Sougya : Le daf explore d'abord un mécanisme exégétique d'une grande régularité. Le mot ''chnei'' ajouté à un pluriel est superflu comme nombre, donc il apprend une qualité : que les deux bêtes soient chavin, semblables.
Mais la répétition du singulier (sa'ir sa'ir, keves keves, tzippor tzippor) les valide quand même après coup -- signe qu'un ikkouv menaçait, et la guemara part le chercher : les trois ''chnei'' pour les boucs de Kippour, le ''tihyeh'' de la paracha du metzora pour ses agneaux et ses oiseaux. Une fois l'ikkouv désamorcé, ces mots se recyclent : mar'é, koma et damim pour les boucs, le reste du rituel pour le metzora.
Le moule est alors testé sur les temidin -- et il casse : ''chnayim la-yom'' est déjà pris par la braita qui lit ''face au jour'', d'où la belle description de la chehita du tamid, au nord-ouest de l'autel le matin et au nord-est le soir, sur le second anneau, face au soleil. Les moussafin de Chabbat, eux, gardent un ''chnayim'' disponible, et Rachi corrige ici la girsa reçue tandis que Tossefot la défend par ''olat chabbat be-chabbato''.
La seconde moitié du daf change de registre : les deux boucs égorgés hors de la azara. Avant le sort on est passible pour les deux, après seulement pour celui de Hachem.
Rav Hisda fonde cette aptitude sur le bouc du moussaf, résiste à l'objection par un principe neuf -- ein mehoussar zman le-vo ba-yom -- et pose que la hagrala, bien qu'extérieure au corps de la bête, vaut comme un acte manquant. Ravina étend aussitôt le concept aux chelamim égorgés portes du heikhal fermées.
GUEMARA. Nos maîtres ont enseigné : ''il prendra deux boucs de chèvres'' (Vayikra 16,5) -- le miout (le minimum implique) par le pluriel ''se'irei'', c'est déjà deux.
Que vient donc enseigner le mot ''chnei'' (deux) ? Qu'ils soient tous deux chavin (semblables).
D'où sait-on que, même s'ils ne sont pas tous deux semblables, ils restent kecherim (valides) ? Le verset dit ''sa'ir'', ''sa'ir'' -- il a amplifié (riba).
La braita ouvre le moule qui va tourner tout au long du daf. Le mot se'irei est déjà un pluriel : un pluriel dit au minimum deux (miout rabim chnayim). Le mot chnei ajouté au pluriel est donc superflu comme nombre -- et un mot superflu, dans la lecture des Sages, n'apprend pas ce qu'on savait déjà mais autre chose : ici une qualité, que les deux bêtes soient chavin, semblables.
Mais alors, deux boucs dissemblables seraient-ils invalides ? Non : la Tora, en reprenant le mot au singulier -- sa'ir, sa'ir -- pose un ribbouy (une amplification) qui rattrape le cas et le déclare kacher. On obtient ainsi le couple classique de l'étude : une exigence lekhatehila (à priori) et une validité bediavad (après coup).
La raison en est que le Miséricordieux a amplifié ; mais s'Il n'avait pas amplifié, j'aurais dit qu'ils sont passoulim (invalides) -- d'où tenons-nous cet ikkouv (ce caractère indispensable) ?
La guemara retourne la braita comme un gant. Si la Tora a besoin d'un ribbouy pour valider des boucs dissemblables, c'est bien que sans lui ils auraient été passoulim. Or l'exigence tirée de ''chnei'' n'était, au départ, qu'une exigence de mitsva -- et une simple mitsva n'invalide pas après coup.
D'où serait donc venue la force d'invalider ? C'est la question ikkouva mena lan : elle oblige à trouver dans le texte un élément supplémentaire, plus lourd que le simple ''chnei''.
Rachi ferme d'avance la voie la plus tentante : le mot hukka du chapitre de Kippour, qui rend indispensable ce qu'il couvre. Il ne couvre que l'avoda du jour lui-même, pas l'achat des bêtes, fait plusieurs jours plus tôt.
Il aurait pu te venir à l'esprit de dire : il est écrit ''chnei'', ''chnei'', ''chnei''.
Voici l'élément cherché : le mot ''chnei'' ne figure pas une fois mais trois fois dans le passage. Or la règle est constante : chana alav ha-katouv le-akev -- ce que le verset répète, il le rend indispensable. Trois occurrences auraient donc suffi à invalider des boucs dissemblables, et c'est précisément pour cela que le ribbouy ''sa'ir sa'ir'' était nécessaire.
Et maintenant que le Miséricordieux a amplifié par ''sa'ir'', ''sa'ir'', à quoi me servent ''chnei'', ''chnei'', ''chnei'' ? L'un pour le mar'é (l'apparence), l'un pour la koma (la taille), et l'un pour les damim (le prix).
Le mouvement est élégant : puisque le ribbouy ''sa'ir sa'ir'' a désamorcé la force invalidante des trois ''chnei'', ces trois mots redeviennent disponibles. La guemara ne les laisse pas perdus -- rien n'est de trop dans la Tora -- et leur donne trois contenus : mar'é (l'apparence), koma (la taille), damim (le prix).
Rachi souligne le renversement complet de statut : ce qui devait être le-akev (indispensable) n'est plus que le-mitsva (une exigence à priori). Le même mot, selon qu'on l'entend seul ou répété, ne dit pas la même chose.
On a enseigné de même à propos des agneaux du metzora (l'homme frappé de tzara'at) : ''il prendra deux agneaux'' (Vayikra 14,10) -- le miout implique par ''kevassim'', c'est deux. Que vient donc enseigner le mot ''chnei'' ?
Qu'ils soient tous deux semblables. Et d'où sait-on que, même s'ils ne sont pas tous deux semblables, ils sont kecherim ?
Le verset dit ''keves'', ''keves'' -- il a amplifié.
La guemara vérifie que son moule n'est pas une construction ad hoc : elle produit une braita jumelle sur un tout autre sujet, les agneaux qu'apporte le metzora le jour de sa purification. Même pluriel, même mot ''chnei'' en trop, même répétition du singulier pour valider. Le procédé est donc bien un procédé général.
La raison en est que le Miséricordieux a amplifié ; mais s'Il n'avait pas amplifié, j'aurais dit qu'ils sont passoulim -- d'où tenons-nous l'ikkouv ? Il aurait pu te venir à l'esprit de dire : il est écrit ''tihyeh''.
Même question, mais la réponse change de nature. Chez les boucs, l'ikkouv venait d'une répétition (chnei trois fois). Chez le metzora, il vient d'un mot unique mais catégorique : tihyeh, ''telle sera''. Ce futur d'état, explique Rachi, signifie be-havayata tehe : la séquence doit se réaliser exactement dans la forme où elle est écrite -- une clause d'indispensabilité globale posée en tête de chapitre.
Et maintenant que le Miséricordieux a amplifié par ''keves'', ''keves'', à quoi me sert ''tihyeh'' ? Pour le reste du déroulement (havaya) de la purification du metzora.
Même recyclage que pour les trois ''chnei'', mais sur un seul mot. Tihyeh perd sa prise sur la ressemblance des agneaux -- le ribbouy l'en a chassé -- et va porter ailleurs : sur tous les autres éléments du rituel de purification (les aspersions, le rasage, les immersions...), qui, eux, restent indispensables.
Et nous avons appris de même, dans le même style, à propos du metzora, au sujet des oiseaux : ''tzipporim'' -- le miout implique par ''oiseaux'', c'est deux. Que vient enseigner ''chtei'' (deux) ?
Qu'elles soient toutes deux semblables. Et d'où sait-on que, même si elles ne sont pas semblables, elles sont kecherot ?
Le verset dit ''tzippor'', ''tzippor'' -- il a amplifié.
Troisième tour du moule, sur les deux oiseaux du premier jour de la purification du metzora (Vayikra 14,4-7) : l'un est égorgé au-dessus de l'eau vive, l'autre relâché dans les champs. Même structure exactement, jusqu'au vocabulaire.
La raison en est que le Miséricordieux a amplifié ; mais s'Il n'avait pas amplifié, elles seraient passoulot -- d'où tenons-nous l'ikkouv ? Il aurait pu te venir à l'esprit de dire : il est écrit ''tihyeh''.
Et maintenant que le Miséricordieux a amplifié par ''tzippor'', à quoi me sert ''tihyeh'' ? Pour le reste du déroulement de la purification du metzora.
Le triptyque est complet. Trois cas, un seul mécanisme : le mot en trop crée une exigence a priori, la répétition du singulier la désamorce après coup, et l'élément porteur d'ikkouv (les trois ''chnei'' ou le ''tihyeh'') se recycle sur autre chose. La guemara peut maintenant tester le moule la où il va se casser.
Si c'est ainsi, à propos des temidin (les offrandes perpétuelles) aussi, disons : ''kevassim'' -- le miout implique par ''agneaux'', c'est deux ; que vient enseigner ''chnayim'' ? Qu'ils soient tous deux semblables.
Et d'où sait-on que, même s'ils ne sont pas tous deux semblables, ils sont kecherim ? Le verset dit ''keves'', ''keves'' -- il a amplifié.
Et à titre de mitsva, faudrait-il donc là aussi qu'ils soient semblables ?
C'est la mise à l'épreuve. Le verset du tamid (Chemot 29,38) contient exactement les mêmes ingrédients : un pluriel kevassim, un ''chnayim'' apparemment superflu, et un ''keves'' répété au verset suivant. Le moule devrait donc tourner -- et produire une exigence de ressemblance pour les deux agneaux quotidiens.
Rachi indique pourquoi c'est une objection et pas une découverte : une telle règle, si elle existait, serait enseignée quelque part. Or le traité Tamid, qui détaille tout l'ordre de cette offrande, n'en dit pas un mot. Le moule doit donc s'être grippé quelque part.
Ce mot-là est nécessaire pour ce qui a été enseigné : ''deux par jour'' (Chemot 29,38) -- face au jour (keneged ha-yom).
Voilà le grain de sable. Le moule exige un mot disponible ; or dans le verset du tamid, ''chnayim'' n'est pas libre : il est déjà mobilisé par une autre braita, qui lit ''chnayim la-yom'' non pas ''deux par jour'' mais ''deux face au jour'' -- c'est-à-dire face au soleil, chaque agneau égorgé en direction de l'astre à l'heure où il est offert.
Un mot déjà employé ne peut pas servir deux fois : il n'y a donc aucune exigence de ressemblance pour les temidin. Le silence du traité Tamid est expliqué.
Tu dis : face au jour ; ou peut-être cela ne veut-il dire que l'obligation du jour ? Lorsque le verset dit : ''tu feras l'un des agneaux le matin, et le second agneau tu le feras entre les deux soirs'' (Bamidbar 28,4), l'obligation du jour est déjà énoncée ; que viens-je alors accomplir par ''deux par jour'' ?
Face au jour.
La braita se justifie elle-même. Pourquoi lire ''la-yom'' comme ''face au jour'' plutôt que comme le simple ''chaque jour'' ? Parce que l'obligation quotidienne de deux agneaux est déjà dite explicitement ailleurs, dans Bamidbar 28,4, avec la répartition matin/soir. Un verset ne répète pas pour rien : ''chnayim la-yom'' doit donc apprendre autre chose -- l'orientation de la chehita.
Comment cela ? Le tamid du matin était égorgé à l'angle nord-ouest, sur le second anneau ; et celui d'entre les deux soirs était égorgé à l'angle est-nord, sur le second anneau.
La braita traduit keneged ha-yom en géographie concrète. Le principe est simple : la bête doit être face au soleil à l'heure où on l'offre, donc le matin vers l'orient et l'après-midi vers l'occident.
Deux contraintes se croisent. D'abord la halakha : les kodchei kodachim s'égorgent au nord de l'autel, ce qui fixe le côté. Ensuite la lumière : Rachi explique que les hauts murs de la azara projettent une longue ombre le matin ; en tirant la bête vers l'ouest, on la sort de cette ombre et on la met effectivement dans le soleil levant. L'après-midi, la géométrie s'inverse.
Quant au choix du second anneau plutôt que du premier, Rachi avoue ne pas savoir et rapporte une explication entendue (le premier anneau sert d'appui pour bloquer les pattes) ; Tossefot en propose une autre, tout à fait pratique : ne pas amener une bête vivante contre l'autel lui-même.
Quant aux moussafin de Chabbat, il faut assurément qu'ils soient tous deux semblables.
Cinquième et dernier couple. Pour les moussafin de Chabbat (Bamidbar 28,9), le mot ''chnayim'' n'est pas capté par une autre derasha : il reste donc en surplus, et le moule tourne -- les deux agneaux doivent être semblables.
Le passage est aussi un beau document de critique textuelle. Rachi refuse la version qu'il a reçue (''le-ikkouva'', de manière indispensable) par un raisonnement interne : d'où viendrait un ikkouv ici ? Il corrige donc en ''le-mitsva'' et attribue la leçon fautive à des ''élèves de la maison d'étude''. Tossefot défend la version rejetée en trouvant l'ikkouv manquant dans ''olat chabbat be-chabbato'', qui fait office de répétition.
Tossefot répond enfin à une objection de symétrie : pourquoi l'argument du silence (''on l'aurait enseigné quelque part'') vaut-il pour les temidin et pas pour les moussafin ? Parce qu'il existe un traité Tamid qui détaille l'offrande quotidienne, alors qu'aucun traité ne détaille l'ordre des moussafin.
Nos maîtres ont enseigné : les deux boucs de Yom Kippour que l'on a égorgés au-dehors (hors de la azara) -- avant d'avoir tiré au sort sur eux, on est passible pour les deux ; après avoir tiré au sort sur eux, on est passible pour celui de Hachem, et exempt pour celui d'Azazel.
Nouvelle sougya, sur le même couple de boucs mais sous un autre angle : celui de l'interdit des chehoutei houtz, égorger une offrande hors de la azara, faute passible de karet.
La règle de base, rappelée par Rachi, est que l'on n'est passible que pour une bête qui serait, à cet instant même, offrable à l'intérieur (raouy le-fetah ohel mo'ed). D'où l'importance du pivot : la hagrala. Avant, les deux boucs sont interchangeables et également candidats ; après, celui d'Azazel a reçu une destination qui n'est plus sacrificielle, et l'égorger dehors n'engage plus.
''Avant d'avoir tiré au sort sur eux, il est passible pour les deux'' -- à quoi sont-ils aptes ? Rav Hisda a dit : puisqu'il est apte au bouc qui se fait au-dehors.
L'objection est serrée : avant le sort, aucun des deux boucs n'est offrable à l'intérieur, puisque le bouc du sanctuaire ne se détermine que par la hagrala. Ils devraient donc être hors du champ de la faute.
Rav Hisda déplace la référence : leur aptitude ne vient pas du bouc intérieur mais du sa'ir ha-na'asse ba-houtz, le bouc-hatta't du moussaf de Yom Kippour (Bamidbar 29,11), qui, lui, s'offre dans la azara sans aucun tirage au sort. Pour ce rôle-là, n'importe lequel des deux convient.
Et en quoi le bouc qui se fait à l'intérieur est-il différent, qu'il n'y soit pas apte parce qu'il lui manque la hagrala ? Pour le bouc qui se fait au-dehors non plus ils ne sont pas aptes, puisqu'il leur manque l'avodat ha-yom (le service du jour) !
La réponse de Rav Hisda est immédiatement contestée, et l'attaque est de bonne guerre : le bouc du moussaf, lui non plus, n'est pas offrable à cet instant. L'ordre du service de Yom Kippour est strict, et les moussafin viennent après toute une chaîne d'avodot -- aspersions du sang du taureau et du bouc intérieur, encens -- qui n'ont pas encore eu lieu.
Si l'inaptitude par manque de hagrala disqualifie, l'inaptitude par manque d'avodat ha-yom devrait disqualifier de même. Il faut donc que ces deux manques ne soient pas de même nature.
Rav Hisda estime : il n'y a pas de mehoussar zman (manque de temps) pour ce qui doit se faire le jour même.
La distinction, et c'est le cœur conceptuel du daf. Il y a deux manières pour une bête de n'être ''pas encore'' offrable :
Mehoussar zman -- il ne manque que du temps. Rav Hisda pose que si ce temps arrive le jour même, ce n'est pas un véritable manque : la bête est déjà de plein droit une offrande du jour, seule l'heure n'est pas venue. Elle reste donc ''apte'' au regard des chehoutei houtz.
Mehoussar ma'asse -- il manque un acte. Là, la bête n'est pas encore ce qu'elle doit devenir. Et Rachi relève la finesse : la hagrala ne touche pas le corps du bouc, elle se joue dans une urne (kalfi) ; c'est néanmoins la mitsva que la Tora énonce à son sujet, ce qui suffit à la faire compter comme un acte manquant.
Ravina a dit : maintenant que Rav Hisda a dit que ce à quoi manque la hagrala est considéré comme ce à quoi manque un acte -- ce qu'a dit Rav Yehouda au nom de Chemouel : des chelamim que l'on a égorgés avant que les portes du heikhal ne soient ouvertes sont passoulim, car il est dit ''il l'égorgera à l'entrée de la tente d'assignation'' (Vayikra 3,2), au moment où elle est ouverte et non au moment où elle est verrouillée...
Ravina tire la leçon générale. Ce que Rav Hisda a établi, c'est qu'un manque peut être extérieur au corps de la bête et compter tout de même comme un manque d'acte -- il suffit que le verset l'attache à cette offrande-là.
Il applique aussitôt le concept à une règle de Chemouel : des chelamim égorgés avant l'ouverture des portes du heikhal sont passoulim. Le verset dit ''à l'entrée de la tente d'assignation'' : une entrée verrouillée n'est pas une entrée. Or l'ouverture des battants ne fait rien à la bête -- exactement comme le tirage au sort. Le même principe couvre les deux cas.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).