Sougya : Le daf quitte le Saint des saints pour la dernière station du sang : l'autel d'or, une amah sur une amah, que la michna identifie à « l'autel qui est devant Hachem ». Elle y décrit l'ordre des quatre cornes (nord-est, nord-ouest, sud-ouest, sud-est), le sens du trait de sang -- de bas en haut partout sauf sur la corne qui fait face au kohen --, les sept aspersions sur le tohoro, puis le sort des restes de sang : yesod occidental pour les hatat intérieures, yesod méridional pour les extérieures, la amah, le Kidron, les jardiniers, et la me'ila si l'on en profite sans payer.
La guemara commence par deux baraitot symétriques de R. Nehemia qui fixent, à partir de deux mots apparemment superflus, où se tient le kohen quand il asperge vers le parokhet : en dedans de l'autel à Yom Kippour, en dehors pour le par hé'elem davar.
Vient ensuite la grande mahloket : R. Akiva fait commencer au sud-est et contourner par la gauche, R.
Yossi HaGelili au nord-est et par la droite, chacun ayant à l'esprit une architecture différente des parokhot. Tous s'accordent pourtant sur un point : la corne rencontrée en premier n'est jamais servie en premier, car « il sortira vers l'autel » veut dire : jusqu'à être sorti de tout l'autel (Chemouel).
Reste à comprendre pourquoi R. Akiva contredit la règle du tour par la droite de Rami bar Ye'hezkel -- et la réponse est un arbitrage entre deux principes : le verset l'oblige à différer la corne qu'il rencontre, ein maavirin al ha-mitsvot l'oblige à y revenir au plus vite.
MICHNA. « Il sortira vers l'autel qui est devant Hachem » (Lv 16,18) : c'est l'autel d'or.
Il commença à purifier (mehate) en descendant. D'où commence-t-il ?
De la corne nord-est, puis nord-ouest, puis sud-ouest, puis sud-est. L'endroit où il commence pour un hatat sur l'autel extérieur -- c'est là qu'il achevait sur l'autel intérieur.
Après les aspersions du Saint des saints et celles faites vers le parokhet, le kohen gadol arrive au dernier poste : l'autel d'or, dit aussi autel intérieur, une amah sur une amah, haut de deux amot. La michna commence par identifier l'autel du verset : « devant Hachem » ne peut désigner que celui qui se trouve dans le Heikhal.
Vient ensuite la question qui occupera tout le daf : par quelle corne commence-t-il ? Notre michna répond nord-est, puis nord-ouest, sud-ouest, sud-est. Et elle donne un moyen de le retenir : la corne sud-est est celle par laquelle on commence le hatat sur l'autel extérieur (Zevahim 53a) ; sur l'autel intérieur, c'est celle par laquelle on finit. Les deux autels sont l'exact miroir l'un de l'autre.
Le mot mehate ve-yored -- il purifie en descendant -- n'est pas décoratif : Rachi y lit déjà une position du corps et une contrainte très concrète, celle du sang qui risque de couler dans la manche.
Rabbi Eliezer dit : il se tenait à sa place et purifiait (mehate).
Première divergence : faut-il faire le tour de l'autel à pied ? Le tana de la michna suppose une hakafa be-regel : le kohen se déplace, si bien qu'à chaque station la corne servie est celle qui se trouve devant lui. R. Eliezer, lui, tient qu'il ne bouge pas : l'autel ne fait qu'une amah de côté, tout est à portée de bras.
La conséquence se lira dans le segment suivant : s'il ne bouge pas, une seule corne est vraiment « devant lui », et c'est la seule pour laquelle le geste s'inverse.
Et sur toutes il donnait de bas en haut, sauf sur celle-là qui était devant lui, sur laquelle il donnait de haut en bas. Il aspergea sept fois sur le tohoro de l'autel.
Et les restes du sang, il les versait sur le yesod (soubassement) occidental de l'autel extérieur ; et ceux de l'autel extérieur, il les versait sur le yesod méridional. Les uns et les autres se mélangent dans la amah (le canal) et sortent vers le torrent du Kidron ; on les vend aux jardiniers pour l'engrais, et l'on est coupable de me'ila à leur égard.
Trois choses dans ce membre de michna. D'abord le sens du geste : de bas en haut partout, sauf à la corne qui lui fait face, où il trace de haut en bas -- affaire de main et de manche, comme l'explique Rachi.
Ensuite les sept aspersions sur le tohoro de l'autel (Lv 16,19). Le mot tohoro est obscur et la guemara l'expliquera plus loin ; il désigne la surface même de l'autel, une fois les braises écartées.
Enfin les chirayim, les restes de sang : ceux des hatat intérieures au yesod occidental, ceux des hatat extérieures au yesod méridional. Ils finissent mélangés dans le canal de la azara, écoulés vers le Kidron, vendus aux jardiniers comme engrais. La dernière clause est la plus lourde : ils restent des biens consacrés, et celui qui en profite sans payer commet une me'ila.
GUEMARA. Nos maîtres ont enseigné : « Il sortira vers l'autel » -- que vient enseigner (ce verset) ?
Rabbi Nehemia dit : puisque nous trouvons, à propos du taureau qui vient pour l'ensemble des commandements (par hé'elem davar), que le kohen se tient hors de l'autel et asperge vers le parokhet au moment où il asperge, on aurait pu croire qu'ici aussi il en va de même --
La guemara s'attaque au mot le plus banal du verset : ve-yatsa, « il sortira ». Pourquoi l'écrire ? Le kohen doit de toute façon passer par l'autel d'or en revenant.
R. Nehemia répond par une comparaison. Dans un autre service -- le par hé'elem davar, taureau apporté quand la communauté a erré, et le taureau du kohen machiah --, le kohen asperge lui aussi vers le parokhet, mais depuis l'extérieur de l'autel, c'est-à-dire du côté est, l'autel s'interposant entre lui et le parokhet. Sans notre verset, on aurait aligné Yom Kippour sur ce modèle-là.
Le verset dit : « il sortira vers l'autel ». Où était-il ?
À l'intérieur de l'autel (du côté ouest, entre l'autel et le parokhet).
La conclusion de la première baraita. Le mot ve-yatsa rétroagit : puisqu'il faut « sortir vers l'autel », c'est qu'auparavant on était à l'intérieur, c'est-à-dire du côté occidental, entre l'autel d'or et le parokhet. Le mot ne décrit pas un déplacement anodin, il fixe une position.
On a enseigné une autre (baraita) : « devant Hachem » -- que vient enseigner ? Rabbi Nehemia dit : puisque nous trouvons, pour le taureau et le bouc de Yom Kippour, que le kohen se tient à l'intérieur de l'autel et asperge vers le parokhet au moment où il asperge, on aurait pu croire qu'ici aussi il en va de même --
La symétrie est parfaite, et c'est ce qui fait la beauté du passage. La première baraita partait du par hé'elem davar pour éclairer Yom Kippour ; celle-ci part de Yom Kippour pour éclairer le par hé'elem davar. Le même R. Nehemia, la même structure de raisonnement, et deux versets différents pour bloquer l'analogie dans chaque sens.
Le verset dit : « l'autel de l'encens aromatique devant Hachem, qui est dans la Tente d'assignation » (Lv 4,7) -- l'autel est devant Hachem, et le kohen n'est pas devant Hachem. Comment cela ?
Il se tient hors de l'autel et asperge.
La derasha est d'une grande économie. Les mots lifnei Hachem sont apparemment superflus : l'autel de l'encens, on sait bien où il se trouve. S'ils sont écrits, c'est pour désigner l'autel et lui seul comme étant « devant Hachem ».
Or si l'autel est devant Hachem et que le kohen ne l'est pas, c'est que l'autel s'interpose entre le kohen et le parokhet : le kohen reste du côté est. Une position dans l'espace déduite d'un mot en apparence redondant.
« Il commença à purifier en descendant, etc. » -- Nos maîtres ont enseigné : il commença à purifier en descendant. D'où commençait-il ?
De la corne sud-est, puis sud-ouest, puis nord-ouest, puis nord-est : paroles de Rabbi Akiva. Rabbi Yossi HaGelili dit : de la corne nord-est, puis nord-ouest, puis sud-ouest, puis sud-est.
La baraita oppose deux ordres exactement inverses. R. Yossi HaGelili soutient l'ordre de notre michna (NE, NO, SO, SE) ; R. Akiva soutient l'ordre miroir (SE, SO, NO, NE).
Rachi remonte à la cause. Tout dépend de par où le kohen sort du Saint des saints, ce qui dépend à son tour du nombre de parokhot et du côté de leur ouverture. R. Akiva tient qu'il y en avait deux, l'extérieure ouverte au sud : il sort donc par le sud et rencontre d'abord la corne sud-ouest. R. Yossi HaGelili tient qu'il n'y en avait qu'une, ouverte au nord : il sort par le nord et rencontre d'abord la corne nord-ouest.
Dans les deux cas, la corne rencontrée en premier est écartée -- la suite de la guemara expliquera pourquoi.
L'endroit où Rabbi Yossi HaGelili commence, c'est là que Rabbi Akiva achève ; et l'endroit où Rabbi Akiva commence, c'est là que Rabbi Yossi HaGelili achève.
Remarque de la guemara, et elle n'est pas qu'esthétique : les deux positions ne se recouvrent sur aucun point du parcours. Ce n'est pas un décalage, c'est une inversion complète -- le début de l'un est la fin de l'autre. Ce constat prépare la question suivante : y a-t-il un principe général qui les départage ?
En tout cas, pour tous, sur la corne qu'il rencontre en premier -- il ne fait rien. Quelle en est la raison ?
Chemouel a dit : parce que le verset dit « il sortira vers l'autel » : jusqu'à ce qu'il soit sorti de tout l'autel.
Voici le point d'accord, et il est instructif. Le kohen vient de l'ouest ; c'est donc une corne occidentale qu'il rencontre en premier -- sud-ouest pour R. Akiva, nord-ouest pour R. Yossi HaGelili. Ni l'un ni l'autre n'y commence.
Chemouel en donne la raison, et c'est de nouveau le mot ve-yatsa : « il sortira vers l'autel » ne veut pas dire qu'il approche l'autel, mais qu'il dépasse l'autel tout entier. Tant qu'une partie de l'autel est encore devant lui, il n'est pas encore « sorti ».
Et selon Rabbi Akiva, qu'il contourne donc par la droite ! Dirons-nous qu'ils sont en désaccord sur (l'enseignement de) Rami bar Ye'hezkel ?
L'objection. Le kohen se tient à l'est de l'autel, face à l'ouest : sa droite est donc le nord. Or R. Akiva le fait partir au sud-est et tourner vers le sud-ouest : il contourne par la gauche. Cela heurte une règle bien connue du Mikdach, selon laquelle tout tour se fait par la droite.
Première hypothèse de la guemara : la mahloket porterait sur cette règle même -- R. Yossi HaGelili l'accepterait, R. Akiva la refuserait.
Car Rami bar Ye'hezkel a dit : la mer que fit Salomon -- « elle se tenait sur douze bœufs : trois tournés vers le nord, trois tournés vers l'ouest, trois tournés vers le sud et trois tournés vers l'est ; la mer était posée sur eux, par-dessus, et toutes leurs parties arrière étaient tournées vers l'intérieur » (II Chroniques 4,4). Tu apprends de là que tous les tours que tu tournes ne doivent se faire que par la droite, vers l'est.
L'un tient (l'enseignement de) Rami bar Ye'hezkel, et l'autre ne le tient pas.
La source de la règle est étonnante : ce n'est pas une loi énoncée, c'est l'ordre dans lequel un verset énumère. Décrivant la mer d'airain du Temple de Salomon, l'Écriture nomme les quatre groupes de bœufs dans l'ordre nord, ouest, sud, est. Rami bar Ye'hezkel y lit le sens de rotation normatif : celui qui contourne, contourne par la droite.
Rachi ajoute une précision de philologue sur les mots « vers l'est » : ils n'ont pas leur place ici, ils viennent du contexte de Zevahim, où il est question de la rampe (kevech) située au sud -- celui qui y monte et tourne à droite tourne effectivement vers l'est. La formule s'est figée et on la cite telle quelle dans tout le Talmud.
Non : tous tiennent (l'enseignement de) Rami bar Ye'hezkel, et ici ils sont en désaccord sur ceci : l'un tient qu'on apprend l'intérieur de l'extérieur, et l'autre tient qu'on n'apprend pas l'intérieur de l'extérieur.
La guemara refuse de faire de R. Akiva un opposant à une règle aussi bien établie. Elle déplace le désaccord : il porte sur une question de méthode, pas de rotation.
Yalfinan penim mi-houts : peut-on transposer à l'autel intérieur l'ordre des cornes de l'autel extérieur ? R. Yossi HaGelili dit oui -- et l'ordre de l'autel extérieur, qui va bien par la droite, s'impose alors ici. R. Akiva dit non : le service de l'intérieur a sa logique propre, et il faudra (segment suivant) lui trouver un autre fondement.
Et Rabbi Akiva : soit, il n'apprend pas l'intérieur de l'extérieur -- mais alors, s'il veut qu'il fasse ainsi, et s'il veut qu'il fasse autrement ! Rabbi Akiva pourrait te dire : en stricte logique (mi-dina), c'est sur la corne qu'il rencontre en premier qu'il devrait faire en premier, comme l'a dit Rech Lakich : on ne passe pas outre les mitsvot (ein maavirin al ha-mitsvot).
Objection redoutable : ne pas apprendre l'intérieur de l'extérieur, c'est se retrouver sans règle du tout. Pourquoi alors R. Akiva impose-t-il un ordre précis plutôt que de laisser le choix ?
Réponse : il y a bien un principe, mais un autre -- ein maavirin al ha-mitsvot, on ne passe pas devant une mitsva pour la remettre à plus tard. Ce qui se présente en premier doit être fait en premier. En stricte logique, R. Akiva devrait donc commencer par la corne sud-ouest, celle qu'il rencontre en sortant.
Et pourquoi ne le fait-il pas ? Parce qu'il est écrit « il sortira vers l'autel » : jusqu'à ce qu'il soit sorti de tout l'autel.
Et puisqu'il a donné sur cette corne-là (la sud-est), il revient ensuite à la corne où il aurait été tenu de donner en premier.
La résolution. Deux exigences se heurtent : ein maavirin voudrait qu'il commence par la corne sud-ouest ; ve-yatsa le lui interdit, car il faut d'abord avoir dépassé tout l'autel. Le verset l'emporte, et il part donc du sud-est.
Mais ein maavirin n'est pas abandonné pour autant : il garde une force résiduelle. Ayant commencé au sud-est, R. Akiva le fait revenir immédiatement sur la corne sud-ouest, celle qui avait été délaissée malgré lui. D'où le tour par la gauche : c'est le prix à payer pour réparer au plus vite le retard imposé par le verset.
Autrement dit, R. Akiva ne rejette pas Rami bar Ye'hezkel par principe -- il lui fait céder le pas devant une exigence plus urgente.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).