Sougya : Le daf achève d'abord la transposition, ouverte à la fin de 61a, de la mahloket sur le sang répandu au cas de l'acham du metsora : pour Rabbi Meir on apporte une autre bête et l'on recommence, pour Rabbi Elazar et Rabbi Chimon ce qui est fait reste acquis mais bloque la place, et le lépreux reste ein lo takana. Rav Hisda fait tomber la distinction en invoquant le mot oto du verset -- celui-là même qui a été balance avec le log d'huile, et pas un autre -- et la guemara enregistre un kachya.
Une baraita vient au secours de Rabbi Yo'hanan, mais Rav Hisda la retourne en lisant tsarikh comme un devoir irréalisable, lecture que le cas du nazir memorat, entièrement chauve, vient légitimer selon Rabbi Avina. Rabbi Pedat s'y oppose : le geste impossible se rejoue sur l'emplacement vide, et il rapproche Beth Chamai de Rabbi Elazar, qui fait mettre le sang à l'emplacement du pouce absent tandis que Rabbi Chimon se rabat sur le côté gauche.
La seconde moitié du daf change de registre et décrit la mécanique du sang de l'acham du metsora : un verset impose la kabala dans la paume du kohen pour ce qui va sur l'homme, un autre impose le keli pour ce qui va sur l'autel, d'où la solution de la baraita -- deux kohanim recueillent simultanément, l'un pour l'autel, l'autre pour l'oreille, le pouce et l'orteil du lépreux. Tossefot y greffe sa plus longue glose, une discussion du Ritsba sur la capacité d'une règle apprise par gezera chava à enseigner ensuite par hekech.
Le daf se clôt sur la michna de Kippour et le sort des bêtes écartées, puis sur la question de Rava à Rav Nahman : combien de boucs d'Azazel faut-il envoyer quand trois paires ont été tirées au sort ? La réplique cinglante de Rav Nahman -- est-ce son troupeau qu'il envoie ? -- laisse la sougya ouverte jusqu'à 62a.
L'acham (sacrifice de culpabilité) du metsora (lépreux) que l'on a abattu chelo lichmo (sous une autre dénomination que la sienne) -- nous voici ramenés à la mahloket de Rabbi Meir d'un côté, de Rabbi Elazar et Rabbi Chimon de l'autre. Selon Rabbi Meir, qui dit qu'il apportera une autre bête et recommencera depuis le début -- ici de même : il apportera une autre bête et l'abattra.
Le daf s'ouvre en pleine phrase : Rabbi Yo'hanan achevait, à la fin de 61a, de transposer au lépreux la mahloket sur le sang répandu de Kippour. La michna de Kippour posait la question : quand le sang du taureau se répand au milieu des aspersions, reprend-on tout, ou reprend-on seulement là où l'on s'est arrêté ? Rabbi Meir tient qu'un service non achevé est comme s'il n'était pas : on repart de zéro. Rabbi Elazar et Rabbi Chimon tiennent que ce qui est fait reste acquis : mi-makom che-passak, on reprend au point d'arrêt.
Le cas du lépreux : son acham a été abattu chelo lichmo, c'est-à-dire avec l'intention d'un autre sacrifice. La règle de Zevahim, rappelée par Rachi, est que la bête reste kachère -- elle monte à l'autel -- mais qu'elle ne libère pas son propriétaire de son obligation. Le lépreux n'est donc pas purifié. Pour Rabbi Meir, la solution est simple : on recommence avec une autre bête.
Tossefot, au nom du Riva, conteste toute la construction et propose une autre version du texte, celle de Rabbenou Hananel : il ne s'agirait pas d'un acham abattu chelo lichmo, mais d'un acham dont le sang s'est répandu avant la mise sur les behonot -- cas bien plus proche du taureau de Kippour. Cette glose commande la lecture de tout le début du daf.
Et selon Rabbi Elazar et Rabbi Chimon, qui disent qu'il reprend à l'endroit même où il s'est arrêté -- ici, il n'a pas de remède (ein lo takana).
Le raisonnement se retourne. Pour Rabbi Elazar et Rabbi Chimon, tout ce qui a déjà été accompli garde sa valeur : la bête abattue compte. Mais alors elle bloque la place. Le verset ne prescrit qu'un seul acham pour la purification du lépreux -- kevess ehad acham -- et l'on ne peut donc pas en amener un second pour terminer le travail.
Rachi souligne la différence avec le cas de Kippour : là-bas, Rabbi Yo'hanan avait pu neutraliser le mot restrictif en le rapportant aux gestes (une seule aspersion de chaque sorte) plutôt qu'aux bêtes. Ici ce détour est fermé. Résultat paradoxal : la position la plus indulgente sur la valeur du déjà-fait devient la plus sévère sur le sort du lépreux, qui reste ein lo takana -- sans issue.
Rav Hisda objecte : mais le verset écrit oto (lui) ! -- Kachya (c'est une difficulté).
Rav Hisda fait tomber la distinction que Rabbi Yo'hanan venait d'établir. Le verset dit ve-hikriv OTO le-acham : il offrira celui-là. Rachi précise de quelle bête il s'agit -- celle qui a été balancée (tenoufa) avec le log d'huile avant l'abattage. Cette bête-là et pas une autre.
Si le mot oto exclut toute substitution, il l'exclut pour tout le monde : Rabbi Meir comme les autres. La mahloket que Rabbi Yo'hanan avait cru retrouver ici s'effondre, et la guemara le reconnaît d'un mot : kachya. La difficulté n'est pas résolue -- elle est enregistrée.
Une baraita a été enseignée conformément à Rabbi Yo'hanan : l'acham du metsora que l'on a abattu chelo lichmo, ou dont on n'a pas mis du sang sur les behonot -- celui-ci monte tout de même sur l'autel, requiert des nessakhim (libations), et il faut un autre acham pour rendre [le lépreux] apte. Mais Rav Hisda pourrait te dire : que veut dire il faut ?
Il le faudrait -- mais il n'a pas de remède.
La guemara vient au secours de Rabbi Yo'hanan avec une baraita qui traite les deux cas ensemble : acham abattu chelo lichmo, ou acham dont le sang n'a pas été applique sur les behonot. La baraita distingue nettement deux plans. Du côté du sacrifice : la bête est valide, elle monte à l'autel et exige ses libations. Du côté de l'homme : le lépreux n'est pas purifié, et il faut un autre acham. Rachi précise l'enjeu concret de cette pureté : pouvoir manger des kodachim.
Rav Hisda ne nie pas la baraita, il en déplace le sens. Le mot tsarikh (il faut) peut exprimer une exigence sans exprimer une possibilité : il faudrait un autre acham, mais le mot oto interdit d'en apporter un. La baraita énoncerait donc une impasse, non une solution.
Mais un tanna enseignerait-il il faut à propos d'une chose qui n'a pas de remède ? -- Oui. Et il a été enseigné : un nazir memorat (entièrement chauve), Beth Chamai disent : il lui faut le passage du rasoir ; et Beth Hillel disent : il ne lui faut pas le passage du rasoir.
Et Rabbi Avina a dit : quand Beth Chamai disent il faut, cela signifie : il le faudrait -- mais il n'a pas de remède.
La guemara teste la lecture de Rav Hisda : un tanna emploierait-il vraiment le mot tsarikh pour désigner un devoir irréalisable ? Réponse : oui, et en voici la preuve. Le nazir memorat est un nazir totalement dépourvu de cheveux. Or la sortie de nezirout exige, au terme des jours, le passage du rasoir sur la tête. Rachi rappelle la structure du verset : interdit pendant, obligatoire au terme. Un homme sans un seul cheveu se trouve donc devant une prescription sans objet.
Rabbi Avina lit la position de Beth Chamai exactement comme Rav Hisda lit la baraita : il le faudrait, mais rien ne peut être fait. Le précédent est acquis -- le mot tsarikh peut bel et bien signaler une impasse.
Tossefot signale au passage un problème de version : dans le traité Nazir lui-même, les positions sont attribuées à l'envers. Il range le cas dans la catégorie des halakhot inversées, avec plusieurs autres exemples, et conclut qu'il faut les traiter comme deux traditions parallèles.
Et [Rabbi Avina] diverge de Rabbi Pedat. Car Rabbi Pedat a dit : Beth Chamai et Rabbi Elazar ont dit une seule et même chose.
Beth Chamai -- c'est ce que nous venons de rapporter. Rabbi Elazar -- comme il a été enseigné : celui qui n'a ni pouce de la main ni gros orteil du pied n'a jamais de tahara (pureté).
Rabbi Elazar dit : on met [le sang] à leur emplacement et il s'acquitte. Rabbi Chimon dit : s'il a mis sur celui de gauche, il s'est acquitté.
Rabbi Pedat lit la même phrase de Beth Chamai dans l'autre sens : tsarikh veut dire que le nazir chauve doit passer le rasoir à l'endroit où seraient les cheveux. Le geste devient symbolique, mais il s'accomplit. Et Rabbi Pedat rapproche cette position de celle de Rabbi Elazar sur le lépreux privé de pouce.
Trois positions se partagent ce dernier cas. Le tanna anonyme applique beinan kra ki-dekhtiv -- le verset doit s'accomplir à la lettre -- et condamne cet homme à ne jamais accéder à la pureté. Rabbi Elazar substitue le lieu : on vise l'emplacement du pouce absent. Rabbi Chimon substitue le côté : le pouce gauche remplace le droit manquant.
La divergence entre Rabbi Avina et Rabbi Pedat porte donc sur ce que fait la halakha devant l'impossible : elle ferme la porte, ou elle déplace le geste vers un substitut.
Nos maîtres ont enseigné : et il prendra du sang de l'acham (Lévitique 14:14) -- on aurait pu croire : dans un keli (récipient de service) ; c'est pourquoi le verset dit : et il mettra. De même que la mise se fait avec le corps même du kohen, de même la prise se fait avec le corps même du kohen.
Nouvelle section du daf, consacrée à la mécanique du sang de l'acham du metsora. La règle générale de tous les sacrifices est que le sang est recueilli dans un keli, un récipient de service. Rachi rappelle que le verbe lakah employé juste après la chehita est le terme technique de la kabala, le recueil du sang.
Mais ici la baraita déduit l'inverse. Le verset enchaîne ve-lakah... ve-natan : il prendra, puis il mettra. Or la mise sur l'oreille, le pouce et l'orteil se fait de toute évidence avec le doigt du kohen. La juxtaposition impose donc que la prise elle aussi se fasse be-atsmo chel kohen -- dans la paume du kohen, sans récipient.
Tossefot pose deux garde-fous. Le premier sur la mécanique de la déduction : il ne s'agit pas d'un binyan av, dont la capacité à enseigner ensuite par hekech est contestée, mais du principe plus simple selon lequel un terme obscur s'éclaire par un terme explicite du même contexte. Le second sur la portée : pourquoi ne pas étendre cette lecture à la hatat, où les mêmes verbes figurent ? Parce que le verbe y revient trop souvent pour qu'on puisse en tirer une règle cohérente.
On aurait pu croire qu'il en va de même pour la part destinée à l'autel ; c'est pourquoi le verset dit : car comme la hatat, ainsi est l'acham (Lévitique 14:13). De même que la hatat requiert un keli, de même l'acham requiert un keli.
Il se trouve donc que tu dois dire : pour l'acham du metsora, deux kohanim recueillent son sang, l'un dans la main et l'autre dans un récipient. Celui qui a recueilli dans le récipient s'en va vers l'autel, et celui qui a recueilli dans la main s'en va vers le metsora.
La baraita se corrige aussitôt. La déduction précédente vaut pour le sang applique sur le corps du lépreux -- mais l'acham du metsora est aussi un acham ordinaire, dont une part de sang doit être aspergée sur l'autel. Rachi expose la structure logique : ce sacrifice est un davar che-haya bikhlal ve-yatsa lidon be-davar hé-hadach, une chose qui faisait partie d'une règle générale et qui en est sortie pour recevoir un traitement inédit (oreille, pouce, orteil). En principe, une telle chose ne revient pas d'elle-même sous la règle générale : il faut un verset pour l'y ramener. Ce verset, c'est ki ke-hatat ha-acham hou.
D'où la conclusion, remarquable de concret : puisqu'un même sang doit être recueilli de deux manières incompatibles, deux kohanim le recueillent simultanément -- l'un dans la paume, l'autre dans un récipient. Le premier va vers l'homme, le second vers l'autel.
La glose de Tossefot, la plus longue du daf, est purement méthodologique. Elle porte sur la hiérarchie des modes de derasha : une règle obtenue par gezera chava peut-elle servir ensuite de source à un hekech ? Le Ritsba désamorce la question en montrant que la hatat tenait déjà son keli d'un hekech indépendant. Il enchaîne sur une seconde série de difficultés, concernant la main -- droite ou gauche -- dans laquelle se font kabala et zerika selon Rabbi Chimon.
Nous avons appris là-bas dans une michna : et toutes ces bêtes rendent les vêtements impurs et sont brûlées au beit ha-dechen (le lieu des cendres) -- paroles de Rabbi Elazar et de Rabbi Chimon. Et les Sages disent : elles ne rendent pas les vêtements impurs et ne sont pas brûlées au beit ha-dechen ; seule la dernière l'est, puisque c'est par elle que la kappara (l'expiation) a été achevée.
Le daf revient à la michna de Kippour et à la cascade de bêtes qu'engendre le sang répandu. Rachi retrace le scénario : un premier taureau pour le Saint des saints, un deuxième pour les aspersions du parokhet, un troisième pour l'autel d'or. Que devient-on des carcasses des bêtes écartées en cours de route ?
Rabbi Elazar et Rabbi Chimon les traitent toutes comme des hatatot intérieures : brûlées au beit ha-dechen, hors des trois camps, et rendant tame (impur) celui qui les brûle. C'est la suite logique de leur position : chaque bête à réellement participé à l'expiation.
Les Sages réservent ce statut à la dernière seule, houil ve-gamar bo kappara -- parce que c'est avec elle que l'expiation s'achève. Les autres n'ont rien achevé, donc rien n'a été apporté par elles au sens du verset.
Rava demanda à Rav Nahman : combien de boucs envoie-t-il [à Azazel] ? Il lui répondit : est-ce donc son troupeau qu'il envoie ?
Il lui dit :
Dernière sougya du daf, et elle ouvre plus qu'elle ne ferme. Chaque fois que le sang du bouc se répand, il faut recommencer avec une paire nouvelle et refaire le tirage au sort (hagrala) : un bouc la-Hachem, un bouc la-Azazel. Rachi déroule le scénario complet et arrive au chiffre : trois boucs d'Azazel issus de trois paires successives, alors qu'un seul bouc a finalement achevé le service intérieur.
Rava demande donc combien de ces boucs partent au désert. La réponse de Rav Nahman est une boutade qui est aussi un argument : ve-khi edro mechaleah -- est-ce son troupeau qu'il envoie ? La Torah n'a prescrit l'envoi que d'un seul bouc. Les autres restent en suspens, et c'est précisément ce que Rava va contester : le daf s'interrompt sur son amar lo, et la réplique n'arrivera qu'en 62a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).