran du tout. Ou bien la présence d'un corps étranger suffit-elle à invalider, quoi qu'il en soit de la porosité ?
Il lui dit : nous l'avons appris (dans une michna) : « il puise et continue jusqu'à ce qu'il atteigne l'éponge » ! -- L'eau est différente, car elle est fluide.
Rav Hisda produit une preuve tirée de la michna de Para (6,3), sur la sanctification des eaux de la vache rousse. On mélange les cendres à de l'eau vive dans une chouket (auge de pierre taillée au bord de la source), qui tient lieu d'ustensile. Si une éponge s'y trouve, seule l'eau qu'elle a absorbée est passoul : pour le reste, on puise jusqu'à atteindre l'éponge -- donc l'éponge ne fait pas écran entre l'eau et l'ustensile, bien qu'elle soit d'une autre nature.
Réfutation : chani maya de-klichi -- l'eau est fluide, elle s'infiltre à coup sûr jusqu'à la paroi. Le sang, dit Rachi, est épais : rien ne garantit qu'il atteigne le bassin. La question reste ouverte.
Certains disent : voici comment il lui trancha (la question) -- pour le sang : kacher (valide) ; pour le kometz (la poignée prélevée de l'oblation) : passoul.
Seconde version de l'échange : Rav Hisda n'a pas seulement repoussé une preuve, il a donné une réponse -- et cette réponse fait de la consistance de la matière le critère.
Le sang est fluide : il traverse le siv, atteint la paroi du mizrak, la kabala est valide. Le kometz -- la poignée de farine que le kohen prélève de la minha et qui doit ensuite être sanctifiée dans un keli -- est une pâte compacte : elle reste posée sur la fibre sans jamais toucher l'ustensile. Rachi souligne la correspondance : le kidouch du kometz dans l'ustensile est, pour l'oblation, l'exact équivalent de la kabala du sang pour le sacrifice animal. Même exigence de contact, même ustensile, mais deux verdicts opposés -- parce que l'un des deux traverse et l'autre non.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).