Sougya : Le daf achève la braita du Torat Kohanim sur la chehita hors de la azara en isolant le dernier filtre du verset : après korban (il faut une offrande) et el petah ohel moed (il faut être apte à l'entrée), c'est le mot la-Hachem qui retranche le bouc émissaire -- apte à venir à l'entrée pour la hagrala et le vidouy, mais voué à Azazel, donc non meyouhad la-Hachem. Rachi et Tossefot s'affrontent au passage sur la guirsa qui mentionne la para adouma.
Surgit alors une contradiction frontale : une autre braita, sur Vayikra 22,27, lit le même la-Hachem comme un ribouy qui inclut le bouc émissaire dans l'interdit du mehoussar zman. Rava tranche par un principe de portée générale -- me-inyana de-kra : chaque occurrence se lit dans le contexte de son propre verset, un ribouy voisin appelant un miout et inversement.
La guemara demande ensuite comment un bouc émissaire mehoussar zman est seulement concevable, puisque le goral ne fixe que ce qui est déjà apte au Nom. Rav Yossef propose Hanan l'Égyptien -- réfuté, car il nie les dehouyin, non la hagrala -- puis Rabbi Chimon, qui dispense de tirage au sort le bouc de remplacement.
Ravina donne enfin une réponse valable selon tous : le bouc atteint d'un moum et désacralisé sur un autre, lequel vient par la force du premier sans nouveau sort. Reste à établir qu'un moum invalide bien le bouc émissaire : la braita de Vayikra 22,22 le fournit en découpant le verset en quatre, et le daf se ferme sur la tzricha qui distingue les deux disqualifications, le temps qui manque et l'état repoussant.
Si (le verset n'avait écrit que) ''korban'' (offrande), j'aurais entendu que l'on est passible même pour les kodchei bedek habayit (les biens consacrés à l'entretien de la Maison), qui eux aussi sont appelés korban, comme dans ce qui est dit : ''et nous avons apporté l'offrande de l'Éternel'' (Bamidbar 31,50). C'est pourquoi le verset enseigne : ''et il ne l'a pas amené à l'entrée de la tente d'assignation'' (Vayikra 17,4) -- tout ce qui est apte à l'entrée de la tente d'assignation, on en est passible au-dehors ; tout ce qui n'est pas apte à l'entrée de la tente d'assignation, on n'en est pas passible au-dehors.
Le daf poursuit la longue braita du Torat Kohanim sur la chehita hors de la azara. Le procédé est constant : chaque mot du verset de Vayikra 17,4 sert de filtre, et la braita teste à chaque fois la catégorie que ce mot laisse passer ou retranche.
Ici, deux étapes. Le mot korban pourrait, à lui seul, être trop large : les biens du Trésor du Temple (kodchei bedek habayit) sont eux aussi appelés korban dans la Torah. C'est la clause ve-el petah ohel moed lo hevi'o qui tranche : seule est visée la bête apte à l'entrée de la tente d'assignation. Or les kodchei bedek habayit ne sont jamais destinés à y venir.
Rachi rapporte ici deux lectures de leur inaptitude, et rejette la seconde (celle qui les déclare tarés par principe). Tossefot explique pourquoi : la michna de Zevahim exempte la para adouma alors même qu'elle est sans défaut -- preuve que c'est la destination, non le défaut, qui est le vrai critère.
J'exclurai ceux-là, qui ne sont pas aptes à l'entrée de la tente d'assignation ; mais je n'exclurai pas la vache de la hatat (para adouma) ni le bouc émissaire, qui est apte, lui, à venir à l'entrée de la tente d'assignation. C'est pourquoi le verset enseigne : ''à l'Éternel'' -- ceux qui sont exclusivement voués à l'Éternel ; sont donc exclus ceux-là, qui ne lui sont pas exclusivement voués.
Troisième filtre. Le bouc émissaire pose un problème redoutable : il vient bel et bien à l'entrée de la tente d'assignation -- c'est là qu'on tire les sorts sur lui et qu'on fait sur lui le vidouy. Le filtre précédent ne l'atteint donc pas.
D'où le recours au mot la-Hachem, relu comme meyouhad la-Hachem : voué exclusivement au Nom. Le bouc émissaire, lui, a une autre destination -- Azazel. Il tombe donc, et celui qui l'égorge au-dehors est patur.
Rachi et Tossefot se battent ici sur la guirsa (la version du texte) : faut-il lire ''la vache de la hatat'' dans la braita ? Rachi la supprime ; Tossefot la conserve en la lisant comme un im timtze lomar -- une concession rhétorique, pas une affirmation.
Et ''à l'Éternel'' viendrait exclure ?! On peut pourtant objecter (une braita contraire) : ''il sera agréé comme offrande, sacrifice par le feu à l'Éternel'' (Vayikra 22,27) -- ce sont là les ichim (ce qui monte sur le feu de l'autel) ;
Retournement brutal. La guemara conteste la fonction même du mot la-Hachem : servirait-il vraiment à exclure ? Elle produit une braita où le même mot, applique au même sujet -- le bouc émissaire -- fait exactement l'inverse : il inclut.
Le verset invoqué est Vayikra 22,27, qui interdit d'offrir un animal avant son huitième jour. Le mot isheh (sacrifice par le feu) y désigne ce qui monte sur le feu de l'autel : c'est déjà un terme restrictif.
d'où (sait-on) qu'il ne doit pas le consacrer alors qu'il lui manque encore son temps (mehoussar zman, avant le huitième jour) ? Le verset enseigne : ''korban''.
Et ''à l'Éternel'' -- pour inclure le bouc émissaire !
La braita adverse se déploie : le mot korban étend l'interdit au moment de la consécration elle-même, et non seulement à l'offrande. Rachi explique le mécanisme : dès qu'on le consacre, l'animal porte le titre de korban -- donc l'interdit du mehoussar zman le frappe dès cet instant.
Et c'est ici que tombe le coup : dans cette braita, la-Hachem sert à ajouter le bouc émissaire à la liste. Le même mot, le même sujet, la fonction inverse.
Rava dit : là-bas, c'est d'après le contexte du verset, et ici, c'est d'après le contexte du verset. Là-bas, où ''à l'entrée'' vient inclure, ''à l'Éternel'' vient exclure.
Ici, où ''sacrifice par le feu'' vient exclure, ''à l'Éternel'' vient inclure.
La réponse de Rava est un principe herméneutique de première importance : me-inyana de-kra -- d'après le contexte du verset. Un mot n'a pas de valeur exégétique fixe et portable ; c'est son voisinage immédiat qui lui assigne son rôle.
Le mécanisme est un équilibre. Dans Vayikra 17,4, la clause el petah ohel moed fonctionne comme un ribouy (elle laisse entrer le bouc émissaire, qui y vient effectivement) ; la-Hachem doit donc être le miout qui le retranche -- sinon, note Rachi, il serait purement superflu. Dans Vayikra 22,27, c'est l'inverse : isheh est déjà un miout (le bouc ne monte pas au feu), donc la-Hachem ne peut être qu'un ribouy.
La raison (de l'interdit) tient donc à ce que la Torah l'a expressément inclus ; mais si elle ne l'avait pas inclus, j'aurais dit : le bouc émissaire peut être consacré même mehoussar zman. Or le sort (goral) ne fixe (un bouc) que s'il est apte au Nom !
Nouvelle attaque, cette fois par l'absurde : si le ribouy de la-Hachem était nécessaire, c'est qu'on aurait pu croire, sans lui, qu'un bouc émissaire mehoussar zman est valide. Mais un tel cas est-il seulement concevable ?
Non, répond la guemara : le goral ne peut fixer un bouc comme ''pour l'Éternel'' que s'il est déjà apte à ce titre. Et comme nul ne sait à l'avance sur lequel des deux le sort tombera, les deux doivent être aptes dès le départ -- donc âgés d'au moins huit jours. L'inclusion serait sans objet.
Toute la suite du daf consistera à chercher un scénario où un bouc émissaire entre en fonction sans passer par le tirage au sort.
Rav Yossef dit : de qui cela relève-t-il ? De Hanan l'Égyptien.
Car il a été enseigné : Hanan l'Égyptien dit -- même si le sang est déjà dans la coupe, on amène son compagnon et on l'apparie à lui.
Première tentative de Rav Yossef : la braita suivrait Hanan l'Égyptien. Sa position est extrême -- même lorsque le bouc intérieur a déjà été égorgé et son sang recueilli dans la coupe, si le bouc émissaire meurt, on va simplement en chercher un autre au marché et on l'apparie au sang déjà prélevé.
Il n'y a alors ni nouveau goral, ni dehiya (mise à l'écart du sang). C'est exactement le scénario cherché : un bouc émissaire qui entre en fonction sans avoir été filtré par le sort -- et qui pourrait donc être mehoussar zman.
Admettons que tu aies entendu Hanan l'Égyptien dire qu'il ne tient pas les dehouyin (le principe de la mise à l'écart) ; mais qu'il ne tienne pas non plus la hagrala, l'as-tu entendu ? Peut-être en amène-t-il (deux) et tire-t-il les sorts !
La guemara distingue deux thèses que Rav Yossef avait fondues en une seule. Hanan l'Égyptien affirme qu'il n'y a pas de dehiya : le sang déjà recueilli n'est pas perdu du fait de la mort du bouc émissaire. Mais rien n'indique qu'il dispense du goral.
Rachi décrit l'alternative : peut-être amène-t-on deux nouveaux boucs, tire-t-on les sorts, et celui qui échoit ''pour l'Éternel'' est envoyé paître, l'expiation se faisant par le sang du premier. Dans ce cas, le filtre du sort joue de nouveau, et le problème du mehoussar zman revient intact.
Rav Yossef dit plutôt : de qui cela relève-t-il ? De Rabbi Chimon.
Car il a été enseigné : si l'un des deux est mort, on amène son compagnon sans hagrala -- paroles de Rabbi Chimon.
Rav Yossef se rabat sur une source explicite : Rabbi Chimon enseigne clairement que le remplaçant entre en fonction sans hagrala. Le scénario cherché existe donc.
Mais le prix est élevé : la braita sur le mehoussar zman se trouve réduite à une seule opinion tannaitique. C'est ce qui va pousser Ravina à chercher une réponse valable selon tous.
Ravina dit : par exemple lorsqu'il a été atteint d'un défaut (moum) et qu'on l'a désacralisé (hillel) sur un autre.
La solution de Ravina est élégante parce qu'elle ne dépend d'aucune mahloket. Le bouc a d'abord été régulièrement fixé par le sort ; puis il a contracté un moum ; on transfère alors sa sainteté sur un autre animal par hiloul (désacralisation-rachat).
Le remplaçant ne vient pas de lui-même : il vient mi-koah ha-richon, par la force du premier. Aucun nouveau tirage au sort n'est requis, et personne ne le conteste. Ce bouc-là peut donc parfaitement être mehoussar zman -- le ribouy trouve enfin son application.
Et d'où dis-tu qu'un défaut l'invalide ? Car il a été enseigné : ''et vous n'en donnerez pas de sacrifice par le feu'' (Vayikra 22,22) -- ce sont là les graisses (halavim).
La réponse de Ravina reposait sur une prémisse non démontrée : qu'un moum invalide le bouc émissaire. Or le moum disqualifie normalement une offrande -- et le bouc émissaire, précisément, n'en est pas une : il ne monte pas sur l'autel.
La guemara exige donc une source, et produit une braita bâtie sur Vayikra 22,22, le verset des bêtes tarées. Elle sera découpée mot à mot au segment suivant.
Je n'ai là que (l'interdit de les offrir) toutes entières ; d'où (sait-on qu'il en va de même pour) une partie d'entre elles ? Le verset enseigne : ''d'elles'' (mehem). ''L'autel'' -- c'est l'aspersion du sang (zerikat damim). ''À l'Éternel'' -- pour inclure le bouc émissaire.
Le verset des bêtes tarées est découpé en quatre enseignements successifs : isheh vise les graisses ; mehem étend l'interdit à une partie d'entre elles (un kazayit, précise Rachi) ; ha-mizbeah ajoute la zerikat damim ; et là-Hachem inclut le bouc émissaire.
Le même mécanisme que celui de Rava opère ici : isheh étant restrictif, là-Hachem ne peut être qu'inclusif. Ravina tient sa prémisse : un moum invalide bien le bouc émissaire.
Tossefot ouvre ici une très longue discussion, rapportée au nom de son maître et parent Rabbi Yehouda haCohen, sur une question de méthode : quand un verset explicite est-il vraiment nécessaire, et quand un raisonnement mi-benayhou (déduction croisée à partir de deux cas) suffit-il ? Elle traverse la chehita au-dehors, l'idolâtrie, le pessa'h offert sur du hametz, la kemitsa et les libations.
Et il était nécessaire d'écrire (l'exclusion de) la bête tarée, et il était nécessaire d'écrire (celle du) mehoussar zman. Car si la Torah n'avait écrit que le mehoussar zman, (on aurait dit) c'est parce que son temps n'est pas encore venu ; mais la bête tarée, dont le temps est venu -- dis donc que non.
Et si la Torah n'avait écrit que la bête tarée, (on aurait dit) c'est parce qu'elle est répugnante ; mais le mehoussar zman, qui n'est pas répugnant -- dis donc que non. Les deux étaient donc nécessaires (tzricha).
Le daf se clôt sur une tzricha classique : la démonstration que deux inclusions voisines ne font pas double emploi. Chacune repose sur une logique propre et ne peut donc pas servir à déduire l'autre.
Le mehoussar zman est écarté pour une raison de temps : rien ne lui manque en soi, son heure n'est simplement pas venue. Le baal moum est écarté pour une raison d'état : il est mais, repoussant, indigne d'être présenté. Deux motifs sans recouvrement -- d'où la nécessité de deux inclusions distinctes du bouc émissaire.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).