Sougya : Le daf poursuit la mahloket ouverte à la fin de 60a entre Rabbi Yehouda et Rabbi Nehemia sur la portée du mot 'houka dans le verset 'houkat olam... à'hat ba-chana : jusqu'où l'ordre du service de Kippour est-il me'akev, c'est-à-dire indispensable au point que l'inverser revienne à n'avoir rien fait ? La première formulation -- le lieu contre les choses -- est aussitôt écartée, car le mot lieu ne figure pas dans le verset ; la guemara refonde alors la mahloket sur la répartition de deux mots restrictifs, zot et à'hat, que Rabbi Yehouda dépense sur les vêtements blancs du dehors et les vêtements d'or, tandis que Rabbi Nehemia les dépense sur les vêtements d'or et sur les chirayim, les restes du sang versés au yessod.
Une baraita sur ve-khila mekhaper et ha-kodech, où Rabbi Akiva et Rabbi Yehouda inversent la dépendance entre achevé et expié, sert de preuve que Rabbi Yehouda tient les chirayim pour indispensables, et Rabbi Yo'hanan et Rabbi Yehochoua ben Levi divergent sur la portée de cette baraita : simple machma'out dorchin, ou désaccord réel sur les chirayim. La guemara confronte alors Rabbi Yo'hanan à une déclaration contraire qu'il a faite dans Zeva'him et laisse la difficulté ouverte -- kachya -- ce qui déclenche chez Tossefot la plus longue glose du daf, cinq objections suivies de la solution du Ritsba, qui sépare le fait d'être indispensable du fait de rendre passible celui qui offre au-dehors.
Le daf se clôt sur Rabbi Hanina et la 'hafina de l'encens faite avant l'abattage du taureau : elle se défend par le principe tsorekh pnim ke-fnim dami, un geste requis pour le dedans compte comme le dedans, mais la michna du sang répandu vient aussitôt l'ébranler, et l'objection reste suspendue jusqu'à 61a.
Rabbi Yehouda tient : [à'hat ba-chana, une fois l'an, désigne] le LIEU où l'on obtient l'expiation une fois l'an. Et Rabbi Nehemia tient : les CHOSES par lesquelles on obtient l'expiation une fois l'an.
Le daf reprend en pleine mahloket, héritée de 60a. Les deux Tanaim lisent le même verset (Lévitique 16:34) : 'houkat olam... à'hat ba-chana. Le mot 'houka est le marqueur classique de ce qui est me'akev : indispensable, au point que l'inverser revient à n'avoir rien fait. Toute la question est de savoir sur quelle portion du service ce marqueur exerce sa juridiction.
Rabbi Yehouda lit à'hat ba-chana comme la désignation d'un lieu : le seul endroit où l'on pénètre une fois l'an, le Saint des saints. Rabbi Nehemia y lit la désignation d'un type d'acte : tout ce qui participe de cette expiation annuelle, ce que Rachi précise comme incluant le vêtement. La ligne de partage passe donc entre un critère spatial et un critère vestimentaire.
Est-ce à dire que, pour Rabbi Yehouda, le mot lieu serait écrit [dans le verset] ? Non.
Voici plutôt la raison de Rabbi Yehouda : il est écrit zot (ceci) et il est écrit à'hat (une fois). L'un vient exclure les vêtements blancs au-dehors, et l'autre vient exclure les vêtements d'or.
La guemara refuse la première formulation : elle était commode mais infidèle au texte. Le mot makom (lieu) ne figure nulle part dans le verset ; on ne peut donc pas faire dire à Rabbi Yehouda qu'il l'y lit. Il faut refonder sa position sur des mots réellement présents.
Ces mots sont zot et à'hat, deux termes restrictifs. En herméneutique talmudique, un mot restrictif est un mi'out : il vaut exclusion. Deux mi'outim autorisent deux exclusions. Rabbi Yehouda les dépense sur les deux catégories qu'il veut mettre hors de la 'houka : les services en vêtements blancs accomplis au-dehors, et l'ensemble du service en vêtements d'or.
Et Rabbi Nehemia ? L'un vient exclure les vêtements d'or, et l'autre vient exclure les chirayim (les restes du sang), qui ne sont pas indispensables.
Et Rabbi Yehouda [que dit-il des chirayim] ? S'ils sont indispensables -- ils sont indispensables ; et s'ils ne le sont pas -- ils ne le sont pas.
Rabbi Nehemia dispose des mêmes deux mi'outim mais les répartit autrement. Puisque son critère est le vêtement, il n'a pas besoin d'exclure ce qui se fait en blanc au-dehors : il l'inclut. Son second mi'out lui sert donc à retirer un cas particulier de sa propre règle, les chirayim -- le sang qui reste dans la coupe une fois les aspersions faites, et que l'on verse au yessod, le socle de l'autel.
La réponse de Rabbi Yehouda sur les chirayim est purement logique et n'appelle aucun verset : ils sont solidaires du régime des autres services du dehors. Rachi en donne la raison de fond : les chirayim sont eux aussi une avoda dont dépend l'expiation, rien ne justifie de les singulariser. La formule et qu'as-tu vu pour aller les exclure, eux ? est l'exact renversement du procédé de Rabbi Nehemia.
Comme il a été enseigné : ve-khila mekhaper et ha-kodech (et il achèvera d'expier le sanctuaire) -- s'il a expié, il a achevé ; et s'il n'a pas expié, il n'a pas achevé. Telles sont les paroles de Rabbi Akiva.
Rabbi Yehouda lui dit : pourquoi ne dirait-on pas plutôt : s'il a achevé, il a expié ; et s'il n'a pas achevé, il n'a pas expié -- de sorte que s'il a omis l'une des aspersions, il n'a rien fait du tout ?
La guemara produit une baraita pour appuyer la position que l'on vient de prêter à Rabbi Yehouda. Le verset (Lévitique 16:20) juxtapose deux verbes, kila (achever) et kiper (expier) ; on peut faire dépendre l'un de l'autre dans les deux sens, et c'est toute la mahloket.
Rabbi Akiva subordonne l'achèvement à l'expiation : le service est réputé achevé dès lors que l'expiation a eu lieu -- donc une fois l'essentiel des aspersions accompli. Rabbi Yehouda inverse la dépendance : rien n'est expié tant que tout n'est pas achevé. Conséquence directe, et c'est ce que relève Rachi : pour lui l'omission totale des chirayim ruine l'expiation. Or si les chirayim sont à ce point solidaires des autres aspersions, on ne peut plus, comme le fait Rabbi Nehemia, les détacher d'elles dans la question de l'ordre.
Et nous avons dit à ce propos : quelle est la différence entre eux ? Rabbi Yo'hanan et Rabbi Yehochoua ben Levi.
L'un dit : c'est la portée de l'exégèse (machma'out dorchin) qui les sépare. Et l'autre dit : c'est la question de savoir si les chirayim sont indispensables qui les sépare.
La guemara pose la question qu'elle pose toujours devant deux formulations rivales : mai beinaihou, qu'y a-t-il entre eux ? Deux Amoraim y répondent différemment, et l'écart entre leurs réponses est considérable.
Machma'out dorchin signifie que la divergence est entièrement exégétique : les deux Tanaim tiennent la même halakha et ne diffèrent que sur la manière de la tirer du verset. La seconde réponse fait au contraire de la baraita une mahloket réelle, dont l'enjeu est précisément le statut des chirayim. C'est cette seconde lecture qui intéresse notre sougya, puisque c'est elle qui met Rabbi Yehouda du côté de ceux qui tiennent les chirayim pour indispensables.
Mais Rabbi Yo'hanan a-t-il vraiment dit cela ? N'est-ce pas Rabbi Yo'hanan lui-même qui a dit : Rabbi Nehemia a enseigné conformément à celui qui dit que les chirayim sont indispensables !
C'est une difficulté (kachya).
La guemara confronte Rabbi Yo'hanan à lui-même. Ici, il fonde les deux positions sur un seul verset, ce qui aboutit à faire dire à Rabbi Nehemia que les chirayim ne sont pas indispensables. Ailleurs (Zeva'him 111a), il affirme que Rabbi Nehemia enseigne comme celui qui les tient pour indispensables. La guemara ne résout pas : elle conclut kachya, difficulté, ce qui laisse la contradiction ouverte.
Le raisonnement de Zeva'him passe par la che'houtei 'houts : celui qui offre au-dehors du Temple un service qui appartient au-dedans encourt le karet. Si Rabbi Nehemia rend passible celui qui offre les chirayim au-dehors, c'est qu'il les tient pour une avoda de plein droit -- d'où l'inférence qu'ils seraient indispensables.
C'est exactement cette inférence que les Tossefot vont attaquer, sur toute la longueur de leur glose : ils accumulent cinq objections contre elle, puis proposent, avec le Ritsba, de dissocier les deux propriétés. Être passible au-dehors se dérive des evarim ou-pedarim, les membres et les graisses, qui ne sont pas indispensables et rendent pourtant passible. Argument de fond du Ritsba : les chirayim extérieurs ne sont pas versés là où se font les aspersions mais sur la banquette du yessod -- ils ouvrent donc un service, ils n'en referment pas un.
Rabbi Hanina a dit : l'encens dont il a fait la 'hafina (la prise à pleines mains) avant l'abattage du taureau -- il n'a rien fait du tout. Selon qui ?
Ce n'est pas selon Rabbi Yehouda : car si c'était Rabbi Yehouda, n'a-t-il pas dit que là où 'houka est écrit, c'est sur les choses accomplies en vêtements blancs au-dedans qu'il est écrit !
Nouveau développement, qui applique la mahloket à un cas précis. La 'hafina est le geste par lequel le kohen gadol prend l'encens à pleines mains dans le vase pour le porter dans le Saint des saints. Elle s'accomplit dans l'azara, donc au-dehors, et en vêtements blancs. Rabbi Hanina exige que la che'hita du taureau la précède, sous peine de nullité totale.
La guemara identifie aussitôt la difficulté : une exigence d'ordre aussi absolue suppose la 'houka, or pour Rabbi Yehouda la 'houka ne couvre que le dedans. La déclaration de Rabbi Hanina semble donc ne pouvoir tenir que selon Rabbi Nehemia.
Tu peux même dire que c'est Rabbi Yehouda : ce qui est requis pour le dedans est considéré comme le dedans (tsorekh pnim ke-fnim dami). Nous avons appris dans la michna : si le sang s'est répandu avant qu'il n'ait achevé les aspersions du dedans, il apportera un autre sang et recommencera à asperger depuis le début, au-dedans.
Or s'il en est ainsi, il aurait fallu dire : il recommencera aussi la 'hafina !
La guemara sauve d'abord Rabbi Yehouda par un principe de grande portée : tsorekh pnim ke-fnim dami, un acte accompli au-dehors mais dont toute la raison d'être est le service du dedans est traité comme un acte du dedans. La 'hafina n'existe que pour l'encens du Saint des saints : elle est donc rattachée au dedans, et la 'houka la couvre.
Puis elle attaque ce principe avec la michna. Si le sang du taureau se répand en cours d'aspersions, on abat une autre bête et on reprend les aspersions du début. Mais la michna ne dit rien de la 'hafina. Rachi expose le problème dans sa nudité : l'encens a déjà été offert, et voici que l'on abat un nouveau taureau -- la séquence che'hita puis 'hafina se trouve donc inversée, et cela ne trouble personne.
Le daf s'arrête sur cette objection non résolue ; la réponse ouvrira 61a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).