Sougya : Le daf s'ouvre sur la dernière clause de la baraita du pessa'h -- si le second est de meilleure qualité, c'est lui qu'on apporte -- que Tossefot cherche à étendre, ou non, au bouc émissaire. Puis Rava vient arbitrer la mahloket entre Rav et Rabbi Yo'hanan sur le sort du bouc resté seul après la mort de son compagnon : il n'en tranche pas, il répartit les sources.
La michna parle la langue de Rav, avec son yitkayem tahtav qui ne remplace que le mort et son ve-idakh ke-de-kai kai qui laisse le rescapé dans sa sainteté ; la baraita parle celle de Rabbi Yo'hanan, en tirant du yaamod haï de Vayikra 16,10 qu'un bouc n'a droit qu'à une seule station et non à deux. La guemara lance ensuite trois objections.
Contre Rav, le ve-od amar Rabbi Yehouda de la fin de la michna, où le bouc envoyé doit mourir -- Rav s'en dégage en déclarant qu'il ne parle que selon les rabbanan, et Rachi montre que ce ve-od trahit justement la position des rabbanan. Contre Rabbi Yo'hanan, le fait que ce ve-od n'aurait alors plus rien à ajouter -- et Rava ne répond que par le rappel de son diagnostic, gêne que Tossefot analyse longuement en la rapportant à la seconde version qui conclura par un kachya.
Le daf se ferme sur une troisième objection, tirée du motif shein hatat tsibour meta : elle s'accorde chez Rabbi Yo'hanan avec la halakha de Rabbi Abba au nom de Rav sur la hatat perdue de Temoura 23a, mais laisse Rav sans réponse -- la suite est en 65a.
Et si le second était meilleur que lui -- qu'il apporte celui-là.
Fin de la baraita de Rabbi Yossi rapportée à la fin de 64a, à propos du pessa'h perdu puis retrouvé. Le principe posé était mitsva ba-richon : quand deux bêtes deviennent aptes au même instant, la mitsva se fait avec la première. La baraita ajoute ici une réserve : si la seconde est de meilleure qualité (mouvhar), c'est elle qu'on apporte -- le hidour mitsva (l'embellissement de la mitsva) l'emporte sur la préséance chronologique.
Rava a dit : la michna est formulée avec précision conformément à (l'avis de) Rav, et la baraita conformément à (l'avis de) Rabbi Yo'hanan. La michna conformément à Rav, puisqu'elle enseigne : si celui (destiné) à Hachem est mort -- celui sur lequel est monté le sort ''pour Hachem'' prendra sa place ; et l'autre, tel qu'il se tenait il se tient.
Rava ne tranche pas la mahloket : il répartit les sources. Chacun des deux maîtres a un texte qui parle sa langue, ce qui est déjà une façon de dire qu'aucun des deux ne peut être réfuté par un simple texte.
La preuve pour Rav tient dans la formule que le Cohen prononce : yitkayem tahtav, ''il prendra sa place''. Le remplacement est ciblé : le nouveau bouc se substitue au mort, et à lui seul. Rien n'est dit du rescapé du premier couple -- et la michna ajoute même ve-idakh ke-de-kai kai, ''l'autre, tel qu'il se tenait il se tient''. Il n'a donc rien perdu : sa kedoucha (sainteté) est intacte, il n'a pas été nidhe (repoussé). C'est exactement la thèse de Rav : ba'alei 'hayim einan nidhin.
La baraita (est formulée avec précision) conformément à Rabbi Yo'hanan, puisqu'elle enseigne : ''le second'' -- je ne sais pas s'il s'agit du second du premier couple ou du second du second couple ; lorsque (le verset) dit ''il sera placé vivant'' -- (cela exclut) et non celui dont le compagnon est mort. Qu'est-ce qui l'indique ? ''Il sera placé vivant'' -- et non celui qui s'est déjà tenu.
La baraita part de l'ambiguïté de la michna : elle dit que ''le second paîtra jusqu'à devenir taré'', sans préciser lequel. Elle tranche par un verset : yaamod haï, ''il sera placé vivant devant Hachem'' (Vayikra 16,10), dit du bouc envoyé à Azazel.
Le verbe est au futur : la station (amida) visée est encore à venir. Cela exclut le bouc qui s'est déjà tenu lors de la première hagrala, puis a été repoussé par la mort de son compagnon, et qui reviendrait maintenant se tenir une seconde fois. Rachi résume : une seule amida, pas deux. Le rescapé du premier couple est donc écarté -- c'est lui le ''second'' qui paîtra. Autrement dit : ba'alei 'hayim nidhin, la thèse de Rabbi Yo'hanan.
Nous avons appris (dans la michna) : et de plus, Rabbi Yehouda a dit : si le sang s'est répandu -- que celui qui doit être envoyé (à Azazel) meure ; si celui qui doit être envoyé est mort -- que le sang soit répandu. Soit, pour Rabbi Yo'hanan, qui dit que les êtres vivants sont repoussés -- c'est bien pour cela que celui qui doit être envoyé meurt.
Mais pour Rav, qui dit que les êtres vivants ne sont pas repoussés -- pourquoi celui qui doit être envoyé mourrait-il ?
Première objection frontale contre Rav, tirée de la seifa (fin) de la michna. Rabbi Yehouda y décrit deux accidents symétriques : le sang du bouc intérieur se répand avant l'aspersion, ou bien le bouc émissaire meurt avant d'être envoyé. Dans les deux cas le couple est brisé, et Rabbi Yehouda ordonne que le survivant meure.
Or si les êtres vivants ne sont pas repoussés, le bouc émissaire reste apte : il suffirait de lui apparier un nouveau compagnon. Le fait qu'il doive mourir semble donc prouver la dehiya (le rejet définitif) -- exactement la thèse de Rabbi Yo'hanan.
Rav pourrait te dire : selon Rabbi Yehouda, je n'ai rien affirmé. Lorsque je parle, c'est selon les Sages (rabbanan).
Réponse de portée limitée mais suffisante : Rav n'a jamais prétendu expliquer la position de Rabbi Yehouda. Il énonce la loi selon les rabbanan, qui sont le tanna kama de la michna -- et l'avis retenu.
Rachi tire de là un argument positif : le mot ve-od (''et de plus'') suppose une position adverse déjà formulée. Si Rabbi Yehouda ajoute une seconde divergence, c'est qu'il avait entendu les rabbanan dire (1) que le rescapé du premier couple est offert -- donc que les vivants ne sont pas repoussés -- et (2) que le surplus paîtra, car un hatat de la communauté ne meurt pas. Rabbi Yehouda conteste les deux : le hatat public peut mourir, et c'est le rescapé du premier couple qui meurt, tandis que celui du second couple est offert. Le ''ve-od'' devient ainsi la meilleure preuve que les rabbanan pensent comme Rav.
Soit, pour Rav : c'est sur cela que Rabbi Yehouda et les Sages divergent. Mais pour Rabbi Yo'hanan, sur quoi divergent-ils ?
Rava a dit : n'avons-nous pas dit que la michna est formulée avec précision conformément à Rav ?
La réponse de Rav se retourne contre Rabbi Yo'hanan. Pour Rav, la seifa est parfaitement lisible : Rabbi Yehouda ajoute une divergence à une divergence. Mais pour Rabbi Yo'hanan, les rabbanan disent déjà que le rescapé du premier couple paîtra -- puisque les vivants sont repoussés. Rabbi Yehouda n'a donc plus rien à ajouter : que signifie encore son ve-od ?
Rava ne fournit pas de réponse positive. Il se contente de rappeler son propre diagnostic : dayka matnitin kavateh de-Rav, la michna est rédigée dans la langue de Rav. Tossefot s'arrête longuement sur cette gêne : selon la seconde version (ika de-amri) la guemara conclura d'ailleurs par un kachya non résolu contre Rabbi Yo'hanan.
Nous avons appris (dans la michna) : ''car un hatat (sacrifice expiatoire) de la communauté ne meurt pas''. (Cela implique) que celui d'un particulier, en pareil cas, meurt.
Soit, pour Rabbi Yo'hanan -- conformément à ce que Rabbi Abba a dit au nom de Rav. Car Rabbi Abba a dit au nom de Rav :
Dernière objection du daf, tirée cette fois du motif que la michna donne : le surplus paîtra ''car un hatat de la communauté ne meurt pas''. Par contraste, chez un particulier, une bête dans la même situation mourrait. Reste à savoir de quelle situation il s'agit -- et là, les deux lectures ne se valent pas.
Pour Rabbi Yo'hanan, le ''second'' de la michna est le rescapé du premier couple : une bête écartée pendant qu'une autre servait à l'expiation. C'est précisément la configuration de Rabbi Abba au nom de Rav (Temoura 23a) : une hatat perdue, dont les propriétaires ont expié avec une autre, meurt -- halakha le-Moché mi-Sinaï, et tous en conviennent. Le contraste de la michna est donc exact.
Pour Rav, le ''second'' est celui du second couple, qui n'a jamais été écarté : l'analogie ne fonctionne pas. La guemara s'interrompt ici -- la citation de Rabbi Abba, et la réponse pour Rav, se poursuivent en 65a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).