Yoma 62b -- Deux bêtes semblables : ce qu'un mot en trop peut exiger. Puis la hagrala comme acte manquant

Yoma 62b

Sougya : Le daf explore d'abord un mécanisme exégétique d'une grande régularité. Le mot ''chnei'' ajouté à un pluriel est superflu comme nombre, donc il apprend une qualité : que les deux bêtes soient chavin, semblables.

Mais la répétition du singulier (sa'ir sa'ir, keves keves, tzippor tzippor) les valide quand même après coup -- signe qu'un ikkouv menaçait, et la guemara part le chercher : les trois ''chnei'' pour les boucs de Kippour, le ''tihyeh'' de la paracha du metzora pour ses agneaux et ses oiseaux. Une fois l'ikkouv désamorcé, ces mots se recyclent : mar'é, koma et damim pour les boucs, le reste du rituel pour le metzora.

Le moule est alors testé sur les temidin -- et il casse : ''chnayim la-yom'' est déjà pris par la braita qui lit ''face au jour'', d'où la belle description de la chehita du tamid, au nord-ouest de l'autel le matin et au nord-est le soir, sur le second anneau, face au soleil. Les moussafin de Chabbat, eux, gardent un ''chnayim'' disponible, et Rachi corrige ici la girsa reçue tandis que Tossefot la défend par ''olat chabbat be-chabbato''.

La seconde moitié du daf change de registre : les deux boucs égorgés hors de la azara. Avant le sort on est passible pour les deux, après seulement pour celui de Hachem.

Rav Hisda fonde cette aptitude sur le bouc du moussaf, résiste à l'objection par un principe neuf -- ein mehoussar zman le-vo ba-yom -- et pose que la hagrala, bien qu'extérieure au corps de la bête, vaut comme un acte manquant. Ravina étend aussitôt le concept aux chelamim égorgés portes du heikhal fermées.

La machine exégétique du daf : comment un mot en trop fabrique une exigence Le même moule tourne quatre fois : boucs de Kippour, agneaux du metzora, oiseaux du metzora, temidin. 1. Le PLURIEL seul se'irei / kevassim / tzipporim miout rabim chnayim : on sait déjà qu'ils sont DEUX 2. Le mot CHNEI en trop un mot qui n'apprend pas un nombre apprend une qualité : che-yihyou chnehen CHAVIN 3. Le mot REPETÉ au singulier sa'ir sa'ir / keves keves / tzippor riba -- il amplifie : dissemblables = KECHERIM La question qui relance tout : IKKOUVA MENA LAN ? Si l'étape 3 a besoin de valider, c'est que sans elle on aurait invalidé. Or l'étape 2 n'est qu'une mitsva lekhatehila -- d'où serait venue la force d'invalider (l'ikkouv) ? Il faut donc trouver un TROISIÈME élément dans le texte. Boucs de Kippour : la REPETITION chnei -- chnei -- chnei : trois fois chana alav ha-katouv le-akev (ce que le verset répète devient indispensable) Une fois le ribbouy posé, les 3 chnei se recyclent : mar'é (apparence) / koma (taille) / damim (prix) Metzora : le mot TIHYEH zot TIHYEH torat ha-metzora be-havayata tehe : la paracha doit se dérouler exactement comme elle est écrite Une fois le ribbouy posé, tihyeh se recycle : le RESTE du parcours de purification du metzora
Le moule exégétique du daf : pluriel = deux, mot chnei en trop = ressemblance lekhatehila, mot répété = validation bediavad -- et la question ikkouva mena lan qui force à chercher un troisième élément (chnei x3 pour les boucs, tihyeh pour le metzora).
Les cinq couples du daf : lesquels doivent être semblables, et à quel titre ? Le couple D'où serait venu l'ikkouv Ce qui les valide quand même Résultat Deux boucs de Yom Kippour chnei x3 -- répétition = le-akev sa'ir sa'ir -- riba Semblables : MITSVA seulement mar'é + koma + damim Deux agneaux du metzora tihyeh -- be-havayata tehe keves keves -- riba Semblables : MITSVA seulement Deux oiseaux du metzora tihyeh -- be-havayata tehe tzippor tzippor -- riba Semblables : MITSVA seulement Deux agneaux du tamid -- le moule ne démarre même pas : chnayim la-yom est déjà pris chnayim la-yom = KENEGED HA-YOM (face au soleil, matin et soir) AUCUNE exigence de ressemblance et de fait Tamid 29a n'en parle pas Deux agneaux du moussaf de Chabbat Tossefot : olat chabbat be-chabbato = une répétition, donc le-akev aucun ehad ehad pour amplifier chnayim reste inutile = ils doivent être semblables (VADAI) Rachi corrige la girsa : le-mitsva, pas le-ikkouva
Les cinq couples passés au même crible. Trois réussissent (boucs, agneaux et oiseaux du metzora : ressemblance à titre de mitzva), les temidin échouent (le mot chnayim est déjà pris par keneged ha-yom), les moussafin de Chabbat ressortent avec un chnayim inutile donc parlant.
Égorger les deux boucs HORS de la azara : passible de karet, ou non ? Règle des chehoutei houtz : on n'est passible que pour une bête qui, a cet instant, serait offrable à l'intérieur (raouy le-fetah ohel mo'ed). Le pivot : la HAGRALA (le tirage au sort) AVANT le sort HAYAV sur les DEUX Aucun n'est encore assigné : les deux sont à égalité, donc l'un et l'autre entraînent la responsabilité. APRÈS le sort HAYAV sur celui de HACHEM PATOUR sur celui d'AZAZEL Le bouc d'Azazel n'est plus un sacrifice : il ne sera jamais offert à l'intérieur. Objection : avant le sort, à QUOI sont-ils aptes ? Le bouc intérieur exige la hagrala, qui n'a pas eu lieu. Rav Hisda : ils sont aptes au SA'IR HA-NA'ASSE BA-HOUTZ -- la hatta't du moussaf de Kippour (Pinhas), offerte dans la azara. Contre-objection : cette hatta't-la non plus n'est pas encore offrable, il lui manque toute l'avodat ha-yom (sang du taureau, encens...). Réponse de Rav Hisda : deux manques MEHOUSSAR ZMAN : l'heure n'est pas venue mais c'est pour AUJOURD'HUI -- ce n'est pas un manque : ein mehoussar zman le-vo ba-yom MEHOUSSAR MA'ASSE : un acte manque La hagrala n'agit pas sur le corps de la bête, mais elle est LA mitsva dite à son sujet : elle compte comme un acte manquant
La braita des chehoutei houtz : avant ou après le sort, et le double concept de Rav Hisda -- ein mehoussar zman le-vo ba-yom d'un côté, mehoussar hagrala ke-mehoussar ma'asse de l'autre.
1
גְּמ׳ תָּנוּ רַבָּנַן: ״יִקַּח שְׁנֵי שְׂעִירֵי עִזִּים״, מִיעוּט ״שְׂעִירֵי״ — שְׁנַיִם. מַה תַּלְמוּד לוֹמַר ״שֵׁנִי״? שֶׁיִּהְיוּ שְׁנֵיהֶן שָׁוִים. מִנַּייִן אַף עַל פִּי שֶׁאֵין שְׁנֵיהֶן שָׁוִין כְּשֵׁירִין — תַּלְמוּד לוֹמַר: ״שָׂעִיר״ ״שָׂעִיר״ — רִיבָּה.

GUEMARA. Nos maîtres ont enseigné : ''il prendra deux boucs de chèvres'' (Vayikra 16,5) -- le miout (le minimum implique) par le pluriel ''se'irei'', c'est déjà deux.

Que vient donc enseigner le mot ''chnei'' (deux) ? Qu'ils soient tous deux chavin (semblables).

D'où sait-on que, même s'ils ne sont pas tous deux semblables, ils restent kecherim (valides) ? Le verset dit ''sa'ir'', ''sa'ir'' -- il a amplifié (riba).

💡 Explication

La braita ouvre le moule qui va tourner tout au long du daf. Le mot se'irei est déjà un pluriel : un pluriel dit au minimum deux (miout rabim chnayim). Le mot chnei ajouté au pluriel est donc superflu comme nombre -- et un mot superflu, dans la lecture des Sages, n'apprend pas ce qu'on savait déjà mais autre chose : ici une qualité, que les deux bêtes soient chavin, semblables.

Mais alors, deux boucs dissemblables seraient-ils invalides ? Non : la Tora, en reprenant le mot au singulier -- sa'ir, sa'ir -- pose un ribbouy (une amplification) qui rattrape le cas et le déclare kacher. On obtient ainsi le couple classique de l'étude : une exigence lekhatehila (à priori) et une validité bediavad (après coup).

2
טַעְמָא דְּרַבִּי רַחֲמָנָא, הָא לָא רַבִּי רַחֲמָנָא — הֲוָה אֲמִינָא פְּסוּלִין, עִיכּוּבָא מְנָא לַן?

La raison en est que le Miséricordieux a amplifié ; mais s'Il n'avait pas amplifié, j'aurais dit qu'ils sont passoulim (invalides) -- d'où tenons-nous cet ikkouv (ce caractère indispensable) ?

📜 Rachi (1)
גְּמ' עִיכּוּבָא מִנָּלַן אִי מִשּׁוּם דִּכְתִיבָא חֻוקָּה הָא בֵּין לְרַבִּי יְהוּדָה בֵּין לֵר' נְחֶמְיָה לָא כְּתִיבָה חֻוקָּה אֶלָּא עַל דְּבָרִים שֶׁהֵן מִן הָעֲבוֹדָה אֲבָל לֹא עַל הַלְּקִיחָה שֶׁהִיא מִתְּמוֹל שִׁלְשׁוֹם:
Si l'on voulait le fonder sur le fait que la Tora écrit hukka (''ce sera pour vous une loi perpétuelle''), or aussi bien pour Rabbi Yehouda que pour Rabbi Nehemia le mot hukka n'a été écrit que sur les choses qui relèvent de l'avoda (le service du jour), et non sur la lekiha (l'acquisition des boucs), qui a eu lieu la veille ou l'avant-veille.
💡 Explication

La guemara retourne la braita comme un gant. Si la Tora a besoin d'un ribbouy pour valider des boucs dissemblables, c'est bien que sans lui ils auraient été passoulim. Or l'exigence tirée de ''chnei'' n'était, au départ, qu'une exigence de mitsva -- et une simple mitsva n'invalide pas après coup.

D'où serait donc venue la force d'invalider ? C'est la question ikkouva mena lan : elle oblige à trouver dans le texte un élément supplémentaire, plus lourd que le simple ''chnei''.

Rachi ferme d'avance la voie la plus tentante : le mot hukka du chapitre de Kippour, qui rend indispensable ce qu'il couvre. Il ne couvre que l'avoda du jour lui-même, pas l'achat des bêtes, fait plusieurs jours plus tôt.

3
סָלְקָא דַעְתָּךְ אֲמִינָא, ״שֵׁנִי״ ״שֵׁנִי״ ״שֵׁנִי״ כְּתִיב.

Il aurait pu te venir à l'esprit de dire : il est écrit ''chnei'', ''chnei'', ''chnei''.

💡 Explication

Voici l'élément cherché : le mot ''chnei'' ne figure pas une fois mais trois fois dans le passage. Or la règle est constante : chana alav ha-katouv le-akev -- ce que le verset répète, il le rend indispensable. Trois occurrences auraient donc suffi à invalider des boucs dissemblables, et c'est précisément pour cela que le ribbouy ''sa'ir sa'ir'' était nécessaire.

4
וְהַשְׁתָּא דְּרַבִּי רַחֲמָנָא ״שָׂעִיר״ ״שָׂעִיר״, ״שֵׁנִי״ ״שֵׁנִי״ ״שֵׁנִי״, לָמָּה לִי? חַד לְמַרְאֶה, וְחַד לְקוֹמָה, וְחַד לְדָמִים.

Et maintenant que le Miséricordieux a amplifié par ''sa'ir'', ''sa'ir'', à quoi me servent ''chnei'', ''chnei'', ''chnei'' ? L'un pour le mar'é (l'apparence), l'un pour la koma (la taille), et l'un pour les damim (le prix).

📜 Rachi (2)
סד"א שֵׁנִי שֵׁנִי שֵׁנִי תְּלָתָא כְּתִיבִי וְשָׁנָה עֲלֵיהֶן הַכָּתוּב לְעַכֵּב:
Il est écrit trois fois, et le verset a répété à leur sujet pour rendre la chose indispensable (chana alav ha-katouv le-akev).
חַד לְמַרְאֶה וְכוּ' וּלְמִצְוָה וְלֹא לְעַכֵּב:
Et c'est à titre de mitsva (lekhatehila), non pour rendre la chose indispensable.
🗂️ Tossefot (1)
חַד לְמַרְאֶה וְחַד לְקוֹמָה וְחַד לְדָמִים נִרְאֶה לִי דְּהַייְנוּ אַלִּיבָּא דְּר' יְהוּדָה דְּאִי אַלִּיבָּא דְר' שִׁמְעוֹן הָא דָּרֵישׁ לֵיהּ לִדְרָשָׁה אַחֲרִיתִי בפ"ק דִּשְׁבוּעוֹת (דַּף יג:) וְלָקַח אֶת שְׁנֵי הַשְּׂעִירִים מַקִּישׁ שָׂעִיר הַמִּשְׁתַּלֵּחַ לְשָׂעִיר הַפְּנִימִי מַה שָׂעִיר הַפְּנִימִי אֵינוֹ מְכַפֵּר עַל יִשְׂרָאֵל בִּשְׁאָר עֲבֵירוֹת אַף שָׂעִיר הַמִּשְׁתַּלֵּחַ אֵינוֹ מְכַפֵּר עַל הַכֹּהֲנִים בִּשְׁאָר עֲבֵירוֹת וְקָאָמַר הָתָם וְרַבִּי יְהוּדָה לְהָכִי אִיתַּקּוּשׁ שֶׁיְּהוּ שָׁוִין בַּמַּרְאֶה וּבַקּוֹמָה וּבַדָּמִים וְקָשֶׁה רַבִּי שִׁמְעוֹן מְנָא לֵיהּ דְּבָעֵינַן שֶׁיְּהוּ שָׁוִין וְלֵיכָּא לְמֵימַר מִשּׁוּם דְּאֵין הֶיקֵּשׁ לְמֶחֱצָה וְנַקִּישׁ לְהוּ לְכָל מִילֵּי דא"כ מְנָא לֵיהּ לְהַשַּׁ"ס דְּר' יְהוּדָה לֵית לֵיהּ הֶיקֵּישָׁא אֶלָּא לְמַרְאֶה וְקוֹמָה וְדָמִים נֵימָא דְּר' יְהוּדָה אִית לֵיהּ הֶיקֵּישָׁא אִיפְּכָא מַקִּישׁ פְּנִימִי לַמְשַׁלֵּחַ מַה מְשַׁלֵּחַ אֵינוֹ מְכַפֵּר עַל יִשְׂרָאֵל בְּטֻומְאַת מִקְדָּשׁ וְקָדָשָׁיו אַף פְּנִימִי אֵינוֹ מְכַפֵּר עַל הַכֹּהֲנִים בְּטֻומְאַת מִקְדָּשׁ וְקָדָשָׁיו וְלֵיכָּא לְשַׁנּוֹיֵי דִּלְהָא לָא אִיצְטְרִיךְ קְרָא דְּמֵאָשֵׁר לָעָם נָפְקָא הָתָם דְּמִכָּל מָקוֹם הִיא גּוּפָהּ תִּיקְשֵׁי אֲשֶׁר לָעָם לָמָּה לִי תִּיפּוֹק לֵיהּ מֵהֶיקֵּישָׁא כִּדְפָרֵי' שֶׁלֹּא . יִתְכַּפְּרוּ כֹּהֲנִים בְּשָׂעִיר הַפְּנִימִי מִיהוּ הָא אִיכָּא לְשַׁנּוּיֵי דִּלְרַבִּי יְהוּדָה לֵית לֵיהּ הֶיקֵּישָׁא כִּי הַאי גַווְנָא מַה שָׂעִיר הַמִּשְׁתַּלֵּחַ אֵינוֹ מְכַפֵּר עַל יִשְׂרָאֵל בְּטֻומְאַת מִקְדָּשׁ וְקָדָשָׁיו אַף שָׂעִיר הַפְּנִימִי אֵינוֹ מְכַפֵּר עַל הַכֹּהֲנִים בְּטֻומְאַת מִקְדָּשׁ וְקָדָשָׁיו כֵּיוָן דְּלָא מָצֵי לְמֵילַף דּוֹמֶה לְדוֹמֶה מַה מִשְׁתַּלֵּחַ אֵינוֹ מְכַפֵּר עַל יִשְׂרָאֵל אַף פְּנִימִי אֵינוֹ מְכַפֵּר עַל יִשְׂרָאֵל אֲבָל לר"ש דְּדָרֵישׁ הֶיקֵּישָׁא בכה"ג אע"ג דְּלָא הֲוָה מַמָּשׁ דּוֹמֶה לְדוֹמֶה ואע"ג דְּהָוֵי מָצֵי לְמִידְרַשׁ הֶיקֵּישָׁא לְמִילְּתָא אַחֲרִיתִי לְמַרְאֶה וְקוֹמָה וְדָמִים אֲפִי' הָכִי דָּרֵישׁ נַמֵּי הָא מִשּׁוּם דְּאֵין הֶיקֵּשׁ לְמֶחֱצָה ה"נ נִדְרוֹשׁ הָא שֶׁלֹּא יִתְכַּפְּרוּ כֹּהֲנִים בְּשָׂעִיר הַפְּנִימִי בְּטֻומְאַת מִקְדָּשׁ וְקָדָשָׁיו מֵהֶיקֵּשׁ דְּשָׂעִיר הַמִּשְׁתַּלֵּחַ דְּאֵין הֶיקֵּשׁ לְמֶחֱצָה וא"כ אֲשֶׁר לָעָם לר"ש ל"ל לְאַפּוֹקֵי כֹּהֲנִים כִּדְאִיתָא הָתָם וְהַהִיא בָּרַיְיתָא מוֹקְמִינַן לָהּ הָתָם כְּרַבִּי שִׁמְעוֹן וְנִרְאֶה לִי דִּתְלָתָא קְרָאֵי דְּאִיתַּקַּשׁוּ בְּהוּ שָׂעִיר הַפְּנִימִי וְשָׂעִיר הַמִּשְׁתַּלֵּחַ סְבִירָא לֵיהּ לְר' שִׁמְעוֹן דְּמֵחַד מִינַּייְהוּ גָּמְרִינַן מַרְאֶה וְקוֹמָה דְּשִׁקּוּלִין הֵם וְדָמִים מֵחַד קְרָא נָפְקָא וְאִיַּיתַּר לֵיהּ חַד לְעִנְיַן כַּפָּרָה לְמִידְרַשׁ מַה שָׂעִיר הַפְּנִימִי אֵין מְכַפֵּר עַל יִשְׂרָאֵל בִּשְׁאָר עֲבֵירוֹת וְכוּ' וְכֵיוָן דְּלָאו הֶיקֵּשׁ גָּמוּר הוּא שֶׁהֲרֵי לָא מִדְּמֵינַן לְהוּ לְגַמְרֵי דְּלָא אָמְרִינַן מַה זֶה אֵינוֹ מְכַפֵּר עַל יִשְׂרָאֵל אַף זֶה אֵינוֹ מְכַפֵּר עַל יִשְׂרָאֵל וְלָא הֲוָה לָן לְאַקּוֹשִׁינְהוּ בְּכִי הַאי גַּוְונָא אֶלָּא מִשּׁוּם דִּמְייַתַּר לָן קְרָא לְהָכִי דַּי לָנוּ אִם נַקִּישׁ אוֹתָם בְּדָבָר אֶחָד וְאִם כֵּן אִי לָא הֲוָה כְּתִיב אֲשֶׁר לָעָם לָא הֲוָה מַקְּשִׁינַן פְּנִימִי לְמִשְׁתַּלֵּחַ וּמִשְׁתַּלֵּחַ לַפְּנִימִי אֶלָּא דַּוְקָא פְּנִימִי לְמִשְׁתַּלֵּחַ אֲבָל מִשְׁתַּלֵּחַ לָא הֲוָה מַקְּשִׁינַן לַפְּנִימִי לוֹמַר שֶׁלֹּא יִתְכַּפְּרוּ בּוֹ כֹּהֲנִים כֵּיוָן דְּמִשְׁתַּלֵּחַ מְרֻובָּה כַּפָּרָתוֹ וְהַשְׁתָּא נָמֵי נִיחָא מַאי דְּקַשְׁיָא לָן אַמַּאי מַייְתֵי הָתָם קְרָא דִּוְלָקַח אֶת שְׁנֵי הַשְּׂעִירִים הֲוָה לֵיהּ לְאֵתוּיֵי מִקְּרָא קַמָּא דִּוְמֵאַת עֲדַת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל יִקַּח שְׁנֵי שְׂעִירֵי עִזִּים וּלְמַאי דְּפָרֵישִׁית נִיחָא דִּקְרָא קַמָּא אִיצְטְרִיךְ שֶׁיְּהוּ שָׁוִין בְּדָמִים כֵּיוָן דְּהַהוּא קְרָא אַיְירֵי בְּדָמִים דְּגָמְרִינַן מִינֵּיהּ דְּמִדְּעָם לֶיהֱוֵי וְאִי לָא הֲוָה כְּתִיב אֶלָּא תְּרֵי קְרָאֵי הֲוָה דָּרְשִׁינַן חַד שֶׁיְּהוּ שָׁוִין בְּדָמִים דְּבֵיהּ אַייְרֵי קְרָא וּתְנֵינָא לִדְרָשָׁה דְּהָתָם מַקִּישׁ שָׂעִיר הַמִּשְׁתַּלֵּחַ לִפְנִימִי אֲבָל לוֹמַר שֶׁיְּהוּ שָׁוִין בְּמַרְאֶה וְקוֹמָה לָא הֲוָה דָּרְשִׁינַן כְּלָל כֵּיוָן דְּלָא אַשְׁכְּחַן בִּשְׁאָר זְבָחִים שֶׁיְּהוּ שָׁוִין בְּמַרְאֶה וְקוֹמָה אֶלָּא מִדִּמְיַיתַּר לָן קְרָא בָּתְרָא דָּרְשִׁינַן שָׁוִין בְּמַרְאֶה וְקוֹמָה:
Il me semble que cela correspond à l'avis de Rabbi Yehouda ; car selon Rabbi Chimon, ce verset est déjà exposé pour une autre derasha, au premier chapitre de Chevouot (13b) : ''et il prendra les deux boucs'' rapproche par hekech (analogie de textes) le bouc envoyé du bouc intérieur -- de même que le bouc intérieur n'expie pas pour Israël les autres fautes, de même le bouc envoyé n'expie pas pour les kohanim les autres fautes. Et il est dit là-bas : quant à Rabbi Yehouda, ce hekech vient enseigner qu'ils soient semblables en apparence, en taille et en prix. Difficulté : pour Rabbi Chimon, d'où tient-il qu'ils doivent être semblables ? On ne peut pas dire : parce qu'il n'y a pas de hekech à moitié (ein hekech le-mehetsa), et que nous les rapprochons donc pour tout -- car alors, d'où la guemara saurait-elle que Rabbi Yehouda ne tire du hekech que l'apparence, la taille et le prix ? Disons plutôt que Rabbi Yehouda tire le hekech en sens inverse : il rapproche l'intérieur de l'envoyé -- de même que l'envoyé n'expie pas pour Israël la tum'at mikdach ve-kodachav (l'impureté envers le Temple et ses offrandes), de même l'intérieur n'expie pas pour les kohanim la tum'at mikdach ve-kodachav. Et l'on ne peut pas répondre qu'aucun verset n'est nécessaire pour cela puisqu'on le tire déjà là-bas de ''acher la-am'' (''qui est pour le peuple'') -- car de toute façon la question rebondit : pourquoi ai-je besoin de ''acher la-am'' ? Qu'on le tire du hekech, comme nous l'avons expliqué, pour dire que les kohanim ne sont pas expiés par le bouc intérieur ! On peut toutefois répondre ceci : Rabbi Yehouda n'admet pas un hekech de ce genre -- de même que le bouc envoyé n'expie pas pour Israël la tum'at mikdach ve-kodachav, de même le bouc intérieur n'expie pas pour les kohanim la tum'at mikdach ve-kodachav -- puisqu'on ne peut pas y apprendre le semblable par le semblable, c'est-à-dire : de même que l'envoyé n'expie pas pour Israël, de même l'intérieur n'expie pas pour Israël. Mais Rabbi Chimon, lui, expose un hekech de cette manière, même sans semblable exact, et même alors qu'il aurait pu l'exposer pour autre chose (l'apparence, la taille et le prix) : il l'expose tout de même, parce qu'il n'y a pas de hekech à moitié. Alors ici aussi, exposons à partir du hekech du bouc envoyé que les kohanim ne sont pas expiés par le bouc intérieur pour la tum'at mikdach ve-kodachav, puisqu'il n'y a pas de hekech à moitié ! Et si c'est ainsi, pourquoi Rabbi Chimon a-t-il besoin de ''acher la-am'' ? Pour exclure les kohanim, comme il est dit là-bas ; et cette braita, on l'établit là-bas selon Rabbi Chimon. Il me semble donc que, des trois versets où le bouc intérieur et le bouc envoyé sont rapprochés, Rabbi Chimon estime que de l'un d'eux nous apprenons l'apparence et la taille -- car elles se valent (chekoulin hem) -- et le prix d'un autre verset, si bien qu'il lui reste un verset disponible pour la question de l'expiation, afin d'exposer que le bouc intérieur n'expie pas pour Israël les autres fautes, etc. Et puisque ce n'est pas un hekech complet -- car nous ne les assimilons pas entièrement, et nous ne disons pas ''de même que celui-ci n'expie pas pour Israël, de même celui-là n'expie pas pour Israël'' --, nous n'aurions pas dû les rapprocher de cette manière ; c'est seulement parce qu'un verset nous reste en surplus pour cela qu'il nous suffit de les rapprocher sur un seul point. Et si c'est ainsi, si ''acher la-am'' n'avait pas été écrit, nous n'aurions pas rapproché l'intérieur de l'envoyé et l'envoyé de l'intérieur, mais uniquement l'intérieur de l'envoyé ; l'envoyé, en revanche, nous ne l'aurions pas rapproché de l'intérieur pour dire que les kohanim n'y sont pas expiés, puisque l'expiation du bouc envoyé est plus large. Et voici qu'à présent se résout aussi ce qui nous faisait difficulté : pourquoi la-bas apporte-t-on le verset ''et il prendra les deux boucs'' ? Il aurait fallu apporter le premier verset, ''et de la communauté des enfants d'Israël il prendra deux boucs de chèvres''. Selon notre explication, cela se comprend : le premier verset est nécessaire pour dire qu'ils soient égaux en prix, puisque ce verset-là traite justement de l'argent -- nous en apprenons que cela doit venir du peuple. Et si deux versets seulement avaient été écrits, nous aurions exposé de l'un qu'ils soient égaux en prix, puisque le verset en traite, et nous aurions répété la derasha de là-bas rapprochant le bouc envoyé de l'intérieur ; mais dire qu'ils soient égaux en apparence et en taille, nous ne l'aurions pas exposé du tout, puisque nous ne trouvons nulle part ailleurs, dans les autres sacrifices, d'exigence d'égalité d'apparence et de taille. C'est seulement parce que le dernier verset nous reste en surplus que nous exposons qu'ils doivent être égaux en apparence et en taille.
💡 Explication

Le mouvement est élégant : puisque le ribbouy ''sa'ir sa'ir'' a désamorcé la force invalidante des trois ''chnei'', ces trois mots redeviennent disponibles. La guemara ne les laisse pas perdus -- rien n'est de trop dans la Tora -- et leur donne trois contenus : mar'é (l'apparence), koma (la taille), damim (le prix).

Rachi souligne le renversement complet de statut : ce qui devait être le-akev (indispensable) n'est plus que le-mitsva (une exigence à priori). Le même mot, selon qu'on l'entend seul ou répété, ne dit pas la même chose.

🖼️ Schéma
Le recyclage des trois CHNEI après l'amplification Ils servaient à fonder l'ikkouv ; le ribbouy sa'ir sa'ir le leur retire, ils redeviennent disponibles. chnei -- chnei -- chnei MAR'É l'apparence : la couleur du poil, l'aspect visible ce que l'œil compare KOMA la taille : la stature de la bête ce que la main mesure DAMIM le prix : la valeur d'achat des deux bêtes ce que la caisse enregistre
Une fois le ribbouy posé, les trois chnei n'ont plus à fonder l'ikkouv : ils se redistribuent en trois exigences de mitsva -- apparence, taille, prix.
5
תַּנְיָא נָמֵי הָכִי גַּבֵּי כִּבְשֵׂי מְצֹורָע: ״יִקַּח שְׁנֵי כְּבָשִׂים״, מִיעוּט ״כְּבָשִׂים״ שְׁנַיִם, מַה תַּלְמוּד לוֹמַר ״שֵׁנִי״? שֶׁיִּהְיוּ שְׁנֵיהֶן שָׁוִין. וּמִנַּיִן שֶׁאַף עַל פִּי שֶׁאֵין שְׁנֵיהֶן שָׁוִין כְּשֵׁירִין — תַּלְמוּד לוֹמַר: ״כֶּבֶשׂ״ ״כֶּבֶשׂ״ — רִיבָּה.

On a enseigné de même à propos des agneaux du metzora (l'homme frappé de tzara'at) : ''il prendra deux agneaux'' (Vayikra 14,10) -- le miout implique par ''kevassim'', c'est deux. Que vient donc enseigner le mot ''chnei'' ?

Qu'ils soient tous deux semblables. Et d'où sait-on que, même s'ils ne sont pas tous deux semblables, ils sont kecherim ?

Le verset dit ''keves'', ''keves'' -- il a amplifié.

💡 Explication

La guemara vérifie que son moule n'est pas une construction ad hoc : elle produit une braita jumelle sur un tout autre sujet, les agneaux qu'apporte le metzora le jour de sa purification. Même pluriel, même mot ''chnei'' en trop, même répétition du singulier pour valider. Le procédé est donc bien un procédé général.

6
טַעְמָא דְּרַבִּי רַחֲמָנָא, הָא לָא רַבִּי רַחֲמָנָא — הֲוָה אֲמִינָא פְּסוּלִין, עִיכּוּבָא מְנָא לַן? סָלְקָא דַעְתָּךְ אֲמִינָא, ״תִּהְיֶה״ כְּתִיב.

La raison en est que le Miséricordieux a amplifié ; mais s'Il n'avait pas amplifié, j'aurais dit qu'ils sont passoulim -- d'où tenons-nous l'ikkouv ? Il aurait pu te venir à l'esprit de dire : il est écrit ''tihyeh''.

📜 Rachi (1)
תִּהְיֶה כְּתִיב זֹאת תִּהְיֶה תּוֹרַת הַמְּצֹורָע דְּמַשְׁמַע בַּהֲוָייָתוֹ תְּהֵא פָּרָשָׁה זוֹ כְּכָל הַכָּתוּב בָּהּ:
''Telle sera (zot tihyeh) la tora du metzora'' (Vayikra 14,2) : cela signifie que cette paracha doit se dérouler telle quelle (be-havayata tehe), en tout ce qui y est écrit.
💡 Explication

Même question, mais la réponse change de nature. Chez les boucs, l'ikkouv venait d'une répétition (chnei trois fois). Chez le metzora, il vient d'un mot unique mais catégorique : tihyeh, ''telle sera''. Ce futur d'état, explique Rachi, signifie be-havayata tehe : la séquence doit se réaliser exactement dans la forme où elle est écrite -- une clause d'indispensabilité globale posée en tête de chapitre.

7
וְהַשְׁתָּא דְּרַבִּי רַחֲמָנָא ״כֶּבֶשׂ״ ״כֶּבֶשׂ״ — ״תִּהְיֶה״ לָמָּה לִי? לִשְׁאָר הֲוָיָתוֹ שֶׁל מְצֹורָע.

Et maintenant que le Miséricordieux a amplifié par ''keves'', ''keves'', à quoi me sert ''tihyeh'' ? Pour le reste du déroulement (havaya) de la purification du metzora.

💡 Explication

Même recyclage que pour les trois ''chnei'', mais sur un seul mot. Tihyeh perd sa prise sur la ressemblance des agneaux -- le ribbouy l'en a chassé -- et va porter ailleurs : sur tous les autres éléments du rituel de purification (les aspersions, le rasage, les immersions...), qui, eux, restent indispensables.

8
(וּתְנַן) נָמֵי גַּבֵּי מְצֹורָע כִּי הַאי גַוְונָא: ״צִפֳּרִים״ — מִיעוּט צִפֳּרִים (שְׁנַיִם), מַה תַּלְמוּד לוֹמַר ״שְׁתֵּי״ — שֶׁיִּהְיוּ שְׁתֵּיהֶן שָׁווֹת. וּמִנַּיִן שֶׁאַף עַל פִּי שֶׁאֵינָן שָׁווֹת כְּשֵׁרוֹת — תַּלְמוּד לוֹמַר: ״צִפּוֹר״ ״צִפּוֹר״ — רִיבָּה.

Et nous avons appris de même, dans le même style, à propos du metzora, au sujet des oiseaux : ''tzipporim'' -- le miout implique par ''oiseaux'', c'est deux. Que vient enseigner ''chtei'' (deux) ?

Qu'elles soient toutes deux semblables. Et d'où sait-on que, même si elles ne sont pas semblables, elles sont kecherot ?

Le verset dit ''tzippor'', ''tzippor'' -- il a amplifié.

💡 Explication

Troisième tour du moule, sur les deux oiseaux du premier jour de la purification du metzora (Vayikra 14,4-7) : l'un est égorgé au-dessus de l'eau vive, l'autre relâché dans les champs. Même structure exactement, jusqu'au vocabulaire.

9
טַעְמָא דְּרַבִּי רַחֲמָנָא, הָא לָא רַבִּי רַחֲמָנָא — פְּסוּלוֹת, עִכּוּבָא מְנָא לַן? סָלְקָא דַעְתָּךְ אֲמִינָא, ״תִּהְיֶה״ כְּתִיב.

La raison en est que le Miséricordieux a amplifié ; mais s'Il n'avait pas amplifié, elles seraient passoulot -- d'où tenons-nous l'ikkouv ? Il aurait pu te venir à l'esprit de dire : il est écrit ''tihyeh''.

10
וְהַשְׁתָּא דְּרַבִּי רַחֲמָנָא ״צִפּוֹר״, ״תִּהְיֶה״ לָמָּה לִי? לִשְׁאָר הֲוָיָתוֹ שֶׁל מְצֹורָע.

Et maintenant que le Miséricordieux a amplifié par ''tzippor'', à quoi me sert ''tihyeh'' ? Pour le reste du déroulement de la purification du metzora.

💡 Explication

Le triptyque est complet. Trois cas, un seul mécanisme : le mot en trop crée une exigence a priori, la répétition du singulier la désamorce après coup, et l'élément porteur d'ikkouv (les trois ''chnei'' ou le ''tihyeh'') se recycle sur autre chose. La guemara peut maintenant tester le moule la où il va se casser.

11
אִי הָכִי, גַּבֵּי תְּמִידִין נָמֵי, נֵימָא: ״כְּבָשִׂים״ — מִיעוּט כְּבָשִׂים שְׁנַיִם, מַה תַּלְמוּד לוֹמַר ״שְׁנַיִם״ — שֶׁיִּהְיוּ שְׁנֵיהֶן שָׁוִין. וּמִנַּיִן שֶׁאַף עַל פִּי שֶׁאֵין שְׁנֵיהֶן שָׁוִין כְּשֵׁירִין — תַּלְמוּד לוֹמַר: ״כֶּבֶשׂ״ ״כֶּבֶשׂ״ — רִיבָּה. וּלְמִצְוָה הָכִי נָמֵי דְּבָעֵינַן?

Si c'est ainsi, à propos des temidin (les offrandes perpétuelles) aussi, disons : ''kevassim'' -- le miout implique par ''agneaux'', c'est deux ; que vient enseigner ''chnayim'' ? Qu'ils soient tous deux semblables.

Et d'où sait-on que, même s'ils ne sont pas tous deux semblables, ils sont kecherim ? Le verset dit ''keves'', ''keves'' -- il a amplifié.

Et à titre de mitsva, faudrait-il donc là aussi qu'ils soient semblables ?

📜 Rachi (1)
וּלְמִצְוָה ה"נ דְּבָעֵינַן שֶׁיְּהוּ שְׁנֵיהֶן שָׁוִין וַהֲלֹא לֹא שָׁנִינוּ זֹאת אֵצֶל תְּמִידִין:
Qu'ils soient tous deux semblables -- or nous n'avons jamais enseigné cela à propos des temidin !
💡 Explication

C'est la mise à l'épreuve. Le verset du tamid (Chemot 29,38) contient exactement les mêmes ingrédients : un pluriel kevassim, un ''chnayim'' apparemment superflu, et un ''keves'' répété au verset suivant. Le moule devrait donc tourner -- et produire une exigence de ressemblance pour les deux agneaux quotidiens.

Rachi indique pourquoi c'est une objection et pas une découverte : une telle règle, si elle existait, serait enseignée quelque part. Or le traité Tamid, qui détaille tout l'ordre de cette offrande, n'en dit pas un mot. Le moule doit donc s'être grippé quelque part.

12
הַהוּא מִיבְּעֵי לֵיהּ לְכִדְתַנְיָא: ״שְׁנַיִם לְיוֹם״, כְּנֶגֶד הַיּוֹם.

Ce mot-là est nécessaire pour ce qui a été enseigné : ''deux par jour'' (Chemot 29,38) -- face au jour (keneged ha-yom).

📜 Rachi (1)
כְּנֶגֶד הַיּוֹם כְּנֶגֶד זְרִיחַת הַשֶּׁמֶשׁ:
Face au lever du soleil.
💡 Explication

Voilà le grain de sable. Le moule exige un mot disponible ; or dans le verset du tamid, ''chnayim'' n'est pas libre : il est déjà mobilisé par une autre braita, qui lit ''chnayim la-yom'' non pas ''deux par jour'' mais ''deux face au jour'' -- c'est-à-dire face au soleil, chaque agneau égorgé en direction de l'astre à l'heure où il est offert.

Un mot déjà employé ne peut pas servir deux fois : il n'y a donc aucune exigence de ressemblance pour les temidin. Le silence du traité Tamid est expliqué.

13
אַתָּה אוֹמֵר כְּנֶגֶד הַיּוֹם, אוֹ אֵינוֹ אֶלָּא חוֹבַת הַיּוֹם? כְּשֶׁהוּא אוֹמֵר ״אֶת הַכֶּבֶשׂ אֶחָד תַּעֲשֶׂה בַבֹּקֶר וְאֵת הַכֶּבֶשׂ הַשֵּׁנִי תַּעֲשֶׂה בֵּין הָעַרְבָּיִם״, הֲרֵי חוֹבַת הַיּוֹם אָמוּר, וּמָה אֲנִי מְקַיֵּים ״שְׁנַיִם לְיוֹם״ — כְּנֶגֶד הַיּוֹם.

Tu dis : face au jour ; ou peut-être cela ne veut-il dire que l'obligation du jour ? Lorsque le verset dit : ''tu feras l'un des agneaux le matin, et le second agneau tu le feras entre les deux soirs'' (Bamidbar 28,4), l'obligation du jour est déjà énoncée ; que viens-je alors accomplir par ''deux par jour'' ?

Face au jour.

📜 Rachi (1)
אוֹ אֵינוֹ אֶלָּא חוֹבַת הַיּוֹם וּבָא לְלַמֵּד שֶׁיְּהוּ שְׁנַיִם לְכָל יוֹם:
Il viendrait enseigner qu'il en faut deux chaque jour.
🗂️ Tossefot (1)
הָא מָה אֲנִי מְקַייֵּם שְׁנַיִם לַיּוֹם כְּנֶגֶד הַיּוֹם תֵּימַהּ לִי אַכַּתִּי שְׁנַיִם ל"ל אֲפִילּוּ אִי לָא כְּתִיב אֶלָּא כְּבָשִׂים בְּנֵי שָׁנָה תְּמִימִים לְיוֹם עוֹלָה תָּמִיד הֲוָה דָּרְשִׁינַן כְּבָשִׂים דְּהַיְינוּ שְׁנַיִם לַיּוֹם כְּנֶגֶד הַיּוֹם וי"ל אִי לָא כְּתִיב שְׁנַיִם הֲוָה דָּרְשִׁינַן לַיּוֹם אַקְּרָא דְּבָתְרֵיהּ לַיּוֹם עוֹלָה תָּמִיד אֶת הַכֶּבֶשׂ אֶחָד תַּעֲשֶׂה בַבֹּקֶר כְּלוֹמַר כֶּבֶשׂ שֶׁל בָּקָר יֵשׁ לִשְׁחֹוט כְּנֶגֶד הַיּוֹם וְתוּ לָא מִדְּלָא כְּתִיב עוֹלוֹת תְּמִידִין הֲוָה אֲמִינָא רַק עוֹלַת תָּמִיד אֶחָד לְיוֹם כְּנֶגֶד הַיּוֹם לְהָכִי אִיצְטְרִיךְ לְמִיכְתַּב שְׁנַיִם לַיּוֹם דְּתַרְוַיְיהוּ כְּנֶגֶד הַיּוֹם:
Cela m'étonne : à quoi bon encore le mot ''chnayim'' ? Même s'il n'était écrit que ''des agneaux d'un an, sans défaut, par jour, en olah perpétuelle'', nous aurions exposé que ''kevassim'' -- c'est-à-dire deux -- ''la-yom'' signifie face au jour. On peut répondre : si ''chnayim'' n'était pas écrit, nous aurions rattaché le mot ''la-yom'' au verset qui suit -- ''par jour, en olah perpétuelle : tu feras l'un des agneaux le matin'' --, c'est-à-dire que seul l'agneau du matin doit être égorgé face au jour, et pas davantage ; et puisqu'il n'est pas écrit ''des olot perpétuelles'' au pluriel, j'aurais pu croire qu'une seule olat tamid par jour se fait face au jour. C'est pourquoi il a fallu écrire ''deux par jour'' : afin que tous deux se fassent face au jour.
💡 Explication

La braita se justifie elle-même. Pourquoi lire ''la-yom'' comme ''face au jour'' plutôt que comme le simple ''chaque jour'' ? Parce que l'obligation quotidienne de deux agneaux est déjà dite explicitement ailleurs, dans Bamidbar 28,4, avec la répartition matin/soir. Un verset ne répète pas pour rien : ''chnayim la-yom'' doit donc apprendre autre chose -- l'orientation de la chehita.

14
כֵּיצַד? תָּמִיד שֶׁל שַׁחַר הָיָה נִשְׁחָט עַל קֶרֶן צְפוֹנִית מַעֲרָבִית, עַל טַבַּעַת שְׁנִיָּה. וְשֶׁל בֵּין הָעַרְבַּיִם הָיָה נִשְׁחָט עַל קֶרֶן מִזְרָחִית צְפוֹנִית, עַל טַבַּעַת שְׁנִיָּה.

Comment cela ? Le tamid du matin était égorgé à l'angle nord-ouest, sur le second anneau ; et celui d'entre les deux soirs était égorgé à l'angle est-nord, sur le second anneau.

📜 Rachi (2)
עַל קֶרֶן מַעֲרָבִית צְפוֹנִית שֶׁל מִזְבֵּחַ שֶׁהַשֶּׁמֶשׁ בָּאָה מִן הַמִּזְרָח לְפִיכָךְ מוֹשְׁכוֹ הַשּׁוֹחֵט לְצַד מַעֲרָב לְהַרְחִיקוֹ מִן כֹּותֶל הַמִּזְרָח בְּכָל יְכֹולֶת מִפְּנֵי שֶׁהַכְּתָלִים גְּבוֹהִים וְהַחַמָּה שַׁחֲרִית בְּשִׁיפּוּלוֹ שֶׁל רָקִיעַ וְצֵל הַכֹּותֶל עוֹמֵד כְּנֶגְדָּהּ וּצְפוֹנִית מִשּׁוּם דְּקָדְשֵׁי קָדָשִׁים שְׁחִיטָתָן עַל יֶרֶךְ הַמִּזְבֵּחַ צָפֹונָה וְשָׁם הָיָה בֵּית הַמִּטְבָּחַייִם וְהַטַּבָּעוֹת קְבוּעוֹת בָּרִצְפָּה לָתֵת רֹאשׁ הַבְּהֵמָה לְתוֹכָן וְהֵן עֶשְׂרִים וְאַרְבָּעָה כְּמִנְיַן הַמִּשְׁמָרוֹת וּמְקוֹמָן עֶשְׂרִים וְאַרְבַּע אַמּוֹת עַל עֶשְׂרִים וְאַרְבַּע קְבוּעוֹת בְּשִׁשָּׁה סְדָרִים:
De l'autel. Le soleil vient de l'est ; c'est pourquoi le chohet tire la bête vers l'ouest, pour l'éloigner autant que possible du mur oriental -- car les murs sont hauts, le soleil du matin est bas sur l'horizon, et l'ombre du mur se dresse face à lui. Et ''nord'', parce que les kodchei kodachim (offrandes de sainteté majeure) s'égorgent au flanc nord de l'autel, et c'est là que se trouvait le beit ha-mitbahayim (l'aire d'abattage). Les anneaux étaient fixés dans le dallage pour y engager la tête de la bête ; il y en avait vingt-quatre, comme le nombre des michmarot (les équipes sacerdotales), et leur emplacement mesurait vingt-quatre coudées sur vingt-quatre, disposés en six rangées.
עַל טַבַּעַת שְׁנִיָּה לֹא בְּטַבַּעַת שֶׁאֵצֶל הַמִּזְבֵּחַ אֶלָּא בַּשְּׁנִיָּה לָהּ הַמְּשׁוּכָה לְצַד צָפוֹן וּפְנֵי הַשּׁוֹחֵט וְצַוַּאר הַבְּהֵמָה בַּאֲלַכְסוֹן לְצַד מִזְרָחִית צְפוֹנִית שֶׁמִּשָּׁם הַשֶּׁמֶשׁ בָּאָה שַׁחֲרִית וְטַעֲמָא דְּטַבַּעַת שְׁנִיָּה לָא יָדַעְנָא וַאֲנִי שָׁמַעְתִּי כְּדֵי שֶׁתְּהֵא הָרִאשׁוֹנָה מְסַיַּיעְתּוֹ לְהֵאָחֵז בָּהּ רַגְלֵי הַבְּהֵמָה שֶׁלֹּא תֵּהָפֵךְ וְשֶׁל בֵּין הָעַרְבַּיִם שֶׁהַחַמָּה בָּאָה מִן הַמַּעֲרָב מוֹשֵׁךְ עַצְמוֹ לְצַד מִזְרָח בְּכָל יְכֹולֶת וּפָנָיו לַמַּעֲרָב דָּרוֹם בַּאֲלַכְסוֹן שֶׁזְּרִיחַת הַחַמָּה בָּאָה מִשָּׁם:
Non pas l'anneau qui jouxte l'autel, mais celui qui le suit, tiré vers le nord ; le visage du chohet et le cou de la bête sont en diagonale vers le nord-est, car c'est de là que vient le soleil le matin. Quant à la raison du second anneau, je ne la connais pas ; j'ai entendu dire que c'était afin que le premier anneau l'aide à y retenir les pattes de la bête, pour qu'elle ne se retourne pas. Et celui d'entre les deux soirs, quand le soleil vient de l'ouest : il se tire autant que possible vers l'est, le visage tourné en diagonale vers le sud-ouest, car c'est de là que vient alors le rayonnement du soleil.
🗂️ Tossefot (1)
עַל טַבַּעַת שְׁנִיָּה נִרְאֶה לִי דְּמִן הַדִּין הָיָה לוֹ לִשְׁחֹוט עַל טַבַּעַת רִאשׁוֹנָה אֶלָּא לֹא רָצוּ לְהַקְרִיבוֹ כֻּולֵּי הַאי לַמִּזְבֵּחַ בְּלִי הֶפְסֵק גְּזֵירָה שֶׁמָּא יַטִּיל גְּלָלִים:
Il me semble qu'en toute rigueur il aurait fallu égorger sur le premier anneau ; mais on n'a pas voulu approcher la bête à ce point de l'autel sans séparation, par crainte (guezera) qu'elle n'y dépose des excréments.
💡 Explication

La braita traduit keneged ha-yom en géographie concrète. Le principe est simple : la bête doit être face au soleil à l'heure où on l'offre, donc le matin vers l'orient et l'après-midi vers l'occident.

Deux contraintes se croisent. D'abord la halakha : les kodchei kodachim s'égorgent au nord de l'autel, ce qui fixe le côté. Ensuite la lumière : Rachi explique que les hauts murs de la azara projettent une longue ombre le matin ; en tirant la bête vers l'ouest, on la sort de cette ombre et on la met effectivement dans le soleil levant. L'après-midi, la géométrie s'inverse.

Quant au choix du second anneau plutôt que du premier, Rachi avoue ne pas savoir et rapporte une explication entendue (le premier anneau sert d'appui pour bloquer les pattes) ; Tossefot en propose une autre, tout à fait pratique : ne pas amener une bête vivante contre l'autel lui-même.

🖼️ Schéma
Keneged ha-yom : où l'on égorge le tamid, matin et soir Vue en plan de la azara. Nord en haut, est à droite. Le beit ha-mitbahayim est au nord de l'autel. NORD SUD OUEST EST azara -- les murs sont hauts, l'ombre porte loin le matin BEIT HA-MITBAHAYIM -- 24 anneaux, 6 rangées de 4 2e anneau 2e anneau MIZBÉAH l'autel extérieur angle N-O angle N-E soleil MATIN (est) soleil SOIR (ouest) Matin : tiré vers l'OUEST, face au nord-est Soir : tiré vers l'EST, face au sud-ouest
Keneged ha-yom en plan : le matin on tire la bête vers l'ouest et on l'oriente vers le nord-est où se lève le soleil ; le soir on la tire vers l'est et on l'oriente vers le sud-ouest.
15
מוּסָפִין שֶׁל שַׁבָּת, וַדַּאי צְרִיכִין שֶׁיִּהְיוּ שְׁנֵיהֶן שָׁוִין.

Quant aux moussafin de Chabbat, il faut assurément qu'ils soient tous deux semblables.

📜 Rachi (1)
וּמוּסָפִין שֶׁל שַׁבָּת שֶׁנֶּאֱמַר בָּהֶם שְׁנֵי כְּבָשִׂים וַדַּאי שְׁנַיִם שָׁוִים לְעִיכּוּבָא מִדְּלָא הָדַר כְּתַב בְּהוּ אֶחָד לְרַבּוֹת אע"פ שֶׁאֵינָן שָׁוִין לְהַכְשִׁיר כָּךְ שָׁמַעְתִּי וְקַשְׁיָא לִי עִיכּוּבָא מִנָּלַן וְנִרְאֶה בְּעֵינַי דְּהָכִי גָּרַס מוּסָפִין וַדַּאי שְׁנַיִם לְמִצְוָה מִצְוָתָן לִהְיוֹת שָׁוִין וְלָא גָּרְסִי' מִדְּלָא כְּתִיב אֶחָד אֶחָד וְשִׁיטְתָא דְּתַלְמִידֵי תַּרְבִּיצָאֵי הִיא:
Puisqu'il y est dit ''deux agneaux'', assurément ''deux'' signifie qu'ils soient semblables de manière indispensable, puisque le verset n'a pas répété ensuite ''ehad'' pour amplifier et valider même s'ils ne sont pas semblables -- ainsi ai-je entendu. Mais cela me fait difficulté : d'où tiendrait-on cet ikkouv ? Il me semble donc que la version correcte est : ''les moussafin, assurément deux -- à titre de mitsva : leur mitsva est d'être semblables'', et l'on ne lit pas ''puisqu'il n'est pas écrit ehad, ehad''. C'est là une leçon d'élèves de la maison d'étude.
🗂️ Tossefot (1)
מוּסָפִין וַדַּאי שְׁנַיִם לְמִצְוָה הָכִי גָּרַס רַשִׁ"י אֲבָל בִּסְפָרִים כְּתִיב שְׁנַיִם לְעִיכּוּבָא וְהִקְשָׁה רַשִׁ"י עִיכּוּבָא מִנָּלַן וְנִרְאֶה לִי מִשּׁוּם דְּבָתַר דִּכְתִיב וּבְיוֹם הַשַּׁבָּת שְׁנֵי כְבָשִׂים כו' כְּתִיב עוֹלַת שַׁבָּת בְּשַׁבַּתּוֹ דְּהָוֵי כְּמוֹ שָׁנָה עָלָיו הַכָּתוּב לְעַכֵּב ואע"ג דְּדָרְשִׁינַן לֵיהּ בס"פ אֵלּוּ קְשָׁרִים (שַׁבָּת דַּף קיד.) לִדְרָשָׁה אַחֲרִיתִי לִימֵּד עַל חֶלְבֵי שַׁבָּת שֶׁקְּרֵבִין בְּיוֹם טוֹב אוֹ בְּיוֹם הַכִּפּוּרִים לְמָר כִּדְאִית לֵיהּ וּלְמָר כִּדְאִית לֵיהּ דָּרְשִׁינַן לֵיהּ נַמֵּי לוֹמַר שָׁנָה עָלָיו הַכָּתוּב לְעַכֵּב דְּאֵין מִקְרָא יוֹצֵא מִידֵי פְשׁוּטוֹ וְלֵיכָּא לְמֵימַר דְּכוּלֵּיהּ לְהָא דְּרָשָׁה אֲתָא דְּאִם כֵּן לָא הֲוָה לְמִיכְתַּב בְּהַאי לִישָּׁנָא שַׁבָּת בְּשַׁבַּתּוֹ אֶלָּא הֲוָה מָצֵי לְשַׁנּוֹת עָלָיו בְּעִנְיָן אַחֵר וא"ת וְהָא פָּרֵיךְ לְעֵיל אִי הָכִי גַּבֵּי תְמִידִין נָמֵי פִּי' וְאִם אִיתָא הֲוָה לֵיהּ לְמַתַּנְיָיה בְּשׁוּם דֻּוכְתָּא א"כ מוּסָפִין נָמֵי אִם אִיתָא דְּבָעֵינַן שֶׁיְּהוּ שָׁוִין הֲוָה לֵיהּ לְמִיתְנְיֵיהּ י"ל דִּלְעֵיל דַּוְקָא פָּרִיךְ שַׁפִּיר מִשּׁוּם דְּכָל סֵדֶר הַתָּמִיד תְּנַן לֵיהּ בְּמַסֶּכֶת תָּמִיד (דַּף כט.) וְהָתָם הֲוָה לָן לְמִיתְנְייֵהּ אֲבָל כָּל סֵדֶר הַמּוּסָפִין לָא תָּנֵינַן לֵיהּ בְּשׁוּם דֻּוכְתָּא:
Telle est la version de Rachi ; mais dans les livres il est écrit ''deux -- de manière indispensable'', et Rachi a objecté : d'où tiendrait-on l'ikkouv ? Il me semble que c'est parce qu'après ''et le jour du Chabbat, deux agneaux d'un an'', etc., il est écrit ''olat chabbat be-chabbato'' (''holocauste de chaque Chabbat en son Chabbat''), ce qui équivaut à une répétition du verset pour rendre la chose indispensable. Et bien que nous l'exposions à la fin du chapitre Elou Kecharim (Chabbat 114a) pour une autre derasha -- enseignant que les graisses du Chabbat sont offertes le jour de fête ou à Yom Kippour, chacun selon son avis --, nous l'exposons aussi pour dire que le verset a répété afin de rendre la chose indispensable, car ''un verset ne sort jamais de son sens simple''. Et l'on ne peut pas dire qu'il vient tout entier pour cette autre derasha : car alors il n'aurait pas fallu écrire dans ce style, ''chabbat be-chabbato'' ; il aurait pu répéter autrement. Et si tu objectes : la guemara a bien demandé plus haut ''si c'est ainsi, pour les temidin aussi'' -- c'est-à-dire que si c'était vrai on aurait dû l'enseigner quelque part ; alors pour les moussafin aussi, s'il fallait vraiment qu'ils soient semblables, on aurait dû l'enseigner ! On peut répondre : plus haut l'objection est bonne précisément parce que tout l'ordre du tamid est enseigné dans le traité Tamid (29a), et c'est là qu'il aurait fallu l'enseigner ; mais tout l'ordre des moussafin n'est enseigné nulle part.
💡 Explication

Cinquième et dernier couple. Pour les moussafin de Chabbat (Bamidbar 28,9), le mot ''chnayim'' n'est pas capté par une autre derasha : il reste donc en surplus, et le moule tourne -- les deux agneaux doivent être semblables.

Le passage est aussi un beau document de critique textuelle. Rachi refuse la version qu'il a reçue (''le-ikkouva'', de manière indispensable) par un raisonnement interne : d'où viendrait un ikkouv ici ? Il corrige donc en ''le-mitsva'' et attribue la leçon fautive à des ''élèves de la maison d'étude''. Tossefot défend la version rejetée en trouvant l'ikkouv manquant dans ''olat chabbat be-chabbato'', qui fait office de répétition.

Tossefot répond enfin à une objection de symétrie : pourquoi l'argument du silence (''on l'aurait enseigné quelque part'') vaut-il pour les temidin et pas pour les moussafin ? Parce qu'il existe un traité Tamid qui détaille l'offrande quotidienne, alors qu'aucun traité ne détaille l'ordre des moussafin.

16
תָּנוּ רַבָּנַן: שְׁנֵי שְׂעִירֵי יוֹם הַכִּיפּוּרִים שֶׁשְּׁחָטָן בַּחוּץ, עַד שֶׁלֹּא הִגְרִיל עֲלֵיהֶן — חַיָּיב עַל שְׁנֵיהֶם. מִשֶּׁהִגְרִיל עֲלֵיהֶן — חַייָּב עַל שֶׁל שֵׁם, וּפָטוּר עַל שֶׁל עֲזָאזֵל.

Nos maîtres ont enseigné : les deux boucs de Yom Kippour que l'on a égorgés au-dehors (hors de la azara) -- avant d'avoir tiré au sort sur eux, on est passible pour les deux ; après avoir tiré au sort sur eux, on est passible pour celui de Hachem, et exempt pour celui d'Azazel.

📜 Rachi (3)
שְׁנֵי שְׂעִירֵי יוֹם הַכִּפּוּרִים שֶׁמִּשֶּׁלְּקָחָן הֵם קְדוֹשִׁים שֶׁהֲרֵי מִתְּרוּמַת הַלִּשְׁכָּה בָּאוּ וּשְׁחָטָן בַּחוּץ לָעֲזָרָה:
Dès le moment de leur acquisition ils sont consacrés, car ils proviennent de la terouma de la lichka (la caisse publique du Temple) ; et il les a égorgés au-dehors, hors de la azara.
חַייָּב עַל שְׁנֵיהֶן מִשּׁוּם שְׁחוּטֵי חוּץ וּלְקַמָּן פָּרִיךְ קֹודֶם הַגְרָלָה לְמַאי חֲזוּ בִּפְנִים וְכֵיוָן דְּלָא חֲזוּ אַמַּאי חַייָּב הָא רָאוּי לְפֶתַח אֹהֶל מוֹעֵד בָּעֵינַן דִּכְתִיב (וַיִּקְרָא יז) בִּשְׁחוּטֵי חוּץ וְאֶל פֶּתַח אֹהֶל מוֹעֵד לֹא הֱבִיאוֹ:
Au titre des chehoutei houtz (l'abattage au-dehors). Plus loin la guemara demandera : avant la hagrala, à quoi sont-ils aptes à l'intérieur ? Et puisqu'ils n'y sont pas aptes, pourquoi serait-il passible ? Car il faut qu'ils soient aptes ''à l'entrée de la tente d'assignation'', comme il est écrit à propos des chehoutei houtz : ''et il ne l'a pas amené à l'entrée de la tente d'assignation'' (Vayikra 17,9).
וּפָטוּר עַל שֶׁל עֲזָאזֵל דְּלָא חֲזִי לְהַקְרִיב בִּפְנִים:
Car il n'est pas apte à être offert à l'intérieur.
💡 Explication

Nouvelle sougya, sur le même couple de boucs mais sous un autre angle : celui de l'interdit des chehoutei houtz, égorger une offrande hors de la azara, faute passible de karet.

La règle de base, rappelée par Rachi, est que l'on n'est passible que pour une bête qui serait, à cet instant même, offrable à l'intérieur (raouy le-fetah ohel mo'ed). D'où l'importance du pivot : la hagrala. Avant, les deux boucs sont interchangeables et également candidats ; après, celui d'Azazel a reçu une destination qui n'est plus sacrificielle, et l'égorger dehors n'engage plus.

17
עַד שֶׁלֹּא הִגְרִיל עֲלֵיהֶם חַייָּב עַל שְׁנֵיהֶם. לְמַאי חֲזוּ? אָמַר רַב חִסְדָּא: הוֹאִיל וְרָאוּי לְשָׂעִיר הַנַּעֲשֶׂה בַּחוּץ.

''Avant d'avoir tiré au sort sur eux, il est passible pour les deux'' -- à quoi sont-ils aptes ? Rav Hisda a dit : puisqu'il est apte au bouc qui se fait au-dehors.

📜 Rachi (1)
לְשָׂעִיר הַנַּעֲשֶׂה בַּחוּץ כָּל אֶחָד הָיָה רָאוּי לְהַקְרִיבוֹ לְחַטַּאת הַמּוּסָף שֶׁל יוֹם הַכִּפּוּרִים הָאֲמוּרָה בְּפָרָשַׁת פִּנְחָס:
Chacun des deux était apte à être offert comme hatta't du moussaf de Yom Kippour, celle qui est énoncée dans la paracha de Pinhas.
💡 Explication

L'objection est serrée : avant le sort, aucun des deux boucs n'est offrable à l'intérieur, puisque le bouc du sanctuaire ne se détermine que par la hagrala. Ils devraient donc être hors du champ de la faute.

Rav Hisda déplace la référence : leur aptitude ne vient pas du bouc intérieur mais du sa'ir ha-na'asse ba-houtz, le bouc-hatta't du moussaf de Yom Kippour (Bamidbar 29,11), qui, lui, s'offre dans la azara sans aucun tirage au sort. Pour ce rôle-là, n'importe lequel des deux convient.

18
וּמַאי שְׁנָא לְשָׂעִיר הַנַּעֲשֶׂה בִּפְנִים דְּלָא, דִּמְחֻוסַּר הַגְרָלָה? לְשָׂעִיר הַנַּעֲשֶׂה בַּחוּץ נָמֵי לָא חֲזֵי, דִּמְחַסְּרִי עֲבוֹדַת הַיּוֹם!

Et en quoi le bouc qui se fait à l'intérieur est-il différent, qu'il n'y soit pas apte parce qu'il lui manque la hagrala ? Pour le bouc qui se fait au-dehors non plus ils ne sont pas aptes, puisqu'il leur manque l'avodat ha-yom (le service du jour) !

📜 Rachi (2)
וּמַאי שְׁנָא לְשָׂעִיר הַנַּעֲשֶׂה בִּפְנִים דְּלָא חֲזִי מִשּׁוּם דִּמְחֻוסַּר הַגְרָלָה:
Il n'y est pas apte parce qu'il lui manque la hagrala.
לְשָׂעִיר הַנַּעֲשֶׂה בַּחוּץ נָמֵי לָא חֲזוּ דִּמְחַסְּרִי כָּל מַעֲשֵׂה עֲבוֹדַת הַיּוֹם שֶׁל מַתַּן דְּמֵי פַּר וְשָׂעִיר וַחֲפִינַת הַקְּטֹרֶת וְהַקְטָרָתָהּ הָרָאוְיָן לִיקָּדֵם לְמוּסָפִין:
Car il leur manque tout l'accomplissement du service du jour : l'aspersion du sang du taureau et du bouc, la pleine poignée d'encens et son offrande -- toutes choses qui doivent précéder les moussafin.
💡 Explication

La réponse de Rav Hisda est immédiatement contestée, et l'attaque est de bonne guerre : le bouc du moussaf, lui non plus, n'est pas offrable à cet instant. L'ordre du service de Yom Kippour est strict, et les moussafin viennent après toute une chaîne d'avodot -- aspersions du sang du taureau et du bouc intérieur, encens -- qui n'ont pas encore eu lieu.

Si l'inaptitude par manque de hagrala disqualifie, l'inaptitude par manque d'avodat ha-yom devrait disqualifier de même. Il faut donc que ces deux manques ne soient pas de même nature.

19
קָסָבַר רַב חִסְדָּא: אֵין מְחֻוסַּר זְמַן לְבוֹ בַּיּוֹם.

Rav Hisda estime : il n'y a pas de mehoussar zman (manque de temps) pour ce qui doit se faire le jour même.

📜 Rachi (1)
אֵין מְחֻוסַּר זְמַן לְבוֹ בַּיּוֹם לְעִנְיַן שָׂעִיר הַחִיצוֹן אֵין כָּאן חֶסְרוֹן מַעֲשֶׂה בְּגוּפוֹ אֶלָּא חֶסְרוֹן זְמַן שֶׁעֲדַייִן לֹא הִגִּיעַ זְמַן הַמּוּסָפִין וּזְמַן הָרָאוּי לִבּוֹ בַּיּוֹם אֵין זֶה חֶסְרוֹן זְמַן אֲבָל הַגְרָלָה אע"ג דְּלָאו מַעֲשֶׂה בְּגוּפָן הִיא דְּהָא אֲמָרָן עֲלִיַּית גּוֹרָל מִתּוֹךְ קַלְפִּי הִיא מְעַכֶּבֶת אֲבָל הַנָּחָה אֵינָהּ מְעַכֶּבֶת אֲפִילּוּ הָכֵי הוֹאִיל וּמִצְוָה הָאֲמוּרָה בָּהֶן הִיא כִּמְחֻוסַּר מַעֲשֶׂה דָּמֵי:
Pour le bouc extérieur, il n'y a pas ici de manque d'acte dans la bête elle-même, mais seulement un manque de temps -- l'heure des moussafin n'est pas encore venue ; or un temps qui doit arriver le jour même n'est pas un manque de temps. Mais la hagrala, bien qu'elle ne soit pas un acte accompli sur le corps de la bête -- car nous avons dit que c'est la montée du sort hors du kalfi qui est indispensable, tandis que la dépose (hanaha) ne l'est pas --, comme elle est néanmoins la mitsva énoncée à leur sujet, elle est considérée comme un acte manquant.
💡 Explication

La distinction, et c'est le cœur conceptuel du daf. Il y a deux manières pour une bête de n'être ''pas encore'' offrable :

Mehoussar zman -- il ne manque que du temps. Rav Hisda pose que si ce temps arrive le jour même, ce n'est pas un véritable manque : la bête est déjà de plein droit une offrande du jour, seule l'heure n'est pas venue. Elle reste donc ''apte'' au regard des chehoutei houtz.

Mehoussar ma'asse -- il manque un acte. Là, la bête n'est pas encore ce qu'elle doit devenir. Et Rachi relève la finesse : la hagrala ne touche pas le corps du bouc, elle se joue dans une urne (kalfi) ; c'est néanmoins la mitsva que la Tora énonce à son sujet, ce qui suffit à la faire compter comme un acte manquant.

20
אָמַר רָבִינָא: הַשְׁתָּא דְּאָמַר רַב חִסְדָּא מְחֻוסָּר הַגְרָלָה כִּמְחֻוסָּר מַעֲשֶׂה דָּמֵי, הָא דְּאָמַר רַב יְהוּדָה אָמַר שְׁמוּאֵל: שְׁלָמִים שֶׁשְּׁחָטָן קֹודֶם שֶׁנִּפְתְּחוּ דַּלְתוֹת הַהֵיכָל פְּסוּלִין, שֶׁנֶּאֱמַר: ״וּשְׁחָטוֹ פֶּתַח אֹהֶל מוֹעֵד״, בִּזְמַן שֶׁהוּא פָּתוּחַ, וְלֹא בִּזְמַן שֶׁהוּא נָעוּל.

Ravina a dit : maintenant que Rav Hisda a dit que ce à quoi manque la hagrala est considéré comme ce à quoi manque un acte -- ce qu'a dit Rav Yehouda au nom de Chemouel : des chelamim que l'on a égorgés avant que les portes du heikhal ne soient ouvertes sont passoulim, car il est dit ''il l'égorgera à l'entrée de la tente d'assignation'' (Vayikra 3,2), au moment où elle est ouverte et non au moment où elle est verrouillée...

📜 Rachi (2)
הַשְׁתָּא דְּאָמַר רַב חִסְדָּא מְחֻוסָּר הַגְרָלָה כִּמְחֻוסָּר מַעֲשֶׂה דָּמֵי ואע"ג דְּלָאו מַעֲשֶׂה בְּגוּפָן הוּא דְּאִי לָאו דְּחָזוּ לִשְׂעִיר הַמּוּסָף לֹא הָיָה מִתְחַיֵּיב עַל שְׁחִיטָתָן בַּחוּץ:
Et cela bien que ce ne soit pas un acte accompli sur leur corps ; car s'ils n'étaient pas aptes au bouc du moussaf, il n'aurait pas été passible pour les avoir égorgés au-dehors.
הָא דְּאָמַר שְׁמוּאֵל וְכוּ' וּמְחֻוסַּר פְּתִיחָה כִּמְחֻוסָּר מַעֲשֶׂה דָּמֵי ואע"ג דְּלָאו מַעֲשֶׂה בְּגוּפָן שֶׁל שְׁלָמִים הוּא הוֹאִיל וּבָהֶן נֶאֱמַר הָוֵי כְּמַעֲשֶׂה בְּגוּפָן:
Et ce à quoi manque l'ouverture des portes est considéré comme ce à quoi manque un acte -- bien que ce ne soit pas un acte accompli sur le corps des chelamim : puisque c'est à leur sujet que la chose est dite, c'est comme un acte accompli sur leur corps.
💡 Explication

Ravina tire la leçon générale. Ce que Rav Hisda a établi, c'est qu'un manque peut être extérieur au corps de la bête et compter tout de même comme un manque d'acte -- il suffit que le verset l'attache à cette offrande-là.

Il applique aussitôt le concept à une règle de Chemouel : des chelamim égorgés avant l'ouverture des portes du heikhal sont passoulim. Le verset dit ''à l'entrée de la tente d'assignation'' : une entrée verrouillée n'est pas une entrée. Or l'ouverture des battants ne fait rien à la bête -- exactement comme le tirage au sort. Le même principe couvre les deux cas.

🖼️ Schéma
Ravina : le concept de Rav Hisda éclaire une règle de Chemouel Un manque EXTÉRIEUR au corps de la bête peut compter comme un manque d'acte, s'il est dit à son sujet. Rav Hisda -- les boucs Ce qui manque : LA HAGRALA Un tirage au sort dans un kalfi -- rien ne touche le corps du bouc. Et pourtant : ke-mehoussar ma'asse parce que c'est LA mitsva énoncée sur eux même logique Chemouel -- les chelamim Ce qui manque : LES PORTES OUVERTES Les battants du heikhal sont encore verrouillés -- rien ne touche l'animal. Et pourtant : PASSOULIM ve-chahato PETAH ohel mo'ed : quand c'est une entrée Le principe commun dégagé par Ravina Une condition qui n'agit pas sur le corps de la bête, mais que le verset attache à son offrande, la rend inapte tant qu'elle n'est pas remplie.
Ravina rapproche deux manques qui n'atteignent pas le corps de la bête : le sort qui n'a pas été tiré, et les portes du heikhal qui n'ont pas été ouvertes.
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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).